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Jörgn d'Islande a été posté le : 03/09/04 14:14
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Etant donné que la suite risque de ne pas venir d'ici très longtemps, je publie ici le premier chapitre des aventures de Jörgn le viking. C'est une sorte d'à-côté de la série des Il était une fois complètement à l'ouest; comprendre par là qu'il s'agit d'une histoire indépendante des épisodes publiés à ce jour, mais que ceux qui ne la liront pas auront sans doute quelques difficultés à comprendre les suivants.
Tous commentaires bienvenus.
JORGN D'ISLANDE - A EUROPEAN ADVENTURE VS. THE FORGOTTEN MENACE FROM OUTER SPACE
I – LE MONASTERE DE SAINTE-IVY LA BLONDE
" Qu'est-ce que je fais ici ?" se demanda Jörgn.
Il est vrai que la question méritait d'être posée. Visiblement, il avait les pieds trempés, et ils reposait sur du sable qu'une eau un peu irritante recouvrait par intermittence dans un va-et-vient écumeux. Il jugea assez raisonnable de supposer qu'il s'agissait d'une mer.
Géographiquement, la chose était plus floue. Il aurait pu se trouver dans n'importe quelle région côtière d'Europe ou même d'ailleurs présentant l'aspect d'une lande sinistre balayée par le vent.
Sa propre tenue se composait d'un lourd casque d'acier, d'une lourde hache (et il ne semblait pas y avoir de forêt alentour), d'un lourd bouclier de bois, d'une armure en peau d'animal poilu comme un ours et d'une immense barbe rousse. Et s'il était viking ? Allez savoir.
En tout cas, une telle hypothèse expliquait le knörr qu'il vit derrière lui en se retournant, et la vingtaine de vikings à son bord qui l'observait en attendant quelque chose.
C'étai peut-être lié à la présence devant lui d'une demi-douzaine d'hommes nerveux en robes de bure rouge, et à ce qui semblait bien être une sorte de monastère fortifié.
Rapidement, Jörgn repassa dans sa tête toutes les données du problème. Il était à la tête d'une poignée de vikings, quelque part devant un monastère. Qu'était-il donc supposé faire ?
" Je suppose que c'est toujours à moi qu'arrivent ces choses-là" marmonna-il.
Et il donna le signal de l'attaque.
__________
" Qu'est-ce que je fais ici ?" se demanda Jörgn
Tout autour de lui, ce qui était visiblement un monastère flambait, tandis que des guerriers nordiques pourchassaient des moines rouges les armes à la main. Constatant que sa tenue l'apparentait plutôt à guerrier nordique qu'à un moine, il prit le parti des premiers et sema la mort et la dévastation dans l'enceinte.
__________
" Qu'est-ce que je fais ici ?" se demanda Jörgn. Sur un knörr dont l'élégant fuselage se trouvait alourdi par plusieurs coffres de butin, et qui filait au vent d'un chaud aquilon, il était assis, essuyant avec une sorte de chasuble sa hache trempée de sang.
Un adolescent blond aux longs cheveux, qui paraissait avoir quelque autorité sur le reste de l'équipage, et auquel les hommes s'adressaient en l'appelant Rebragt s'approcha de lui et lui déclara :
" Jörgn, tu pourras être aussi fier du butin récolté que de tes prouesses au combat ! J'en ai fait l'inventaire : dans ces coffres se trouvent : des crucifix incrustés de pierres précieuses, des crucifix incrustés de perles, des crucifix incrustés d'autres crucifix, des crucifix incrustés de pierres précieuses incrustées de perles, des sesterces, des deniers, des drachmes de tungstène à l'effigie d'Henryk Ibsen, des statues d'écrevisses en porphyre, des coupes d'or, d'argent, une étrange coupe de terre cuite, des coffrets de santal marqueté d'ébène, de l'encens le plus pur, un cheveu blond enchâssé dans un reliquaire somptueux, et un exemplaire admirablement relié, enluminé et calligraphié du To chrysotrichon, rédigé en 987 par Bence d'Uppsala.
- Je suppose que c'est une bonne nouvelle ?
- C'en est une excellente. Quel sont vos ordres, prince ?
- Prince ? Ah oui, oui, bien sûr." commenta-t-il en roulant intérieurement de grands yeux effarés.
Il considéra les flots d'un air distingué et farouche.
" Hé bien, vu que nous sommes à bord d'un bateau, mettez le cap sur…
- L'Islande ? suggéra le jeune intendant
- Ouais. L'Islande. C'est cela. Bonne idée."
__________
Ouvrage admirable de doctrine et d'érudition, le To Chrusotrichon prouve la blondeur de Sainte Ivy selon sept démonstrations différentes :
- l'existence constitue une perfection, car, s'il existe un objet dans la pensée qui n'existe pas, on peut concevoir un autre objet sembalble qui existe, et s'avère donc plus grand par son existence. Or la blondeur de Sainte-Ivy étant réunion de toutes les perfections, il est de ce fait contradictoire de déclarer qu'elle n'existe pas, car ce serait déclarer qu'il lui une perfection, l'existence. Ergo, puisque sa blondeur existe, elle est blonde.
- on peut juger de la blondeur d'Ivy par la couleur de ses cheveux, qui, chez les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, était d'une telle conséquence qu'il faisaient périr tous les hommes roux qui tombaient entre leurs mains. Or, il ne peut se concevoir que des philosophes attentent à la vie de Sainte Ivy ; car elle est en tout perfection. Elle ne saurait donc être rousse, mais bien au contraire blonde.
- les enfants, à la naissance, sont blonds. Si Sainte Ivy était d'une autre couleur que le blond, c'est donc qu'elle aurait changé de couleur pour acquérir cette nouelle propriété d'avoir une couleur autre que le blond. Or, tout cheveux n'étant pas blond tend à perdre sa couleur avec le temps, selon le principe qui fait blanchir les cheveux des vieillards. Supposons donc que par une transforation donnée Sainte Ivy tende vers la rousseur. Dans le temps qu'elle met pour devenir entièrement rousse, elle a déjà perdu quelque peu de rousseur, si peu soit-ce, du fait du second principe énoncé. Elle n'est donc pas rousse, et, d'ici à ce qu'elle le devienne, elle aura de nouveau perdu quelque peu de rousseur, de ainsi de suite, de telle sorte que, ce principe étant applicable à toute autre couleur, Sainte-Ivy ne peut avoir été transmuté de la blondeur envers une autre couleur, et ne peut donc être que blonde.
- si la célèbre blonde Sainte Ivy déclare "toutes les blondes sont non blondes", cette phrase s'applicant à elle, elle n'est pas blonde. Mais donc cette phrase ne s'applique pas elle. D'où il ressort qu'étant blonde, elle ne peut se déclarer non blonde. Et si elle n'était pas blonde,cette phrase ne s'applicant pas à elle, elle est blonde.
- supposons Sainte Ivy rousse. Par le phénomène du renouvellement naturel, chacun de ses cheveux a été remplacé au moins une fois. Donc, sa rousseur à l'instant présent ne correspondant pas à la rousseur de Sainte Ivy, telle qu'elle fut défini par le contact de Sainte Ivy avec ces cheveux avnt la substitution, il est contradictoire de parler de la rousseur de Sainte Ivy. Cette démonstartion pouvant être successivement effectué pour chacune des couelurs autre que blond, il apparaît par élimnation qu'elle est blonde.
- l'affirmation selon laquelle Ivy n'est pas blonde nécessite une preuve, qui elle-même pour être recevable doit être prouvée, et ainsi de suite selon une régression à l'infini qui rend impossible de prouver qu'Ivy n'est pas blonde. Ergo, elle est blonde.
- si l'on retire un cheveu blond d'une chevelure, cela reste une chevelure blonde. Ainsi, en répétant cette opération autant de fois que la chevelure blonde comporte de cheveux, on obtient par récurrence une chevelure blonde sans cheveu blond. D'où il ressort que, même si Sainte Ivy n'avait eu aucun cheveu blond, elle eût été blonde. De même si elle en avait eu. Ergo, elle est blonde.
à suivre...
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Dernière mise à jour par : JWRK le 17/11/04 14:07
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 05/09/04 16:30
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II – LONGUE ISLANDE
" Mais qu'est-ce que je fais ici ?" se demanda Jörgn.
