Thorp bonheur

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Prince Coriolan a été posté le : 17/04/02 17:21
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La fin de ma vie d'avant...
Le vent frais de la nuit jouait avec les pans de mon manteau sans pour autant parvenir à me faire frissonner. J'étais fixe, figé même. Pourtant, cette fuite, c'était moi qui l'avais voulue... Et là, au moment de partir, je restais appuyé contre les vieilles pierres de la muraille, incapable du moindre mouvement, à observer les marchands qui chargeaient leur bateau.
Le tout sous le regard de ma mère. Je me demande encore pourquoi elle avait, non seulement accepté, mais organisé elle-même mon départ.
Finalement, ce fut elle qui vint m'arracher à l'état second dans lequel je m'étais plongé.
"C'est l'heure. Ces messieurs t'attendent. Je leur ai fait promettre de prendre soin de toi."
Je la serrai dans mes bras. Elle était si frêle, même pour moi qui n'étais pas encore tout à fait un homme !
"Maman, je ne sais pas quoi dire... Merci infiniment."
Elle eut un sourire triste.
"L'avenir nous dira si tu avais raison de me remercier. Allez, dépêche-toi !"
Mu par sa volonté plus que par la mienne, je ramassai mon sac de voyage et montai à bord. On m'installa à l'arrière de l'embarcation avec des égards que je jugeai déplacés, mais je m'abstins de tout commentaire. J'avais la gorge trop nouée pour cela.
A la lumière des deux lanternes tenues par les gardes qui l'encadraient, ma mère n'était plus la dame crainte et respectée que j'avais toujours connue. Je me retrouvai tout à coup face à un simple être humain, une femme de quarante ans au visage creusé par les responsabilités. Alors que les premiers coups de rame nous éloignaient de l'embarcadère, les larmes me vinrent aux yeux.
Ma mère leva alors le bras, le visage sévère.
"Surtout ne pleure pas ! Tu me ferais regretter ce que je viens de faire !"
Puis, d'un ton beaucoup plus tendre, elle ajouta :
"Je chanterai pour toi, mon fils."
Ces dernières paroles me touchèrent au point de me faire détourner le visage un instant, le temps d'essuyer les larmes qui avaient débordé le long de mes joues. Ma mère ne chantait plus guère, ces derniers temps. A la cour, on avait dit tant de mal de ses prophéties qu'elle n'osait plus en faire usage. Le temps où les siens la vénéraient pour avoir sauvé la vie de mon père était déjà loin dans les limbes du passé.
Le bateau longea les murs de fortification au ralenti. Derrière, quasi invisible, se tenait le château de mon enfance. On entendait vaguement les instruments des musiciens et les rires des convives. J'imaginais les salles remplies de monde, les tables débordant de victuailles, les nobles dames rivalisant d'élégance, tout ce que je fuyais à présent. La fête avait lieu tous les soirs depuis déjà trois jours, depuis que mon frère aîné Adrien avait eu un fils. Ce neveu, ce poupon adorable aux yeux déjà si bleus, ne saurait sans doute jamais qu'il était précisément celui qui m'avait délivré.
La ville de Flerroé se déroulait devant nous, encore pleine de vie malgré l'heure tardive. Les maisons sur les ponts semblaient se pencher dangereusement au-dessus du fleuve, éclairées de touches de chandelle qui les faisaient ressembler à des allumoirs. Des lumières, des éclats de voix, s'élevaient et mouraient un peu partout, mais à notre gauche, l'emplacement du marché, si animé du matin au soir, n'était qu'un désert baigné de lune. Sur la rive d'en face, deux amoureux assis au bord de l'eau nous regardèrent passer en silence, la main dans la main.
Cette croisière nocturne le long du Voile me fit découvrir un tout autre visage de la ville où j'avais grandi. Mais le souvenir que je veux en garder, c'est la dernière image que j'eus de ma mère, avant qu'un tournant du fleuve ne la dérobât pour toujours à mes yeux. A cette distance, les lanternes semblaient ne plus éclairer que ses cheveux blonds, comme pour la nimber de lumière. Je ne distinguais pas son visage, et pourtant, je jure l'avoir vue pleurer.
J'en rêve encore, parfois. Dans mes nuits les plus agitées, je vois s'éloigner une femme mince et triste sans visage qui a les cheveux blonds de ma mère.
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Dernière mise à jour par : Oph le 09/09/02 20:22
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Mercenaire du Chaos

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a été posté le : 17/04/02 22:03
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C'est vraiment très bien écrit. o_O
Allez, moué aussi, moué aussi! Un début de nouvelle fantastique. Début assez...breton. 
"Zoom avant sur le visage de pierre. Ne pas trembler au moment d'appuyer. Bon.
-Alors, ça vient?
-J'arrive ; y a pas le feu!
Elle rangea soigneusement son appareil, jeta un dernier regard à la statue, et rejoignit le groupe.
-Si tu comptes prendre une photo à chaque coin de rue, on n'est pas rendus...
-Oah, ça rime! T'as entendu, Cath?
-Vous êtes glauques, les gars. File la bouteille, Yves.
Malgré la tournure chaotique que prenaient les évènements, Catherine prit le temps d'examiner ses compagnons de bordée. Yves, encore ébloui par son trait d'esprit, tapotait l'épaule de Pierrick, qui gloussait péniblement, affalé sur le trottoir. Elle avala une gorgée de tequila, grimaça, et entreprit de remettre les troupes sur pied.
-Je vous signale, les mecs, que Marie est en train de dévaler la rue en hurlant ; et que Sandrine est sûrement en train de vomir quelque part...
-Ouais, on va t'arranger ça, j'en fais mon affaire.
Yves se redressa gauchement et se mit à brailler à son tour, suivant Marie au petit trot. Pierrick fit un effort surhumain pour articuler :
-Tu m'aides à me lever?
Catherine soupira longuement avant d'obtempérer, tout en se jurant pour la énième fois qu'elle ne se laisserait plus jamais entraîner dans ce genre de soirée."
Voilà, c'est corrigé
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Dernière mise à jour par : Indiana Jones le 17/04/02 22:20
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Plus grand fan de Vlad du monde

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bon alors autant en lacher un peu a été posté le : 18/04/02 16:54
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je suis en train d'écrire, enfin de relater, les aventures folkloriques d'un groupe de perso qu'on a eu avec quelques amis, je réserve la primeur du texte à ces personnes mais je vous en lache un petit bout histoire de...
attention il s'agit d'un groupe de pj de d&d (oui la toute premiere édition qui a évolué en ad&d, oui encore la premiere édition de add cette fois, avec l'arcana et ce genre de subtilités) donc la description qui va suivre n'a rien d'exceptionnelle dans ces circonstances (et en plus c'est des persos qui ont joué 3 ans avant d'en être là!! )
c'est juste en dessous que ça commence et c'est vous allez le voir de la déconne car c'était comme ça tout le temps!!! 
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Leurs background (oh le joli mot) et leurs descriptions (c'est sur ça en jette moins mais ça intéresse plus)
Le guerrier
Gérald de Malpas
On lui donne 25 ans pas plus pas moins, une belle cicatrice lui part du sourcil gauche jusque sur le haut du crane lui faisant une raie artificielle sur 5 bons centimètres. Mis à part ça il est brun, a les yeux marron ******** et mesure dans les au moins 75% d'un troll.
De noble lignage, notre ami n'a cependant pas embrassé la carrière de moine à laquelle le prédestinait sa naissance en troisième position. Il a donc fuit les terres de ses ancêtres pour s'établir mercenaire dans une armée puis suite à la déroute de celle-ci aventurier, carrière facilité par l'apport non négligeable de matériel de la susdite armée.
Sinon ben il est équipé d'une superbe armure complète +5 en écailles de dragon rouge (super bien contre le feu mais super mal quand on croise un vol des dragons en question, ils chargent à vue, c'est à dire de loin, et ils hésitent pas à lâcher tout ce qu'ils ont, frappe, souffle et sorts à gogo), une épée longue de superbe facture(la lame est bleu veinée d'éclairs et la garde est d'ivoire scellée d'or, bon en bref c'est une putain d'épée magique +5 tueuse de démons intelligente capable de lancer la panoplie complète des sorts liés à l'électricité mais qui ouvre un poil trop sa gueule de l'avis général du groupe), d'un bouclier rond sombre dont la texture centrale paraît étrange et constamment en mouvement(bon c'est un bouclier démon qui aspire l'énergie de l'adversaire qui le frappe et non il a pas de bonus supplémentaire c'est assez grob comme ça ! ! !). Pour compléter tout ça il dispose aussi (ben oui il est pas niveau 1 le bougre mais je pense que vous vous en étiez rendu compte! !), même si c'est nettement moins visible, d'un anneau à l'annulaire gauche et d'un autre au pouce droit(leurs particularités magiques, et oui ils en ont, vous seront bien entendu révélées au cours du fabuleux premier récit). Sinon je crois que pour lui on est au bout. Ah pas tout à fait, j'allais oublié sa superbe monture, un étalon noir (bon il en jette grave, c'est juste pour se la péter car en fait c'est une bouse ce bourrin, il a pas un pet d'endurance, il porte pas grand chose et il est claustrophobe ce qui l'empêche même de porter un harnachement de cheval de guerre, d'ailleurs on se demande comment il porte son cavalier déjà ! !).
