Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
a été posté le : 05/08/02 18:38
|
L'écriture de Laï, celle de Magi, n'était pas quelque chose que l'on fait à la légère. Je ne la vis en faire usage qu'une seule fois au cours de l'hiver. Un des fils de Tissel était gravement malade, et la médecine ne pouvait visiblement plus rien pour lui. Même les deux guérisseurs appelés en renfort dans des villages alliés avaient épuisé leurs ressources.
Nous nous retrouvâmes un soir, réunis devant l'entrée de la maison. Nous étions quelques hommes à soutenir moralement les parents, Tissel et Tarol, tandis qu'à l'intérieur les guérisseurs discutaient de la suite des événements. Dawonda faisait les cent pas, nerveux. Dans l'espoir d'aider le petit, qui était né le même jour que sa fille, il avait fait le voyage jusqu'à un sanctuaire et déposé des offrandes de la part de tout le village. A jeun depuis deux jours, pour se purifier, il commençait à craquer.
Soudain, Laï émergea de la maison de toile et me prit rudement par le bras.
"Toi, Prince, viens ici !" me dit-elle. A cette époque, elle commençait déjà à me parler en barbare.
Elle m'attira à l'intérieur. Les fumées parfumées qui montaient de tous les coins de la pièce ne parvenaient pas à cacher la détresse de cet enfant creusé, déshydraté, visiblement condamné. Je demandai à voix basse pourquoi j'étais là.
"Tu voulais savoir ce qu'est Magi, répondit Laï en détachant bien les mots, pour être sûre d'être comprise. Alors ouvre bien les yeux, mais surtout, ne raconte rien à personne ! Ces choses-là doivent rester secrètes."
D'un geste, elle congédia les guérisseurs. Puis elle se leva et se concentra. Ses mèches folles frôlaient presque le plafond de la tente.
Je sentis comme une vibration autour de nous, quelque chose d'indéfinissable que je ne ressentais qu'à peine. Laï, immobile, regardait dans le vague. Je n'osai pas la déranger en lui demandant si elle était à l'origine du phénomène.
Au bout d'un moment, la magicienne s'agenouilla de nouveau et saisit un fin bâton qu'elle plongea dans un pot d'encre. Je n'avais même pas remarqué tout ce matériel, perdu au milieu des onguents et des tisanes. Tout en marmonnant des phrases qui n'étaient certainement pas du barbare, elle ôta la couverture qui recouvrait l'enfant malade, puis, avec un soin infini, dessina un symbole sur son ventre brûlant de fièvre. Je reconnus dans son oeuvre une certaine ressemblance avec le signe qui ornait nos maisons et mon bras gauche.
Les incantations de Laï envahirent mon esprit, m'empêchant de penser, me réduisant à l'état de spectateur impuissant tandis qu'elle posait les mains de part et d'autre du symbole et élevait légèrement la voix. Il sembla à mes yeux engourdis par le rythme et la fumée que quelque chose passait de l'encre dans le corps du petit. La respiration du malade se fit plus tranquille, son rictus de douleur fit place à la paix du sommeil.
Satisfaite, Laï me regarda un instant avec un sourire que je ne lui avais jamais vu. Ses paupières abondamment noircies battaient plus que de coutume.
"Je vais dormir, moi aussi," fit-elle d'une voix ensommeillée.
Elle s'allongea sur des coussins à côté du petit, lui prit la main, et ferma les yeux. Je quittai la pièce sur la pointe des pieds pour annoncer à la famille, dans mon barbare approximatif, que l'enfant avait été soigné par Laï et qu'elle dormait auprès de lui. Tissel me sauta presque au cou, Tarol serra son fils aîné dans ses bras, Dawonda partit se chercher du rôti froid. Sans même être entrés dans la tente, tous faisaient confiance à leur magicienne.
L'enfant et sa bienfaitrice s'éveillèrent au matin, tous deux fatigués, mais bien vivants.
Je ne sais pas pourquoi Laï m'avait ainsi pris en affection. Ce qui est certain, c'est que, bien plus que Lierre qui se méfiait toujours de moi, elle fut mon professeur et mon soutien lors de cette phase d'adaptation à la vie des barbares. Peut-être s'agit-il tout simplement d'une extension de sa complicité avec Myosotis, à qui elle avait entrepris d'enseigner l'art de soigner. En tout cas, lorsqu'elle avait besoin d'aide, c'était souvent moi qu'elle venait chercher.
Le reste du temps, je participais aux travaux du village avec les jeunes de mon âge. Monter des clôtures, entretenir les tentes, chasser, surveiller les abords du village, telles étaient les tâches de mon quotidien. Dawonda lui-même m'initia au tir à l'arc, sans grand succès. Malgré toute ma bonne volonté, je suis resté à ce jour un bien piètre archer. On se résigna, en dépit du déshonneur associé à de telles pratiques, à me laisser chasser à l'aide de pièges.