Inspectant de nouveau son équipement, il en vint à la conclusion qu'il était un viking, et régla son pas sur le pas de ceux qui l'encadraient. Après quelque cent mètre au milieu de huttes de rondins solides, ils parvinrent à un vaste espace dégagé où se tenait un docte conseil.
Si Jörgn s'était mieux souvenu des coutumes de son propre peuple, il aurait su que cela s'appelait un Thing. A cet instant comparaissait devant quelques hommes mûrs de noble apparence un géant roux à la barbe fleurie. Sa rude lippe, ses traits vaillants exprimaient une contrition non feinte. Derrière lui, humbles et fiers, une poignée de combattants attendaient la fin des délibérations.
Finalement, un vieillard au visage décharné, mais empreint d'une grande bonté, rendit public le verdict d'une voix ferme mais émue.
" Kiergrët, chacun dans cette assemblée peut témoigner de ta vaillance et de tes exploits désintéressés, alors que tu luttais pour le peuple viking et l'humanité toute entière. Nous connaissons la pureté de tes intentions, la noblesse de ton cœur, ta bravoure et ton intelligence.
Nous savons aussi que seuls tes qualités t'ont poussé à faillir, d'une faute certes lourde, par l'excès de ta bonté et de ta compassion. Est-il un autre homme dont nous puissions dire : sa faute plus encore que la perfection de sa probité antérieure ?
Pourtant, tu as failli, et d'une façon qu'il nous faut haïr pour survivre, à tout ce que nous avons bâti. Si dure soit notre tâche, il nous faut consentir à ce qui ne peut être évité. Ton crime, Kiergrët, n'est pas de ceux qui se peuvent pardonner.
Voici ton châtiment, pour toi et ton clan : désormais privés de terre, vous devrez errer sur les mers, apportant à l'humanité l'aide que ta généreuse nature lui a toujours accordé. Vous serez la Septième Tribu, celle qui ne fait que passer sur les eaux. Et vous ne partirez pas avec le reste de notre peuple vers la terre promise au-delà de l'espace lorsque nous aurons développé la technologie du voyage interstellaire.
- J'accepte avec reconnaissance la justice de ce châtiment, Zögn, répondit l'homme roux en s'inclinant."
Puis un mouvement de sombre amitié jeta dans digne accolade le juge et l'accusé.
" Ah, Jörgn, mon fils; tu es là !" s'exclama le vieil homme lorsque la foule se fût dissipé
Jörgn sursauta, se demanda ce qu'il faisait ici, débattit intérieurement de la pertinence de s'exclamer "ah bon, je m'appelle Jörgn ?", et opta finalement pour une réponse plus politique : "Oui, père.
- Je suis fier et heureux de te voir revenir. Ta lettre, je ne te le dissimule pas, avait nourri en moi une vive inquiétude.
- … lettre ?"
_____________
Islande, cathédrale de rochers conquise par la mer, forteresse de mystère conquise par l'homme sur la mer ! Islande, terre des dieux, patrie des hommes ! Islande, lieu des explorateurs intrépides et des héros légendaires, île de feu et de glace, muraille pétrie d'écume et scories, falaise et porte, et pont jeté sur l'ombrageux Atlantique !
Islande, choc puissant des forces pélagiques et chtoniennes, terre bonne et sauvage, tu nourris dans tes entrailles le feu débonnaire et redoutable qui te donnas le jour. Islande, titan discret, havre d'immensité, tu portes sur tes épaules les espoirs du monde et le fardeau du ciel. Islande, intersection reculée des routes du Nord, confluent maussade et flamboyant des hanses et des armadas, tu laisses clapoter contre tes berges sereines l'océan indomptable et soumis.
Islande, terre, pays, patrie, foyer, tu dresses dans l'azur ton éperon superbe de glace, de basalte et de vague, comme un triple contrefort d'une flèche farouche, sur les flancs de laquelle cavalcade mêlés l'eau et le feu, la neige et la pierre. Islande, toi, le phare sombre, toi l'exil familier, toi le rêve terrestre, sur les flots noirs des vagues et sous le ciel blanc du zéphyr, tu te dresses à jamais dans l'histoire des hommes et le destin des peuples !
Enfin, je ne suis jamais allé en Islande, mais je suppose que c'est un peu comme cela.
__________
" Mais qu'est-ce que je fais là ?" se demanda Jörgn, avant de constater qu'un vieil homme le regardait d'un air paternel et qu'il tenait entre ses mains un parchemin. Avec difficulté, il déchiffra l'écriture tremblante
" Père, je rentre de mon expédition sitôt menés quelques pillages promis à mon équipage, mais je confie à Sogar cette missive. Il est important que mes hommes ne s'aperçoivent de rien, mais pour ma part, je sais… Mon père, je vous demande de préparer pour mon retour un voyage que je devrais effectuer jusqu'à Rome. Quoi que l'épouvante et le désir de ne pas vous causer trop d'inquiétude m'empêche de vous en dire plus, quoi qu'un trouble mystérieux affecte désormais de plus en plus mon jugement, je me dois de vous dire qu'il en va du destin du monde.
signé : votre fils, Jörgn Zögnson"
Qui pouvait bien être ce Jörgn ?
" Alors, mon fils, est-ce bien toi qui as écrit cela ?
- C'est difficile à dire..."
Avec un charbon formé sur le bord de l'âtre –il en profita pour constater qu'il se trouvait dans une demeure en bois au sol en terre battue, modeste mais confortable, Jörgn traça quelques lettres sur le parchemin, en dessous du texte. Le tracé concordait.
" Alors ?"
Jörgn essayait désespérément de ce rappeler quelque chose au-delà des trente dernières secondes. Il lui semblait qu'il tentait de remplir un tonneau percé à l'aide d'une écumoire.
" Je crois que je vais prendre ce quelques notes, par écrit… Pour retenir ce quoi je dois faire.
- Mais qu'est-ce que tu dois faire ?
- Je crois que je dois m'efforcer de ne pas oublier qu'il faut que sauve le monde d'une menace dont je ne me souviens plus. C'est peut-être marqué sur ce papier."
Il relut toute la brève lettre sans le moins du monde ressentir l'impression d'avoir déjà eu ce texte sous les yeux.
" Non. Mais dîtes-moi, père…
- Oui ?"
Une sorte de voile rapide passa devant les grands yeux bleus de Jörgn.
" Qui êtes-vous ?"
à suivre...
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 08/09/04 20:35
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III – LE DANEMARQUIS DE SAD
" Je vais vous confier un secret, Fulbert. L'autre soir, tandis que je me reposais dans l'intimité feutrée de mes appartements, languide et serein, fondant ma grande satisfaction sur l'assouvissement de mes passions, une femme vint à me rejoindre. N'ayez donc pas cet air contrarié, Sigismond – vous voudriez bien savoir comment je sais l'air que vous prenez malgré que je vous tourne le dos, n'est-ce pas ?
A peine m'étais-je relevé, repoussant d'une main lasse le gaze de mon baldaquin, que d'un mouvement plein de pudicité angélique, elle lissa couler le long de son corps flexible le mol ornement de sa robe modeste. Son corps alors se révéla dans sa grâce véritable à mes regards maquignons, et il m'apparut, chose étrange, que non seulement elle était belle, et d'une magnificence prompte à provoquer le désir, mais aussi qu'il se tissait entre nous je ne sais quoi de trouble et d'indécis. Un pincement inédit, face à l'ivoire délicat de ses chairs, à la fermeté souple de ses ongles fin, à l'albe tendresse de ses lèvres précieuses, toucha mon âme dans ses cordes les plus sensibles, alors même que devant cette admirable vision, mes bras seuls ballaient.
C'est alors qu'elle prit la parole, d'une voix suave et pourtant ferme, pareille à un fleuve de jacinthe :
" Siegfried, me dit-elle, dispose de moi à ta guise, je te suis offerte corps et âme ; car en vérité, j'éprouve pour toi le plus sincère et insondable amour."
C'est alors que ce trouble incongru se dissipa dans un éclat de rire féroce, et comprenant qu'il ne s'agissait d'un rêve, je me jetai sur elle de toute ma force, comme un lion sur sa proie.
Ah ! Ce n'était q'un rêve ! Vraiment, les subterfuges de mon subconscient étaient grossiers et peu crédibles. Figurez-vous cela, Fulbert, une femme sincèrement éprise de moi, et osez prétendre que ce concept n'est pas proprement risible !