Après s'être tapé l'elfe il a déclaré : « je suis vidé, je peux mourir » (en même temps depuis il en est pas loin vu qu'il est devenu éleveur de poignets)
Ah ! un dernier détail, il blaire pas tout ce qui est morts vivant ou assimilés, il charge à vue (oui exactement comme les dragons rouges avec lui ! !).
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voilà ça suffit, juste une précision en tout nous étions 5 puis 6 et je ne jouais pas celui là!! 
ps: pourquoi les ' de word passent pas???
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Dernière mise à jour par : Elric le 18/04/02 16:56
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Thorp bonheur

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a été posté le : 19/04/02 18:10
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Bon, j'ouvre le fichier RTF via WordPad, on va voir ce que ça donne!
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Dès mon arrivée à Ecume-sur-le-Voile, où en théorie nul ne savait qui j'étais, je compris qu'échapper à ma condition n'était pas aussi facile que je le pensais.
Il me suffit pour cela d'annoncer mon nom dans l'auberge où je voulus passer la nuit.
Je m'appelle Coriolan Marc.
Comment ne pas faire le rapprochement avec Coriolan le bouclé, quatrième et dernier enfant du roi Marc et de la reine Mésange, né huit ans après Adrien aux yeux d'or, six ans après Elna la blonde et quatre ans après Harmonie la brune ?
Peut-être aurais-je dû faire raidir mes cheveux avant de partir à l'aventure...
Mes souvenirs d'enfance sont faits de pierres blanches, de tentures rouges et de dorures. Je pense pouvoir dire que je fus un enfant très heureux, entouré de parents aimants et d'une nourrice dont le seul tort fut de partir trop tôt. Sa mort fut le premier drame de ma vie.
Cette femme admirable se nommait Eglantine. On m'expliqua, des années plus tard, qu'elle était originaire de la Sylve, et qu'elle s'était installée à Flerroé suite à l'incendie de la ferme où elle travaillait.
Je me souviens d'elle comme d'une géante, tout simplement parce qu'elle était adulte et un peu plus grande que ma mère, avec des cheveux châtains et bouclés comme les miens. Cette ressemblance, alors que mes deux parents avaient les cheveux raides, fit beaucoup rire les dames de la cour, qui, il est vrai, pouffaient pour un rien. Eglantine, semble-t-il, ne remarqua même pas cette hilarité attendrie. Elle n'avait d'yeux que pour moi. Dans son coeur, j'avais remplacé son enfant, un petit garçon de trois mois, foudroyé par une mauvaise fièvre juste après ma naissance.
Comment pouvait-elle me sourire avec tant de franchise, ma chère nourrice, elle qui, si jeune, avait déjà tant perdu ? Mon coeur se serre à présent que je me pose ces questions, mais en temps normal, quand je repense à elle, j'ai plutôt envie de sourire au monde. Je n'ai que de bons souvenirs d'Eglantine. Des promenades dans des paysages ensoleillés, des jeux qui jamais ne se terminaient mal, des éclats de rire. Petit comme je l'étais, je ne pouvais pas voir les symptômes de la maladie qui la rongeait.
J'avais cinq ans quand ma mère m'annonça, des sanglots dans la voix, qu'Eglantine ne reviendrait plus. Il me fallut quelques jours pour comprendre, mais beaucoup plus longtemps pour accepter. Mon désespoir d'enfant tira, paraît-il, des larmes à mes parents.
Dès lors, ma mère se consacra à mon éducation, délaissant quelque peu la vie de la cour. Au début, cette décision fit beaucoup jaser, mais étant donné que j'étais arrivé à l'âge où un prince doit commencer à emmagasiner les connaissances convenant à son rang, les mauvaises langues se turent bien vite.
J'appris à lire et à écrire dans les appartements de ma mère. Le maître de lecture n'était pas persuadé du bien-fondé de la chose, mais quel choix avait-il face à la volonté de la reine ? J'appris donc les lettres et les mots dans une grande chambre dont le balcon de pierre donnait sur le Voile, tandis que ma mère et ses dames de compagnie brodaient à l'autre bout de la pièce. La pièce confectionnée pendant ces heures d'étude représente la première Cérémonie du Coffre. Les visages attristés des rois André et Adalbert, les pierres ornant le manche des dagues qu'ils déposent dans le Coffre, sont autant de détails nés sous mes yeux quand je les détournais de mes livres. Si personne ne l'a ôtée, la tenture orne toujours le mur de ma chambre à Flerroé.
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Marche pas non plus. 
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Dernière mise à jour par : Oph le 19/04/02 18:14
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Grand Pourrisseur

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a été posté le : 19/04/02 18:54
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Voilà, moi aussi je peux avoir des talents litéraires ; j’ai fait un poème un peu sur moi ; dites-moi ce que vous en pensez...
Pour moi, je ne sais point tant de philosophie:
Ce que voyent mes yeux, franchement je m'y fie,
Et ne suis point de moi si mortel ennemi,
Que je m'aille affliger sans sujet ni demi.
Pourquoi subtiliser et faire le capable
À chercher des raisons pour être misérable
Sur des soupçons en l'air je m'irais alarmer!
Laissons venir la fête avant que la chômer.
Le chagrin me paraît une incommode chose;
Je n'en prends point pour moi sans bonne et juste cause,
Et mêmes à mes yeux cent sujets d'en avoir
S'offrent le plus souvent, que je ne veux pas voir.
Avec vous en amour je cours même fortune;
Celle que vous aurez me doit être commune:
La maîtresse ne peut abuser votre foi,
À moins que la suivante en fasse autant pour moi;
Mais j'en fuis la pensée avec un soin extrême.
Je veux croire les gens quand on me dit "Je t'aime" .
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Basement Cat

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Je me régale ! a été posté le : 22/04/02 11:41
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Le "librophage" que je suis se régale littéralement (miam!).
J'en veux encore, j'en veux encore...
Oph : ton style prend en consistance, c'est sûr. Et l'histoire, démarrant par une suite de flashbacks, est très prenante (la recette du flashback a beau être ancienne et déjà usée, elle fait toujours de l'effet).
Chmen : naïveté calculée ? Respect !
<Salue bien bas>
Il va falloir que je transmette mes pièces personnelles !
Bien à vous !
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Thorp bonheur

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a été posté le : 22/04/02 18:23
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Ma mère est indiscutablement plus présente dans mes souvenirs que n'importe quel autre membre de ma famille.
Je sais que mon père m'aimait, pour en avoir eu maintes fois la preuve au cours de ma jeunesse, mais mon père était roi. Or, bien que sa tâche fût considérablement allégée par les hommes de confiance auxquels il déléguait la plupart de ses responsabilités, le roi Marc n'avait que peu de temps à consacrer à ses enfants.
Quant à mes frères et soeurs, ils étaient, de leur point de vue en tout cas, beaucoup trop âgés pour s'occuper d'un petit comme moi. A l'âge où j'entamais les cours d'escrime, Adrien était déjà fin bretteur. J'avais pour ce grand frère une admiration sans bornes, mais il préférait de loin la compagnie des jeunes de son âge. Elna et Harmonie, quant à elles, étaient déjà de petites dames entourées de leur cercle d'amies. Elles m'acceptaient parfois dans leurs jeux, mais uniquement dans le rôle du petit page docile, et elles me firent faire bien des bêtises, sans conséquence, heureusement.
Par chance, il y avait au château assez de fils de nobles, d'enfants de serviteurs et de petits pages pour me tenir compagnie. J'avais même un franc succès auprès des garçons de mon âge, qui voulaient tous devenir les amis du prince. Dès l'âge de sept ou huit ans, j'avais réuni autour de moi quelques garnements dont je n'ai plus de nouvelles depuis longtemps, mais que j'aimerais bien revoir.
Asparagus, fils d'intendant, était un enfant déjà grand pour son âge, qui devint avec les années l'adolescent le plus dégingandé qu'il m'ait été donné de voir. Sa présence fut une bénédiction lors de nos rares heures d'oisiveté, car il débordait toujours d'idées de jeux.
Sixte était mon cousin. Du moins, c'est ainsi qu'il m'avait été présenté, et ainsi que je le considère toujours, bien que je n'aie jamais cherché à savoir de quelle branche nous venait notre parenté. Ce garçon réussissait l'exploit de concilier un fort caractère avec l'apparence du parfait enfant sage, ce qui lui fut utile en maintes occasions.
Félin, lui, n'avait rien d'un chat. Il nous suivait plutôt comme un chien, silencieux et obéissant quelle que soit l'activité, mais assurant toujours qu'il était très heureux d'être là. Je ne me souviens pas de l'avoir vu prendre une seule initiative au cours de mon enfance. Toutefois, sa compagnie ne fut jamais désagréable.
Tilleul était apprenti ménestrel. De tous nos emplois du temps, le sien était le plus chargé, aussi ne se séparait-il que rarement de son luth, son bien le plus précieux. Je regrette à présent de ne l'avoir presque jamais écouté en jouer.
Carmin venait de perdre son père quand il arriva au château pour "assister" le conseiller Fulbert, un travail qui consistait essentiellement à porter ses affaires et à faire pour lui quelques courses en ville. Il lui fallut du temps pour accepter l'idée que j'étais un petit garçon normalement constitué et qu'il pouvait jouer avec nous durant son temps libre.
La petite Prune, d'un an plus jeune que moi, était la fille de dame Lys, une amie de ma mère. Au grand désespoir de mes soeurs, cette gamine rousse et souriante préférait se joindre à nous plutôt qu'à elles lorsque sa mère rendait visite à la mienne.
