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Sujet : Prince Coriolan

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Oph qu ourse

Thorp bonheur



-= Dungeon Keeper =-
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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 10/06/02 20:05

Le matin me surprit couché en travers du lit, ma compagne roulée en boule contre moi. Le simple fait d'ouvrir les yeux me coûta un effort surhumain. Quand j'avais vu le lit la veille au soir, je n'avais pas imaginé que je m'y sentirais si bien.
Myosotis bougea un peu. Je m'écartai pour la laisser se réveiller tranquillement.
J'étais assis au bord du lit, essayant désespérément de domestiquer mes boucles, quand elle glissa ses bras autour de moi. D'une poussée des jambes, elle amena son visage sur mes genoux. Ses paupières encore lourdes tentaient désespérément de se refermer sur le bleu de ses yeux.
"C'est un beau peigne que tu as là," fit-elle remarquer dans un bâillement.
"C'est un cadeau de ma mère," expliquai-je.
Je le lui tendis. Elle le saisit comme un enfant qui prend un biscuit, et l'observa avec curiosité. Ce devait être sa première rencontre avec un peigne en argent incrusté de nacre. L'objet avait toujours appartenu à ma mère. A ma connaissance, elle l'avait déjà en sa possession quand elle avait rencontré mon père, alors qu'elle n'était que la fille d'un négociant de Flerroé et que la reine d'Alaurie s'appelait Gentiane. Me le donner pour mon voyage avait été un acte hautement symbolique. Quelque part au fond de moi, ce geste avait ancré l'obligation morale de revenir un jour, pour le lui rendre.

Je décidai de ne rien raconter de tout cela à Myosotis, qui, dans sa bienheureuse ignorance, s'était agenouillée derrière moi pour me démêler les cheveux. Plus d'une fois, elle me fit grimacer, car elle tirait sur les noeuds sans la moindre précaution. J'avais l'impression qu'elle jouait à la poupée. Heureusement, je n'ai jamais porté les cheveux bien longs.
Quand elle eut fini de se coiffer à son tour, elle fit quelques manières pour accepter de me rendre le peigne. Je dus lui expliquer patiemment qu'elle pourrait s'en servir quand elle le voudrait, mais que, puisque j'étais le seul à avoir un sac, je le garderais avec moi, comme toutes les autres affaires. Elle obtempéra avec une moue d'enfant gâté qui laissait entrevoir une longue bouderie.

Je parvins à la distraire en lui proposant de lui prêter des vêtements plus adaptés à l'équitation que sa robe. L'idée sembla lui plaire. Je lui fournis donc ma dernière tenue propre, conscient qu'il nous faudrait sans doute laver du linge à notre prochaine étape. Malgré ses protestations, je m'habillai dans un coin de la pièce, sans la regarder. Les événements de la veille n'avaient pas encore cassé ma pudeur.
Dans mes vêtements un peu trop larges pour elle, Myosotis avait l'air d'une poupée. Elle songea un instant à remettre sa coiffe, mais constata que cela n'irait pas avec sa nouvelle tenue. La chose la troubla quelque peu au début. Elle avait semble-t-il du mal à se défaire de l'idée qu'une femme ne doit pas sortir tête nue. Je la rassurai en lui disant qu'elle était parfaite.

Des nuages bas et lourds cadenassaient l'horizon quand nous quittâmes Gîteloup. Ce ciel pesant, d'un type qui annonçait presque toujours de la pluie, me fit regretter l'urgence de ma fuite. Quelqu'un de normal aurait annulé l'étape de la journée et occupé son temps à autre chose, bien à l'abri entre quatre murs. Au lieu de cela, je pris la route côtière comme si de rien n'était, tout en expliquant à Myosotis comment tenir les rênes d'un cheval. Il me fallut la reprendre plusieurs fois, car elle avait tendance à tout laisser filer, perdant du même coup le contact avec la bouche de sa jument.
"Juste un peu plus tendu, voilà. Pas plus, sinon tu vas lui faire mal. Et essaie de ne pas te pencher en avant comme ça, tu vas te fatiguer inutilement. Là, c'est parfait. On dirait que tu as fait de l'équitation toute ta vie."
Elle n'était plus paralysée par la terreur comme la veille, et c'était déjà un progrès certain. Elle semblait même apprécier l'exercice. Avec un peu de chance, j'arriverais à la faire passer au trot avant la fin de la journée.


Un point Oph au premier qui trouve le clin d'oeil littéraire caché dans ce chapitre.
;)



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Eldave2001

Je motorise, donc je suis



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   a été posté le : 10/06/02 22:24
Clin d'oeil littéraire? Euh...Tigre et dragon, pour l'histoire du peigne?:D
Nan, sérieusement, je vois pas. Un p'tit indice serait pas d'refus!

Sinon, du tout bon, du bien sympa, parfait après une bonne pizza (oui, j'aime lire vos créations après un repas, qu'il s'agisse de celles de Keri après le petit déjeuner, d'Oph après le diner, et même d'Armorphée après un mars!)...;)



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Oph qu ourse

Thorp bonheur



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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 11/06/02 18:04
2 mots: poète français.
:):):):)



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Nyxl

Basement Cat



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   Beuh... a été posté le : 12/06/02 10:48
J'aime bien les poètes français, mais ma culture se limite essentiellement aux "Fleurs du Mal" de Baudelaire. Aussi donné-je ma langue au chat...

"Mmmrrrroui ?"
<Le chaton passe la tête hors de la poche de Nyxl....>
C'est une expression, Mornaur, du calme...

Bien à vous !



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Oph qu ourse

Thorp bonheur



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Membre Dungeon Keeper   un point Oph pour Nyxl a été posté le : 12/06/02 17:55

L'averse nous tomba dessus à peu près en même temps que les brigands.
La route côtière passait désormais dans un paysage boisé et de plus en plus vallonné, annonçant l'approche des contreforts des Gardiens. Je n'avais vu cette immense chaîne de montagnes que sur des cartes, mais je savais en reconnaître les signes. Ce à quoi je ne songeais pas à l'époque, c'était à repérer les endroits où peuvent se cacher des bandits de grand chemin. Je n'imaginais même pas qu'il pût nous arriver quelque chose d'imprévu en route.
Voilà comment une bande d'hommes sales et armés de courtes lames se jeta sous les sabots de mon cheval au détour d'un chemin. Comme nous étions au pas, nos montures s'arrêtèrent par réflexe.
"On ne passe pas !" s'écria l'un d'eux en saisissant la bride de mon cheval.
Voyant ses acolytes avancer vers Myosotis, je tirai mon épée par réflexe et abattis le plat de ma lame sur la croupe de sa monture. La jument grise sursauta et partit au grand galop sous la pluie avec sa cavalière qui hurlait de terreur.
"Garde tes épaules en arrière et cramponne-toi au pommeau !" hurlai-je, juste avant de me faire jeter à bas de mon cheval.

Je me réceptionnai comme je pus, tordant mon poignet gauche au passage. J'avais voulu jouer les héros, et ce faisant, j'avais perdu toute chance de sortir entier de cette embuscade. Un des bandits m'arracha sans ménagement mon épée pendant que d'autres me maintenaient.
"Belle lame, jeune homme. Elle est pour moi. Maintenant, qu'y a-t-il dans ce sac ?"
Je le regardai fouiller dans mes affaires en serrant les dents. Pouvais-je me permettre de protester dans une telle position ? L'homme glissa le peigne de ma mère dans sa poche, dédaigna la lettre de change dont il ignorait sans doute la valeur, et joua un instant avec mon couteau. A son visage, je compris qu'il n'avait guère l'occasion de voler de tels trésors. Comment réagirait-il quand il comprendrait que son captif était le fils du roi ?

Il dépliait une de mes chemises quand un aigle immense piqua sur lui toutes serres dehors, brisant quelques branches au passage. Le brigand hurla quand l'oiseau lui lacéra le cuir chevelu. Ses acolytes, paralysés par la peur, ne firent pas un geste pour l'aider. Le coup de bec fatal de l'aigle, qui lui brisa le crâne, dispersa le groupe comme par magie. Ne restaient que le cadavre encore en proie à quelques soubresauts, l'oiseau de proie et un prince passablement mal conditionné. On distinguait ma jument au loin, derrière les feuillages. Réprimant ma nausée, j'attendis le départ de l'animal, qui arrachait tranquillement de la chair à sa victime, à peine conscient de ma présence.
Quand enfin l'aigle eut déployé ses immenses ailes et repris de l'altitude, je revins au milieu de la route en essayant de ne pas trop regarder le cadavre. Se pouvait-il que ma mère eût assigné à ma protection l'un de ses oiseaux ? A ma connaissance, elle avait bien quelques faucons, mais pas d'aigle.

Après avoir repris mes affaires, je parvins à grand-peine à récupérer ma monture apeurée. La pauvre bête n'était pas de ces chevaux de guerre habitués à voir sans broncher des effusions de sang. Elle fut visiblement soulagée de pouvoir s'éloigner du lieu du carnage.
Je cherchai en vain des traces du passage de Myosotis. Elle n'avait pas disparu à proprement parler, mais la structure du terrain était telle que seul un pisteur expérimenté aurait pu dire lesquelles des imperceptibles empreintes de sabots appartenaient à sa jument. Je décidai donc de suivre la route vers le nord, dans l'espoir de retrouver ma compagne tôt ou tard. Compte tenu de son inexpérience en matière d'équitation, elle ne devait pas être bien loin.

En fait, j'atteignis un village avant de l'avoir retrouvée.
"Bonjour, madame, dis-je à la première personne que je croisai. Je cherche une jeune fille de seize ans, habillée en homme, montée sur un cheval gris. L'avez-vous vue ?"
"Pour ça non, personne n'est passé par ici aujourd'hui."
Tous les habitants du village me donnèrent la même réponse. De toute évidence, Myosotis n'était pas passée par là. Il n'y avait pourtant qu'une seule route... Désemparé, je tendis la main vers le ciel et implorai l'aide des esprits. A cet instant, la pluie redoubla, ce qui me fit sérieusement douter de l'efficacité de ma prière.
J'errai toute la journée dans la campagne environnante, sous ce jour noir qui m'inondait, sans parvenir à retrouver Myosotis. En désespoir de cause, je retournai au village à la nuit tombante. Un fermier accepta de me laisser bouchonner ma pauvre jument dans son étable, au milieu de trois vaches et d'une douzaine de moutons. Ma monture prit tranquillement ses aises pendant que je la frottais avec de la paille, mais j'étais trop occupé à imaginer le pire pour songer même à envier sa sérénité.
Au bout d'un moment, le fermier passa pour me laisser un quignon de pain dur. Je le laissai dans un coin pour les esprits. Ils en feraient sans doute meilleur usage que moi.



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Oph qu ourse

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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 14/06/02 19:20
Toute la nuit, je regardai dehors, cherchant des yeux une silhouette dans l'ombre. Je dormis un peu, mais très mal. Je ne pouvais pas me pardonner d'avoir laissé seule une personne qui m'avait été confiée par un esprit. De plus, mon poignet foulé me faisait mal.

Au matin, ouvrant les yeux après un court somme peuplé de visions apocalyptiques, je trouvai à mes pieds un morceau de bois sculpté. Au recto, un motif de feuillages ; au verso, deux mots.
Retrouve-la.
"J'ai essayé toute la journée d'hier, protestai-je, je vous assure que je fais de mon mieux !"
Secoué quand même par cet avertissement, je sellai ma monture en hâte et repris mes recherches.