- Le burlesque de la situation ne m'échappe pas, sire.
- Tout de même, ah ah ah !" s'exclama follement Siegfried
Et se penchant sur un accoudoir de marbre, il darda vers son chambellan un visage carnassiérement ricanant, qu'une chevelure aile-de-corbeau encadrait de sa flexible longueur. Ses traits, subrepticement, passaient de l'impavidité limpide des neiges claires au déchaînement d'une hilarité cruelle. Ce visage, dans sa cruauté oblique, réunissait en lui tous les aspects caractéristiques de la beauté et de la laideur, et nul n'aurait su dire s'il s'agissait d'une ange ou d'un stryge foulant la terre humaine d'un pas léger ou d'un pied boiteux.
Tel était Siegfried Sadson, seigneur des marches du Danemark.
" Quelque chose me dit, Fulbert, qu'il vous tient à cœur de m'entretenir d'une question d'état. Allez-y, faîtes-vous plaisir.
- Une partie de la population, messire, voit d'un mauvais œil vos débordements en tous genres. Pour presque tous les genres, cela peut s'arranger, mais il en reste un…
- Laissez-moi deviner : il s'agit des quarante superbes jeunes filles que j'exige à chacune des occasions suivantes : anniversaire de mon investiture, anniversaire de ma naissance, anniversaire de la mort de mon regretté père Sad Ile, anniversaire de la fondation de notre dynastie. Savez-vous qu'il y avait quelque 3,7 % de chances pour qu'au moins deux de ces dates coïncident ? Nous l'avons échappé belle.
- Vos sujets, sire, font valoir à juste titre que ces prévarications vénériennes déséquilibre dangereusement l'équilibre entre sexes de la nouvelle génération."
Un instant, Siegfried demeura perplexe, puis enfin :
" C'est juste, dit-il. A l'avenir, faîtes en chacune de ces occasions exécuter quarante jeunes hommes du pays."
__________
" Vraiment, déclara Rebragt, notre hôte Siegfried Sadson manque singulièrement d'urbanité. Vous faire attendre ici, sur le port, dans les effluves glauques du poisson avarié… Vous surtout, fils d'un grand d'Islande.
- …
- Jörgn ? Vous avez l'air bizarre.
- Qu'est-ce que je fais ici ? Qui êtes-vous ?"
__________
Ayant en vain prêché la tempérance à son tourmenté souverain, Fulbert lui fit part de la présence en Danemark du fils d'un célèbre chef islandais, grand allié traditionnel de la couronne danoise, et qu'il attendait pour l'instant sur les quais.
" Très bien, s'exclama-t-il en décrochant du mur une immense flamberge, allons leur chercher querelle !"
__________
" Donc, expliqua Rebragt, l'endroit où nous faisons actuellement escale est le royaume du Danemark."
Hochant la tête, Jörgn huma avec une candeur attentive l'effluve immonde qui jaillissait des eaux vineuses, et des pléthores de poissons répugnants suspendus à des claies. Puis il déclara d'un ton pontifiant :
" Dans ce cas, il y a quelque chose de pourri dans l'empire du Danemark.
- Est-ce à mon attention que tu dis cela, vociféra Siegfried Sadson en surgissant de l'ombre, babouin glabre, mou des bras, vache bretonne, cric rouillé, agrafeuse Primula 8 défectueuse, analphabète impie, mollusque sans os, chanteur de country, berger allemand, toltèque sans vergogne, chien des mers, cancrelat, dramaturge espagnol, buveur de bière, marchand d'étagères, proxénète de livres, Morbihannais grotesque ! "
D'ores et déjà, Jörgn avait oublié le début de l'algarade, et l'un des avantages de l'amnésie est certes d'éloigner toute velléité de rancune. Cependant, quand Siegfried se jeta sur lui l'épée au poing, le fils de l'Islande fut prompt à se défendre.
Assurément, il ne se souvenait plus de toutes les subtilités de l'escrime, que son père, vaillant guerrier, lui avait appris pendant ses jeunes années. Cependant, d'instinct, dans cette situation, il retrouva la légendaire botte secrète qui avait fait la réputation de sa lignée ; elle consistait à abattre droit devant lui sa hache avec suffisamment de force pour fendre en deux tout ce qui était moins résistant qu'un mur de granit..
Si vous allez un jour à Copenhague, amusez-vous à rechercher la rue de la moitié du marquis qui roule et l'impasse de l'autre moitié du marquis qui roule. Cela devrait vous occuper un certain temps.
Un brave régiment de gardes du marquis, accouru à la rescousse de leur maître, partagea son sort. Jörgn fit le partage.
Ce fut alors, une mêlée confuse, qui dura plusieurs heures au cours desquelles notre héros ne ressentit nul fatigue, car il ne se souvenait plus du temps depuis lequel il combattait. Il combattit des bouchers armés de hachoirs, des forgerons armés de maillets, des bûcherons armés de haches et des mathématiciens qui auraient sans doute été mieux inspirés de se présenter avec autre chose que leurs compas. Quand enfin la populace, jugeant inutile de lutter davantage, se claquemura dans les caves de la ville, Jörgn, un peu essoufflé et un peu séparé de ses compagnons, dont l'existence lui était d'ailleurs sortie de l'esprit, avait atteint la porte Sud de la ville.
A s'était-il demandé ce qu'il faisait dans ce lieu que surgit devant lui une cohorte roturière armée de fourches, bâtons, faux, fléaux, et d'une façon plus générale d'instruments aratoires laissant peu de doute sur leurs intentions belliqueuses. Il s'agissait des habitants d'un petit village qui, ayant eu vent de ce qui était arrivé en ville, accourait spontanément à la rescousse de leurs urbains cousins.
Les décimant un par un, Jörgn arriva pied à pied jusqu'au village en question, où il eut la grande surprise de voir accourir à la rescousse de leurs amis les haitants d'un autre village, tout aussi bucoliquement armés que leurs prédécesseurs.
Les ayant poursuivi jusqu'à leur village, il constata alors qu'instruit de la tournure des événements, un fort parti de villageois d'un troisième village un peu plus au Sud-Ouest accouraient de pied ferme à la rescousse de celui qu'il venait de brûler.
En ces temps de disette et de prolifération des bêtes sauvages, une magnifique et nécessaire fraternité unissait ceux dont le rôle ingrat était de cultiver la terre au nom des fils de Marie. Faisant fi des frontières et des discordes, ce noble mouvement d'ensemble fit se prolonger le phénomène expérimenté par Jörgn plusieurs semaines durant, pendant lesquelles il tailla en pièce des Danois, des Frisons, des Pictes et des Flamands, pour aboutir finalement aux berges du Rhin.
à suivre... (l'histoire, pas l'exemple)
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 22/09/04 15:34
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IV - GRANDEURS ET SERVITUDES DE L'OMNISCIENCE
Mais laissons donc de côté les évènements qui survinrent au Rhin, et par la suite. Jörgn lui-même n'en garda aucun souvenir, mais quand, parvenu sur l'île de la cité, et qu'il se demanda ce qu'il y faisait, il fut heureux de trouver tatoué sur sa main droite :
A LIRE SOUVENT :
1)je m'appelle Jörgn
2)je suis amnésique
3)je suis viking
4)il est utile de prendre un repas le matin, le midi et le soir
5)il est judicieux de dormir la nuit
5)je dois aller à Rome pour sauver le Monde
Encore s'agissait-il de trouver la direction de Rome. Allez savoir s'il ne s'y trouvait pas déjà, d'ailleurs. Perplexe, Jörgn considérait la cohue alentour sans oser demander son chemin à quiconque parmi ces gens suspicieux aux pieds légers, qui se pressaient autour de lui. Souvent, alors qu'il s'efforçait de faire un pas, une grosse femelle au visage terreux, flanquée d'une progéniture hyène, passait devant lui en le toisant d'un œil plein de mépris et de bestialité.
Déconcerté, humilié, notre héros n'en menait pas large quand enfin il vit, s'étant rapproché du bord de la rue, un homme de douce apparence sortir d'une petite maison qu'une enseigne présentait comme la propriété de "Gustave Fichtredniepr, omniscient".
" Vous tombez mal, lui annonça celui-ci comme il s'approchait, je pars justement et ne compte guère revenir, puisque mon intention est d'aller me jeter dans la Bièvre.