Lorsque nous arrivions à avoir du temps pour nous, le château devenait notre terrain de jeux. En été, nous nous retrouvions le plus souvent dans le jardin de ma mère, sous la surveillance de ses gens. En hiver, le réfectoire de la garde devenait le lieu idéal pour jouer aux soldats, sous le regard bienveillant du personnel des cuisines.
Cependant, ces moments de détente étaient parfois bien rares. L'essentiel de mon temps était occupé ailleurs. Contrairement à Adrien, je ne devais pas être préparé à régner, mais il y avait tout de même une foule de choses à m'enseigner.
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Thorp bonheur

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a été posté le : 24/04/02 17:22
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J'étudiai l'histoire de l'Alaurie et de l'Ioline auprès de l'érudit conseiller Hugues, qui voulut bien réserver un peu de son temps pour moi, malgré la lourde charge qu'il devait assumer auprès de mon père. Malheureusement, ses cours avaient toujours lieu entre deux réunions importantes, et sa disponibilité s'en ressentait. Je n'en garde pas moins une grande admiration pour les connaissances qu'il possédait, et je reste persuadé qu'au cours des années passées avec moi, il ne parvint à m'en inculquer qu'une infime fraction.
La connaissance de la nature et de ses phénomènes me fut inculquée par Blanche Sablon, de l'ordre des druides de Sente-aux-Cerfs, au rythme de ses séjours à Flerroé. Cette aimable dame, laissée borgne par la colère d'un sanglier qu'elle avait tenté de libérer d'un piège, m'initia également au culte des esprits. Elle disait qu'un homme qui ne vit pas en harmonie avec le monde chimérique est un homme incomplet. J'aimerais croire qu'elle avait raison, mais ce qu'elle me dit des esprits ne fit que me convaincre qu'ils étaient trop différents des hommes pour que l'harmonie fût possible.
Nikaz, mon professeur de mathématiques et d'astronomie, était originaire des îles Roussettes. Ancien prêtre de Gath, il avait fini par perdre la foi au contact de savants étrangers établis dans sa ville, et avait demandé lui-même son excommunication. Le bannissement qui suivait toujours cette procédure l'avait forcé à poursuivre ses études chez nous, à Flerroé. Je fus son premier élève. De son uniforme de prêtre, Nikaz n'avait conservé que la peau de loup, qu'il portait toujours sur l'épaule, probablement par défi envers nos druides. En effet, bien qu'il eût perdu la foi en Gath, il croyait toujours en un dieu unique.
Le choix des ouvrages à lire pour parfaire ma culture revint à ma mère. Sous sa direction, je lus ainsi des centaines de recueils de poésie, de traités d'économie, de pièces de théâtre et de manuscrits historiques. A l'âge de douze ans, je passai un été entier au monastère de Willa pour profiter de son immense bibliothèque. On raconte que tous les souverains d'Alaurie et d'Ioline depuis la séparation des deux royaumes, il y a un millénaire, ont comme moi absorbé avant l'âge adulte une partie de la connaissance conservée sous ces arches de granite. A cette pensée, je me sentais tout petit face aux parchemins entassés devant moi. Comment traiter autrement qu'avec un immense respect un décret signé de la main du roi Visol lui-même ? Le fait de savoir que les écrits les plus anciens n'étaient que des copies n'enlevait rien à mon émerveillement.
Cependant, je fus toujours plus intéressé par les activités physiques que par les sciences et les arts. Sous la direction de cinq maîtres successifs, j'appris diverses disciplines équestres. Quand on me donna mon premier cheval, un hongre bai nommé Ardent bien que fort placide, je réclamai le droit de le panser. Le responsable des écuries opposa un refus formel à cette demande, au motif que ce genre d'activité ne seyait pas à un prince.
Au bout de plusieurs jours de protestations, j'obtins gain de cause d'une bien curieuse façon : dame Lys, qui venait rendre visite à ma mère, surprit notre dispute dans l'écurie et s'enquit du problème. Elle adressa alors un regard plein de dédain à l'homme qui me faisait face. L'effet était le même que si elle lui avait craché au visage.
"Pour une fois qu'un prince n'a pas peur de se salir les mains pour apprendre la vie, il est ridicule de le lui refuser ! Sachez, monsieur, qu'il n'y a pas de tâche avilissante, il n'y a que des hommes vils. Prince Coriolan, rassurez-vous. Si la reine Mésange ne m'écoute pas, je saurai parler au roi Marc."
Le responsable des écuries, que j'avais vu tenir tête à plus d'un seigneur, pâlit d'un coup. Sur le moment, j'attribuai cette réaction à la froide colère de dame Lys, plus meurtrière qu'une lame de glace. Je n'avais pas encore pris la mesure de son influence sur mes parents.
Le différend fut réglé très rapidement par la descente précipitée aux écuries du conseiller Fulbert. Je n'assistai pas à la conversation, mais Carmin m'assura que le responsable des écuries n'en menait pas large. Le soir même, un jeune palefrenier m'initiait au pansage et à tous ces petits soins qui firent d'Ardent, puis de mes autres chevaux, bien plus que de simples montures de prince.
J'appréciais moins les cours d'escrime que les cours d'équitation. En tant que prince, je reçus néanmoins une formation assez complète pour assurer ma survie si jamais je devais mener nos armées à la guerre, à laquelle il fallut ajouter quelques notions purement mondaines, pour bien porter l'épée lors des cérémonies et briller en société. Arrivé à l'âge de quatorze ans, je savais manier à peu près correctement divers types d'armes de contact, à l'exception des plus lourdes, que j'étais encore trop jeune pour manipuler.
Comme je n'étais pas très fortement bâti, les épées légères avaient ma préférence. Quand j'eus acquis suffisamment de maîtrise, mon père m'en fit forger une, très bien équilibrée, à la poignée finement ciselée, mais pas surchargée de décorations. Le forgeron qui me la remit dans la salle du trône, au milieu de ma famille et de quelques courtisans, m'assura qu'il avait mis tout son coeur dans cette arme. Cela, je veux bien le croire. Tous ceux qui ont eu l'occasion d'essayer mon épée l'ont trouvée remarquablement fonctionnelle, même si elle ne vaut pas les pièces de maître que portent certains rois et quelques grands guerriers.
Pour des raisons que j'ignore, jamais on ne songea à m'enseigner le tir à l'arc. Sans doute estimait-on que la garde comptait suffisamment d'archers expérimentés pour nous épargner, à nous autres jeunes seigneurs, l'apprentissage d'un art considéré comme moins noble que l'escrime.
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Thorp bonheur

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a été posté le : 26/04/02 18:49
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Un p'tit bout avant le vikende:
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Mais cette jeunesse n'aurait pas été ce qu'elle fut sans mon grand amour. Celle qui me fit rêver quand j'étais tout petit, celle qui m'ouvrit ses bras quand j'eus l'âge de la rejoindre, celle que je crus connaître par coeur jusqu'à cette nuit de fuite. Flerroé.
Sa pulsation était le Voile, qui la traversait d'est en ouest en faisant un coude orienté vers le sud, comme pour envelopper le château qui occupait sa rive nord. J'ai beau savoir que c'est le château qui fut volontairement bâti au niveau de ce coude, je ne peux me défaire de cette impression. Le fleuve nous protégeait, nous faisait vivre.
Autour du château se pressaient les demeures de nobles sans terre et de riches commerçants. A ces belles rues pavées et à ces échoppes d'où s'échappaient des senteurs exotiques, je préférais toutefois le marché de la rive sud. S'y mêlaient des gens de toutes les origines, et les produits comme les mots y étaient plus colorés. J'aimais y flâner en toute saison, bien que ma présence ne passât jamais inaperçue. La lumière du soleil sur les légumes attirait autant mon regard que les tissus colorés qui se déployaient par temps de pluie. Et il se trouvait toujours quelqu'un pour me tendre, au nez des gardes qui m'accompagnaient, un produit de son travail, me demandant d'en parler au roi Marc.
Tout au bout de la place du marché, la fontaine des Trois Sentiers, un des principaux lieux de culte de la ville, disparaissait toujours sous les offrandes de pèlerins et les témoignages de reconnaissance. Une foule compacte se pressait alentour, essayant de plonger la main dans l'eau. On dit que la fontaine permet de communiquer avec un des esprits les plus puissants du monde chimérique, qui, sous forme humaine, se fait appeler Violetta. La druidesse Blanche m'avait mis en garde contre ce personnage dont elle se méfiait. Pourtant, elle ne pouvait pas ignorer que la fée Violetta était la protectrice de ma mère, à qui elle avait transmis une part de son pouvoir.
Rares sont ceux qui ont vu cet esprit autrement qu'en rêve. De toute mon enfance, jamais je ne fus de ceux-là, mais je la connaissais par un portrait qu'avait dessiné ma mère. Il montrait une femme assez âgée, à l'expression neutre, sans aucun signe distinctif.
Mon opinion actuelle est que Violetta est aussi rationnelle et froide qu'un humain. Est-elle vraiment un esprit ?
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Thorp bonheur

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a été posté le : 29/04/02 18:13
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Par une douce ironie, Adrien épousa Olivine, la fille aînée du comte de Chazelat, dont la mère n'était autre que dame Gentiane, la première épouse de mon père. Je me souviens d'avoir été impressionné par la douceur de cette jeune personne au teint pâle et aux cheveux très noirs, qui, dès son arrivée à Flerroé, s'empressa d'offrir des produits de l'orfèvrerie de son pays à la famille de son futur époux. Elle avait dix-sept ans, l'âge de ma soeur Elna.