Le temps n'était pas encore au beau, mais au moins, il ne pleuvait plus. J'avançai dans l'herbe humide, appelant Myosotis de toute la force de mes poumons. Aucune réponse ne me parvint. Au bout d'un certain temps, le soleil pointa timidement à travers les nuages, à un angle qui indiquait que la matinée était déjà bien engagée. Combien de temps avais-je passé à chercher ma compagne ?
Essayant de chasser les voix qui me disaient d'abandonner, je suivis tous les petits sentiers de la forêt. Certains menaient à des huttes, d'autres à des clairières dégagées à grands coups de hache, d'autres encore à une plage. Je finis par descendre sur le sable. La grande plage s'étendait à perte de vue, aussi plate que le terrain qui la surplombait était vallonné. Quelques rayons de soleil faisaient scintiller des vagues au loin. J'eus un pauvre petit sourire en pensant à l'ironie que représentait un tel décor pour mon désespoir.
C'est alors que j'aperçus la trace dans le sable.
Je lançai ma jument au galop pour la voir de plus près. La trace était bien celle d'un cheval. Elle avait été partiellement recouverte par la marée, mais je pus la suivre jusqu'à un vieil abri construit directement sur le sable. La jument grise somnolait non loin. Je mis pied à terre en toute hâte et me précipitai à l'intérieur.
"Myosotis !"
"Prince, mon Prince !"

Elle se jeta dans mes bras. Elle avait le visage de quelqu'un qui a passé la nuit à pleurer, mais toute trempée et couverte de sable qu'elle fût, elle était saine et sauve. Je la laissai étancher son besoin d'affection quelques instants.
"J'ai bien cru ne jamais te retrouver ! Qu'est-ce qui s'est passé ?"
"Je ne sais pas, j'ai fermé les yeux, j'avais trop peur. Le cheval courait, courait, et puis il s'est arrêté d'un coup et je suis tombée."
"Où était-ce ?"
"Un peu plus loin sur la plage. Je t'ai attendu ici."
"Myosotis, si je n'étais pas venu, combien de temps serais-tu restée ici à m'attendre ?"
"Mais tu es venu !"
"Peut-être, mais j'aurais pu..."
Je m'interrompis. La partie de moi qui se souvenait que Myosotis n'était pas un être rationnel avait fini par rattraper ma conscience. Je devais me débarrasser de cette tendance à poser des questions inutiles. Pour le moment, mieux valait me réjouir de l'avoir retrouvée en bonne santé.
"Prince, j'ai vraiment très faim."
"Il y a un village, pas très loin d'ici. Je vais t'y emmener."
J'emmenai Myosotis sur la plage. Je n'avais pas prévu qu'elle refuserait de remonter sur la jument grise.



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Oph qu ourse

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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 24/06/02 14:24
C'est à pied que j'emmenai ma compagne jusqu'au village, où elle se restaura d'une sorte de pain au chou qui semblait être une spécialité locale. Ce repas léger et le cruchon de vin qui l'accompagnait nous furent vendus pour une somme dérisoire par une petite vieille qui ne cessa de nous sourire, visiblement fière de montrer l'unique dent qui lui restait. Pour repartir à cheval, je dus me résigner à charger mes bagages sur la jument grise et à prendre Myosotis en croupe. De toute façon, elle refusait de me lâcher le bras.
L'étape du soir dans la petite ville de Lonor-sur-Mer, perchée sur une colline dominant un petit port, eut pour seul intérêt de mettre ma bourse pratiquement à sec. J'aidai Myosotis à transporter notre linge jusqu'au lavoir et la regardai jouer les lavandières, tentant de mémoriser ses gestes pour pouvoir les reproduire en cas de besoin. Ma présence au sein d'un espace traditionnellement réservé aux femmes ne passa pas inaperçue. Je vis du coin de l'oeil de braves dames me montrer du doigt, mais je fis mine de ne pas me rendre compte de cette agitation.
Les vêtements n'étaient pas tout à fait secs quand nous reprîmes la route le lendemain.

Tout au long de la journée, j'espérai voir au loin les lourdes tours de Pierre Grise, mais nous avions visiblement pris un peu trop de retard. Quand le soir tomba, nous étions en rase campagne, et nous nous abritâmes dans une grange, juste à temps pour éviter une averse. De toute évidence, l'endroit n'avait pas été utilisé depuis un certain temps. Myosotis hurla en voyant les toiles d'araignée couvertes de poussière qui ta*******aient les murs. Décidément, ce n'était pas une compagne de route facile à vivre... Ignorant les protestations de mon poignet foulé, je pris une vieille fourche pour tout nettoyer, et enlevai par la même occasion un cadavre de rat qui traînait dans un coin.
Quand je me retournai, la jeune fille était occupée à épousseter un chapeau de paille qu'elle avait trouvé je ne sais où. Se souvenait-elle qu'elle avait eu une peur bleue quelques instants plus tôt ? Elle posa le chapeau sur sa tête avec un sourire. Il lui allait bien.
"Tu crois que je peux le garder ?"
"Hé, ce n'est pas à moi de te dire ce que tu peux faire et ne pas faire..."
Elle hésita, le chapeau à la main.
"Cela dit, je crois qu'il ne manquera à personne," ajoutai-je.
Je manquai de tomber à la renverse quand elle me sauta au cou.

Le plus dur pour moi fut sans doute de me coucher le ventre vide. J'étendis mon manteau sur ce qui restait d'une botte de foin dispersée dans la grange, et posai ma tête sur mon sac. Les nuits étaient déjà froides en cette saison, aussi, malgré la présence des chevaux, malgré le corps de Myosotis collé contre mon dos, je m'éveillai plusieurs fois à cause du froid. En pleine nuit, secoué de frissons, je songeai que si je comptais traverser les terres barbares, il me faudrait des vêtements plus chauds.
Le matin nous trouva gelés et affamés. Nous reprîmes la route à la hâte, pressés d'arriver en un lieu chaud et sec où nous pourrions nous reposer.
Sans raison apparente, Myosotis décida qu'elle pouvait de nouveau monter seule. Nous chevauchâmes donc bien plus confortablement à travers les collines humides de rosée, sous un ciel nuageux mais lumineux. Sur notre droite se devinaient à l'horizon les premières cimes des Gardiens, à l'extrémité de l'immense arc de cercle que la chaîne de montagnes formait jusqu'au sud de l'Ioline et sa forêt interdite. Cette barrière naturelle quasi infranchissable nous protégeait depuis toujours. Le seul point de passage pour les tribus barbares, ou pour les princes en fuite, était la vallée des Tombeaux.

Mon estomac criait douloureusement famine quand nous arrivâmes enfin en vue de Pierre Grise. La ville fortifiée se dressait sur un piton rocheux qui surplombait la mer, défendant le pays à la fois contre les attaques terrestres et maritimes.
La route n'allait pas plus loin. Un sentier la prolongeait bien dans la vallée, mais c'était une voie sans issue. Pour notre peuple, la vallée des Tombeaux était un point de non-retour, et les garnisons de Pierre Grise avaient pour mission de s'assurer qu'elle le fût également pour les barbares du Nord.
Le cri d'admiration de Myosotis me fit sourire.
"C'est magnifique !"
"Ce que tu as sous les yeux, c'est Pierre Grise, le dernier rempart de notre civilisation avant les terres barbares."
"Quelle ville immense !"
"On voit bien que tu n'as jamais vu Flerroé."

Si la route côtière avait été quasi déserte tout au long du voyage, celle qui la rejoignait à présent charriait son lot de voyageurs en provenance de l'intérieur des terres. Rien d'étonnant à cela : la façade maritime de l'Alaurie était surtout prospère au sud, entre Ecume-sur-le-Voile et Larrien. La côte de la Province Septentrionale n'avait jamais eu un grand intérêt économique pour le pays.
Nous engageâmes nos chevaux sur la montée vers les remparts de Pierre Grise. Je tentai de faire bonne figure, mais la faim me tenaillait trop. Je ne pus réprimer une grimace au moment d'entrer dans la ville. Le garde qui inspectait machinalement mes bagages leva un sourcil. Ce fut la seule preuve qu'il m'avait remarqué.
Une fois dans la ville, mon premier réflexe fut de trouver un changeur. Malgré les protestations de Myosotis, je ne pouvais pas faire autrement, car la somme qui me restait en poche risquait de ne pas suffire à nous payer à manger.



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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 26/06/02 19:32

Je trouvai mon bonheur dans un quartier commerçant. L'homme était relativement jeune, mais visiblement pas assez ouvert d'esprit pour accepter facilement de servir deux jeunes gens aux vêtements sales et froissés. Le chapeau de paille de Myosotis attira tout particulièrement son attention, aussi dus-je sortir ma lettre de change d'un geste très théâtral pour le ramener à la réalité.
"Excusez-moi, mais j'ai besoin de convertir ceci en espèces," annonçai-je courtoisement.
Le changeur brisa le sceau avec mille précautions. Un bref instant plus tard, il virait à l'écarlate.
"Mais c'est une somme importante ! Signée de la main de la reine, en plus ! Où avez-vous volé cette lettre de change, jeune brigand ?"
"Attendez, ne vous emportez pas pour rien. J'ai reçu cette lettre de la main de la reine Mésange."
"Je n'ai aucune raison de vous croire."
"Je vous ai apporté cette lettre scellée, et si vous connaissez votre métier, vous reconnaîtrez le sceau du changeur royal. Si je l'avais volée, ou trouvée au bord d'un chemin, comment aurais-je pu savoir ce dont il s'agissait sans l'ouvrir ?"

L'homme parut réfléchir. Soit mes paroles faisaient vaciller ses convictions, soit il s'inquiétait de l'attroupement qui commençait à se former autour de son échoppe.
"Qui êtes-vous ? demanda-t-il d'une voix plus basse. On dit en ville que le prince Coriolan a été enlevé. Quelque chose me dit que vous trempez dans cette affaire."
"Allons, allons, dis-je en souriant. Bientôt vous allez vous mettre à supposer que je suis le prince Coriolan lui-même, en mission importante et confidentielle..."
Je le regardai dans les yeux, assez fixement pour le forcer à soutenir mon regard encadré de boucles folles. Soudain, comme s'il avait été foudroyé, je vis la lumière se faire dans sa conscience. Il se leva d'un coup.
"Je vais vous préparer la monnaie," fit-il d'une voix tremblante.
"Merci bien."
Malgré l'air assuré que je tentais de me donner, je n'en menais pas large. Je gardai un oeil sur le changeur tout au long de l'opération, craignant de le voir soudain lâcher sa balance et courir prévenir la garde. Heureusement, il n'en fit rien. L'air de conspirateur imbécile qu'il arborait quand il me remit une bourse bien garnie me laissa plutôt entendre qu'il pensait que j'étais là pour une bonne raison, qu'il ne s'en mêlerait pas, mais qu'il n'était pas peu fier d'être dans la confidence.