- C'est que je voudrais aller à Rome.
- Oui, je le sais. Mais qu'à cela ne tienne, nous pouvons faire ensemble les premiers kilomètres de votre périple, puisque nos chemins coïncident sur cette distance.
- Vous connaissez donc mon chemin !
- Bien sûr, puisque je suis omniscient. Suivez-moi."
Dans le dédale des rues lutétiennes, Gustave l'omniscient se dirigeait sans problèmes ni hésitations.
" Et parvenez-vous à vivre de votre omniscience ?
- Raisonnablement bien. Si je ne parvenais pas à vivre, je ne bougerais plus et je commencerai à me décomposer, n'est-ce pas ?"
Jörgn éclata de rire : " C'est le genre d'humour que nous autres vikings apprécions.
- Oui, je sais.
- Et comment êtes-vous devenu omniscient ?
- J'étais un peu prédisposé, bien sûr. Mais surtout, j'ai appris par cœur les Classiques et la Bible. Et quelques modernes, quoi que l'on puisse difficilement soutenir qu'ils m'aient beaucoup appris. Pour le reste, j'ai réfléchi, ce qui m'est beaucoup plus facile qu'à la plupart des gens, pour cette raison qu'eux sont stupides et moi intelligent.
- Ce doit être bien pratique.
- J'en conviens. Tout savoir sur l'Univers, sur le passé et le futur est parfois utile, et dans presque tous les cas agréable. De plus, l'omniscience rend génial, donc rapidement omnipotent. Ce n'est pas déplaisant. Mais d'autres problèmes suivent.
__________
En attendant la suite de ces palpitantes aventures, un petit jeu : ami lecteur, sauras-tu trouver l'intrus dans cette liste ?
- Léon Blum
- Sacco et Vanzetti
- Ernesto Guévara
- Léon Daudet
- Lénine
- Jean Jaurès
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" En effet, il est connu même de gens beucoup moins omniscients que moi que le bonheur n'exitse pas. L'idée même de bonheur est un quiproquo. L'humanité est jeune, elle n'a pas encore peuplée le monde ; aussi, de la même façon qu'elle peuple l'Atlantiqur inexploré de sirènes, l'Asie lointaine de licornes et l'Afrique reculée de dragons, s'imagine-t-elle qu'il existe une contrée fabuleuse dont les habitants sont pris d'une transe qu'ils appellent bonheur. Cela passera. Quand tous ayront vu combien notre globe est laid et étroit, combien l'Univers lui-même ne satisfait que médiocrement les aspirations de l'âme humaine, alors les esprits raisonnables comprendront qu'il n'existe pas plus de bonheur que de licornes, et s'en tiendront au bien (en grec to agathon) et au plaisir.
En l'occurence, si j'ai pu un instant éviter la souffrance, elle ne m'en ravage que plus insolemment. Je suis, de fait, atteint d'une affection pernicieuse. D'abord ce ne fut que des palpitations, d'insidieuses déformations de mes facultés d'observation et de raisonnement. Mais désormais je vis dans les craintes de ces crises où des voiles noirs balayent mon esprit, tandis que mes tempes battent d'un ressac maussade ; mes jambes vacillent, mon coeur refroidi se resserre. Sachant tous, je connais, pour l'avoir lue dans Aristote, l'évolution de ce mal, et j'ai choisi de m'en épargner les dernières atteintes.
Devisant ainsi, ils avaient atteint une portion marécageuse du cours de la Bièvre, là où un bel aqueduc romain, en ruines déjà et robuste encore, l'enjambait de ses arches bien conçues.
Là, Gustave Fichtredniepr, qui était omniscient, déclara : " Voyez-vous ce point, à quelque trente mètres du principal pilier ? Ici ne naîtra pas l'un des plus brillants esprits des siècles à venir, amis il y viendra habiter à l'âge de trois ans, et y demeurera jusqu'à sa majorité."
Il s'avança alors au bord de l'eau verte et limoneuse, la considéra un moment en silence, avec sérénité.
" Avez-vous, demanda-t-il, avant que nous nous séparions, une dernière chose à me demander ? Quelque secret pompeux sur l'Univers ? Je sais, cela va de soit, que vous l'oublierez bientôt, mais je sais aussi que cette interrogation vous brûle les lèvres.
- Pourquoi ? Pourquoi l'humanité se déchire-t-elle toujours en guerres fratricides ?
- Comment, vous l'ignoriez ?"
Pour le coup, Gustave Fichtredniepr paraissait surpris.
" Mais c'est parce que les peuples se haïssent, bien sûr."
Et il s'éloigna à petits pas tranquilles vers l'amont.
__________
S'étant séparé de Gustave, Jörgn erra quelque temps, revint souvent sur es pas, s'interrogea à de multiple reprises sur les circonstances où il se trouvait et leurs causes immédiates. mais il suivit le plus souvent la direction du Sud, et après quelques semaines de voyage toucha aux portes de l'Auvergne.
__________
Or, en ce temps-là, se tenait en forêt des Carnutes un Espagnol redoutable, célèbre pour son expertise à la dague comme à l'épée, pour sa cupidité et son courage ; c'était Diego Juan Miguel del Pinya. Jadis jeune seigneur castillan, chassé de ses fiefs par la jalousie d'un prince, il avait troqué sa poupre et son feutre pour le noir capuchon des bandits, et depuis il brigandait avec honneur et panache sur des chemins toujours plus escarpés. Lettré cependant, et d'irréprochable éducation, il composait des airs à sa façon, façon où son sang bouillant d'Ibère se faisait pleinement sentir. n'en citons qu'une :
-I-
Il était un roi juste et sage
Dans l'Andalousie d'autrefois.
Un jour il a dit : "j'envisage
D'en faire tuer mille à la fois !"
Il parlait ainsi, ces bien sur,
Des hordes tauromachomaques,
Aux crânes vides et obscurs,
Aux regards vides et opaques !
Refrain :
Mort aux adversaires
De la corrida,
Qu'on les mette en terre,
Madre de mierda !
-II-
S'il restait quelque fils de Iule,
Alors, fidèle aux traditions,
Il jetterait aux ergastules
Cette lie de notre nation,
Qu'il faut stériliser d'urgence,
De peur qu'ell' ne se reproduise,
Et que cette minable engeance
Sur notre futur ait emprise !
(refrain)
-III-
Le premier apôtre, dans Rome,
Sur son son siège qui était saint,
S'exclama : "Que les fils de l'Homme
S'éloigne de l'impur essaim
De ces chacals en la cité
Qui en insultant nos bestiaires
Se damnent pour l'Eternité !"
Ainsi parlait le grand Saint-Pierre.
(refrain)
-IV-
Charlemagne, empereur superbe,
En guerre contre les Lombards,
Déclara : "un eunuque imberbe
Est plus viril que ces jobards !"
Et l'homme à la verve fleurie
Dit que leurs membres minuscules
Etaient des verges dont tous rient,
Pygmées aux pays des Hercules !
(refrain)
-V-
Aristote, penseur suprême,
Quant à lui, prouve en ses ouvrages,
Que, hors l'échidné monotrème,
Parmi les animaux sauvages,
Nul n'est plus bizarre ou plus bête
Que ces débiteurs de mensonges,
Ces cohortes analphabètes,
Aux cervelles formées d'éponge.
(refrain)
C'est ce singulier personnage, bretteur et philosophe d'exception, qui bondit soudain à l'improviste devant Jörgn, et fondit sur lui rapière en main.
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 23/09/04 11:54
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Apprenez, Madame qu ourse, qu'en langage kuiperdolinien "je l'ai perdu" peut signifier, selon le contexte :
- j'ai la flemme de le chercher
- j'ai eu la flemme de le faire
- est-ce que la jolie parpaillotte qui m'empêche de suivre le cours pourrait se mettre tout près de moi pour m'aider à faire semblant de le chercher ?
En l'occurence, mon brouillon est resté à Paris. Et moi je suis à Lille. Donc, il vous faudra vous passer de ce bout-là deux semaines durant.
En fait, le personnage qui déteint le plus sur moi est sans doute Gustave Fichtredniepr.
Par contre, je n'ai pas encore décidé de divulguer qui était l'intrus. Mais je peux déjà vous dire qu'il figure dans la liste.