Pour me faire pardonner, j'enseignai mes techniques d'escrime à mes camarades, en échange des leurs. Il m'arrivait de passer des journées complètes sur la place du village, épée en main. Les autres utilisaient en général des armes beaucoup plus massives, mais ils appréciaient la mienne. Les filles, surtout, voyaient dans cette épée légère et rapide un moyen de contourner leur infériorité au combat. Je me retrouvai donc, au bout de quelques semaines, professeur d'escrime attitré de ces dames.
Mener cette vie me fit du bien. Comme je l'avais promis à Dawonda, je me renforçai un peu. Ma silhouette ne changea pas du tout au tout, mais je perdis un peu de mon aspect gracile et enfantin. Pourtant, certains me trouvaient encore androgyne, à cause de mon visage trop ovale et trop fin. A Flerroé, c'était une marque de noblesse. Ici, on supposait, pas totalement à tort, que je ressemblais à ma mère.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
a été posté le : 07/08/02 21:39
|
Et Myosotis dans tout cela ?
J'avais fini par accepter l'idée qu'elle pouvait être ma compagne même si je n'avais pas l'intention de passer ma vie auprès d'elle. Nous vivions donc ensemble, et je commençais à prendre goût à cette vie. Quand j'avais besoin d'affection, il me suffisait de me tourner vers elle, qui en avait toujours à revendre. Je pris l'habitude de ne pas me poser de questions sur la nature profonde de notre lien. C'était plus facile ainsi.
Tandis que j'évoluais au sein d'un groupe mixte, son univers à elle était peuplé essentiellement de femmes. Elle étudiait la médecine auprès de Laï, assistait aux réunions de mères de famille où aucune autre fille de son âge n'était admise, répétait les gestes des danseuses et des sages-femmes. Son lien avec Maïni s'était beaucoup relâché depuis que nous étions chez les barbares, si bien qu'elle passait pour une rêveuse, une excentrique, mais pas pour une folle au sein du village.
En dépit de notre intimité, Myosotis plaisait autant aux garçons que moi aux filles. Où que mon regard se posât, il rencontrait toujours quelqu'un qui dévorait l'un de nous des yeux. Ce constat me désorienta quelque peu au début, mais je finis par m'y faire, et même par avoir des idées. Un soir, au moment de nous coucher, je demandai à ma compagne quelle ligne de conduite elle pensait adopter.
"Et toi, Prince, qu'as-tu envie de faire ?" répondit-elle tout doucement.
"Je ne sais pas vraiment. Je n'ai jamais eu d'autre femme que toi, tu le sais bien."
"Raison de plus pour en profiter tant que nous sommes jeunes."
Ces paroles me choquèrent un peu. J'avais cru les femmes plus réticentes à accepter de tels écarts de conduite. D'un autre côté, nous n'avions jamais été un vrai couple. Je m'enhardis donc à me laisser courtiser par mes élèves du cours d'escrime. L'une d'elles, une brune au teint mat nommée Yunel, ne faisait aucun mystère de son envie de m'avoir. Et elle m'eut.
Un jour, j'acceptai de la retrouver au bord du ruisseau où nous prenions notre eau. Sans un mot, elle me prit la main et m'emmena en amont, jusqu'à la source qui jaillissait à l'abri d'un bosquet de pins. Prévoyante, elle avait étendu une couverture sur le sol. Nous parlâmes peu avec des mots, beaucoup plus avec les mains. Contrairement à Myosotis, Yunel n'avait pas plus d'expérience que moi, mais cela ajoutait à notre plaisir le piment de la découverte.
La profonde culpabilité que je ressentais en rentrant chez moi fut instantanément dissipée par le regard complice de Myosotis.
"C'était bien ?" demanda-t-elle.
"De quoi parles-tu ?" fit-je, le coeur battant la chamade.
"A ton avis ? Je suis contente que tu te sois décidé à voir quelqu'un d'autre."
Lors de ma prière du soir, j'implorai Maïni de cesser de raconter mes frasques à sa protégée.
Il me fallut une dizaine de jours pour oser retourner avec Yunel.
L'hiver finit par déserter les collines. La neige disparut de notre environnement immédiat, ne se rappelant à notre bon souvenir que sur les cimes des Gardiens, que l'on apercevait au loin par temps clair. Le comportement des gens changea aussi. De plus en plus, ils parlaient de repartir vers le nord, vers les quartiers d'été.
Comme les Alauriens, les barbares fêtaient l'équinoxe de printemps, mais leur fête était différente. Chez nous, il s'agissait essentiellement de foires et de musique, et à Flerroé, d'un carnaval réputé. Ici, la fête avait bel et bien pour but de mettre l'hiver à la porte.
Dans la journée, chaque habitant déposa au milieu de la place centrale du village un vêtement qu'il avait porté au cours de l'hiver. Tous ceux qui avaient été malades ou blessés ajoutaient la traditionnelle tunique beige au tas ainsi formé. Voir la mienne au milieu de la pile ne me fit aucun effet, mais devant celle de Myosotis, si jolie avec ses broderies, j'eus un pincement au coeur. Je touchai la cicatrice de la flèche sous mon pantalon de cuir. Tout cela me semblait déjà si ancien ! A Flerroé, on devait me croire mort depuis longtemps.