Nous passâmes trois jours à Pierre Grise. Il n'en fallait pas moins pour fournir des vêtements à Myosotis, repriser les miens et nous trouver des manteaux chauds. Lors de notre première visite dans le quartier commerçant, ma compagne plissa le nez d'un air dégoûté devant la fourrure de renard que le marchand lui présentait.
"Quelle horreur !"
"Pourquoi ? Je le trouve magnifique, ce vêtement."
"Moi, je n'y vois que de la souffrance."
Elle pointa du doigt le col de la cape.
"Tiens, celui-ci a couru plusieurs lieues, percé de trois flèches, avec des chiens aux trousses. Il a fini par perdre tout son sang. Celui d'à côté était une femelle. On lui a tranché la gorge sous les yeux de ses deux renardeaux encore bébés. Je continue ?"
"Non merci, ça ira. Honnêtement, je pense que Maïni te dit beaucoup trop de choses."
Je me tournai vers le marchand, dont le visage avait perdu toute couleur.
"Excusez mon amie, monsieur, dis-je poliment. Elle est touchée par les esprits. Ce n'est facile à vivre ni pour elle ni pour moi, mais il faut faire avec."

A la troisième échoppe, Myosotis trouva enfin une fourrure qui n'était imprégnée ni de peur, ni de douleur. Elle la transporta jusqu'à la chambre d'hôte où nous logions, avec tant de fierté dans les yeux que je songeai qu'elle n'attendrait pas les rigueurs de l'hiver pour la porter. La laissant à ses travaux de couture, j'amenai les chevaux chez le maréchal-ferrant du palais du gouverneur. Il y en avait deux autres en ville, mais je voulais des fers adaptés pour traverser les terres barbares, et à ma connaissance, les meilleurs artisans étaient toujours au service des seigneurs.
Un vent glacial soufflait dans la cour, aussi demeurai-je près de mes bêtes pour ne pas trop frissonner. Un garde qui passait me dévisagea. Je faillis soutenir son regard avec assurance, mais une toute petite voix au fond de moi me rappela qu'en ces lieux, nul ne devait me reconnaître. Je me renfonçai donc dans le col de ma veste en m'efforçant de fixer le sol. Loin de me sentir humilié, je considérai ce geste comme un jeu. J'avais presque envie de sourire.
Je gardai un profil bas pendant toute la durée de l'intervention, payai en silence, puis partis en hâte avec mes chevaux. Croisant un carrosse à la sortie de la cour, je jetai un rapide coup d'oeil à l'intérieur. Le gouverneur Bernard s'y trouvait.
Maîtrisant un sursaut, je me détournai vivement et retournai en ville de mon pas le plus rapide, la tête rentrée dans les épaules. Bernard s'était entretenu avec moi un mois plus tôt à Flerroé, et m'aurait instantanément reconnu s'il m'avait vu.

Le lendemain matin, dès les premières lueurs de l'aube, j'emmenai une Myosotis très élégante hors de la ville, sur le chemin de la vallée des Tombeaux.



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Membre Dungeon Keeper   Merci, ton compliment me va droit au coeur! a été posté le : 28/06/02 20:48

Je n'avais jamais vu la vallée avant d'arriver à Pierre Grise, mais je la connaissais depuis longtemps par l'abondante littérature qui y fait référence. Alors que nous descendions vers ce paysage verdoyant hérissé d'arbres trapus et de sculptures érodées, j'expliquai à Myosotis l'importance historique de l'endroit.

"Ceci est l'unique trou dans la frontière naturelle de l'Alaurie. A l'ouest, il y a la mer, au sud, le fleuve Kyos, à l'est, la Sylve et la rivière Medelina, et au nord, les Gardiens. Sauf ici. S'il n'y avait pas la forteresse de Pierre Grise, n'importe qui pourrait passer par ici."
"Mais pourquoi faut-il empêcher les gens de passer ?"
"C'est de la politique. Jusqu'à présent, les peuples barbares qui vivent au-delà de cette vallée n'ont jamais tenté de passer pour serrer la main à nos compatriotes. Ils sont toujours venus les armes à la main, dans l'espoir d'annexer ce territoire. C'est pour éviter cela que la ville de Pierre Grise a été fondée. Elle est considérée comme le dernier bastion de la civilisation, le garant de la sûreté des Alauriens."
Myosotis haussa les épaules.
"Civilisation, quel mot stupide ! Tes barbares sont des hommes comme les autres."
"Je sais bien, soupirai-je. Mais eux, savent-ils que nous sommes des hommes comme eux ?"
"Je ne te comprends pas bien."
"J'ai lu quelque part que chaque homme, au fond de lui, croit que son peuple est le seul digne représentant de la race humaine. Alors, de la même façon que nous autres Alauriens parlons souvent des barbares comme de sous-hommes dégénérés, je suppose qu'ils doivent eux aussi nous mépriser, nous et nos valeurs."

Il y eut un instant de silence. J'engageai ma monture vers le sentier qui s'enfonçait entre les sculptures. Celle de ma compagne suivit le mouvement. Les deux juments avançaient d'un pas tranquille, mais la mienne commençait à remuer un peu trop les oreilles. Je me penchai pour lui flatter l'encolure, tout en sachant que le problème ne venait pas d'elle, mais de moi. Contrairement à Myosotis, la brave bête s'était bien aperçue que mes mains tremblaient. J'avais enfin réalisé que nous allions entrer dans le territoire des barbares, et l'idée me terrorisait.

Je sursautai violemment quand la voix de Myosotis s'éleva de nouveau.
"A quoi servent toutes ces pierres sculptées ?"
"Elles marquent les tombes des soldats tombés au combat contre les barbares. Les familles exécutent ou font exécuter une sculpture à la mémoire du défunt, à l'endroit même où il est tombé. C'est une vieille tradition. C'est aussi pour cela que cet endroit s'appelle la vallée des Tombeaux."
J'aperçus soudain un vieil homme qui avançait vers nous, appuyé sur une solide canne de marche. Il nous fit un signe amical.
"Ah, voilà ces fameux jeunes gens. Laissez-moi me présenter : je suis Andésite, le gardien des Tombeaux. Je vous attendais."
"Pardon ?" fis-je en fronçant les sourcils.
"Vous savez, un bon gardien sent toujours venir les visiteurs, qu'il s'agisse des nôtres ou de l'ennemi. C'est pour cela qu'il n'y a pas besoin de poster une garde permanente par ici. Vous voulez peut-être que je vous raconte un peu l'histoire de la vallée..."
"Avec plaisir !" s'exclama Myosotis.
"Dans ce cas, suivez-moi."

Nous mîmes pied à terre pour suivre le vieil homme jusqu'à une pierre plus érodée que les autres. Il posa la main sur la surface lisse et s'éclaircit la voix.
"C'est ici que tout a commencé, il y a bien longtemps. D'après les écrits, c'était avant même l'unification de la Visolie il y a mille deux cents ans. Cela nous fait remonter loin, n'est-ce pas ? A l'époque, cette terre appartenait à un royaume à peu près identique à la Province Septentrionale d'aujourd'hui. Le seigneur de ce domaine vivait un peu plus bas dans la vallée, dans un château dont il ne reste plus grand-chose, car les ruines ont été démontées il y a trois siècles pour agrandir les fortifications de Pierre Grise.
Les barbares sont arrivés en masse au premier jour de l'hiver. Ils étaient, et sont toujours, des guerriers redoutables, si bien que la garde a vite été submergée. Heureusement, le seigneur avait réussi à envoyer des messagers vers les domaines les plus proches, ce qui a permis de constituer très vite une armée pour défendre le royaume. Imaginez-vous toute cette herbe verte couverte de soldats, de sang et de cadavres. On a du mal à l'imaginer par un jour comme aujourd'hui, mais c'est à cela que la vallée ressemblait. La bataille a été absolument terrible, avec des milliers de morts dans les deux camps. Finalement, l'ennemi a été repoussé, mais le château et ses dépendances avaient été détruits. S'il y avait des survivants, les barbares les ont emmenés avec eux en se retirant.
Pour résister aux attaques barbares, une nouvelle ville a été fondée sur les hauteurs, avec de solides fortifications. Vous avez certainement vu Pierre Grise. Eh bien, figurez-vous que depuis tout ce temps, pas un de ses murs n'est tombé. Les barbares n'ont même jamais atteint le pied des fortifications. Les batailles ont toujours eu lieu ici, dans la vallée. Et cela, c'est grâce aux gardiens, dont je suis actuellement le dernier représentant, même si je sais qu'on me prépare un remplaçant à Pierre Grise. Que voulez-vous, je prends de l'âge, et l'Alaurie ne peut pas se permettre de laisser la vallée des Tombeaux sans gardien."



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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 01/07/02 19:28

Andésite s'interrompit un instant pour reprendre son souffle. J'en profitai pour lui poser une question qui me trottait dans la tête depuis des années.
"Dites-moi, d'où vient cette tradition d'élever une pierre sculptée sur la tombe des soldats ? Je n'ai jamais vu ça ailleurs, même à Willa où la bataille a pourtant causé la mort de centaines de chevaliers et de deux rois."
"A vrai dire, je n'en sais rien. Il semble que le frère d'un défunt ait décidé de lui offrir une pierre tombale sculptée de ses mains, et que d'autres aient suivi. Après les batailles suivantes, offrir des sculptures à nos morts était déjà devenu une tradition."
Le gardien regarda avec fierté les pierres dressées alentour.
"Et puis, ajouta-t-il, pour ceux qui y ont pris part, il allait de soi que la bataille de Willa resterait associée aux noms des rois Prime et Eusèbe. Ici ne sont tombés que des milliers d'anonymes. Sans ces pierres, qui se souviendrait d'eux aujourd'hui ?"

Il soupira et sourit à Myosotis. Je regardai en arrière vers les hautes tours de Pierre Grise, que l'on apercevait tout juste, puis de nouveau vers la vallée. On ne voyait pas très loin en avant, le lointain se perdait dans la brume. Je me demandai comment prendre congé de l'aimable vieil homme. Après tout, nous n'étions pas là pour faire du tourisme, et plus le temps passait, moins j'avais la volonté de passer la frontière.

Je n'eus pas le temps de me poser plus de questions, car Andésite leva le nez comme pour humer quelque chose.
"Veuillez m'excuser, un nouveau visiteur arrive. Sans doute mon ravitaillement. Si vous voulez bien continuer votre visite sans moi, je saurai bien vous retrouver."
Il nous quitta d'un pas rapide, à peine appuyé sur sa canne. Si nous devions partir, il fallait le faire tout de suite. Un regard échangé avec Myosotis suffit à comprendre qu'elle pensait la même chose. Je l'aidai à monter en selle, sautai sur mon cheval, et nous fûmes partis.

"L'idéal serait de partir au galop, dis-je d'un trait. Dis-moi si tu t'en sens capable."
"Je vais essayer."
"Dans ce cas, allons-y !"
Je poussai ma monture au petit galop. Myosotis m'avait imité de son mieux, mais sa jument me suivit plus par habitude que sous l'impulsion de ses aides maladroites. Du coin de l'oeil, je constatai que la jeune fille ne se tenait pas trop mal en selle, même si ses mains laissaient flotter quelque peu les rênes pour mieux agripper le pommeau.
La sourde angoisse qui m'étreignait les entrailles se relâcha un peu sous l'effet de la course. Le sol défilait sous les sabots des chevaux, le vent sifflait dans mes oreilles. Il y avait longtemps que je n'avais pas ressenti cette drôle de paix qui se fait quand le monde entier semble en mouvement, et que le bout du voyage tient entre les oreilles d'un cheval. Je cédai à la tentation d'admirer les sculptures autour de nous. Les motifs avaient pour la plupart subi la morsure du vent et de l'eau, mais on devinait parfois la forme d'un animal ou d'un visage. Il me sembla d'un coup comprendre l'idée derrière ces pierres : pour la postérité, le défunt n'était pas un corps réduit en poussière, mais la statue d'un loup ou d'une vague. Il restait là, veillant sur sa descendance, et la mort faisait moins peur.