En attendant, voici :
V - UN BON BRETON EST UN BRETON MORT 
D'instinct, et quoi qu'il ne se souvînt plus guère de l'enchaînement de circonstances qui l'avient amené dans cette situation, Jörgn abaissa vers l'adversaire sa pesante arme, de toute la force de son bras formidable. Son coup, asséné avec violence et rapidité, aurait terrasé les plus massifs aurochs, mais l'Espagnol était d'une autre trempe que la racaille dont avait jusqu'alors triomphé sans péril le Nordique. D'un leste mouvement, il esquiva l'assaut et commença à harceler l'ennemi de vifs coups d'épée qu'il bloquait sans peine de sa hache, mais dont la cadence soutenue ne lui permettait pas de se ressaisir pour attaquer.
Calme cependant, et d'une grande agileté malgré sa lourde stature, Jörgn ne donnait aucun signe d'essouflement, et il fut bientôt clair qu'il se fatigurait moins vite que l'hidalgo. Celui-ci décida alors de recourir une botte excellente, qui ne s'enseignait que de chef brigand à noble proscrit ou de vieux bretteur maussade à jeune héros prophétique. D'une quarte bien menée poursuivie en tierce, il feinta si subtilmeent que son estoc oblique ne pouvait qu'amener la garde adverse à gauche, puis, dans une virevolte magnifique, il se fendit à droite de toute ses forces.
Jörgn tout d'abord s'était laissé berner. Puis il avait tout oublié, s'arrêtant l'arme en l'air, ne se souvenant plus des raisons qui auraient pu l'inciter à couvrir son flanc droit. Il vit, à sa droite, fondre sur lui l'éclat meurtirer de la lame ennemie, et abattit la sienne, brisant net le fer excellent.
Abasourdi, vaincu, Diego Juan Miguel se voyait déjà mort. Pourtant, riant aux éclats, Jörgn l'amenait déjà contre sa poitrine d'une vigoureuse accolade.
" Ami, s'exclama-t-il, je ne me souviens plus que dire en semblable circonstance. Aussi te pardonné-je, selon ce principe qu'il me sera, peut-être, possible de te tuer ultérieurement, quand si je t'aurais tué cet état de fait eût été irréparable. D'ailleurs, ce qui est bon vaut mieux que ce qui est mauvais ; donc il vaut mieux être guerrier que mauvais guerrier ; et je ne doute pas que tu sois une fine lame. Vas, asseyons-nous sur cette vieille souche, assurément contemporaines des Césars, et causons."
C'est ce qu'ils firent. Jörgn, faute de plus amples souvenirs, lut son tatouage à Diego (NDLA : c'est dans le bout qui manque). Celui-ci expliqua son origine, la cabale qui l'avait perdu, et l'existence de maraudeur qu'il avait menée depuis lors. Il interpréta quelques-unes de ses chansons à l'intention de son nouvel ami, qui trouvait toujours très beau le dernier couplet mais reconnaissait qu'il ne se souvenait déjà plus des autres. Reconnaissant l'un dans l'autre les vertus qu'ils estimaient, ils se vouèrent bientôt un attachement sincère et réciproque.
" Compère, déclara alors le noble del Pinya, il me vient à l'esprit un projet judicieux. Nous sommes, c'est un fait, deux hommes valeureux et de très saine tournure d'esprit. Pourquoi n'irions-nous pas, animés d'intentions généreuses, tuer des Bretons en Bretagne ?"
Ce fut alors le début d'une période édenique. De place en place, de ville en ville, traversant des forêts radieuses et campant au bord de ruisseaux où gambadaient des écrevisses, le duc del Pinya et Jörgn d'Islande allaient décapitant etempalant tous les Bretons qui tombaient entre leurs mains. Bientôt, avertis de leur judicieuse croisade, les populations des villes qu'ils traversaient leur livrèrent sur la place publqiue de les Bretons que contenaient leurs murs. Au beffroi local, alors, nos deux compagnons pendaient cette vermine par les pieds, par les mains, par les tripes ou par le col. Ce que voyant, reconanissants, les bonnes gens en liesse célébraient ce spectacle par des feux d'artifices, cependant que Jörgn, qui avait bon coeur, distrayait les condamnés de leur longue agonie par des brocards subtils.
Puis il repartaient d'un pas égal, reprenaient la glorieuses théorie des éviscérations itinérantes. Quelques spectacles insolites égayaient leur parcours : des Bretons s'enfuyaient en tous sens, ou, selon l'état de leurs blessures, sautillaient frénétiquement, en tenant à la main leurs membres tranchés ; d'autres, semblables par l'infériorité de leur système nerveux à des canards, persistaient à courir sur plusieurs centaines de mètres après avoir été décapités.
L'un et l'autres se tenaient pour les plus heureux des hommes. Et bien que celui-ci dût régulièrement répéter à celui-là son nom, et lui expliquer qu'ils étaient amis, en chemin pour la Bretagne ; bien que celui-là n'appréciât guère que celui-ci soit parvenu à se procurer une mandoline, instrument dont à la vérité il jouait aussi mal qu'il chantait juste ; tous deux partageaient avec revissement le pain fermes des croisades et la poussière fraternelle des routes.
Toutefois, alors qu'ils étaient parvenus près de l'antre de la Bête, l'Armorique fétide et spongieuse; Jörgn s'arrêta brusquement. De lui s'approchait une lumière éblouissante, une gloire où soudain apparut, marchant d'un pas terrible et résigné, Henryk Ibsen. Chaque fibre de son être perçut alors l'immensité de celui qui, cher à tout homme de bien, lui faisait face, marchant dans sa direction, et Jörgn versa des larmes poignantes en se prosternant face contre terre.
" Quo vadis, domine ?" murmura-t-il
" Je vais à Rome, pour sauver le monde, puisque tu ne veux pas le faire."
Et sa face révélait tous les tourments de celui qui, pleinement lucide en ce qui concernait les souffrances du monde, s'incarne avant même d'être né.
Jörgn alors se releva, et, saisissant son bâton de marche, fit demi-tour avec résolution.
" Où vas-tu, Jörgn ? interrogea Diego Juan Miguel del Pinya
- A Rome."
à suivre...
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 29/09/04 12:27
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VI - SUBTILITES DIPLOMATIQUES
L'Italie, en ce temps-là, était divisée en mille cités-états bellicistes et arrogantes ; les tyranneaux de clochers, les bellîtres de taverne, les autochtones vaniteux et obtus y composaient un tableau tel que le monde ne devait plus en voir de semblable jusqu'en 1870.
Ne parlons ici que de Gambari et Pétrone, deux bourgades miséreuses dont un vallon cisalpin contenait la querelle anecdotique, féroce et parfaitement inexplicable. La principale économie locale consistait en la culture de maigres arbustes galeux dont les fruits pressés et macérés donnaient un détergent assez caustique, qui aurait sans doute trouvé son emploi dans les tanneries de Milan ou de Vérone. Mais il ne s'en exportait à vrai dire pas une seule barrique, d'une part parce que les dernières personnes ayant emprunté la route qui descendait vers la plaine du Pô étaient sans doute des légionnaires romains en permission, ensuite parce que les natifs des deux villages avaient la curieuse habitude de baptiser "vignes" les végétaux en question, et de boire l'immonde mixture comme si elle était propre à la consommation humaine.
Quoi qu'il en soit, ce soir, deux cavaliers avaient démonté et, contre une poignée d'or, avaient loué une chambre dans ce qui ressemblait le plus à une auberge à l'intérieur des palissades de Gamberi.
Le hasard voulu que de la fenêtre dont nos étrangers, peu confiants en la probité de leurs hôtes, surveillaient leurs montures, ils virent arriver des montagnes un grand diable de viking à la hache lourde et bien usée, qui s'enquit, un peu hagard, de l'endroit où il se trouvait et de ce qu'il y faisait, puis s'installa lui aussi dans l'auberge, qui n'avait pas connu une telle affluence depuis Hannibal.
Après une brève concertation, les deux hommes vinrent toquer à sa porte. Ils le trouvèrent hagard, hirsute et assez désorienté. Eux-même portaient la barbe, des vêtements de voyageurs, des épées et les cheveux longs. Quelques minutes d'observations attentives, pour autant, révélaient que leurs vêtements de voyages étaient en soie et qu'ils couvraient une cotte de maille légère mais tout à fait solide, que leurs épées étaient incrustées de pierreries, mais remarquablement équilibrées, que leur barbe était impeccablement taillée et leurs cheveux longs peignées avec le plus grand soin.