L'année suivante, ce fut Elna qui nous quitta, au bras du prince nordique Trybnar. Le navire des fiancés prit la mer à Ecume-sur-le-Voile, et appareilla en direction du royaume landrite, au-delà des terres barbares du Nord. Ma soeur était magnifique dans sa cape de fourrure, mais quand le bateau disparut au loin, Harmonie, pour ne pas pleurer, serra ma main si fort que je crus qu'elle allait me briser un os.
Quelque temps plus tard, Olivine fit une fausse couche et faillit ne pas s'en relever. Ma mère resta des nuits entières à son chevet, au mépris des recommandations du médecin royal concernant sa propre santé. Même aujourd'hui, personne au château n'oserait admettre que, là où la médecine ne pouvait rien, la reine Mésange sauva la vie de sa bru, au prix de sa voix, qui resta brisée pendant des mois. Ainsi sont les gens. Les pouvoirs de ma mère, si limités fussent-ils, leur faisaient peur.
La seconde grossesse d'Olivine se déroula heureusement sans incident grave. Quand la future reine donna naissance à un petit garçon, Harmonie fit savoir à mon père qu'elle acceptait la demande en mariage du prince Mayeul d'Ioline. Docile, elle prit la route d'Antismora deux mois après ma fuite, pour prendre sa place dans les arbres généalogiques croisés de nos deux royaumes.
Pour avoir échappé à ce qui se profilait comme mon destin, je ne peux que regretter le sort de mes frères et soeurs mariés trop jeunes, arrachés à leur jeunesse au nom de la pérennité de dérisoires lignées royales. Avant même la naissance de mon neveu, j'avais décidé que leur sort ne serait pas le mien. Cependant, je n'étais qu'un enfant, et ma position de second héritier du royaume d'Alaurie ne m'autorisait pas à quitter Flerroé.
Quand je dis à ma mère que j'admirais énormément Adrien, mais je ne voulais pas devenir comme lui, elle hocha la tête en silence. Je crus qu'elle ne voyait dans mon attitude qu'un caprice d'enfant, jusqu'à ce jour d'automne où le prince Clément poussa son premier cri. Dans un premier temps, toute la cour se pressa pour admirer ce bébé déjà joufflu et coiffé d'une touffe de cheveux noirs. Ma mère fut parmi les premiers à féliciter Olivine pour avoir mis au monde un si bel enfant.
Et puis, le soir, un valet vint me prévenir que la reine m'attendait dans ses appartements.
Celle-ci ne s'embarrassa pas de fioritures.
"Coriolan, il y a quelques mois, tu m'as dit que tu ne voulais pas de la vie d'un prince. T'en souviens-tu ?"
"Oui, maman."
"Tu sais que maintenant, nous avons deux héritiers pour le royaume, et que si Adrien venait à mourir, Clément serait le futur roi d'Alaurie. Ce qui signifie que tu es libéré de cette charge. Si tu souhaites toujours échapper à ta condition, sache que nous devons être livrés en thé d'Estorianne dans deux jours. Les marchands repartiront le soir même, ils peuvent t'emmener avec eux jusqu'à Ecume-sur-le-Voile."
Je restai silencieux, assommé par la nouvelle. La tension dans la pièce était presque palpable, au point de gêner ma respiration.
"Je peux leur faire parvenir un message dès cette nuit, mais je ne ferai rien sans que tu ne me le demandes, Coriolan."
"Mais... c'est tellement subit ! Pourquoi me faire partir ?"
"Je ne veux pas te faire partir, mais t'aider à partir si tu le désires. Bien sûr, je préférerais te garder près de moi, mais mon coeur me dit que tu n'es pas fait pour cette vie. Je t'offre donc une échappatoire. Libre à toi de la prendre ou non."
Je m'approchai d'elle, pris sa main gantée de blanc. Elle était terriblement grave, terriblement digne.
"Très bien, maman. Envoyez-leur un message. Dans deux jours, je serai prêt à partir."
Je n'avais jamais imaginé qu'un soupir de femme résonnerait si fort dans mon coeur.
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a été posté le : 03/05/02 20:03
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En deux jours à peine, le fleuve nous porta jusqu'à l'estuaire du Voile. Les marchands qui me transportaient ne me parlèrent guère, mais je compris à leurs conversations que ma mère leur avait dit que je devais régler discrètement une question politique dans la Province Maritime. Il allait de soi qu'ils me trouvaient beaucoup trop jeune pour remplir une telle mission. Je ne pouvais d'ailleurs pas leur donner tort : à quatorze ans à peine, je n'étais pas fin diplomate. Je ne le suis même jamais devenu.
Je débarquai en fin d'après-midi sur le port d'Ecume-sur-le-Voile, avec au fond de mon sac la lourde bourse que m'avait confiée ma mère. J'avais pris soin de me vêtir de simple drap de laine, ou du moins, qui me paraissait simple à l'époque, ne conservant que pour les cas d'urgence un pourpoint brodé aux armes de la famille royale, que j'étais bien déterminé à ne plus jamais porter. Cependant, je ne pus me résoudre à me séparer de mon épée, dont la présence à mon côté me rassurait.
L'heure me sembla trop tardive pour entamer mon nécessaire voyage vers le nord. Il me faudrait passer la nuit en ville et partir au matin. A pied ? L'idée ne me rassurait guère. J'apostrophai un passant pour lui demander s'il y avait un marché aux chevaux dans les environs.
"Pas en cette saison, mon pauvre monsieur, me répondit-il. Si vous voulez vraiment acheter un cheval, vous allez devoir vous adresser directement à un éleveur."
"Ah, euh... Auriez-vous une adresse à me recommander ?"
L'homme me regarda droit dans les yeux.
"J'en connaîtrais peut-être une si j'avais les moyens de me payer un cheval. Vous autres nobles, vous vivez vraiment dans un autre monde."
"Pardonnez-moi. Je ne pensais pas à mal. Je vais encore vous ennuyer, mais je cherche à passer la nuit en ville, et je ne sais pas où aller."
"Mon oncle tient une auberge. Vous voulez peut-être que je vous y amène."
"Si c'est si gentiment proposé..."
Je suivis l'homme à travers les rues de la ville, moins grande que Flerroé, mais tout de même assez pour qu'on s'y perde. La maison de bois à encorbellement dans laquelle il me fit entrer donnait sur une petite place dominée par la statue d'un homme à l'allure de druide. La porte était grande ouverte sur une salle qui me fit instantanément penser au réfectoire de la garde. Au fond de la pièce, une femme coiffée d'un fichu jaune lessivait vigoureusement le plancher, sans doute à l'eau de mer, vu l'odeur.
"Ho, Sirène, ton père n'est pas là ? J'ai un client pour lui !" s'exclama mon guide.
La jeune femme interrompit son travail. Elle n'avait pas plus de vingt ans, était plutôt petite et clairement enceinte, avec des pommettes très rouges dans un visage blanc, comme si elle les avait trop fardées.
"Ah, c'est toi ! Papa n'est pas là, il est parti à la brasserie."
"Déjà plus de bière ?"
"Si, mais pas de quoi tenir la semaine."
"Je lui ai toujours dit qu'il devait renvoyer les ivrognes vers les tavernes du port, à ton père ! Mais il est têtu comme tous les vieux de son âge. Bon, je te laisse ce jeune monsieur, il veut une chambre pour la nuit. Moi, il m'a déjà fait perdre assez de temps comme ça."
Il me regarda avec tant d'insistance que je lui tendis une pièce, qu'il attrapa d'un air rageur avant de quitter vivement l'auberge.
"Vous êtes très généreux ou complètement idiot ?" me demanda Sirène, hilare.
Comme beaucoup de femmes, elle était plus jolie quand elle souriait.
"Je préfère penser que vous êtes généreux, ça me laisse espérer un bon pourboire."
Elle tendit le bras derrière le comptoir et en ramena une ardoise et une craie.
"Vous avez de la chance, notre chambre à un seul lit est libre ce soir. Je vous la réserve ? Elle est à dix florins, douze avec le dîner."
"Je la prends, avec le dîner."
"Très bien. Votre nom ?"
"Coriolan Marc."
Elle allait écrire sans réfléchir mon nom sur l'ardoise quand son esprit réagit. Elle sursauta, leva les yeux vers moi. Le rouge de ses pommettes débordait déjà sur ses joues.
"Non, vous vous moquez de moi... Vous n'êtes quand même pas le prince Coriolan !"
J'eus la présence d'esprit de ne pas céder à la panique.
"Pas du tout ! Je sais que la confusion est facile, mais il y a une raison à cela. C'est idiot, en fait. Comme je suis né peu de temps après le prince, mes parents m'ont appelé Coriolan en son honneur, or mon père avait déjà été appelé Marc en l'honneur du roi... Voilà pourquoi je porte le même nom que le prince."
La jeune femme jeta un coup d'oeil à son ardoise, l'air sceptique.
"Je peux vous dire ce que j'en pense ?"
"Bien entendu."
"Si vos parents ont vraiment fait ça, laissez-moi vous dire qu'ils étaient stupides. Et vous, vous feriez mieux de prendre un nom d'emprunt tant qu'il en est encore temps !"
J'ignore si elle remarqua l'expression d'intense soulagement sur mon visage. L'espace d'un instant, j'avais craint une réaction de totale incrédulité face à mon histoire aussi improvisée que cousue de fil blanc.