Bientôt, les tombes se firent moins nombreuses. Quand nous eûmes passé le haut d'une dernière côte, nous vîmes que l'herbe verte devant nous était vierge de toute sculpture. Je ralentis l'allure jusqu'à repasser au pas. Le pays où j'avais grandi se trouvait désormais derrière nous. Nous étions dans les terres barbares. Plus question désormais d'espérer être traité comme un prince.
Tout en bifurquant légèrement vers la gauche pour me rapprocher de la mer, je me mis à penser tout haut.
"Je me demande bien comment ce gardien peut savoir à l'avance que des visiteurs arrivent dans sa vallée."
"C'est très simple, répondit Myosotis. Il traînait derrière lui un gros paquet d'esprits."
"Comment ça, il traînait des esprits ?"
"Je veux dire qu'ils communiquent avec lui exactement comme Maïni communique avec moi. Ça m'a fait un drôle d'effet, comme s'ils grouillaient autour de lui. Ce sont eux qui le préviennent quand quelqu'un approche."
"Comment se fait-il que des esprits soient ainsi au service d'une personne ?"
"Ils ne sont pas à son service. Les esprits n'ont qu'un maître, c'est le Seigneur des Rêves."
"Je sais bien, c'est ce que m'a dit la druidesse Blanche. Mais alors, pourquoi l'aider ?"
"Parce qu'ils en ont envie, tout simplement."
"Tu parles d'une réponse..." grommelai-je à voix basse.



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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 03/07/02 20:38

Vers le milieu de la journée, la mer fut visible au loin. Chose curieuse, le terrain s'élevait depuis les terres jusqu'au littoral, pour finalement plonger dans la mer en falaises abruptes au contour déchiqueté. L'herbe était haute et quasi dénuée de traces de passage. Les arbres, eux, restaient courts et trapus, comme s'ils faisaient le dos rond. Je supposai qu'ils gardaient cette forme pour mieux résister aux intempéries. En tout cas, l'impression que j'avais était celle d'un paysage résolument hostile à toute occupation humaine.
Nous suivîmes la côte vers le nord, toujours vers le nord, sous un ciel dont les nuages semblaient entraînés par un vent violent, si bien que la lumière changeait sans cesse. De rares rayons de soleil dessinaient des motifs sur la surface de la mer. Tout en mangeant un pain au lard dont nous avions fait provision à Pierre Grise, je songeai que la traversée de ce territoire ne serait pas si terrible, si nous n'y rencontrions personne.
Le soir venu, je décidai d'établir un camp sommaire à l'abri d'un bouquet d'arbres. Nous mîmes pied à terre, et Myosotis m'aida à desseller et à attacher les chevaux. Rien de plus. Après un repas froid, nous discutâmes un peu, puis chacun alla dormir au creux de ses fourrures. Je n'avais pas encore en tête le concept des tours de garde. Je sentais juste, au fond de moi, que faire un feu ne pouvait nous attirer que des ennuis.

Au matin, le soleil était de retour. D'un seul coup, ce terrain au relief tourmenté devenait joli, composé d'une multitude de nuances de vert. Myosotis ne posa aucune question quand je la réveillai. Elle admira le paysage un instant, puis partit vaquer à des occupations dont je n'avais pas à me mêler.
Après quelques ablutions dans un ruisseau qui coulait un peu plus haut, le voyage reprit. J'avais presque l'impression de vivre la même douce monotonie que lors des trajets effectués enfant, assis dans un carrosse à côté de ma mère, regardant défiler le paysage pendant des jours et des jours. Mais à tout prendre, j'avais du mal à confondre ces collines balayées par le vent avec la plaine poussiéreuse de la route de Larrien.

Il s'avéra bientôt qu'une rivière nous barrait la route.
Ce n'était pas un large fleuve comme le Voile ou le Kyos, mais compte tenu du relief, l'eau avait creusé de petites gorges avec le temps. En l'absence de pont, nul ne pouvait passer à cet endroit. Il nous fallut remonter le courant pour passer, et cela prit beaucoup trop de temps à mon goût. Le soleil était déjà presque couché quand nous pûmes enfin mettre pied à terre et toucher l'eau.
Nous nous trouvions dans une forêt dont les arbres, en cette saison, offraient à l'oeil un régal de rouges et de jaunes. Je reconnus quelques essences qui poussaient dans la Sylve, mais l'essentiel de la végétation était constitué de buissons, épineux pour la plupart. Les arbres eux-mêmes étaient assez clairsemés pour permettre le passage de deux chevaux de front.
Je finis par trouver un gué. Myosotis passa la première, puis je fis traverser les chevaux un par un. Ce ne fut pas une mince affaire au début, mais une fois que la première jument eut posé les sabots dans l'eau, l'autre sembla rassurée et ne fit pas de difficultés quand vint son tour.

"Je pense que nous devrions rester ici," dis-je à Myosotis après avoir vidé mes bottes.
"Je pense que nous devrions partir !" répondit-elle, l'air suppliant.
"Pourquoi ?"
Un hurlement me répondit. Mon propre hurlement, auquel fit écho celui de ma compagne. Je me pliai en deux sous le coup de la douleur, serrant entre mes mains ma cuisse dans laquelle s'était logée une flèche. Quand je parvins à ouvrir les yeux, je vis à travers mes larmes mon amie recroquevillée par terre, une flèche ornée du même empennage saillant de sa jambe. La vue de son sang et de son visage décomposé par la douleur me fit bondir. Ils avaient osé, qui qu'ils fussent, osé s'en prendre à Myosotis !

Un groupe d'hommes émergea des buissons. Leurs vêtements bordés de fourrure, leurs cheveux parsemés de tresses, rappelaient un peu ceux des Landrites, sans en être tout à fait. Deux d'entre eux portaient des arcs peints de couleurs vives, les autres étant armés d'épées et de lances. Ils s'adressèrent à moi dans une langue inconnue, l'air plus embarrassé qu'agressif.
Malgré la douleur, je me plaçai entre eux et ma compagne, dont les sanglots m'étaient insoutenables.
"N'approchez pas ! hurlai-je en tirant mon épée. Je ne vous laisserai pas faire du mal à Myosotis !"
Les barbares m'observèrent en silence, perplexes. Au bout de quelques instants, je vis l'un d'eux se pencher pour parler à voix basse à celui qui semblait être le chef. Sur un hochement de tête, il s'avança vers moi, sa lame tendue vers la mienne. Une goutte de sueur coula le long de ma tempe jusque dans mon cou.

Le combat fut bref. Le barbare n'avait pas d'autre but que de me désarmer, et malgré une farouche résistance de ma part, il y parvint quand je dus me réceptionner sur ma jambe blessée, qui céda sous moi. Le temps de reprendre appui sur l'autre jambe, j'avais desserré ma prise, et je vis mon épée tomber au sol hors de ma portée.
Mon désespoir ne dura qu'un très court instant. Si je devais mourir, je le ferais en prince. Je restai debout face à mon adversaire, la tête haute, les yeux fixés sur les siens, mon corps faisant écran pour protéger Myosotis. Ma botte droite commençait à s'imprégner de sang, et je sentais que je ne pourrais pas résister bien longtemps au vertige qui m'envahissait. Néanmoins, je fis face de toutes mes forces à une mort attendue.
Au lieu de m'achever, le barbare me tendit la main.
Je ne compris pas les mots qu'il prononçait, mais ils anéantirent ma détermination. Je tombai à genoux. Mon adversaire me rattrapa juste à temps pour empêcher ma tête de heurter le sol.




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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 07/07/02 21:04

J'ai du mal à me remémorer la suite des événements. Dans un état semi-comateux, je laissai un barbare retirer la flèche de ma cuisse, tout en regardant distraitement quelqu'un d'autre s'occuper de Myosotis. Je ne me souviens pas de la douleur. On nous hissa ensuite sur nos chevaux, qui furent menés à travers la forêt jusqu'à un village de tentes, ou plutôt de véritables maisons de toile. Je ne compris rien au conciliabule qui eut lieu à côté de moi. Je ne sais pas non plus ce qui se passa entre le moment où je m'assoupis dans le paddock et celui où je m'éveillai sous une couverture, vêtu d'une tunique de drap beige.

Un homme et une femme se tenaient non loin de moi, discutant à voix basse. Un examen plus approfondi révéla qu'il s'agissait de jeunes de mon âge. Me voyant bouger, ils accoururent tous les deux et se mirent à parler en même temps, très vite, avant de se taire d'un coup en constatant que je ne comprenais pas un mot de ce qu'ils disaient.
"J'ai soif..." murmurai-je.
Je me sentais fiévreux. Etait-ce ma blessure qui s'était infectée ? Je voulus repousser la couverture pour regarder, mais la jeune fille arrêta mon geste. Elle me dit quelques mots d'une voix douce, attirant mon attention sur un bol posé à côté de moi. Le garçon alla chercher en silence une petite marmite de fonte dans laquelle elle remplit le bol, qu'elle me tendit. Le bouillon chaud me fit du bien.
"Et Myosotis ? demandai-je en reposant le bol. Où est-elle ?"
Devant l'incompréhension des deux jeunes gens, je décidai de me lever pour aller chercher moi-même la réponse à ma question. Malgré la douleur, je parvins à me redresser, mais dès que je fus debout, ma tête se mit à tourner. Je me rassis, aidé par la jeune fille qui avait du mal à cacher un sourire moqueur.

Quand le jour se leva, j'étais toujours assis sur ma couche, regardant dehors à travers le tissu plus fin de la porte. Deux femmes âgées prirent le relais des jeunes qui m'avaient veillé durant la nuit. Leur premier geste fut de retirer sans ménagement le bandage dont on m'avait entouré la cuisse. La plaie cousue de trois gros points suppurait un peu, mais la zone rougie qui l'entourait était de taille réduite, laissant supposer que l'infection ne s'était pas propagée. Ces barbares n'étaient pas de trop mauvais médecins, après tout.
Les vieilles femmes enduisirent la plaie d'un baume à l'odeur piquante mais pas désagréable, recouvrirent le tout d'un bandage neuf, puis se désintéressèrent totalement de moi. Je passai ainsi quelques heures à me demander ce que les barbares attendaient de moi, pourquoi j'étais séparé de Myosotis, et quel curieux sens de l'hospitalité les poussait à blesser les gens pour les soigner ensuite.

De toute la journée, je ne sortis au grand air que pour soulager ma vessie. Je quittai la tente en boitillant, escorté par une de mes infirmières qui demanda à un homme de m'accompagner. Ce grand gaillard aux cheveux noirs semblait aussi ennuyé de devoir m'emmener dans les buissons que moi d'avoir besoin de m'appuyer sur lui pour me déplacer. Nous échangeâmes un regard las, ce qui nous arracha à tous les deux un petit sourire.