J'imaginai mon père en tenue de deuil, ma mère dévorée par la culpabilité, brûlant de lui dire que son fils était vivant, et lui croyant que les larmes qui brillaient dans ses yeux étaient simplement dues au chagrin.
"Qu'est-ce qui t'arrive encore ? Tu es tout pâle !"
Je pris soudain conscience de la présence de Lierre à côté de moi. Je bafouillai une excuse et m'éloignai, soucieux. Cette vision avait été si nette que je ne pouvais m'empêcher de songer qu'elle était authentique.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
a été posté le : 12/08/02 19:35
|
J'avais répété ma part de la cérémonie, mais je ne savais pas précisément comment le tout allait se passer. L'odeur des viandes qui cuisaient fut le premier signe que le grand moment approchait. Je retrouvai les quelques jeunes avec lesquels j'allais accomplir la chorégraphie des guerriers. Tout de cuir vêtus, armés de lances ornées de rubans de couleur, nous fûmes préparés par les anciennes, qui avaient apporté des peintures.
"Pourquoi n'as-tu pas laissé pousser tes cheveux ? critiqua celle qui peignait mon visage. On ne voit que toi dans le groupe !"
"Mes cheveux me gênent quand ils sont trop longs," répondis-je entre mes dents.
"C'est un mauvais moment à passer. Une fois que tu peux les attacher, ils ne te gênent plus. Regarde-moi ça, il n'y a rien à tresser !"
"C'est bon, je n'ai pas besoin de tresses."
La brave femme fut bien obligée d'admettre que je ferais sans.
Dès le coucher du soleil, un public composé d'enfants, d'anciens et de personnes ne pouvant pas participer aux chorégraphies s'assembla en cercle autour du tas de vêtements. Les musiciens, une flûte et deux tambours, s'assirent au pied du siège vide de Dawonda et attendirent.
Les premiers à s'avancer furent les hommes de l'âge de Lierre, vêtus de blanc, pour le tableau représentant l'hiver. Leur danse lente, quasi hypnotique, fut brusquement interrompue par notre arrivée. Agitant leurs lances au rythme des tambours, les guerriers repoussèrent l'hiver, arrachant les tenues blanches pour les jeter avec les autres vêtements. Nous restâmes au centre, tournant autour du tas tout en le menaçant, jusqu'à l'arrivée du feu.
Quatre porteurs arrivèrent, soutenant une chaise sur laquelle se tenait une Laï très digne, vêtue d'une très belle robe verte, un flambeau à la main. Les porteurs la déposèrent auprès du tas, autour duquel nous étions désormais prosternés. Lentement, la magicienne fit le tour du cercle, présentant le flambeau à l'assistance, puis mit le feu au tas de vêtements dans un geste très élégant. Tout le monde applaudit la première flamme.
Nous nous retirâmes à la suite de la chaise à porteurs, croisant les dames du printemps. Les femmes du village envahirent le cercle, la grâce de leurs gestes soulignée par de longs rubans accrochés à leurs poignets et à leurs chevilles. Je me demandai où elles avaient trouvé leurs couronnes de fleurs, sachant que la plupart des plantes de la région n'avaient pas encore entamé leur floraison. Leur chorégraphie, en tout cas, était très étudiée, très fluide, parfois même presque lascive. Fasciné par ces mouvements, je ne savais pas qui, de Myosotis ou de Yunel, était la plus désirable.
Enfin Dawonda s'avança au milieu des danseuses, et entama un chant auquel je ne compris pas grand-chose, mais que toute l'assemblée reprit en choeur.
L'hiver était fini, le repas pouvait commencer. C'est à cette occasion que je compris à quel point l'excès de dimid pouvait être néfaste pour la santé. Je me sentais fort, moi qui avais dansé avec les guerriers, quelques mois à peine après avoir été qualifié d'efféminé par mon chef. Après tout, j'avais presque quinze ans.
Ce sentiment d'invincibilité fut encore accentué par les premiers verres. L'ivresse me prit, me poussa à boire plus, et en moins de temps qu'il n'en faut pour se rendre compte qu'on fait une bêtise, mon esprit se fit nébuleux. J'ai heureusement assez de souvenirs de la suite de événements pour savoir que je ne fis rien de répréhensible au cours de la soirée. Je fus tout simplement malade jusqu'au matin, dans tous les sens du terme, accumulant tous les symptômes de l'ivresse avancée. Tout au long de la journée du lendemain, ma gueule de bois fit bien rire mes compagnons.
Le printemps nous ramena les fleurs et les oiseaux. Dawonda quitta le village pendant une dizaine de jours, pour préparer le retour vers les quartiers d'été. A son retour, il annonça que nous avions quatre jours pour être prêts pour le grand départ.
Comme Myosotis et moi n'avions jamais effectué le voyage, d'autres jeunes nous aidèrent à tout préparer. Je laissai traîner mes yeux un peu partout au cours de ce grand emballage, impressionné par la vitesse à laquelle le village se transformait en paquets. Pour tout transporter, des barbares remirent en état des charrettes qui avaient été conservées sous forme démontée dans une tente tout l'hiver. Je ne savais même pas qu'il était possible de construire des attelages démontables.