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ouaaaah... a été posté le : 03/05/02 22:28
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.... et bien, si on n a meme plus besoin d aller chez le libraire...
dolce vita!!!
dis, POC, t attends quoi pour créer un forum dédié aux jeunes écrivains?!
y en a qui attendent...
"La griffe démoniaque disparue comme elle était venue.
Il tendit une main fébrile vers le mur.
Elle plongea à travers le mystérieux portail.
Tout son corps suivit."
(extrait des prochaines aventures de... suspense!)
Aïnerel
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Dernière mise à jour par : Aïnerel le 03/05/02 22:30
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a été posté le : 04/05/02 12:15
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Sirène laissa passer quelques secondes. Quand elle fut convaincue que je n'avais plus rien à lui dire, elle me conseilla gentiment d'aller me promener sur la plage et de revenir à l'heure du dîner. Je suivis son conseil sans hésitation.
Je cherchai en vain une plaque indiquant qui était la statue au milieu de la place. Toutefois, les deux petites couronnes que l'homme de pierre tenait devant lui d'un air solennel laissaient supposer qu'il s'agissait du druide Cuivré, le conseiller du roi Besse qui, selon la légende, était à l'origine de la séparation de l'Alaurie et de l'Ioline.
Ce personnage historique avait laissé une trace ambiguë dans la mémoire collective. Certains avançaient même l'hypothèse qu'il n'avait jamais existé, et que les historiens avaient inventé son influence pour ne pas rejeter sur Besse la faute de la terrible guerre des Rois Cousins, dont le souvenir faisait toujours frissonner après plus de neuf cents ans. Et là, au beau milieu de la Province Maritime, on lui avait élevé une statue. Une statue qui tournait le dos à l'Ioline, qui plus est.
Je souris au visage érodé de Cuivré, dont les yeux regardaient droit devant lui, vers l'océan.
J'allai m'asseoir sur la plage dans la lumière dorée du couchant. De l'endroit où je me tenais, je pouvais voir le bout de la jetée, et même deviner le point précis où je m'étais tenu avec Harmonie, deux ans auparavant, pour regarder partir Elna. Qu'était devenue ma grande soeur ? Les lettres qu'elle avait envoyées depuis son départ ne disaient rien de précis. Je savais juste qu'elle avait eu une fille. La petite princesse devait avoir environ six mois. Je me surpris à me demander à quoi elle ressemblait.
C'est, il me semble, à ce moment que je décidai que le but de mon voyage serait le royaume landrite, pour voir ma soeur et ma nièce.
Une bande d'enfants passa près de moi en courant, m'aspergeant copieusement de sable. Tout juste firent-il l'effort de marmonner de vagues excuses. Seul l'un d'eux s'arrêta à côté de moi et me tendit un bonbon. Mon air abasourdi le fit hurler de rire.
Après toutes ces années, bien des choses ont changé chez moi, mais pas celle-ci : je trouve toujours magnifique un coucher de soleil sur la mer.
Je rentrai à l'auberge à la tombée de la nuit. Cette fois, je fus reçu par un homme assez âgé qui se démena pour trouver mon nom sur l'ardoise tout en servant des boissons à d'autres clients. Une fois que j'eus payé ma chambre et mon repas, il me laissa aux soins d'une femme qui ressemblait assez à Sirène pour être sa mère. Celle-ci m'indiqua rapidement un coin de table, où je pris place à côté d'un marin au regard absent.
Ce fut Sirène qui m'apporta une assiette en bois dans laquelle fumait un ragoût de poisson. Elle rit aux éclats en me voyant fouiller désespérément dans mon sac à la recherche de mon couteau. Quand j'émergeai enfin des profondeurs de la toile, décoiffé mais triomphant, elle me tendit un morceau de pain. Elle tourna les talons trop tôt pour me voir faire la moue : le pain était presque sec.
J'eus par la suite l'occasion d'avaler des repas bien pires, mais mon impression sur le moment fut que la nourriture était plutôt bonne, mais l'ambiance exécrable. Les autres clients ne me prêtèrent aucune attention, à part quelques regards en coin. La plupart ne discutaient pas entre eux non plus. Pour couronner le tout, le vin n'aurait jamais figuré sur une de nos tables, pas même celle du réfectoire de la garde. Même aujourd'hui, j'ai du mal à boire les piquettes des auberges populaires. On n'efface pas si facilement une jeunesse.
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a été posté le : 07/05/02 17:15
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Après le repas, la maîtresse de maison me montra ma chambre. Je me gardai bien de lui dire qu'à mon échelle, ce n'était guère plus qu'un réduit. A la lumière de quelques chandelles à l'odeur pénétrante, je déposai une châtaigne des jardins royaux sur l'appui de la fenêtre, en guise d'offrande aux esprits.
"Tout va bien ?"
Je sursautai. Je n'avais pas entendu la porte s'ouvrir.
Sirène se tenait dans le couloir, une pile d'assiettes vides dans les mains.
"Très bien, merci" répondis-je dès que je fus en état d'articuler quelque chose.
"Tant mieux ! Je me disais, 'le petit jeune homme, avec son allure de fils de seigneur, il doit nous trouver bien misérables'. Mais si tout va bien, alors je peux dormir tranquille."
"Oh oui, surtout ne vous faites pas de souci à mon sujet, je sens que je vais passer une très bonne nuit ici."
"Ça me rassure. Bonne soirée !"
La jeune femme libéra une de ses mains pour fermer la porte, et disparut de ma vie aussi vite qu'elle y était entrée.
Contrairement à ce que j'avais prétendu, je ne passai pas une bonne nuit. Ce qui me troubla au point de m'empêcher de bien dormir ne fut pas un problème de dos fragile, car la couche était fort acceptable. Je passai simplement des heures à repenser à ma fuite, au long voyage qui m'attendait, au désordre sans nom qui devait régner au château, les yeux perdus dans les poutres du plafond. Seule une irrésistible fatigue parvint à m'entraîner dans le sommeil alors que la nuit était déjà bien avancée.
Je m'éveillai en sursaut au matin. En proie à une terreur indicible, je m'assis tout droit, baigné de sueur. Impossible de me souvenir de ce qui m'avait autant effrayé.
Je pensais me rendormir, mais constatant que le ciel était déjà clair, je décidai de me lever.
L'activité dans l'auberge était très réduite par rapport à la veille au soir. Néanmoins, en sortant de ma chambre, je croisai un autre client qui quittait les lieux. La maîtresse de maison était présente elle aussi. Elle ouvrit de grands yeux étonnés quand je lui demandai une bassine d'eau pour me laver, mais me l'apporta de bonne grâce.
Je quittai ainsi dans un état d'hygiène acceptable la ville d'Ecume-sur-le-Voile. Désormais décidé à rejoindre Elna, je pris la route qui longeait la côte vers le nord jusqu'à Pierre Grise. A la sortie de la ville, qui n'était pas fortifiée, j'achetai des biscuits secs à un vieil homme qui ouvrait son échoppe. La journée s'annonçait longue, et je ne me sentais pas capable d'attendre le soir pour manger.
Tout au long de la matinée, le terrain s'éleva, si bien que lorsque le soleil d'automne atteignit un poussif zénith dans mon dos, la route s'étirait à quelques dizaines de pas du bord d'une falaise. Je m'arrêtai un instant pour manger un biscuit. L'océan bordait une large part de mon horizon, d'habitude découpé par les toits des maisons de Flerroé. Cette impression de grandeur et de vide, amplifiée par l'absence d'autres voyageurs alentour, me fit penser à mes amis. Que faisaient-ils, en ce moment, Tilleul, Sixte, Asparagus ? Quel effet leur avait fait ma disparition ? Se doutaient-ils que je m'étais mordu les lèvres pendant deux jours pour ne pas leur en parler ?
Pour me changer les idées, je m'approchai un peu du bord de la falaise. En contrebas, deux hommes tiraient une barque sur une petite plage de galets. Sous mon regard étonné, un enfant sortit de l'intérieur de la falaise et se jeta dans les bras de l'un d'eux. Je me rendis alors compte que je me tenais au-dessus d'un village troglodyte.
Je cherchai en vain un puits ou une échelle permettant de descendre. De toute évidence, les maisons dans la falaise n'étaient accessibles que par la mer. Drôle de vie que celle de ce village.
Alors que je reprenais la route, je me surpris à me demander si ces gens-là savaient qu'ils avaient un roi.
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a été posté le : 13/05/02 18:38
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Vers la fin de la journée, un paysan qui transportait du bois dans une carriole me demanda où j'allais. Je répondis que je voulais me rendre à Pierre Grise, sans entrer dans les détails. Le conseiller Hugues m'avait expliqué que pour la plupart des gens, au-delà de la vallée des Tombeaux, il n'y avait plus de civilisation. Rien que des tribus barbares et un désert de glace. Dans ces conditions, autant ne pas mentionner le royaume landrite.
Le paysan me proposa de m'héberger pour la nuit, m'assurant que je serais mieux logé qu'à l'auberge, et pour un meilleur prix. J'acceptai, sceptique quant à l'offre, mais ravi de pouvoir monter dans sa carriole. Pour quelqu'un qui n'avait pas l'habitude de parcourir à pied de longues distances, la journée avait été épuisante. Appuyé contre une inconfortable pile de bûches, je regardai défiler le paysage au rythme tranquille du pas du cheval.