En fin de journée, alors que je prenais le frais à l'entrée de la tente avec l'impression tenace d'être devenu un vieillard impotent, le chef du groupe qui nous avait attaqués la veille au soir revint en compagnie d'un homme à l'allure imperceptiblement différente de celle des gens qui nous entouraient. Le nouveau venu me jeta un regard, et son visage se fendit d'un sourire plus moqueur qu'amical.
"Alors, jeune homme, on est alaurien, si j'ai bien compris !" lança-t-il.
"C'est exact," répondis-je, soulagé d'entendre quelqu'un parler ma langue.
"Nous allons discuter un peu. A l'intérieur, si tu le veux bien."
L'homme s'engouffra dans la tente sans me laisser le temps de répondre. Je me relevai comme je pus et claudiquai à sa suite. Il était déjà assis en tailleur sur le tapis, et ne manifesta pas la moindre compassion quand je m'assis en grimaçant. En fait, il s'intéressait plus à mon sac qu'à moi.

"Qui êtes-vous pour parler ma langue ?" demandai-je pour rompre le silence.
"Je suis un Alaurien, quelle question ! Tu ne crois tout de même pas être le premier à fuir la justice de ton pays, mon bonhomme... Tu es passé par la vallée des Tombeaux ?"
J'acquiesçai.
"La solution de facilité. Moi, je n'ai pas pu, j'ai dû passer par la montagne. Un drôle de voyage, crois-moi. J'ai failli y perdre plusieurs doigts. Ils avaient gelé, et les gens qui m'ont récupéré au pied des Gardiens ont bien cru devoir m'amputer."
"Pourquoi n'avez-vous pas pu passer par la vallée ?"
Il me jeta un regard en coin.
"Tu as entendu parler du Coffre ?"
"Oui, bien sûr... La Cérémonie du Coffre est tout de même une tradition importante."
"Ce que tu ne dois pas savoir, c'est qu'il a été volé, il y a une vingtaine d'années."
"Volé ? Mais c'est impossible, il a été emmené à Antismora à cette époque, sous bonne garde, après la Cérémonie !"
"C'est parce qu'il a été retrouvé à temps. Le roi Marc a envoyé une petite équipe pour le ramener, et une fois la mission terminée, tous ceux qui avaient trempé dans l'affaire ont subi un vilain sort."
"C'était votre cas ?"
"Exactement. Comme la plupart des autres, j'avais juste servi d'intermédiaire pour acheminer l'objet, je ne savais même pas que c'était le Coffre, mais quand les troupes de Mistral Gerfaut et de Lys Joen faisaient acte de 'justice', elles ne faisaient pas dans la dentelle. Je me suis retrouvé acculé dans les montagnes, et j'ai fui pour sauver ma peau. Hé, qu'est-ce que tu as ?"

Je le regardai jouer avec mon couteau, essayant de faire le lien entre ses paroles et les gens que je connaissais. Le conseiller Mistral, dame Lys. Deux amis. Tous deux proches de mes parents. Quel rôle avaient-ils joué dans cette histoire ?
"Les noms que vous avez prononcé... Je connais ces personnes."
"Ils sont toujours vivants ?"
"Ils l'étaient quand j'ai quitté Flerroé."
"Alors c'est que les esprits n'ont pas entendu mes prières. Ces deux-là étaient les plus teigneux de l'équipe qui a retrouvé le Coffre. Pas étonnant que le roi Marc les ait chargés de faire le ménage, eux, et pas les autres."
"Que sont devenus les autres ?"
"Tu m'en demandes trop ! J'étais à peine plus âgé que toi, et je n'ai jamais revu l'Alaurie. Je ne me souviens même pas de leurs noms."



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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 08/07/02 20:02

C'était à son tour de se sentir embarrassé. Il baissa les yeux vers ses mains, dans lesquelles se trouvait mon pourpoint brodé. Il passa le doigt sur les armoiries d'un air songeur.
"Un blason... Tu es noble, alors."
"Oui, pourquoi ?"
"Tu devais avoir une bonne vie, là-bas. Pourquoi t'enfuir ?"
"Je veux retrouver ma soeur."
"Ta soeur ?"
"Elle a épousé un prince landrite."
L'homme éclata d'un rire nerveux.
"Mais alors, mon pauvre petit, tu aurais dû passer par la mer ! A bord d'un navire rapide, tu serais sans doute déjà sur le port de Matzar, à l'heure qu'il est !"
"Impossible. Je suis recherché."
"C'est bien ce que je pensais. Il n'y a que des criminels ou des fous pour se réfugier par ici. Content de voir que nous sommes dans le même bateau. Ne t'en fais pas, la vie de ce peuple n'est pas désagréable."

Il marqua une pause avant de reprendre.
"Et la jeune fille qui t'accompagne, c'est une folle ou une criminelle ?"
"Ni l'un ni l'autre. Où est-elle, d'ailleurs ? Pourquoi m'empêche-t-on de la voir ?"
"Viz m'a dit qu'elle n'avait fait que deux choses depuis hier soir, pleurer et dormir. Il a jugé qu'il valait mieux la laisser un peu seule."
"Mais il est fou ! Myosotis est comme un enfant, elle a besoin d'une présence rassurante. Il faut que j'aille la retrouver !"

Je fis un geste pour me lever, mais il me prit par le bras et me maintint fermement en position assise.
"Minute, papillon. Tu iras retrouver ta femme dans un instant."
"Ce n'est pas ma femme, c'est une amie."
"Pour nous, et jusqu'à nouvel ordre, cette femme est la tienne et sera respectée en tant que telle, pour peu que tu sois des nôtres."
"Comment ça, des vôtres ?"
"Je vais te montrer."
Il enleva sa veste et retroussa la manche de sa tunique. Sur le haut du bras, presque au niveau de l'épaule, se trouvait un motif complexe, tatoué à l'encre noire.
"Ceci signifie que je suis un homme attaché à Dawonda, expliqua-t-il. Les hommes de Viz, ceux qui vivent ici, ont un autre tatouage. Compris ?"
"Si je réussis à me faire accepter dans le groupe, j'aurai un tatouage comme celui-ci ?"
"C'est presque ça. Si le chef accepte ton serment d'allégeance, tu porteras à sa marque, et tu seras accepté comme l'un des nôtres. Autant te prévenir tout de suite, à ton âge, la couleur a tendance à s'estomper, et il faudra sûrement remettre de l'encre au bout de quelques années."
"Et pourquoi irais-je prêter allégeance à un chef barbare ?"
"Parce que cela facilite tes rapports avec les chefs amis, et augmente considérablement tes chances de survie si tu te fais prendre par l'ennemi."
"Peut-être, mais je trouve un peu bizarre la méthode qui consiste à me blesser alors que je ne demandais rien à personne, avant de me proposer d'intégrer la tribu !"

Il soupira.
"Ecoute, ce qui s'est passé est dommage pour toi, mais tout à fait normal. La rivière que tu as traversée s'appelle le Do. Elle prend sa source dans les Gardiens, et vient se jeter dans la mer par ici. Ce qu'il faut savoir, c'est que son cours délimite une zone dans laquelle aucun village n'ira jamais se poser. Entre le Do et la vallée des Tombeaux, c'est le domaine des Ombres."
"Les Ombres ?"
"Des esprits considérés comme mauvais. Pour ne pas risquer de provoquer leur colère, nous ne nous installons jamais au sud de la rivière, même s'il nous arrive d'y passer. Tout individu inconnu qui sort de cette zone est donc marqué à la jambe, pour l'empêcher de cavaler, après quoi on vérifie ses intentions. Dans votre cas, bien sûr, Viz a vite compris que vous n'étiez que des jeunes inoffensifs, mais on a déjà vu passer des espions, des soldats alauriens, et même des Ombres qui sont parties en fumée au contact de la flèche."
"C'est gai..."
"N'est-ce pas ?"
L'homme se leva et me tendit la main pour m'aider à me remettre sur mes pieds.
"Je crois que tu en sais assez pour l'instant. Je resterai dormir ici, alors nous pourrons reprendre cette conversation une fois que tu auras revu ton amie."



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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 10/07/02 11:11
Nous trouvâmes Myosotis prostrée sous sa couverture, ne laissant voir de son visage que ses yeux rougis par les larmes. Je m'assis à côté d'elle. Un bol rempli du même plat de volaille qu'on m'avait servi dans la journée traînait sur le tapis. Elle n'y avait pas touché.
"Qu'est-ce qui ne va pas ? demandai-je à voix basse. C'est inquiétant de te voir dans cet état, tu sais."
"Qu'est-ce qu'ils vont me faire ?" gémit-elle.
"Te soigner, te remettre sur pied. C'est par erreur qu'ils nous ont fait du mal, et puis tu sais bien que je ne laisserai personne s'en prendre à toi, n'est-ce pas ?"
Elle saisit ma main. La sienne semblait fiévreuse.
"Je sais bien, Prince. Mais je sais aussi qu'ils sont plus forts que toi."

Je restai silencieux un instant, incapable de trouver une réponse satisfaisante.
"C'est vrai, finis-je par articuler. Pourtant, je pense que tu devrais faire confiance à ces gens qui t'ont soignée alors qu'ils auraient pu te laisser mourir dans la forêt. Je pense que tu peux faire confiance à cet homme."
Suivant du regard mon signe de tête, Myosotis sembla enfin remarquer que je n'étais pas venu seul. Elle regarda l'homme quelques instants, puis eut un rire nerveux.
"Lui ? Lierre l'exilé ? Même Maïni ne sait pas quoi penser de lui !"
"Comment connaît-elle mon nom ?" balbutia l'intéressé d'une voix tremblante.
Myosotis poursuivit, ses yeux plongés dans les miens.
"J'ai vu Viz chevaucher avant l'aube vers cet autre village aux tentes ornées d'un motif noir. Le voyage a été long, mais il a fini par ramener Lierre, parce qu'il savait que c'était le seul à parler notre langue."
"Quand as-tu vu tout cela ?"
"J'ai dormi."
Une immense tristesse se peignit d'un coup sur son joli visage.
"Il ne me parle plus, tu sais. Plus quand je suis éveillée. Si tu savais comme il est horrible, ce silence, quand personne n'est là pour me parler ! Je voudrais m'endormir et ne plus me réveiller !"

Elle éclata en sanglots. J'étendis autour d'elle un bras protecteur, soulevai sa tête pour la poser sur mes genoux, tapotai son épaule au rythme d'un battement de coeur. Cela l'apaisa quelque peu, mais les larmes coulaient toujours à flots d'entre ses paupières closes. Je fis signe à Lierre de nous laisser seuls.
Quand la porte de toile se fut refermée derrière lui, Myosotis murmura :
"Elle est lourde, si lourde, sa conscience..."
"Au moins, il en a une," répondis-je, les yeux dans le vague.

Je laissai le silence s'installer quelques instants. Sous la couverture, Myosotis commençait à se détendre. Quand je fus sûr qu'elle avait retrouvé un certain calme, je repris la parole.
"Je voudrais que tu fasses quelque chose pour moi."
"Moi ? s'étonna-t-elle. Qu'est-ce que je peux faire ?"
"Dès que quelque chose ne va pas, tu te mets à pleurer. Ne dis pas le contraire, je te connais depuis dix jours à peine, et je t'ai déjà vue verser beaucoup trop de larmes. Cela va peut-être te sembler dur, mais à partir de maintenant, je voudrais que tu essaies de faire face autrement. Je ne sais pas plus que toi ce que l'avenir nous réserve, mais je t'assure que si nous nous contentons de pleurer, ce ne sera rien de bon."
Myosotis se redressa. Je ne pus m'empêcher de remarquer qu'elle portait une tunique à larges manches, brodée de motifs géométriques et fermée par un ruban rose. Elle passa les mains sur ses yeux dans un geste plein de coquetterie.
"Je vais essayer, promit-elle. Mais toi, tu es un homme, c'est plus facile pour toi..."
"Pas du tout, protestai-je. Des femmes courageuses, j'en ai connu plusieurs, le sexe n'a rien à voir dans cette histoire."
"Alors je tâcherai de leur ressembler."