Le matin du départ, toutes les maisons disparurent de l'horizon. Le village n'était plus que toiles de tentes, montants, cordes et piquets, que les habitants s'affairaient à plier et à ranger. La dernière poule fut enfermée dans sa cage, où elle s'empressa de pondre un oeuf. Nos chevaux, sellés, bâtés ou attelés, n'attendaient plus que le signal de Dawonda, qui se battit un peu avec ses sacoches de selle avant de prendre la tête du convoi.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
a été posté le : 14/08/02 20:41
|
Ceux qui trouvent grisant le spectacle d'une grande manoeuvre militaire devraient voir, au moins une fois dans leur vie, dix peuples alliés convergeant dans une plaine pour entamer ensemble leur transhumance. Deux bons milliers d'êtres humains, presque autant de chevaux, des chiens, des poules, des canards, formant non pas un chaos impénétrable, mais bien un convoi ordonné, tout cela tient du miracle. Pourtant, c'est ainsi que procèdent les barbares, deux fois par an, depuis toujours.
Après quelques salutations et autres accolades viriles, le convoi se mit en marche.
Les familles avançaient en file, encadrées par les jeunes adultes en âge de se battre. Cette disposition ne tenait pas compte du village d'appartenance de chacun, tous les peuples étant mélangés. Les chefs chevauchaient en tête, laissant à leurs hommes de confiance le soin de former l'arrière-garde. Monté sur la jument grise que je ne laissais plus guère à Myosotis, qui de toute façon était à bord d'un chariot, je reconnus à mes côtés le grand gaillard brun qui m'avait brièvement servi de garde-malade dans le village de Viz.
"Bonjour !" lançai-je dans mon meilleur barbare.
Il me répondit par un signe de tête et un sourire.
"Est-ce que le convoi est souvent attaqué ?"
"Parfois oui, parfois non. J'espère que tout se passera bien cette fois-ci."
Je n'osai pas lui dire, sans doute de peur de ne pas arriver à tourner ma phrase correctement, que je détestais ces réponses laconiques et peu rassurantes.
Tout se passa bien jusqu'à l'étape du jour. Les points de bivouac étaient visiblement les mêmes à chaque voyage, car l'endroit où le convoi s'arrêta, au bord d'une rivière, portait des traces d'occupation bien visibles et apparemment anciennes.
Des tentes plus simples que les maisons que nous avions occupées pendant l'hiver furent mises en place pour les personnes les plus fragiles. Nous autres jeunes dormîmes à la belle étoile, dans nos couvertures, près des feux qui marquaient les points de garde du camp. Je réussis à me faire expliquer que chacun de nous aurait un tour de garde une nuit sur deux, ce qui me sembla raisonnable.
Autour du feu se nouaient des conversations diverses. Deux jeunes de notre âge continuèrent à parler à voix basse alors que nous en étions tous à nous enrouler dans nos couvertures. Il était clair qu'ils se plaisaient. Voyant mon sourire, Yunel m'expliqua qu'il était courant, chez les barbares, de rencontrer son compagnon lors des migrations saisonnières. C'était, après tout, le plus grand rassemblement de l'année.
Je hochai la tête et me couchai, regrettant que Myosotis fût restée avec Laï et ses collègues magiciens.
Le voyage reprit au matin. Je me fis assez vite à ce rythme de vie un peu particulier, à l'idée de passer la moitié de la journée à avancer et l'autre à monter ou lever le camp. Les tours de garde ne furent pas un problème non plus. J'étais jeune, plein de santé, me lever en pleine nuit pour me rendormir un peu plus tard ne me dérangeait guère. Les paysages défilèrent tranquillement, les collines laissant place à la plaine, puis de nouveau à un relief un peu plus accidenté où subsistaient des traces de neige.
Huit jours plus tard, en pleine journée, une corne résonna à l'avant du convoi. Levant la tête, j'aperçus des hommes à pied qui dévalaient la colline dans notre direction.
"Vas-y ! fit mon voisin du moment. Moi, je reste pour protéger cette partie de la caravane."
Je lançai ma jument au galop.
Nous fûmes une trentaine à rejoindre l'avant. Les premiers guerriers avaient déjà atteint le convoi. Ils n'avaient rien à voir avec les bandits qui m'avaient agressé en Alaurie : c'étaient des barbares en excellente condition physique, bien armés, et surtout beaucoup plus nombreux. J'en comptai une cinquantaine.
Une femme me héla depuis le chariot où elle se trouvait, et me lança une ceinture chargée de petits couteaux de lancer. Je la remerciai tout en étalant ces précieuses munitions en travers du pommeau de ma selle. Je n'étais pas très adroit avec ce type d'armes, mais en les lançant dans la mêlée, je parvins à distraire plusieurs ennemis, les mettant à la merci des lames de mes alliés.
Déjà certains de nos assaillants commençaient à tomber, mais nous avions nous aussi des blessés. Je rattrapai de justesse un jeune homme qui commençait à glisser à bas de son cheval. Je parvins à lui prendre les rênes des mains et à le ramener au centre du convoi, près des chariots où un groupe d'anciens le prit en charge. La blessure était vilaine, mais elle ne me sembla pas mortelle.