La carriole finit par prendre un chemin qui s'éloignait un peu de la côte, vers un village d'une vingtaine de maisons. L'architecture de ces constructions de pierre et de bois, basses et percées d'une cheminée en leur centre, rappelait encore celle des maisons à la périphérie d'Ecume-sur-le-Voile, mais tout indiquait que l'on changeait déjà imperceptiblement de région. Les maisons entouraient une place centrale en terre battue, grossièrement carrée, au milieu de laquelle se trouvaient un puits et un rocher aux fées couvert de fruits d'automne. Des enfants jouaient auprès du lieu de culte.
A notre arrivée, deux petits garçons quittèrent le groupe pour se précipiter à notre rencontre. Je leur donnai quatre et six ans.
"Papa ! Papa ! Si tu savais ce que Bouleau a fait..."
"Du calme, les garçons ! Papa n'a pas fini de travailler."
"Papa, c'est qui, le monsieur avec toi ?"
Les parents de jeunes enfants m'étonnent toujours par leur capacité à rester stoïques face à une déferlante de mots désordonnés. J'aidai ainsi le paysan à décharger son bois au milieu d'un torrent verbal assourdissant. J'avais du mal à garder mon calme, mais le brave homme sourit à ses enfants de bout en bout. Grâce à l'aide d'autres villageois, le travail fut bientôt terminé, et le paysan prit un garçon sur chaque épaule.
"Venez donc, c'est par ici."
Je le suivis vers une maison identique aux autres, à la toiture basse et aux poutres épaisses. L'homme ouvrit la porte d'un coup de pied. Il n'y avait pas de serrure. A l'intérieur, une seule pièce, avec un lit tout à gauche et un autre tout à droite. Des tentures de laine fatiguées pouvaient servir à les séparer du foyer central, éclairé par une fenêtre pas bien haute et tout en longueur.
"A l'origine, il y avait un lit pour ma femme et moi et un autre pour les enfants, expliqua mon hôte. Seulement voilà, depuis que ma femme est morte, les petits dorment avec moi, ce qui laisse l'autre lit vide, la plupart du temps. Vous y serez plus tranquille qu'à l'auberge."
"A vrai dire, je n'ai pas cru voir d'auberge."
"C'est normal, elle est à Vensalé, à deux lieues d'ici. Il n'y a pas d'auberge ici, rien qu'un marchand. D'ailleurs, ce n'est pas plus mal, nous sommes plus tranquilles ainsi."
"Je comprends. J'espère ne pas trop troubler votre quiétude."
"Pensez-vous ! Un peu de compagnie ne fait pas de mal, de temps en temps."
Je compris à son sourire forcé que, sans doute, ma compagnie était moins précieuse que les quelques florins que je pouvais apporter à cet homme.
Au cours de la soirée, le paysan me parla de son travail, de sa vie, de la difficulté qu'il avait à élever ses fils, et de la gentillesse de la voisine qui leur préparait leurs repas en échange d'un peu de blé et de bois. Je lui racontai que j'étais le plus jeune fils d'un seigneur désargenté du Cercle Central, et que, faute de terre à recevoir en héritage, je cherchais à faire ma vie dans la Province Septentrionale, où vivaient ma soeur et son mari. C'était ce que je pouvais raconter de plus proche de la vérité.
Mon histoire sembla m'attirer la sympathie de mon hôte.
"Demain matin, je dois me rendre au marché du Carret avec notre marchand. Si vous voulez, je peux vous emmener. C'est sur la route de Pierre Grise."
"C'est très gentil à vous. Pensez-vous que je puisse trouver un cheval sur place ?"
"Sans doute, si vous avez de quoi le payer..."
Nous fûmes interrompus par la porte qui s'ouvrait. Une jeune fille chargée d'une soupière entra sans un mot, posa son fardeau sur la table et prit une seconde soupière, vide celle-là, à côté de l'âtre. Quand elle me vit, elle se figea, ses yeux rivés sur les miens. Malgré la surprise, je ne pus m'empêcher de remarquer leur curieuse couleur de myosotis.
"C'est un invité, grogna mon hôte. Je remercie ta mère pour la soupe, mais arrête de le fixer comme ça !"
La jeune fille sembla ne pas entendre ces mots. Elle esquissa un timide sourire.
"Myosotis, ça suffit, rentre chez toi !"
Le paysan saisit la jeune fille par le bras et l'emmena vers la porte, qu'il referma derrière elle sans violence mais avec fermeté. Je continuai à fixer le panneau de bois pendant quelques secondes.
"Excusez-la, elle n'a pas toute sa tête. J'ai entendu dire que son père avait attiré une malédiction sur elle quand elle était toute petite, ce qui est ma foi bien possible, étant donné qu'il n'était pas très pieux, si vous voyez ce que je veux dire. Ce qui est sûr, c'est que la mort de son fiancé ne l'a pas arrangée."
"La mort de son fiancé ?"
"Une saleté d'accident. C'était l'an dernier, après la fête du solstice d'été. Il rentrait de Vensalé par la route côtière, et comme il avait beaucoup trop bu, il est tombé du haut de la falaise. C'était un bon à rien, mais c'est triste quand même."
"Je comprends. Pauvre Myosotis. Elle doit être bien malheureuse."
"Je ne sais pas si elle souffre vraiment. C'est sa mère que je plains."
Comme pour couper court à la discussion, mon hôte posa un bol devant moi et le remplit de soupe, ignorant les protestations de ses deux petits garçons.
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*hint hint hint* a été posté le : 14/05/02 21:46
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Quand le bruit des cuillères se fut estompé, je me levai pour aller me recueillir sur le rocher aux fées. Une châtaigne à la main, je traversai la place dans la pénombre. Deux silhouettes adolescentes disparurent prestement de mon champ de vision lorsque j'allumai la torche plantée derrière le rocher.
Alors que je demandais tout bas la protection des esprits pour ma famille et moi-même, une chouette blanche se posa au bord du cercle lumineux qui m'entourait. Elle me regarda un instant, puis s'envola, laissant sur le sol une boule qui ne ressemblait pas à une pelote.
Je compris aussitôt ce dont il s'agissait.
Comment les oiseaux de ma mère avaient retrouvé ma trace, je l'ignorais. Tout ce que je savais, c'est qu'elle pensait toujours à moi. Sans manifester trop de hâte, j'allai chercher la boule, qui était en fait un morceau de parchemin maintenu par une tresse de crins noirs. A la lumière de la torche, je lus le message.
Coriolan,
Il va de soi que ta disparition a gâché les festivités de la naissance de Clément. Le petit prince a été présenté aux esprits dans les règles, mais ton père est fou d'inquiétude. Il pense que tu as été entraîné par de mauvaises influences et veut te retrouver à tout prix. Néanmoins, grâce à l'aide de mon amie Lys qui a emmené Ardent hors de la ville, tout Flerroé croit que tu es parti à cheval vers la Sylve. Les recherches vont donc s'orienter vers Trefyn et Sente-aux-Cerfs.
Si tu veux avoir une chance de vivre ta vie, quitte le pays au plus vite. Les terres barbares sont plus accueillantes que leur nom ne laisse à penser, et aucun Alaurien ne s'y risquera, fût-ce pour te chercher.
Le message portait le sceau de la reine Mésange. Je n'avais pourtant nul besoin de signature.
"Prince ?" fit une voix derrière moi.
Je me retournai dans un sursaut, pour tomber nez à nez avec Myosotis. La jeune fille tenait au creux de ses mains une boule de pain qu'elle destinait visiblement aux esprits. Je m'écartai pour la laisser déposer son offrande.
Alors que je m'éloignais, elle me rappela.
"Tu es bien un prince ?"
"Pardon ?"
"Maïni dit que tu es un prince. Et tu me plais."
Je reculai d'un pas, juste à temps pour éviter son étreinte.
"Qui est Maïni ?"
Elle haussa les épaules.
"Il aime le vent du large et l'odeur du pain. Et il n'aime pas Violetta."
"Un esprit ?"
Myosotis ne répondit pas. Elle semblait ailleurs. Tout en rangeant le parchemin de ma mère sous ma chemise, je me demandai si elle était folle ou aimée des esprits. Peut-être les deux. Les deux propositions étaient loin d'être antithétiques, après tout.
Au moment où j'atteignais à reculons la porte de la maison, la jeune fille prit ma main et m'implora.
"Ne me laisse pas, Prince."
"Je suis désolé. Je dois partir très tôt demain. Je ne peux pas rester."
"Mais j'ai besoin de toi !"
Je parvins à ouvrir la porte d'un coup d'épaule et à me glisser à l'intérieur assez vite pour ne pas avoir le temps de voir pleurer ses yeux azurés.
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Un bouquin? Mais qui le publierait? a été posté le : 16/05/02 19:50
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Les paroles de Myosotis me hantèrent, cette nuit-là. Je la vis en rêve. Elle se tenait au bord d'une falaise, le visage triste, tandis que je m'éloignais en bateau sur l'océan. Elle me parlait, mais le bruit du vent couvrait sa voix. Soudain, elle se jeta sur les rochers en contrebas. Je hurlai son nom, les larmes aux yeux.
Je me trouvai d'un coup transporté sur les rochers auprès d'elle. Je savais qu'elle était morte, mais son corps ne portait aucune blessure. Un être à l'apparence humaine, mais qui faisait la moitié de ma taille, lui soutenait la tête. Il me lança un regard d'une tristesse insondable.
"Tu es content de toi ?"
Je m'éveillai d'un coup, persuadé qu'il avait parlé directement à mon esprit, sans passer par le support de la voix.