Dernière mise à jour par : Oph le 12/07/02 17:03

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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 12/07/02 17:04

Une des vieilles femmes qui m'avaient soigné le matin entra dans la tente avec tout le matériel pour panser la blessure de ma compagne. Suivant son injonction, qui n'avait pas besoin de mots pour se faire comprendre, je me remis debout et boitai vers la sortie tout en promettant de revenir.
Lierre se trouvait dehors, discutant avec un groupe d'hommes. Me voyant sortir de la tente, il les quitta pour revenir vers moi.
"Un peu folle quand même, ta copine !" s'exclama-t-il.
Mon poing jaillit tout seul. Presque malgré moi, il vint le cueillir au niveau de la pommette. L'homme eut un mouvement de recul involontaire, puis se ressaisit.
"Ne dites plus jamais ça !" ordonnai-je, furieux.
Lierre sourit enfin franchement, la main sur sa joue douloureuse.
"Tu as des tripes, finalement, pour un fils de noble ! Mais ne viens plus jamais dire que ce n'est qu'une amie, après la réaction que tu viens d'avoir."
"Ça n'a rien à voir. Les esprits me l'ont confiée, alors quoi qu'il arrive, quoi que j'en pense, je ne laisserai personne lui faire du mal, ou même dire du mal d'elle. C'est une question d'honneur, tout simplement."
"Pour être franc, ce coup de poing me semblait bien instinctif, pour une simple question d'honneur. Songes-y pendant que je te présente à tes futurs compatriotes... Prince."

Sans me demander mon avis, il m'entraîna dans le groupe d'hommes. Je compris vaguement qu'il me présentait à eux sous le nom que Myosotis m'avait donné, et dont, visiblement, j'aurais du mal à me défaire. En retour, il me donna leurs noms, que je m'empressai d'oublier. La conversation me passa largement au-dessus de la tête malgré ses traductions. J'étais trop intrigué par l'absence totale d'agressivité qu'il avait manifestée quand je l'avais frappé.

Dans la soirée, Myosotis, Lierre et moi fûmes conviés chez Viz pour décider de notre sort. Alors que l'on ne m'avait manifesté aucun égard particulier, on avait fourni des béquilles à ma compagne, ce qui rendait sa locomotion moins pénible. Une gamine blonde, sans doute la fille de Viz, l'aida à s'asseoir sur un épais tapis de laine avant de s'éclipser en sautillant. Maïni pouvait être content. Les barbares prenaient sans doute plus soin de sa protégée que son propre peuple ne l'avait jamais fait.
Viz et Lierre discutèrent essentiellement entre eux, me laissant partager avec Myosotis une coupe de fruits secs. En les écoutant attentivement, je parvins à saisir quelques mots simples. En fait, leur langue était assez proche de celle des Landrites, dont j'avais quelques notions. Cependant, je ne saisis pas le sujet de la conversation, même si je savais qu'ils ne pouvaient parler que de nous.

Lierre finit par se tourner vers nous.
"Prince, Myosotis, j'aimerais avoir votre avis. Viz et moi sommes d'accord sur le fait que vous ne pouvez pas vous débrouiller seuls tant que vous ne parlez pas la langue. Ce qu'il me propose, c'est de vous emmener avec moi et de vous faire prêter serment auprès de Dawonda. Je vous servirai d'interprète le temps qu'il faudra, pas trop longtemps si possible."
"C'est très gentil, répondis-je, mais je ne compte pas rester parmi vous. Je l'ai déjà dit, tout ce que je veux, c'est retrouver ma soeur."
"Reviens sur terre, mon bonhomme ! L'hiver arrive, les voies de passage vers le royaume landrite vont être coupées pendant des mois ! Si tu tiens vraiment à aller à la mort, libre à toi, mais pense au moins à la fille qui t'accompagne."
"Lierre a raison, renchérit Myosotis. Au Nord, je ne vois que des tourbillons blancs et des pièges mortels. Et je ne veux pas te perdre."
"Ecoute ton amie, pour une fois ! Quand nous remonterons vers nos quartiers d'été, tu verras si tu veux toujours nous quitter."

Je finis par accepter la proposition, mécontent de ce délai, mais résigné à suivre l'avis de ceux qui connaissaient le terrain. Que valait mon envie de revoir Elna, si je gâchais tout en allant me tuer dans les congères ?

Je passai la nuit dans la tente où l'on m'avait soigné, plein d'angoisse et d'interrogations. Malgré tout ce que j'avais pu dire à Myosotis, j'étais plus doué pour m'inquiéter que pour construire l'avenir. Là où mon frère Adrien, ou toute autre personne plus rationnelle, aurait dormi comme une souche pour être plus alerte au matin, mon sommeil fut agité, peuplé de rêves torturés et de réveils nocturnes. Je dus voir des dizaines de fois le fantôme de ma mère disparaître au loin.
Il va sans dire que je n'étais pas très frais quand on me secoua doucement pour me réveiller. Je ne me souviens pas du visage de la personne qui se chargea de cette tâche, et qui me tendit ensuite mon épée en silence. A ma décharge, il faisait encore nuit, même si le ciel commençait à s'éclaircir.

Frissonnant sous ma fourrure, je me dirigeai vers la lanterne que Lierre avait allumée dans le paddock. Quand Myosotis nous rejoignit, dormant littéralement debout, nous avions sellé les chevaux. Lierre nous aida à monter en selle tout en ménageant nos jambes blessées, et nous quittâmes le village en direction de notre futur chez nous.



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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 16/07/02 10:17
Le village de Dawonda était tel que l'avait décrit Myosotis. Il ressemblait fort à celui d'où nous venions, mais toutes les tentes étaient ornées du même motif que celui que les hommes du village arboraient à l'épaule. Joli, mais abstrait. Je me demandai ce que signifiaient ces lignes et ces points. Peut-être une forme différente d'écriture.
A notre arrivée, les poules s'enfuirent, les chiens s'avancèrent d'un air curieux et les humains interrompirent leurs activités pour nous regarder passer. Dans leur regard ne se lisait aucune hostilité, juste de la curiosité. Certains nous firent un petit signe avant de retourner à leurs occupations. Comment croire que ces gens étaient les guerriers que la littérature dépeignait comme inhumains et sanguinaires ?

Alors que nous mettions pied à terre, quelques hommes vinrent à notre rencontre d'un pas rapide. Je reconnus aussitôt Dawonda. Il n'était ni plus grand, ni plus fort que les autres, mais sa démarche était celle d'un chef. Sa veste de cuir sans manches était ornée de motifs complexes, sa tunique d'un bleu profond semblait avoir été trempée la veille dans la teinture. Je notai aussi que les tresses qui couraient dans ses cheveux châtains aux riches reflets étaient nouées de fils dorés. Au bout du compte, une foule de détails le distinguait de ses hommes.
Avant même d'avoir été présenté, je le saluai à la façon des chevaliers. Ce geste eut au moins le mérite de le faire sourire.

Pendant que Dawonda s'entretenait avec Lierre, les autres barbares prirent nos chevaux pour les mener au paddock. L'un d'eux tenta d'engager la conversation, mais, constatant que nous ne comprenions pas ce qu'il disait, se contenta d'un sourire désolé. Je boitillai à sa suite, indiquant par signes que j'allais m'occuper de mes chevaux. Il répondit en pointant du doigt ma jambe blessée. Je haussai les épaules.
Finalement, j'étais occupé à curer les sabots de la jument grise quand Lierre revint avec son chef. Il m'apostropha, appuyé sur la barrière de l'enclos.
"Alors, jeune homme, je vois qu'on s'intègre bien ! Si tu cherches Myosotis, elle est partie prendre un bain avec Laï, la magicienne."
"Elle a eu raison. J'irais volontiers me laver aussi... du moins, une fois que j'aurai fini ce que je suis en train de faire."
"Laisse, dans ton état, tu n'es pas obligé de panser toi-même les chevaux. Et puis Dawonda a deux mots à te dire."

Je flattai l'encolure de la jument grise et rejoignis les autres à la barrière. Lierre traduisit mes paroles et celles de Dawonda avec l'air blasé d'un interprète professionnel. Il avait sans doute déjà rempli ce rôle en d'autres circonstances plus ou moins similaires.
"On me dit que tu veux intégrer le groupe, me dit le chef d'une voix profonde. L'idée ne me dérange pas, mais je veux en savoir plus sur toi. Pourquoi veux-tu être des nôtres, Prince, toi qui es fin et efféminé comme tant d'hommes de ton peuple ?"
"Efféminé ? m'indignai-je. Je suis jeune, c'est tout. Mon corps n'a pas fini de se développer, je peux encore devenir fort."
"C'est ce que nous verrons. Lierre m'a dit que tu étais recherché dans ton pays. Quel crime as-tu commis ?"
"En fait, j'ai, euh... j'ai dérobé une importante somme d'argent à un changeur. Je ne sais pas si on peut vraiment parler de crime."
"Tu voles de l'argent et tu t'enfuis dans un pays où ta monnaie n'a pas cours ?"
"J'avais déjà tout dépensé pour offrir des vêtements à Myosotis. Et à l'origine, je ne voulais pas rester ici. Je voulais remonter la côte jusqu'à Matzar, pour retrouver ma soeur. C'est Lierre qui m'a dit que ce n'était pas possible en cette saison."
"Lierre a parfaitement raison. Et Myosotis, pourquoi te suit-elle ? Je me demande quels sont les liens entre vous."
"Un esprit s'est manifesté à elle pour lui demander de me suivre, et à moi pour m'ordonner de la protéger. Nos rapports ne vont pas plus loin."
"Lierre m'a pourtant dit que tu prenais ta mission très à coeur..."
"Elle est totalement sans défense ! N'importe qui en ferait autant à ma place !"
"Sans défense, et très jolie, aussi, n'est-ce pas ?"

Je me retrouvai incapable de répondre. Bien sûr, Myosotis était jolie, mais précisément pour cette raison, je ne pouvais pas expliquer de façon crédible que mes sentiments pour elle n'étaient pas ceux d'un homme qui aime sa femme. Avec sa propension à se pendre à mon cou, nous avions bel et bien l'air de deux authentiques amoureux.
Dawonda éclata de rire devant mon air embarrassé. Il adressa quelques mots à Lierre et s'éloigna.
"Tu pourras prêter serment dès demain, m'annonça l'interprète. En attendant, Myosotis et toi allez nous aider à préparer la fête."
"Est-ce que le cérémonial est compliqué ?" m'inquiétai-je.
"Pas du tout. Tu as quelques phrases à prononcer, que je t'écrirai en phonétique, après quoi tout le monde va manger, sauf le tatoueur et vous deux. Pour des raisons de commodité, nous allons considérer que Myosotis est ta femme, ça lui épargnera un discours et ça vous permettra de disposer de votre propre maison. Libre à vous de ne pas mener une vie de couple par la suite."
"Quel est l'intérêt de ne pas nous faire manger avec les autres ?"
"Ne t'inquiète pas, vous serez nourris. Chaque membre du village passera vous amener quelque chose à manger, et en profitera pour se présenter."
Me voyant soucieux, il ajouta :
"Tu n'es pas obligé de retenir tous les noms. Aie juste une pensée pour nos garçons, qui passent par le même cérémonial, et qui voient des gens qu'ils connaissent depuis toujours se présenter à eux comme à des étrangers !"