Je tirai mon épée, mais elle était un peu courte pour combattre depuis ma monture des hommes armés de lances. J'allais devoir faire appel à toute ma souplesse. D'une main nerveuse, je raccourcis mes étriers. En suspension, penché sur le côté et à demi pendu au pommeau, je poussai ma jument effrayée à passer au galop dans les rangs ennemis, frappant de taille tout ce qui portait des tatouages autres que ceux des alliés de mon peuple. Cette technique fonctionna très bien au début, mais dès que les ennemis furent revenus de leur surprise, ils firent en sorte de m'arrêter.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'Moué aussi!' a été posté le : 26/08/02 21:04
|
J'étais arrivé au niveau du groupe des chefs quand ma jument fit un écart et me désarçonna. Quand je me relevai, je compris qu'elle n'avait pas réussi à esquiver la lance qui la visait. Elle s'écroula lourdement sous mes yeux. Voir trembler cet animal solide et silencieux me fit sortir de mes gonds. Je passai une main ensanglantée dans mes cheveux et laissai échapper un hurlement de rage. Où était passé l'honneur de ces gens, s'ils s'attaquaient aux chevaux ?
Encadré par Viz et Dawonda, je m'élançai, la lame en avant. Les deux chefs frappaient et tranchaient autour de moi, ne me laissant affronter qu'un seul adversaire à la fois. J'eus un instant l'illusion qu'ils avançaient ainsi pour me protéger, mais je pense aujourd'hui que je les gênais, en fait. L'ennemi qui s'avança face à moi n'avait pas mon âge. Dans mon état normal, j'eus hésité à l'affronter, mais poussé par la colère, j'esquivai sa lourde lame, bondis en avant et lui passai la mienne en travers du corps. Il tomba.
La voix de ma conscience protesta faiblement, me reprochant d'avoir tué un enfant, mais je la fis taire. L'enfant était plus grand que moi, et il avait aussi voulu me tuer.
Je n'eus guère l'occasion de donner plus de champ à ma frénésie meurtrière, car les ennemis, décimés, finirent par battre en retraite. Je regardai autour de moi, étonné d'être indemne au milieu d'un tel carnage. Mis à part une écorchure récoltée sur une pierre quand ma jument m'avait jeté à terre, je n'avais rien.
Dawonda se tourna vers moi depuis son cheval, et montra du doigt la trace de sang dans mes cheveux. Je lui montrai mes mains, fis mine de les passer à travers mes boucles. Il hocha la tête et retourna vers le convoi.
Ma jument était incapable de se relever. Elle perdait du sang, tremblait sans cesse, laissait parfois échapper un semblant de hennissement assourdi. Quelques hommes avaient mis pied à terre et tentaient de lui porter secours, mais ils devaient savoir aussi bien que moi qu'il n'y avait pas grand-chose à faire.
"Ton cheval s'est brisé un os en tombant, annonça quelqu'un. Il va falloir l'abattre."
Je hochai la tête en silence.
"Tu as un autre cheval ?"
"Oui, oui."
"Laisse-le à ta femme ! intervint Dawonda. Je vais te donner un des miens."
Je n'assistai pas à la mort de ma monture. J'avais vu assez de sang pour la journée. Pendant que d'autres mettaient fin à ses souffrances, mon chef fit transférer les bagages d'un de ses chevaux vers un chariot, de façon à pouvoir le transformer en animal de selle. C'était un mâle, un étalon donc, car les barbares ne hongraient pas leurs chevaux. Il avait à peu près la même taille que ma précédente monture, mais était plus lourd, plus solide sur quatre aplombs parfaits. Sa robe d'un bai sombre, presque noir, n'avait pas encore perdu l'épaisseur de l'hiver. Crins et fanons abondants lui donnaient l'air d'un poney.
Je le sellai avec le harnachement de ma jument, qui nécessita quelques ajustements liés à la différence de gabarit.
"Quel nom vas-tu lui donner ?" demanda Dawonda.
"Comment ça, quel nom ?"
"Quand on t'offre un cheval, tu dois lui donner un nom. Tu ne le savais pas ?"
"Non, désolé."
Pris de court, je réfléchis quelques instants.
"Horizon. Ce sera Horizon."
J'avais choisi un mot de ma langue natale, mais Dawonda eut l'air d'apprécier les sonorités.
Je me hissai en selle. Il s'avéra bien vite qu'Horizon était un cadeau appréciable. Il était vif, plus intelligent que tous les chevaux que j'avais eus jusqu'alors, et s'il se montrait parfois récalcitrant sur certains ordres, il se faisait pardonner en étant aussi joueur qu'un poney. Je ne compte plus les saluts affectueux à coups de tête et autres souffles chauds dans le cou. C'était mon cheval, j'étais son cavalier, et il semblait avoir décidé que je serais aussi son ami, sans se rendre compte que les comportements sociaux qui lui semblaient normaux m'occasionnaient pas mal d'ecchymoses.