Un bref instant plus tard, le paysan me secoua doucement l'épaule.
"Vous êtes prêt ? Il va falloir y aller."
Je me nettoyai rapidement le visage au puits avant de monter à bord de la carriole. Le marchand, un homme entre deux âges chargé de livres, m'attendait déjà. Nous échangeâmes seulement quelques civilités. Il me semblait évident que cet homme ne s'intéressait pas à moi. Malgré les efforts de mon hôte pour égayer un peu l'atmosphère, le voyage vers le Carret se fit sans le moindre soupçon d'échange de vues.
Nous arrivâmes en ville au moment où les premiers rayons du soleil teintaient d'or la place du marché. J'aidai le paysan à mettre en place son étal de fruits d'automne. Autour de nous, les autres commerçants s'installaient aussi. J'entendis quelques questions à mon sujet, et bientôt, toute la place sut que j'étais le cadet d'un seigneur lointain, en route pour Pierre Grise, et que je cherchais un cheval. L'idée que Flerroé était une ville lointaine pour ces gens me fit sourire. Celle qu'il suffisait de quelques instants pour diffuser la nouvelle de mon passage m'amusait moins. Si les soldats de mon père passaient par là, ils n'auraient aucun mal à retrouver ma trace.
Vint le moment où j'estimai qu'il était temps de prendre congé de mon hôte. Je lui tendis une poignée de florins en le remerciant pour son hospitalité. L'homme rougit.
"Je ne sais pas si je peux accepter une telle somme..."
"Mais si ! Votre générosité mérite un bon paiement."
"Je vous remercie. Au fait, je n'ai pas pensé à vous demander votre nom..."
Pris au dépourvu, je prononçai le premier nom qui me vint à l'esprit, celui qui m'avait été donné la veille au soir.
"Prince."
"Quel drôle de nom ! En tout cas, bon voyage, Prince. Et encore merci."
Je m'éloignai dans la direction que m'indiqua mon hôte, et ne tardai pas à trouver un maquignon. C'était un homme très brun, grand et sec, de ceux qui passent tellement leur vie avec les chevaux qu'ils finissent par leur ressembler. Ses animaux n'étaient pas très beaux, mais ils semblaient bien nourris et en bonne santé. Je n'avais pas besoin de plus.
Je repérai dans l'enclos une jument grise mieux proportionnée que la plupart des autres chevaux. Le maquignon alla la chercher et entreprit de me la faire voir de plus près. Ses dents étaient celles d'un animal jeune, ses aplombs semblaient quasi parfaits. J'allais regarder ses sabots quand quelque chose se plaqua contre mon dos.
"Prince ! Je t'ai retrouvé !"
Sous le regard étonné du maquignon, je repoussai Myosotis avec toute la douceur dont j'étais capable après le choc que je venais de subir. Ses cheveux dépassaient par mèches entières de sa coiffe blanche, et son front luisait de sueur.
"Comment es-tu venue jusqu'ici ? Et pourquoi ?"
Au lieu de répondre, elle me lança un regard implorant.
"Ne me laisse pas !"
"Ecoute, je n'ai pas le choix, balbutiai-je. Je dois partir, et je ne peux pas t'emmener."
"Menteur !"
Les larmes débordèrent de ses yeux en cascades silencieuses. Je fis signe au maquignon de nous excuser et entraînai la jeune fille un peu plus loin.
"Je t'en prie, calme-toi. Je ne supporte pas de voir les gens pleurer."
Je la serrai contre moi avec la furieuse impression que le piège se refermait autour de mon coeur trop sensible. Mon rêve de la nuit précédente me revint en mémoire. Je l'avais laissée, et elle était morte. Etait-ce là le message que les esprits avaient voulu me transmettre ? Que je ne devais pas la laisser seule ? Que pouvais-je pour elle, moi, garçon de quatorze ans qui ne connaissais du monde que le marbre des palais et les histoires lues dans des livres ?
La druidesse Blanche disait que les messages des esprits étaient rarement clairs, simplement parce que le monde chimérique était trop différent du nôtre. Elle m'avait également expliqué que, d'une façon générale, les esprits ne se préoccupaient pas plus des humains que des autres formes de vie de notre monde. Cependant, avait-elle ajouté, lorsque parfois ils demandent quelque chose, gare à celui qui ne leur obéit pas !
Il ne me restait qu'une chose à faire pour éviter leur courroux.
"Myosotis, est-ce que tu sais monter à cheval ?"
"Non."
"Alors je t'apprendrai."
Les cinq lunes elles-mêmes durent pâlir de jalousie devant le sourire que m'adressa la jeune fille à cet instant. L'espace de quelques secondes, elle fut la plus charmante incarnation du bonheur qu'il m'eût été donné de voir.
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Dernière mise à jour par : Oph le 16/05/02 19:52
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Merci, merci, merci... a été posté le : 21/05/02 18:11
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La faire monter sur un cheval fut une tout autre affaire. Après bien des hésitations, j'avais décidé de lui laisser la jument grise et d'en prendre une autre pour moi. Cet achat avait laissé ma bourse presque vide, alors que la somme dont m'avait pourvu ma mère avait été prévue pour me permettre de quitter le pays. Heureusement, il me restait une lettre de change, que je pourrais convertir à Pierre Grise. Mais je n'eus guère le loisir de m'inquiéter de mes soucis d'argent ce matin-là.
Au moment de monter à cheval, Myosotis se mit à hurler de terreur. J'eus toutes les peines du monde à l'apaiser tout en empêchant la pauvre jument de prendre peur à son tour. Il me fallut déployer toute ma patience pour que ma compagne de route fût enfin en selle, cramponnée au pommeau. Je renonçai d'avance à l'idée de lui faire tenir les rênes.
Nous parcourûmes notre trajet de la journée au pas sous un beau soleil d'automne. Comme je menais la monture de Myosotis, je voyais bien peu la tête de l'animal, et encore moins celle de sa cavalière. Cela ne facilita pas la conversation. Il me fallut du temps avant d'oser parler.
"Pourquoi as-tu voulu venir avec moi ?"
Elle murmura pendant quelques instants des mots que je ne pus saisir, comme si elle parlait à l'oreille de quelqu'un. Finalement, elle prit une grande inspiration.
"Maïni m'a dit que tu viendrais."
"C'est ce petit homme dont j'ai rêvé la nuit dernière ?"
Silence.
"C'est sans importance, continue."
"Je t'ai vu en rêve, sur un bateau qui descendait une rivière large comme l'océan. Maïni m'a fait promettre de te suivre. Il m'a dit que si je restais, je mourrais. Hier soir, dans la maison de Léger, je t'ai reconnu tout de suite, Prince."
"Que t'a dit Maïni à mon sujet ?"
"Tu es un prince en route vers des terres lointaines. Et moi, je dois t'accompagner."
"Tu dois m'accompagner... Ne le prends pas mal, mais quand je t'entends parler, tu me sembles terriblement résignée."
"Certainement pas, Prince. Je t'ai suivi surtout parce que je voulais rester avec toi."
Je me retournai vers elle. Elle se pinça frénétiquement l'oreille en voyant que je la regardais, mais le rouge lui monta quand même aux joues. Coquette comme les jeunes filles du château. Un peu dérangée, elle l'était sans doute, mais folle, sûrement pas.
Par la suite, Myosotis me parla de tout et de rien, surtout de rien, d'ailleurs. Elle me raconta des dizaines d'anecdotes concernant des personnes que je ne connaissais pas, des choses qui la faisaient rire et qui me passaient complètement au-dessus de la tête. Ses mots étaient ceux d'un enfant qui a des dizaines de choses à raconter, et un système de valeurs complètement différent de celui des adultes. Elle n'était pas stupide, ma jolie compagne. Elle vivait juste avec un léger décalage par rapport au reste du monde.
Je parvins tout de même à lui arracher son âge : seize ans.
Dans ma grande naïveté, je songeai qu'avec deux ans de plus que moi, elle était plus proche du monde des adultes. J'avais tort, évidemment. Un tel personnage ne peut pas devenir adulte. Si Myosotis est encore en vie à l'heure qu'il est, elle est ce qu'elle a toujours été : une fée parmi les hommes.
La tombée de la nuit nous surprit à proximité d'une toute petite ville aux fortifications de bois. Nous entrâmes juste avant la fermeture de l'unique porte, sous l'oeil vaguement impatient du garde. Il ne nous fut pas difficile de trouver la seule auberge de la ville, une construction de plain-pied dans la rue principale, dont l'enseigne en forme d'oiseau doré grinçait douloureusement.
Le patron nous accueillit sans s'embarrasser d'amabilité. Je m'empressai de payer à l'avance le lit, les repas et l'hébergement des chevaux. J'avais faim, j'avais besoin de repos, mais plus que tout, j'avais envie d'un bain. Quand j'en fis part au patron, il me dit d'un ton neutre qu'il pouvait mettre à ma disposition de l'eau chaude et des serviettes, contre un demi-florin de plus. Puis il se remit à couper du pain, sans plus prêter attention à ses clients.
L'espace d'un instant, je vis rouge. La pièce d'un demi-florin atterrit directement dans la corbeille à pain.
"Je vous saurais gré d'être rapide !" lançai-je avant de partir voir la chambre.