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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 18/07/02 08:49

L'attente devant la tente des bains me sembla interminable. J'entendais un babil ininterrompu de voix féminines, parmi lesquelles j'arrivais parfois à reconnaître celle de Myosotis. Mon amie ne s'exprimait que par monosyllabes, comme elle le faisait généralement dès qu'elle s'adressait à un autre que moi, mais j'avais l'impression que les autres la comprenaient.
Comme la station debout prolongée m'était pénible, on m'apporta un tabouret de bois, qui se pliait grâce à un dispositif dans lequel n'entrait pas une once de métal. Mon intérêt pour cette mécanique étonnante fit rire les enfants qui jouaient dehors.

Enfin la porte s'ouvrit toute grande, pour livrer passage à une dizaine de femmes de tous âges qui laissaient derrière elles une agréable odeur florale. Myosotis sortit la dernière, escortée par une femme d'une trentaine d'années aux cheveux roux en désordre et aux yeux lourdement maquillés de noir. Sa main droite, qui émergeait à peine de la très longue manche d'une robe noire, était posée sur l'épaule de ma compagne. Je crus qu'elle allait passer sans me voir, mais elle s'arrêta devant mon tabouret et me dévisagea. A la façon dont elle plissait les yeux, je compris qu'elle était très myope.
"Tu es Prince, dit-elle avec un fort accent barbare. Approche, pour moi te voir."
Je glissai ma main dans celle qu'elle me tendait, et elle m'attira près d'elle. Pendant quelques instants, j'eus la désagréable impression d'être sur une table de dissection. Je n'avais jamais vu un regard aussi intense chez quelqu'un d'aussi myope.
L'expression sur le visage de Myosotis me fit comprendre qu'elle était passée par là, elle aussi.

Quand la femme rousse me relâcha, je sentis que j'avais réussi son test.
"Courage, amour, honneur. Tu seras un homme fort. Bienvenue. Je suis Laï."
"Merci, Laï. Comment se fait-il que vous parliez alaurien ?"
"Lierre. Lierre m'a appris, un peu."
Elle sourit. Un symbole avait été gravé sur une de ses incisives.
"Je vous laisse. Je dois parler à Dawonda."
Laï s'éloigna d'un pas rapide, si bien qu'en un instant, je fus seul avec ma compagne.

Myosotis portait une robe de couleur ocre sous un gilet beige, et des rubans des deux couleurs retenaient les petites tresses qui parsemaient ses cheveux bruns. Je l'avais laissée quelques heures, et elle était déjà devenue une femme barbare. J'espérai que mon intégration se ferait aussi facilement que la sienne.
"Assieds-toi ici, dis-je en montrant le tabouret. Je vais me laver rapidement."
"Tout seul ?" s'étonna-t-elle.
"Oui, tout seul. Je pense être capable de gérer ces choses-là moi-même."
"Laisse-moi au moins m'occuper de ta blessure, Laï m'a montré quelle pommade utiliser."
"Si tu veux, mais attends-moi dehors. Je t'appellerai quand je serai présentable."
"Tu n'es pas gentil !"
Elle s'assit sur le tabouret en me tournant le dos. Je décidai de la laisser bouder.

Ce décrassage me fit un bien fou. J'ôtai de ma peau et de mes cheveux plus de sueur et de poussière que je n'en avais jamais vu au cours de ma vie de prince. Je séchai mes boucles avec soin, puis entrepris de me rhabiller.
Je n'avais pas couvert l'essentiel que Myosotis faisait irruption dans la tente.
"Mais, mais... Je t'avais demandé d'attendre !" protestai-je en me cachant derrière la tunique que l'on m'avait prêtée.
"J'en avais assez de rester dehors sans rien faire."
Elle avança vers moi de sa démarche boitillante. Nous étions aussi éclopés l'un que l'autre et je n'avais nulle part où aller dans cette tenue, aussi dus-je la laisser venir jusqu'à moi.
"S'il te plaît, dis-je doucement, laisse-moi au moins mettre un vêtement."
"Pourquoi ? Ce n'est pas comme si je ne savais pas comment tu es fait..."
"Oui, mais il y a des choses qui me gênent !"
Myosotis semblait sincèrement peinée.
"Sois gentil, assieds-toi là et laisse-moi faire. Je me fiche bien de ta tenue. Si tu es vraiment gêné, tu n'as qu'à enrouler quelque chose autour de ta taille."
Je lui obéis en maudissant ma faiblesse.

Elle nettoya ma plaie par petites touches avec un linge humide, puis appliqua une pommade avec un soin que je ne lui connaissais pas. Elle avait choisi le pot sur une étagère, sans l'ombre d'une hésitation. Le bandage qu'elle me fit ensuite fut sans doute le plus appliqué de tous ceux qui protégèrent ma blessure.
"Voilà, c'est fini !" s'exclama-t-elle.
Avec une vivacité étonnante compte tenu de l'état de sa jambe, elle vint déposer un baiser sur ma joue.
Ce fut le moment que choisit Lierre pour entrer dans la tente.
"Ho, les jeunes, vous seriez gentils de faire ça ailleurs !" dit-il, au bord du fou rire.
"Si vous ne vouliez pas qu'elle me soigne ici, répondis-je du tac au tac, il ne fallait pas laisser les onguents sur cette étagère. Qu'est-ce qui vous amène ?"
"Je venais te rendre ton sac. Je me disais que tu voudrais peut-être porter d'autres vêtements que ta tenue de malade, à laquelle tu ferais bien de ne pas trop t'attacher, d'ailleurs, car elle doit être brûlée dès que tu seras rétabli."
Il jeta le sac au milieu de la tente, tourna les talons et disparut. On l'entendit éclater de rire un instant plus tard.



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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 22/07/02 13:21

Une toile de tente fut déployée pour nous loger, Myosotis et moi. Nous aidâmes à monter notre nouvelle maison, impressionnés par la vitesse à laquelle un morceau de terrain vierge devenait une zone habitable par plusieurs personnes. La surface intérieure, séparée en trois par des rideaux aux couleurs de la tribu, suffisait pour une famille de quatre ou cinq personnes. Lorsque le montage fut achevé, ma compagne sauta en l'air pour montrer sa joie, ce qui lui tira une grimace de douleur qu'elle camoufla sous un rire léger. Les jeunes hommes qui avaient monté la tente semblèrent apprécier cette démonstration d'allégresse. A ma grande surprise, je me sentis vaguement jaloux.
De la première nuit sous ce toit nouveau, il n'y a rien à dire. La fatigue de la journée était telle que je m'endormis presque aussitôt après m'être couché. Myosotis m'éveilla au matin en me plaquant une main mouillée sur le visage. Je sursautai si violemment qu'elle recula par réflexe et tomba assise sur le sol. Elle rit aux éclats.
"Il fait jour, Prince !" dit-elle pour seule explication à son geste.

Aidés par une dizaine de barbares, nous passâmes la journée à préparer la cérémonie du soir. Je tentai bien de participer à la mise en place des tables pour le repas en plein air, mais ma jambe ne me permettait pas de parcourir trop de distance en portant des charges. Après un instant d'hésitation, Lierre m'envoya aux cuisines, où Myosotis officiait déjà sous la direction de Tissel, une grande femme blonde qui alliait un visage fin à une carrure de guerrier.
Armé d'un grand couteau, je désossai nombre de viandes que ma compagne et la cuisinière préparaient ensuite avec minutie. Un garçon couvert de taches de rousseur, qui s'avéra par la suite être le fils aîné de Tissel, arriva plus tard dans la journée, chargé d'un panier rempli d'herbes, de fruits et de champignons. Une fois de plus, je fus chargé du découpage. Jamais au cours de cette journée je n'eus réellement l'occasion de faire la cuisine. Cela dit, je pense que c'était mieux ainsi.
En une journée, j'appris ainsi à peu près tout ce que je sais aujourd'hui sur l'art de prendre un animal entier et d'en faire de beaux quartiers de viande. La pédagogie de Tissel, même privée de son support verbal, n'avait rien à envier à celle de mes maîtres de Flerroé.

Le soir arrivant, Lierre me prit à part dans sa tente pour me faire travailler mon serment, ce qui me permit de faire la connaissance de sa femme Madi, une jolie brune qui me salua depuis son pouf brodé. Je mis quelque temps à comprendre que ses jambes étaient paralysées.
Mon compatriote écrivit quelques phrases à l'encre noire sur une tablette de bois, et m'aida à prononcer correctement les mots. La traduction approximative en était "moi, Prince, second fils de mon père, je renonce à présent à tous mes anciens titres et je te prête allégeance, Dawonda, pour perpétuer l'honneur de ton peuple." Il fallait remonter aux cérémonies protocolaires alauriennes pour trouver des phrases aussi imbuvables.
Lierre ne me demanda pas pourquoi je n'insérais pas le nom de mon père à l'endroit indiqué. Il pensa sûrement que j'avais de bonnes raisons.

Il me laissa ensuite aux mains de sa femme, qui me choisit des bijoux et voulut me tresser les cheveux. Je protestai violemment, au motif qu'il n'y avait pas grand-chose à tresser de toute façon. Madi finit par renoncer, visiblement déçue.

Je rejoignis Myosotis et tout le village devant l'entrée de la maison du chef, suivi de Lierre qui portait Madi dans ses bras. Ma compagne était parée de fort beaux bijoux et maquillée à la perfection. N'importe qui devait avoir envie de la dévorer dans cette tenue. Ignorant mon visage torturé, elle me prit par la main.
Dawonda nous fit entrer, laissant la tente grande ouverte pour permettre à tout le monde de voir et d'entendre ce qui se passait. Il portait une tenue d'apparat constituée de fort peu de tissu et de beaucoup d'or. Derrière lui se tenaient des anciens, des hommes et des femmes voûtés par les années, au regard bienveillant. Lierre confia sa femme à quelqu'un et s'avança à la gauche de Dawonda, très digne dans son rôle d'interprète, tandis que Laï prenait place à sa droite, en habituée de ce genre de cérémonie.
"J'ai réuni tout mon peuple pour vous rencontrer, jeunes gens, commença le chef. Voici les plus sages d'entre les miens. S'ils vous jugent aptes à rester au village, vous pourrez prêter serment. Maintenant, écoutez-les et répondez à leurs questions s'ils vous en posent."

Il s'assit sur un gros pouf pendant que les anciens s'animaient. Ils nous scrutaient, nous montraient du doigt, discutaient entre eux de tel ou tel point de notre apparence. L'un d'eux posa une question à Laï, qui répondit gravement. Pour ne pas trop m'inquiéter de ce qu'ils faisaient ou disaient, je répétai dans ma tête les mots que je devais prononcer.
"Qui sont vos pères ?" demanda un vieil homme.
"Mon père est mort il y a longtemps, répondit Myosotis. C'était un simple paysan."
"Mon père est un des chefs de son peuple," ajoutai-je quand Lierre fut prêt à traduire.
"Pourquoi ne pas avoir cherché à devenir un chef toi aussi ?"
"Chez les miens, expliquai-je, c'est le fils aîné qui hérite. Comme tous les fils cadets, je dois chercher ma voie ailleurs."
"Pourquoi parmi nous ?"
Je souris.
"Pourquoi pas ?" répondis-je.
Laï ajouta quelques mots qui semblèrent convaincre l'ancien.
Les délibérations furent brèves. Bientôt Dawonda se releva et fit taire l'assistance d'un grand geste circulaire.
"Il semble que les anciens approuvent votre démarche. Nous t'écoutons, Prince."