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'Moué aussi!' a été posté le : 30/08/02 19:11
|
Le convoi se remit en route tant bien que mal. Nous restions sur le qui-vive, tentant d'ignorer que dans les chariots, des soigneurs s'affairaient autour des blessés. Heureusement, aucune nouvelle attaque n'eut lieu ce jour-là. L'après-midi se déroula, long, triste, chargé du silence de la mort.
L'atmosphère était morose quand nous établîmes notre camp pour la nuit. Avant même d'avoir déployé les tentes, les combattants se retirèrent dans un cercle des Guerriers, lieu délimité par un cercle de petites pierres où les barbares incinèrent leurs compagnons morts au combat. Je n'avais jamais participé à une cérémonie funéraire, aussi me fis-je aussi discret que possible, de peur de commettre un impair.
Nos deux morts furent disposés sur des bûchers préparés à la hâte et en silence. Les dix chefs s'assirent chacun sur une des pierres du cercle, les combattants de leur peuple rassemblés debout derrière eux. Toujours sans dire un mot, une jeune femme aux bras éclaboussés de sang arriva du camp, une torche allumée à la main, et enflamma les bûchers. Elle se rangea ensuite derrière son chef. Je compris plus tard qu'elle était la soeur de l'une des victimes. Au premier rang lors de l'attaque, elle avait pris son frère blessé sur son cheval, l'avait emmené plus loin pour le faire soigner, mais trop tard. Il était mort dans ses bras.
J'ignorais encore tous ces détails quand chaque groupe de guerriers entonna à son tour un chant funèbre. Quand ce fut notre tour, je m'efforçai de chanter avec les autres, sans grand résultat. Je ne connaissais pas la chanson, et j'avais la voix quelque peu enrouée.
Laissant nos chefs veiller les corps jusqu'à ce qu'ils ne fussent plus que cendre, nous allâmes aider les autres à monter le camp. Je pus enfin me laver les cheveux au point d'eau le plus proche, un petit bassin alimenté par une source glacée. Le sang s'échappa dans l'eau en fins filets rouges qui se dispersèrent, pâlirent et disparurent.
De retour au camp, la chemise trempée par mes cheveux qui gouttaient, je fus accueilli par Myosotis.
"Prince ! s'écria-t-elle. Je me demandais où tu étais passé !"
"Maïni ne te l'a pas dit ? Comme tu vois, j'étais allé me rincer les cheveux."
"Non, Maïni ne me l'avait pas dit."
Elle plongea dans sa tente, l'air pincé. Je crus que ma remarque acide l'avait vexée. J'étais vraiment un imbécile. Je devais la protéger, pas lui faire du mal !
J'en étais à me demander s'il valait mieux la suivre ou tourner les talons quand elle ressortit, chargée d'une lourde cape de laine.
"Tiens, prends ça, ce n'est pas le moment d'attraper froid."
Elle me jeta le paquet, que je reçus par réflexe. Je restai immobile un instant, ne sachant plus quoi penser. Je devais avoir l'air d'un parfait idiot.
"Bon, soupira-t-elle, je vais t'aider."
Elle me prit doucement la cape des mains et la passa par-dessus mes épaules. J'allais la nouer quand elle posa une main sur la mienne, ce qui stoppa net mon geste. De l'autre main, elle ôta une de ses broches d'un geste expert et s'en servit pour fermer la cape. Puis elle se serra contre moi et m'embrassa.
"Reste un peu avec moi," demanda-t-elle.
Comment refuser une telle invitation ? Je n'étais pas de garde, je pouvais même rester toute la nuit si elle le voulait. Je me demande encore comment Laï sut qu'elle devait dormir ailleurs. En tout cas, elle n'apparut pas avant le lendemain matin.
Lors de la morne chevauchée qui suivit, il me vint l'idée bizarre de m'enquérir de l'identité de nos agresseurs de la veille.
"Qui était-ce ? demandai-je à mon voisin. Une tribu ennemie ?"
L'homme sembla un peu étonné.
"Non, bien sûr, même ces peuples ont assez d'honneur pour ne pas se battre en période de migration ! C'était un groupe de bannis."
"Bannis ? Bannis d'où, et pourquoi ?"
"On peut être chassé d'un village pour manquement grave au code de l'honneur. Certains de ces bannis se regroupent, un peu comme une meute de loups. Et encore, même les loups sont plus fréquentables. Eux, au moins, ont un semblant de sens de l'honneur."
J'attendis en vain des renseignements complémentaires, mais ce que je venais d'apprendre avait fini de me convaincre que, seul, je ne serais jamais parvenu jusqu'à Elna. Tomber sur ces barbares avait été la meilleure chose qui pouvait m'arriver.
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'Moué aussi!' a été posté le : 02/09/02 18:24
|
Enfin, au bout d'une quinzaine de jours de route, nous montâmes le dernier camp de la migration. Ce soir-là, l'atmosphère fut plus festive, la garde un peu moins vigilante, et chaque famille fit goûter sa cuvée de dimid aux voisins. Errant de feu en feu pour profiter au maximum de cette ambiance chaleureuse, je vis quelques couples de jeunes se promettre de se revoir, certains vieux amis boire à la santé du bon vieux temps, des enfants jouer ensemble comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Tout cela me fit soupirer. J'étais quand même un peu étranger à la fête.