Bien nourris, bien découplées et grâcieux, ils étaient de toute évidence aussi peu Gamberien que Jörgn, et si je m'écoutais, je dirais même aussi peu italiens que Jörgn. De surcroît, ils avaient les mains propres et fines des personnes prenant grand soin de leur corps, et leurs dents demeuraient superbes et blanches, quand un sourire tout à fait inquiétant les découvraient.
" Bien le bonjour, monsieur. Vous êtes ?
- Jörgn.
- D'Islande ?
- Comment le savez-vous ?
- Vous avez bien raison de vous poser la question, et je vais vous le dire tout de suite. Mais dîtes-moi, qu'est-ce qui vous amène ici ?"
Jörgn consulta le tatouage sur sa main.
" Je dois sauver le monde.
- Excellente nouvelle. Nous ne vous dérangerons plus.
- Attendez...
- Oui ?
- Qui...
- Nous sommes Matthieu Chryside et Matthias Graphisthème. Légats de l'empereur Constantinople auprès du Pape.
- Qui çà ?"
L'air un peu consterné, Graphistème et Chryside conversèrent quelques instants à voix basse et en grec.
" Disons, conclut enfin ce dernier, que nous sommes en route pour Rome afin de tenter d'y sauver la paix en Europe."
Et les deux légats d'expliquer au Viking le grave schisme dont se trouvait alors menacé la chrétienté.
__________
" Dans l'ensemble, la discorde entre Rome et Byzance est largement le fait de peuplades dégnérés qui vivent au Nord des Alpes, des tribus primitives que l'on nomme à juste titres "sales Fritz" ou "doryphores", et dont l'influence néfaste sur l'humanité toute entière n'est plus à démontrer.
Il se trouve que dans le signulier langage de ces énergumènes, chaque nom, propre ou commun, est une majuscule. Ainsi écrivent-il "le Chat a mangé la Souris", ou, parlant d'un glorieux missionaires des églises de l'Est, "Cyrille évangélisa le Nord avec Méthode", ce qui crée un malentendu en laissant entendre que le débonnaire Saint Cyrille avait un compagnon nommé Méthode. Il n'en fallait pas plus, dans une Constantinople surchauffée par les querelles de succession, pour que les esprits s'enflamme, et n'élèvent au rang de dogme cette affirmation ridicule.
La propagation de cet article de foi que je n'hésite pas à qualifier d'inepte, car personne au monde n'a jamais connu quelqu'un s'appelant Méthode, entraîna entre Rome et Byzance de dangereuses tensions. Aussi mon ami et moi-même fûmes-nous délégués par l'héritier des Césars comme plénipotentiaires dans la Rome de l'Ouest.
Malheureusement, alors que nous alions consulter l'évêque de Milan pour lui demander de soutenir notre ambassade, la route peu claire nous a conduit jusqu'à ce village reculé, d'où nous repartirons demain pour poursuivre notre route. D'ici là, si vous voulez partager notre table.
Malgré la faim qu'ils éprouvaient suite à leurs voyages, les trois hommes mangèrent peu, sur une table bancale qu'ils avaient transporté eux-même en plein air. Dans le lointain brillait les feux de Pétrone.
" Quelle est cette ville ? interrogea Jörgn, qui se surprit à ne plus savoir, de toute façon, où il se trouvait.
- Un ramassis de crevures dégénérées et primitives, le renseigna obligemment leur hôte, qui se trouvait être seigneur de Gamberi, c'est-à-dire le seul capable de tenir une conversation dans autre chose qu'un vague patois.
- Pétrone, précisa Graphithème. Apparemment, ses habitants entretiennent avec ceux de Gamberi une certaine conflictualité.
- On pourrait tenter de les réconciier.
- ...
- Cela me semble une entreprise vouée l'échec, commenta Chryside.
- Ces crevards, commenta sobrement l'hôte, il vaut mieux les empaler d'abord sur une foruche et discuter ensuite. Nous ferons la paix avec eux quand ils seront tous morts. Pas avant.
- Mais après ? Je vais m'efforcer de les rencontrer."
Et sans que quiconque pût l'en dissuader, Jörgn, la tête pleine de perspectives diplomatiques, emprunta cheval et drapeau blanc aux deux byzantins et s'élança vers Pétrone.
A peine fut-il sur la grand'place du lieu, à peine plus grand que le hameau qu'il venait de quitter, qu'une certaine incertitude passa sur ces souvenirs. Considérant son accoutrement, il conçut qu'il était une sorte de légat. Un drapeau blanc, symbole de paix ?
Il leva haut l'étoffe immaculée.
" J'apporte la paix, s'exclama-t-il ! face à des silhouettes concentriques et suspicieuses
- D'où ? De Gamberi ? railla une voix
- Et pourquoi non ?"
L'annonce tomba comme un parpaing sur du granit, dans un silence assourdissant.
Les conciliabules se multiplièrent, puis 'ajoutèrent et se divisèrent. Et la situation commença de prendre un tour auquel Jörgn se fût bien soustrait ; dans le doute, il brandissait bien haut son drapeau blanc et essayait désespérément de se rappeler s'il existait une puissance supérieure à laquelle il pût se recommander.
Enfin une sorte vieil homme pouilleux vint cracher dans la poussière au pied du viking :
" Allez dire à vos maîtres que nous sommes ici parnotre propre volonté et que ce sont eux qu'on en fera sortir à coup de baillonette."
Jörgn comprit alors l'inutilité de toute discussion. Puis il l'oublia :
" Excusez-moi : vous disiez ?"
Le maire de Pétrone, qui s'était déjà éloigné, se retourna vers lui avec des yeux grands comme des soucoupes.
" Nous ne ferons la paix avec ceux de Gambari que quand ils se prosterneront tous pour lécher nos bottes, nous laisserons leurs champs, leurs maisons, et leurs rares femmes qui ne dégoûteraient pas même un hippopotame alcoolique.
- Bon." dit Jörgn.
Et il s'en retourna un peu perplexe.
__________
" Mis qu'est-ce que je fais ici ?" se demanda le roux protagoniste.
Puis, constatant qu'il portait un drapeau blanc, avec un haussement d'épaules.
" Reddition !"cria-t-il
Les Gamberiens en furent fort surpris :
" Reddition ? De Pétrone ?"
A dire vrai, Jörgn se s'en souvenait plus guère.
" Je suppose, hasarda-t-il à la consternation générale.
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Jörgn d'Islande et le glorieux Ibsen a été posté le : 30/09/04 16:48
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" Si ils se soumettent... hasarda un homme
- Sans conditions ? demanda un autre"
Le silence de Jörgn pouvait passer pour un assentiment. Depuis leur patio, Mathhias Chryside et Matthieu Graphistème suivaient attentivement l'évolution de la situation.
" Bon, alors s'ils capitulent, on ne va pas les en empêcher.
- Surtout sans conditions.
- Surtout.
- Il faudrait aller le leur dire, qu'on accepte qu'ils capitulent.
- Sinon ils ne le sauraient pas.
- Et du coup ils seraient bien capables de ne plus capituler pour sauver la paix et la concorde et la fraternité entre les hommes
- Ces crevards."
Pourquoi est-ce que c'est toujours Jörgn qui se retrouve mêlé à ce genre d'histoires ?
__________
Son retour à Pétrone suscita l'émoi, d'autant plus que sa hache était en bandoulière et son drapeau blanc bien en main.
" Quoi donc, railla le paysan buriné, accepteraient-ils nos conditions ?"
Ah, si seulement la route entre Gamberi et Pétrone avait été moins longue, et surtout moins tortueuse et semée de fondrière, qui sait si Jörgn ne se serait pas souvenu de ce qui lui avait été dit ? Palliant l'insuffisance de sa mémoire par des réflexions logiques, et gageant que l'on n'envoie guère d'ambassadeurs chargés de drapeaux blancs pour annoncer la guère, il déclara sentencieusement : "Oui."
Ce fut une incroyable rumeur.
" Ils acceptent vraiment de tout nous donner ? Leurs filles, leurs maisons...
- Pour la paix, je suppose que oui.
- C'est tout de même remarquable. Il faudrait... Oui, nous devrions orgnaiser une fête pour fêter cela !"