Je m'éclaircis la gorge avant de prononcer, les yeux fermés, les mots qui allaient me lier à cet homme et à ce village.
"Moi, Coriolan Marc, second fils de Marc Tristan, je renonce à présent à tous mes anciens titres et je te prête allégeance, Dawonda, pour perpétuer l'honneur de ton peuple."
Je regardai autour de moi. Les yeux de Lierre s'étaient agrandis dans une expression proche de l'horreur. Si le reste de son visage resta impassible, ce ne fut que grâce à un énorme effort de volonté. Sa voix tremblait quand il me traduisit la réponse de son chef.
"J'accepte ton serment et t'autorise à porter la marque de mon peuple, Coriolan Marc. Souhaites-tu utiliser parmi nous le nom de Prince, sous lequel tu t'es fait connaître ?"
"Oui."
"Très bien. Myosotis et Prince, veuillez suivre Luhem dans sa tente. Chaque habitant de ce village passera vous souhaiter la bienvenue parmi nous. Les autres, suivez-moi."
Dawonda se dirigea vers les tables au milieu du village, suivi de tous les siens. Pour eux, une bonne soirée s'annonçait. Pour moi, un peu moins.



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Membre Dungeon Keeper   Enfin du sexe, Conan! a été posté le : 28/07/02 10:27


Je ne tardai pas à comprendre la valeur de rite de passage de la marque. Se faire percer la peau des centaines de fois, même avec une aiguille très effilée, est toujours une expérience douloureuse. De plus, l'encre noire utilisée par Luhem était quelque peu toxique. Je dormis peu et mal lors des nuits qui suivirent, tourmenté par la douleur que me causait le combat sans merci entre mon corps et ce motif qu'on lui avait imposé.
Cela dit, ces souffrances me semblèrent méritées quand j'eus reçu la visite rituelle de Lierre.

"J'ai du mal à réaliser ce que je viens de faire, nous confia-t-il tandis que je m'efforçais de ne pas grimacer et que Myosotis ne quittait pas des yeux le travail du tatoueur. J'ai fait entrer un prince d'Alaurie dans le village de Dawonda !"
"Je ne suis plus un prince d'Alaurie," répondis-je, gêné.
"Tu crois peut-être que ton père va s'arrêter à ce genre de détails ! S'il apprend d'une façon ou d'une autre que tu es ici, ce sera la fin de la paix dans cette région. Tu es un danger pour nous tous, prince Coriolan ! Et moi, j'ai joué le rôle de l'imbécile dans cette histoire."
"Mon père croit que j'ai pris la route de Chazelat. Mais peu importe. Quand bien même il saurait que je me suis enfui dans les terres barbares, je ne le crois pas assez stupide pour envoyer l'armée à la recherche de son fils, surtout si cela doit détruire l'équilibre politique de la région."
"Pas assez stupide... Tu me ferais presque rire. Comme s'il n'avait pas lancé son armée à mes trousses, moi, pauvre petit contrebandier de quinze ans..."
"Armée qui ne t'a pas suivi jusqu'ici," répondis-je, laissant tomber le vouvoiement.
"Qu'est-ce que c'est censé prouver ?"
"Rien. Mais je pense que la principale raison pour laquelle tu te sens trahi, c'est que je suis le fils de l'homme à qui tu dois ton exil. Ecoute, je ne veux pas que tout ce que je suis soit rapporté à ce qu'est mon père. Si j'ai quitté mon pays, si je n'utilise plus mon vrai nom, c'est uniquement pour cela. Ce soir, j'ai définitivement renoncé à toute forme d'héritage. Alors s'il te plaît, donne-moi ma chance. Oublie que je suis le fils du roi Marc."
"Est-ce que tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Est-ce que tu comprends que si j'avais ton père à portée de lame, je le tuerais sur-le-champ ? Mets-toi à ma place un instant, jeune fou."

Il marqua un silence plus lourd qu'un ciel d'orage.
"Si tu veux vraiment que je fasse un effort, reprit-il, commence par oublier que tu as été un prince. Ici, tu es un homme parmi tant d'autres, et si tu manques de respect à quiconque, je n'hésiterai pas à te remettre à ta place."
Il tourna les talons, prêt à partir. Je le rappelai :
"Lierre, attends ! As-tu parlé à Dawonda ?"
"Bien sûr. Je lui ai dit la vérité. Que tu es le fils d'un roi."
"Et comment a-t-il réagi ?"
"Il a ri."
Il se gratta la tête, l'air embarrassé.
"En fait, ajouta-t-il, j'aurais dû comprendre que tu étais quelqu'un d'important en voyant ton épée. Des armes avec une garde décorée comme la tienne, il n'y a que nos chefs qui en aient. Et encore, ils ne se battent pas avec."
Enfin, Lierre quitta la tente, me laissant en proie à la culpabilité.

Comme prévu, je fus incapable de retenir les noms de toutes les personnes qui passèrent nous voir pour se présenter. Quelques-uns s'imprimèrent plus facilement que d'autres, à cause de leur sonorité ou d'un signe distinctif chez celui qui les portait. Je tentai néanmoins de faire bonne figure devant tout le monde, et de garder de la place dans mon estomac pour profiter un peu de tous les excellents plats préparés par Tissel.

En fin de soirée, alors que les échos des voix des barbares s'étaient quelque peu assourdis, indiquant que certains convives étaient partis se coucher, Luhem recula d'un pas pour admirer son travail. Visiblement satisfait, il couvrit le motif d'une épaisse couche de graisse et enroula un linge propre autour de mon bras. Je n'eus pas besoin de traduction quand il me dit que la séance était finie et que je pouvais rejoindre les autres.

A la table désertée, Dawonda s'entretenait avec un groupe dont la seule figure féminine était Laï. Une chope à la main, il nous fit signe d'approcher. Comme Lierre n'était visible nulle part, ce fut la magicienne qui nous traduisit ses paroles.
"Tu as renoncé à grand pouvoir pour entrer dans notre peuple. Dawonda est heureux de ton choix. Il veut trinquer avec toi."
Un homme arriva de la table voisine avec une chope propre qu'il me tendit. Laï me servit alors généreusement en dimid, la boisson festive des barbares, issue de la fermentation d'un savant mélange de fruits et de miel dont la recette varie d'un village à l'autre. Je regardai ma chope d'un oeil inquiet avant de me lancer.
Dawonda trinqua vigoureusement avec moi. Il était clair qu'il avait déjà bien bu.
Le dimid, boisson rendue très douce par les fruits et le miel, se laissa boire beaucoup plus facilement que je ne l'avais craint. Ce qui ne l'empêcha pas de me monter très vite à la tête. Quand le chef me laissa partir, j'avais la désagréable impression d'avoir un nuage à la place du cerveau. Je rentrai à la tente en me demandant si c'était cela, être ivre.

Je devais apprendre plus tard que l'ivresse était bien plus désagréable encore, mais ce léger état d'ébriété avait suffi à faire sauter mes inhibitions. A la lumière de la grossière lampe à huile qui éclairait notre tente, l'éclat des bijoux sur la peau de Myosotis me fit tourner la tête. Je cédai à mon désir, auquel répondit aussitôt le sien, dans la mesure où nos deux blessures nous le permettaient. Ma compagne avait l'avantage de l'expérience, et fut certainement bien moins maladroite que moi. Au final, ce fut moi qui m'endormis sur son épaule, à l'inverse de l'image du couple que je m'étais faite.



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Membre Dungeon Keeper   a été posté le : 01/08/02 14:50
Ainsi commença mon hiver chez les barbares.
Je me fis assez vite à la vie de ce village d'éleveurs et de chasseurs, qui fonctionnait un peu comme une grande famille. A l'intérieur du village, le troc était roi. On échangeait volontiers un poulet contre un service rendu, ou même contre la promesse de payer la dette au printemps. Lors des échanges commerciaux externes, assurés pour l'essentiel par des familles de marchands nomades, l'or et le blé servaient de monnaie. J'eus l'agréable surprise de constater que mes nouveaux compatriotes n'étaient pas faciles à rouler : en effet, si les barbares ne savaient pas lire, ils savaient en revanche très bien compter, et se tenaient remarquablement au fait du cours des denrées les plus précieuses.

Je crus longtemps que le peuple de Dawonda n'avait pas d'écriture. Vers le milieu de l'hiver, cependant, une conversation animée entre Lierre et Laï me permit d'entrevoir la vérité. La seconde reprochait au premier d'utiliser beaucoup trop d'encre. Compte tenu de ma faible maîtrise de la langue barbare à l'époque, je n'en compris pas plus. Je dus me résoudre à laisser passer quelques jours avant d'aller demander des éclaircissements à la magicienne, en cachette de l'interprète, qui n'aurait pas approuvé ma démarche.
"Il y a deux écritures, répondit-elle dans un alaurien laborieux. L'écriture des hommes, et l'écriture de magie."
A la façon dont elle prononça le mot, il me sembla qu'il s'agissait pour elle d'une entité consciente : Magie, Magy, Magi, que sais-je. En tout cas, il était clair que dans son esprit, ce genre de mot prenait une majuscule, voire une lettrine.
"Moi, j'écris pour Magi. Pour ça, on m'appelle la magicienne. Pas pour les pommades."
Le mot "rune", que j'avais lu dans les poèmes épiques les plus tourmentés de certains auteurs torturés, me vint à l'esprit, mais je n'osai pas le formuler à haute voix. Elle semblait prendre l'affaire tellement à coeur que j'avais peur de la vexer.
"Toi, Prince, tu écris pour les hommes, et Lierre aussi. C'est différent."
"Il peut être important de consigner certaines choses par écrit, hasardai-je. Tout ce qui est commercial, par exemple."
"Lierre écrit trop, coupa-t-elle. Trop de choses inutiles. Même des choses interdites. Il écrit même les chansons !"

Je réfléchis aux mots de Laï tout en l'aidant à remplir de petits pots de terre d'une pommade encore bouillante. Evidemment, je trouvai le moyen de me brûler. Avec un soupir blasé, la magicienne alla chercher une autre de ses préparations, qu'elle conservait sur des étagères dans sa tente, et m'en badigeonna la main.
"Laï, dis-moi, cette Magi dont tu parles, est-ce qu'elle a quelque chose à voir avec les esprits ?"
"Esprits ? fit-elle, écarquillant ses grands yeux myopes. Qu'est-ce que c'est ?"
"Euh... les esprits, ceux qui veillent sur notre monde. Nos dieux."
"Ah, les dieux !"
Elle rajusta la lanière qui retenait ses cheveux en arrière, sans pour autant parvenir à empêcher de petites mèches rebelles de retomber autour de son visage.
"Non, les dieux n'aiment pas Magi, et Magi n'aime pas les dieux !" dit-elle en souriant.
Je n'en appris pas plus ce jour-là.



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