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Dernier bout avant mon départ en vacances a été posté le : 24/05/02 09:48
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Un couloir avec un lit dedans. Un seul lit. Plus grand que celui de la première auberge où j'avais dormi, certes, mais la chambre était tout aussi exiguë. Mon coeur s'emballa un bref instant à l'idée qu'il nous faudrait dormir tous les deux dans un espace aussi réduit. Myosotis accepterait-elle ma présence à ses côtés, ou me forcerait-elle à monter la garde auprès du lit toute la nuit, comme les héroïnes de certains romans que j'avais lus ?
Je me retournai vers elle. Rien dans son attitude ne laissait supposer qu'elle partageait mes angoisses. A vrai dire, elle n'avait même pas l'air de s'intéresser à la chambre.
"Tu ne dis rien, Myosotis. Est-ce que cette chambre te convient, au moins ?"
"Celui qui s'inquiète pour son lit n'a plus à s'inquiéter pour son pain."
Sur ces paroles au sens nébuleux, elle quitta la pièce d'un pas léger. Je restai sur place, l'esprit occupé à tenter de saisir en quoi sa phrase se rapportait à la situation, en vain. Ce fut un rire discret qui me tira de mes pensées.
"Allons, Prince, ne fais pas cette tête ! C'est bientôt l'heure de ton bain."
Myosotis n'avait pas tort. L'aubergiste vint me chercher un court instant après cette dernière phrase. Nous le suivîmes jusqu'à la cuisine, où s'affairaient quelques jeunes gens de notre âge. Derrière une rangée de jambons se trouvait une porte de bois autrefois peinte en vert, qui donnait sur une petite pièce déjà envahie par la vapeur. Je remerciai le patron avec un peu plus de courtoisie que précédemment, puis plongeai la main dans la grande bassine. Le bain était un peu chaud, mais il ferait l'affaire.
Une fois enfermé dans la pièce, je regardai autour de moi. Les murs étaient couverts d'étagères, dont les contenus étaient visiblement alimentaires, quoique difficiles à identifier. Je décidai d'arrêter de me torturer l'esprit, et fermai les yeux pour mieux faire le vide dans ma tête. Bientôt, l'eau chaude m'aida à me relaxer.
Ne pas penser au long voyage vers le royaume landrite. Ne pas penser à l'inquiétude de ma famille. Ne pas penser au problème Myosotis. Juste prendre un bain.
Je pris le savon d'un geste tellement résolu que je l'envoyai valser au fond de la bassine.
Une fois décrassé et rhabillé avec des vêtements propres, je rouvris la porte, non sans avoir au préalable soigneusement replié ma serviette. Myosotis m'attendait, jouant distraitement avec la ficelle d'un jambon. Dès que je fus sorti, elle entra dans la pièce. J'ouvris de grands yeux.
"Qu'as-tu l'intention de faire, au juste ?"
"Je vais me laver, bien sûr !"
"Mais, mais, mais... Tu ne vas pas te laver dans une bassine dans laquelle je me suis déjà baigné ! Ce n'est pas..."
Elle leva la main avec un sourire et posa le bout de ses doigts sur mes lèvres. Ils sentaient le cuir.
"Ça ne se fait peut-être pas chez les princes, mais c'est bien assez bon pour moi."
Incapable de parler, je la regardai ôter sa coiffe et dénouer ses cheveux bruns. Elle finit par me lancer un coup d'oeil amusé.
"Prince, soit tu m'aides à me laver, soit tu fermes cette porte !"
Je sursautai, sentant que je virais d'un coup à l'écarlate. La porte claqua si fort que les jeunes cuisiniers se tournèrent vers moi comme un seul homme. Je proposai de les aider, mais ils haussèrent les épaules et reprirent leur travail en silence.
Je restai là bien trop longtemps à mon goût, le dos appuyé contre la porte, à faire des efforts surhumains pour ne pas imaginer ce qui se passait derrière moi. Je frisai même l'agonie au moment où un bruit d'eau indiqua que Myosotis sortait de la bassine.
Elle finit par ressortir, le rose aux joues, les cheveux tressés dans son dos en une unique et imposante natte qui, observai-je, mettrait longtemps à sécher. Je ne pus m'empêcher de noter la légère odeur équine qui était restée imprégnée dans sa robe. Ce n'était pas désagréable à proprement parler, juste déplacé en ces lieux.
Je lui offris galamment mon bras pour la ramener à la chambre, en évitant de regarder la couleur de l'eau dans la bassine.
"Je crois qu'il va te falloir d'autres vêtements pour le voyage," lui dis-je à voix basse.
Elle hocha la tête. Ce fut sa seule réponse.
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le retour! a été posté le : 09/06/02 14:19
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Nous prîmes notre repas à une petite table ronde, en compagnie d'un couple de producteurs de cidre qui faisait la tournée des foires d'automne. Tous deux étaient âgés d'une quarantaine d'années. Ils passèrent l'essentiel de la soirée à boire, mais je parvins à discuter un peu avec eux. J'appris notamment que la ville dans laquelle nous nous étions arrêtés en catastrophe se sommait Gîteloup. Ce n'était qu'un gros bourg, mais le couple y passait la nuit tous les ans pour être dès le lendemain matin à la foire de Néry toute proche.
D'après l'homme, si nos chevaux marchaient d'un bon pas, il ne nous faudrait pas plus de deux jours pour arriver à Pierre Grise. Il nous souhaita, à moi et à ma "petite fiancée", d'atteindre sans encombre le terme de notre voyage.
Quand je pris congé de lui, parce que la petite fiancée s'endormait sur la table, il avait déjà du mal à tenir un discours cohérent. Il me proposa toutefois, à travers la salle, de passer chez lui un jour, pour goûter son eau-de-vie. Je lui répondis que je n'y manquerais pas.
Peut-être se souvint-il le lendemain qu'il ne m'avait donné ni son nom, ni son adresse.
Une fois arrivée dans la chambre, Myosotis se laissa rouler sur le lit.
"Fatiguée..." murmura-t-elle.
"Je peux te prêter une chemise pour dormir, si tu veux," dis-je en plongeant dans mon sac.
"Ce serait une bonne idée."
Je lui tendis un vêtement blanc, froissé mais propre, et me retournai pour la laisser se changer tranquillement. J'entendis des agrafes qui s'ouvraient, du tissu qui glissait. Terrible épreuve pour un adolescent plein d'imagination.
"Tu fais bien des manières pour pas grand-chose, Prince ! J'ai terminé."
Si la chemise était déjà grande pour moi, Myosotis flottait littéralement dedans. Mon regard glissa ailleurs, produit d'une éducation qui ne m'autorisait pas à dévisager une dame, surtout dans une telle tenue. Ses vêtements de la journée gisaient en boule sur le plancher. Je regardai à nouveau vers le lit, et vers Myosotis qui se glissait sous la couverture avec des gestes de chaton joueur. Etant donné qu'elle ne me quittait pas des yeux, je pris une décision.
"Je vais éteindre les chandelles avant de me changer, si tu veux bien."
Je joignis le geste à la parole sans lui laisser le temps de protester.
Malgré mon appréhension, il me fallut bien rejoindre sous cette couverture rêche une jeune personne que je connaissais à peine, du sexe opposé, et pour couronner le tout, touchée par les esprits. Cela faisait beaucoup de signes annonciateurs d'une catastrophe.
Alors que j'hésitais, un bras jaillit du lit, m'attrapa au niveau du genou, et me tira doucement.
"Je te fais peur, c'est ça ?" fit une voix inquiète.
"Mais non, pas du tout..."
"Tu m'as bien regardée ? Est-ce que j'ai l'air de pouvoir faire du mal à quelqu'un ?"
Myosotis n'avait vraiment pas l'air contente. Je m'assis à côté d'elle et déplaçai ma main à tâtons jusqu'à trouver ses cheveux. Il allait falloir trouver les mots justes.
"Ecoute, cela n'a rien à voir avec toi. Essaie juste de comprendre. Je n'ai jamais dormi avec quelqu'un, et surtout pas avec une jeune fille de ton âge, alors je ne sais pas comment me comporter."
"C'est très simple : couche-toi, et dors."
Elle se cramponna à ma cuisse, et ce faisant, provoqua une réaction qui n'attendait qu'un signal pour se déclencher. Je ne pus que bénir l'obscurité.
Alors que je me glissais tout doucement sous la couverture, retenant tous mes gestes pour ne pas me trahir, Myosotis se redressa dans le lit.
"Toi, tu me caches quelque chose. Laisse-moi deviner..."
Je lui tournai le dos par réflexe, pas assez vite cependant pour l'empêcher de comprendre du bout des doigts ce qui se passait. Elle éclata de rire.
"Alors c'était ça, ton problème ? Tu aurais pu me le dire, tout simplement. Ne bouge pas, je vais t'arranger ça."
Elle se fraya un chemin jusqu'à l'objet du délit avec des gestes suffisamment précis pour dénoter qu'elle n'en était pas à son coup d'essai. Je balbutiai à mi-voix des protestations à peine articulées qui m'attirèrent une très légère morsure et une réplique cinglante.
"Tu t'es lavé, non ? Alors oublie un instant que tu es un prince, et laisse-toi faire comme le ferait n'importe quel autre garçon de ton âge."
Sur ce point, et sur ce point seul, les deux ans d'écart entre Myosotis et moi comptaient double ou triple. Elle parvint même à me tirer de légers gémissements dont je ne me savais pas capable. L'air de rien, elle vint ensuite se caler contre mon épaule, le plus naturellement du monde.
"Voilà un prince qui va mieux dormir," murmura-t-elle à mon oreille.
"Merci !" répondis-je en passant un bras autour de sa taille.
Elle avait raison. Je dormis comme une souche.
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