"Prince !" appela une voix dans mon dos.
Me retournant, je vis Madi, la jolie Madi aux jambes inertes, qui me faisait signe de m'asseoir auprès d'elle.
"Lierre n'est pas là, alors j'en profite un peu, expliqua-t-elle. Je voudrais te dire que tu as été très courageux lors de l'attaque du convoi. Pour nous, c'est la preuve que tu te considères vraiment comme l'un des nôtres. Tu sais que Lierre n'en était pas convaincu..."
"Je sais bien, malheureusement."
"Prince, je tenais vraiment à te remercier pour ce que tu as fait pour nous. Et je suis désolée de t'avoir fait subir cette méfiance injustifiée."
"Madi, sérieusement, je suis gêné. J'ai fait ce qui me semblait normal sur le moment, je ne veux pas que tu me prennes pour un héros !"
"Je ne te prends pas pour un héros. Je te prends pour un homme, un homme de Dawonda."
Ne sachant comment répondre, je m'inclinai devant elle et lui fis le baisemain le plus empreint de reconnaissance agréé par l'étiquette alaurienne. Une dame de la cour eût rougi devant tant de hardiesse, mais Madi éclata de rire.
"Garde tes manières pour les filles de ton âge, jeune sot !"
Je me hâtai de lui répondre que je n'y manquerais pas.
Au petit matin, les dix peuples se séparèrent. Je suivis Dawonda le long d'un chemin qu'il semblait connaître par coeur, au milieu de tous les siens qui hésitaient entre la joie d'arriver à leurs quartiers d'été et la nostalgie du voyage qui se terminait. Pour moi, évidemment, la route ne faisait que commencer, mais j'accueillis avec plaisir cette nouvelle installation. Au soir, posés près d'une rivière, entre deux collines, nous recommençâmes à monter les grandes tentes qui allaient nous abriter pour la saison.
De nouveau, je pus partager la vie et la couche de Myosotis, mais j'avais déjà l'esprit ailleurs. Dès que j'avais l'occasion de laisser aller mon imagination, je revoyais ma soeur telle que je l'avais vue pour la dernière fois, enveloppée de fines fourrures dont la couleur mettait en valeur ses cheveux blond vénitien.
Au bout de quelques jours, quand le village eut repris un aspect normal, j'allai voir Dawonda pour lui parler de la suite de mon voyage.
"Tu veux toujours nous quitter ?" demanda-t-il, l'air attristé.
"Je n'ai pas oublié le but de mon voyage, répondis-je. Mais ne te méprends pas, Dawonda, j'appartiens à ton peuple, et les tiens sont désormais les miens."
"Je m'en doute, je t'ai vu nous défendre avec autant de coeur que le plus brave des nôtres. Je suis juste triste de te voir partir. Quand comptes-tu nous quitter ?"
"Dès que ma présence ne sera plus requise ici."
"Dans ce cas, reste encore une dizaine de jours. Nous n'avons pas tout à fait fini de nous installer."
"Bien, Dawonda."
J'allais quitter les lieux quand il me rappela.
"Prince, j'espère que tu te rends compte que Myosotis n'a pas envie de nous quitter. Autant te le dire tout de suite, je refuse que tu l'emmènes de force."
"J'attends les instructions de la divinité qui me l'a confiée. Mais moi non plus, je ne veux pas l'obliger à venir."
Lors des jours qui suivirent, j'insistai dans toutes mes prières aux esprits sur mon besoin d'être guidé. Que devais-je faire ? Rester auprès d'elle pour la protéger ? L'emmener avec moi au royaume landrite ? La laisser sur place ?
Quand mes songes m'amenèrent dans un bateau sur une mer déchaînée, je ne compris pas tout de suite. Il me fallut quelques instants pour comprendre que le rêve était familier. Je cherchai des yeux la silhouette debout sur la falaise. C'était bien Myosotis. Elle me parlait, mais le bruit du vent couvrait le son de sa voix. Je voyais cependant qu'elle me faisait de grands signes, comme pour me dire au revoir.
Une deuxième silhouette, masculine celle-ci, se découpa sur l'horizon. L'homme s'approcha de Myosotis et la prit dans ses bras. Dès lors, ma compagne cessa de me parler et même de me regarder. Elle n'avait plus d'yeux que pour lui.
Désemparé, je regardai à nouveau vers le large. Le barreur se retourna à demi vers moi, et me dit d'un air bourru :
"Tu as fait ton boulot. Elle est heureuse, maintenant."
"Oui, mais elle est dans les bras d'un autre !"
"Et toi, tu n'es pas dans les bras d'une autre, peut-être ?"
Je me rendis compte d'un coup que ma soeur Elna était assise à côté de moi, un bras passé autour de mes épaules, et qu'elle me souriait. Je lui rendis son sourire, et je me réveillai.