Et ce soir-là, sous les étoiles, autour d'un grand banquet de venaisons rôties à la broche, les deux villages se rassemblèrent pour se jurer éternelle camaraderie.
Les deux Byzantins considéraient cela d'un oeil critique.
" Dès que le malentendu entre ceux-là sera dissipé, crois-tu qu'ils s'égorgeront de nouveaux ?
- Je doute même qu'il soit nécessaire pour cela de dissiper le malentendu. Vois comme l'alcool les excite déjà. Sans doute est-ce là la fatalité inhérente à notre métier de diplomate, de ne pouvoir que conclure des trèves provisoires par des mensonges et des promesses intenables, en oubliant chaque jour ce que l'on a déclaré la veille.
- Te voici bien maussade, Mathhias.
- C'est que j'ai l'impression que notre Empire n'en a plus pour très longtemps, et je te demande un peu quel autre peuple pourra le remplacer. Vois autour de nous ce qui compose le reste du monde : Des Turcs à peine sortis de l'âge de pierre, des Slaves ivrognes, des Italiens débiles et hargneux, des vikings qui s'apprêtent à disparaître, des Egyptiens dont les dernières réalisations notables remontent à l'ère secondaire, des Espagnols fainéants et cupides, des Anglais qui ne trouveraient pas leurs pieds avec une carte, des Celtes si peu dignes d'intérêt que le jour où ils disparaîtront, il faudra au moins deux siècles au reste de l'humanité pour s'en rendre compte, des Francs qui sont vaguement le mélange de tout le reste, et des Germains qui ne se placent un peu au-dessus du lot que parce qu'ils sont les seuls à savoir composer de la musique. Bref..."
Matthias eut un soupir las, qui illustrait bien combien il sentait lui-même que son argumentation avait peu de poids. Il va sans dire, en effet, que sa description des peuples européens étaient sans valeurs aucune, et les chroniqueurs qui transmirent à la postérité les merveilleuses aventures de Jörgn d'Islande n'y maintinrent ce passage que parce qu'il est évident que ces travers sont éminemment faux.
Matthieu profita de l'occasion pour changer le sujet.
" En parlant de l'Empire, au vu des prouesses locales de notre ami Jörgn, je doute qu'il soit de très bonne politique de l'associer à notre expédition.
- Tu m'ôtes les mots de la bouche.
- Bon allez, fichons le camp Matthias."
__________
Partant de bon matin le lendemain, tandis que des corps hagards reposaient autour des reliefs du repas là où la fatigue les avait fait tomber, Jörgn vit rapidement l'univers se modifier de façon significative.
Ce furent tout d'abord des modifications des couleurs et des formes, un étrécissement soudain des montagnes qu'il attribua d'abord à un début de myopie, mais qui s'avéra d'autant plus génant que l'herbe désormais était trop haute pour les discerner, ce qui ne favorisait pas l'orientation.
Soudain vit s'approcher cinq gigantesques écrevisses, qui marchaient d'un pas de tonnerre. Il n'en conçut aucune crainte, car c'étaient des créatures douces et magnifiques, et elles passèrent autour de lui, majestueuse et débonnaire, tandis que pris d'une panique soudaine en entendant au loin des cors suraigus, il s'enfuyait sous des frondaisons mauves, dont la difformité s'altérait vivement en courbes chimériques.
Deux silhouettes sombres parurent alors, et elles se querellaient en brandissant des poignards ; et elles sacrifièrent en holocauste trois génisses noires et sept ânesses blanches et dix-neuf brebis noires. Et Jörgn s'émerveilla de ce miracle arithémtique, car trois est le deuxième des nombres premiers, tandis que sept en est le quatrième, quatre étant le carré de deux, et dix-neuf le huitième, huit étant de deux le cube. Et de fait les ânesses étaient carrées et les brebis cubiques, et elles descendaient du ciel dans des gerbes de vapeurs poupres, en transperçant la nuit de faisceaux actiniques dans un mugissement de machines cyclopéennes. Alors les deux silhouettes noires se prosternèrent et devinrent des serpents dévorant, mais Jörgn jeta sa hache à terre qui se transforma elle aussi en serpent et les engloutit tous deux.
Alors, s'élevant en coloquinthe dans les cieux immortels, il chevaucha parmi les Valkyries et les Borogroves, qui tenaient ces propos remarquables :
" Seigneur, ne nous soumettez pas à la tentation, et ne rendez pas inexorable le rapport luciférien de la beauté céleste aux lubricités pragmatiques. Et quand nous traversons l'azur, ne laissez pas la concpiscence des femmes flétrir ce parcours vertueux ; mais épargnez-nous la laideur et le stupre."
Ainsi parvint-il à Venise.
à suivre...
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 04/10/04 11:55
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Ma parole, il semblerait que certains ici lisent ce que j'écris. j'en profite pour signaler que le bout manquant ne manque plus.
VII-INTRIGUES DANS LA CITE DES DOGES
" Et c'est ainsi, déclara Diego Juan Miguel del Pinya, que j'ai finalement rejoint les rangs d'une bande de pirates Turcs."
A son arrivée sur le port de Venise, tandis que s'affaiblissait rapidement en lui le souvenir terrifiant de son hallucination, Jörgn n'avait pas été surpris de retrouver son ami Ibère. Ni, d'ailleurs, de le retrouver avec un bandeau noir sur l'oeil gauche. Tout au plus s'était-il demandé de qui il s'agissait, en voyant ce grand gaillard moustachu surgir de la foule interlope sabre au côté pour le saluer.
Désormais, il marchaient côte à côte, causant tandis qu'une légère brise de mer faisait flotter leurs longs manteaux rouges, laissant claquer leurs bottes sur le pavé du port, parmi le chant rauque des mouettes, et plus d'un se retournait sur leur passage, s'émerveillant du dialogue de l'épée et de la hache.
" Mais, confia à son vieil ami l'hidalgo maritime, c'en est bel et bien fini pour moi de cette vie d'aventure. Ayant au fil des mois amassé une somme assez grande - je n'ose dire respectable, pour ne rien te cacher, quoi que je n'ai toujours été, comme tu l'as sans doute oublié, qu'un bandit d'honneur, ne m'attaquant qu'à plus fort que moi, et toujours sans me départir de mon panache, selon les coutumes les plus nobles de la flibuste- j'ai résolu d'ôter mes grandes bottes, d'épouser une jolie jeune fille qui sera le soleil de mes jours et de reposer, chaque soir que Dieu fera et jusqu'à ce qu'il lui plaise de me rappeler à lui, mes deux pieds fourbus sur les chenets d'étain d'un foyer fondé sous les meilleurs auspices.
- Si j'en juge par ton sourire égrillard, il ne te manque plus que les chenets d'étain.
- Ah la femme, Jörgn, la femme ! Celle dont je te parle a dix-sept ans et des cheveux couleurs d'or. C'est une actrice.
- Diable !
- Et ce soir a lieu la première de Lucullus, où elle se produit. Au discret mécénat dont j'ai épaulé à sa trouve, à l'oeil tendre - ne ricane donc pas de ce masculin, vilain bougre - dont je l'ai couverte à chaque répétition, il me semble que je lui ai ôté tout moyen de ce méprendre sur mes intentions. Ce soir, après la pièce, j'enlève ma Sabine, je me fonds dans l'obscurité de mon noir manteau et cours en coulisse lui déclarer la flamme. Un prêtre est avisé, il nous marriera sur l'heure. Suis-moi donc, toi, tu seras mon témoin, en mémoire de notre ancienne amitié. Et je te montrerai ses épaules d'ivoire."
Or une feuille avait volé aux pieds de Jörgn, qui la ramassa. Voici ce qui y était écrit :
__
LE PAMPHLET DE LA SATIRE DU 11 SEPTEMBRE CELSIUS
par Michel Pluus.
Georgino est un sombre connard avec une gueule de con, et on se demande comment il a été élu, ce sale con, avec sa gueule de con, qui est tellement con que il est beaucoup plus con que son père qui pourtant était déjà très con, et sa sale gueule de con c'est les cons qui ont été manipulés par ce gros con avec sa gueule de sale con qui l'ont élue, à ce sale gros con, d'ailleurs il n'a pas été élu et c'est tant mieux parce que c'est un sale con, mais c'est parce que ces sales vieux cons de partisans de ce gros con ont truqué le bulletin de la vieille Flore, et je n'ai pas peur de sale con qui va me faire fusiller parce que je suis le seul au monde à avoir le courage d'être vraiment courageux et de dire que c'est un sale con, ce gros con, et c'est un gros con mais je n'en ai même pas peur même si je sais que ce sale con va essayer de me faire assassiner parce que je suis subversif, et de toute façon c'est un sale gros con.