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'Moué aussi!' a été posté le : 04/09/02 19:50
|
Mon départ attrista beaucoup mes nouveaux compagnons. La moitié du village se battit presque pour m'aider à préparer mes bagages, et à la veille du voyage, Dawonda organisa chez lui une réunion pour mettre en place mon plan de route. Ils furent plusieurs, massés autour de Lierre, à dicter à sa plume les détails du chemin. L'interprète me trouva aussi une carte sommaire, pour m'aider à me repérer. Au final, je sortis de là armé d'une somme impressionnante de documents.
C'est une expérience étrange, dormir en serrant contre soi quelqu'un que l'on est sur le point de perdre. Cela ne sembla pas troubler le sommeil de Myosotis, mais je m'éveillai plusieurs fois dans la nuit pour vérifier qu'elle était toujours là.
Et puis le matin arriva. Je sortis aussi discrètement que possible pour panser Horizon. Malgré une légère brume, c'était une belle journée qui s'annonçait. Mon cheval devait sentir que l'heure n'était pas aux facéties, car il se laissa harnacher sans jouer à faire tomber sa bride ou à gonfler le ventre pour m'empêcher de serrer la sangle. Il se remit tranquillement à brouter pendant que j'ajustais les sacoches autour de la selle.
"Prince, tu as de la place pour ajouter ça ?"
Myosotis s'était levée. Les cheveux en désordre, elle se tenait là, toute seule, et me tendait une chemise brodée.
"Elle n'est pas complètement terminée, mais j'aimerais que tu la prennes."
"Pas de problème. Je suis très content que tu aies pensé à moi."
J'eus quelques difficultés à caser la chemise dans mes bagages, mais je me serais coupé un doigt plutôt que de me résigner à ne pas l'emporter.
Le village se leva à temps pour me dire au revoir. Je remerciai individuellement tous les habitants pour leur gentillesse, ce qui me prit du temps, mais me semblait la moindre des choses. Une fois cette formalité accomplie, je grimpai en selle et sortis du paddock. Dawonda s'approcha de moi.
"Tu te souviens bien du parcours ?"
J'acquiesçai.
"Pas de folies, surtout. Sois prudent, et pense à revenir nous voir un jour ou l'autre."
"Je reviendrai, Dawonda. Ce peuple est le mien."
"Dans ce cas, Prince, il ne me reste plus qu'à te souhaiter bon voyage."
"Merci."
Un concert de voeux de chance et de bonheur s'éleva lorsque le pas tranquille d'Horizon me mena hors des limites du village. Quitter les siens de cette façon était une véritable torture. J'étais persuadé que si je rebroussais chemin, ils m'accueilleraient avec soulagement. Mais j'avais décidé de revoir Elna, et j'irais jusqu'à elle. Je tirai sur mon coeur meurtri avec toute la force de ma volonté. Ce n'était pas le moment de me décourager.
Je ne pus cependant m'empêcher de songer que Myosotis me manquait déjà. Le bleu violacé de ses yeux était gravé dans ma mémoire. C'était le seul endroit où je le reverrais jamais.
Alors que le village était encore visible au loin, un croassement attira mon attention. Un corbeau se tenait sur la branche la plus basse d'un arbre foudroyé, non loin devant moi. Il ne s'enfuit pas à mon approche, ce qui sembla troubler quelque peu Horizon. Arrivé tout près de lui, je me rendis compte qu'il avait un rouleau de parchemin accroché à la patte. Il me regarda fixement dans les yeux, attendant d'être délivré de ce paquet.
Je détachai le rouleau avec un soupir. Je savais que j'allais y trouver l'écriture de ma mère.
Coriolan,
Cet oiseau est un de ceux que j'ai envoyés à ta recherche. Il a reçu l'ordre de t'accompagner partout où tu iras, et peut aussi me transmettre des messages de ta part si tu le souhaites.
Ici, à Flerroé, tout le monde commence à se faire à l'idée qu'il n'y a plus de prince Coriolan. Certains en ont bien sûr profité pour dire du mal de toi, mais ton père n'apprécie guère la médisance. A mon avis, chaque jour qui passe le convainc un peu plus que tu es mort. Quant à moi, j'espère que ce message te trouvera en bonne santé. Si tu en trouves le temps, renvoie-moi cet oiseau avec un mot de toi.
"Maman, protestai-je, c'est un corbeau ! Un charognard ! Je vais avoir l'air d'un mauvais présage si je me promène avec ce genre de compagnon !"
Je n'en repris pas moins ma route, suivi de près par l'imposant oiseau noir dont la présence finit, au bout d'une demi-journée, par ne plus inquiéter mon cheval. Quand je m'arrêtai le soir pour bivouaquer, le corbeau me regarda installer mon camp avec une attitude qui ressemblait à de la curiosité. Perché sur la branche la plus basse d'un pin, il avait presque l'air de s'excuser de ne pas pouvoir m'aider. Ne disait-on pas que les corbeaux comptaient parmi les oiseaux les plus intelligents ?
Tout en sombrant dans le sommeil, je songeai qu'il me faudrait tout de même trouver de quoi écrire, pour renvoyer au plus vite cet animal à Flerroé.
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|