Michel Pluus
___
" Par Saint Ibsen le débonnaire ! tonna Jörgn. Pardonnez-moi tout d'abord ce juron hérétique, car je ne me souviens jamais du nom des Saints, de telle sorte qu'il faut bien que j'en invente pour pouvoir jurer. Mais, surtout, pardonnez-moi si je vous entretiens d'un sujet que nous avons déjà évoqué, mon ami : qui sont ces dénommés Flore et Georgino ? Et ce Michel Pluus qui semble nourrir contre ce dernier une certaine animosité ?"
Le regard de l'héritier del Pinya se perdit dans le vide.
" Quelle longue histoire... Elle commença vers 779, à l'époque des premiers Doges, et c'est en fait un quiproquo sur un éléphant offert par le chah d'Iran, auquel aurait été mystérieusement substitué un âne pendant la nuit. Je crois me souvenir qu'il était aussi question d'écrevisses...
- Me pardonnerez-vous aussi, monsieur, de n'y rien comprendre ? Qui êtes -vous d'ailleurs ?"
___________
Les présentations réitérées, l'Espagnol reprit :
" Pour ce qui est de te pardonner l'insompréhension dont tu fais preuve, mon vieux Jörgn, affirmer que ce soit en mon pouvoir serait, à Dieu de plaise, me rendre coupable de l'abominable péché de blasphème. Je puis cependant t'assurer que tu n'es pas le seul auxquels ces débats semblent hermétiques. Passons donc à des événements plus récents.
Depuis quelques décennies, deux grandes familles dominent Venise : les Georgino et les Cortisone. Comme tu peux t'en douter, l'élection du Doge exacerbe toujours la rivalité entre ces deux grands maisons marchandes, d'autant qu'elles sont de forces à peu près égales, et que le résultats du scrutin sont donc toujours serrés.
Les dernières élections eurent lieu voici quatre ans, et virent triompher, d'une seule voix, le patriarche Georgino sur son rival Cortisone. Celui-ci fut furieux, et il s'ensuivit un scandale assez trouble, affirmant que la voix qui faisait entre eux la différence était celle de la vieille Flore, une vieille d'impeccable lignée mais d'âge très avancé, et qui n'est plus sorti de son domaine depuis quarante ans.
Les Cortisone, dont ce Michel Pluus est un fervent partisans, maintiennent que Flore souhaitait voter pour leur coterie, mais que n'ayant plus toute sa raison, elle a opté pour leur adversaire.
- En conséquence de quoi, ils ont réclamé l'annulation du suffrage à leur bénéfice
- Tout juste, Auguste. D'où le pamphlet que tu as lu.
- Et si je comprends bien, le gouvernement de cette ville en est à ce point de décadence qu'il suspend ses décisions au choix d'une femme sénile ?
- C'est là toute la grandeur de la République, mon enfant, s'exclama Diego Juan Miguel d'une voix délibérément pompeuse. Mais regarde, par dessus la balustrade que voici, le spectacle édifiant de cette galère.
- Elle est Turque, n'est-ce pas ?
- Non. Mais d'un autre état du désert, allié du désert. Leur prince, en Janvier dernier, fit torturer en place publique cent cinquante vénitiens.
- C'est donc une prise de guère.
- Pas du tout. Son Altesse rend visite à la cité des Doges, et est reçue avec tous les honneurs dus à son rang.
- ...
- Ton incrédulité est anachronique, mon cher. En République, il n'est plus de cet honneur réactionnaire dont se piquaient les tyrans d'autrefois. les nécessités du commerce avec ce apys, qui produit une huile de roche très utile pour les feux grégeois, font que ce Doge, comme les précédents, préfère fermer les yeux sur les quelques hécatombes de l'émir en question. Voici ce que vaut la République.
- ...
- Alors, impressionné ? Prêt à demander sa carte d'électeur ?
- N'exagérons rien, c'est tout de même le premier reproche que j'entends à son sujet."
L'hidalgo regarda désespérément son ami dans les yeux.
" Nous dirons que c'est c'est l'un des avantages d'avoir la mémoire courte."
Parmi la foule nombreuse qui passait nonchalamment autour d'eux, un homme vêtu de noir et cachant son visage, dont tous semblaient s'écarter d'instinct, n'avait pas perdu un mot de leur conversation, tout en veillant à n'être pas aperçu des deux compagnons. En ayant suffisamment entendu sans doute, il s'éloigna lentement, puis de plus en plus vite jusqu'à disparaître dans l'ombre d'une venelle adjacente.
La partie suivante sera particulièrement difficile à taper. J'en soupire d'avance. Pauvre Jean-Wilfried, tes malheurs ne connaîtront-ils donc jamais de fin ?
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 11/10/04 12:33
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LUCULUS
drame en cinq actes et en vers
par Edmundo Rostandri
Les personnages :
LUCULUS, sénateur
BUCCOCCO, chevalier, ami de Luculus
SCAPINUS, sénateur
THETYS, fille de Scapinus
LA DUEGNE, duègne de Thétys
GALLUS, sénateur et grammairien
L'AMBASSADEUR, représentant du Négus à Rome
BRAXIS, chevalier, ami de Buccocco
VULPES, affranchi de Luculus
SUETONE, historien
NERVA, passant
UN ESCLAVE DES THERMES
UN SECOND ESCLAVE DES THERMES
UN MASSEUR
UN MARCHAND DE VIN
UN MECENE
UN SENATEUR
UN CHEVALIER
LE PORTIER DE LUCULUS
UN ESCLAVE DE LUCULUS
TROIS CENTS ABYSSINS PORTEURS DE TORCHES
TRENTE BAIGNEURS
CINQUANTE ESCLAVES
ACTE I - LES THERMES
L'action commence sous Caligula, dans des thermes publics.
SCENE I - BUCCOCCO, NERVA, TRENTE BAIGNEURS, UN MECENE, UN SENATEUR
BUCCOCCO, entrant
Tiens ?
BRAXIS
______Yo !
BUCCOCCO, montrant Nerva
__________Vois !
Nerva sort.
BRAXIS
______________Où ?
BUCCOCCO
__________________Euh ?
Nerva rentre
BUCCOCCO
______________________Là !
BRAXIS
__________________________Quoi ?
Entrent cinquante esclaves portant des seaux d'eaux.
BUCCOCCO
________________________________Nerva !
BRAXIS
_______________________________________Où ?
Entre le chevalier
BUCCOCCO
____________________________________________[ /color]Là !
BRAXIS
[color=#020202]_____________________________________________ ____Tiens !
C'est juste.
Les esclaves sortent
BUCCOCCO
__________Vrai !
BRAXIS
______________Il y est.
BUCCOCCO
_____________________Exact.
BRAXIS
__________________________Bel et bien.
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Dernière mise à jour par : JWRK le 11/10/04 13:03
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 11/10/04 13:40
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SCENE II - LES MEMES
Nerva sort.
BUCCOCCO
Avoue que...
Entre un esclave des Thermes.
UN ESCLAVE DES THERMES
____________De l'eau ?
BUCCOCCO
_____________________C'est étrange, et...
BRAXIS
_______________________________________Bizarre, oui.
Mais ce fait n'est pas nouveau, je l'ai déjà ouï.
C'est avec plaisir que je t'ai vu, Buccocco.
Maintenant...
Entre un autre esclave
SECOND ESCLAVE DES THERMES
____________Des charbons ?
BRAXIS
__________________________Mes amis radicaux
Non loin m'attendent. C'est un parti...
BUCCOCCO
____________________________________Minuscule !
BRAXIS
Oui, on pourrait plutôt parler de particule.
Quoi qu'on dise, pourtant, c'est un beau parti...
BUCCOCCO
____________________________________________Certes !
Braxis, dépêche-toi, où tu cours à ta perte.
Braxis sort. Entre Luculus.
SCENE III - BUCCOCCO, LUCULUS, TRENTE BAIGNEURS, UN MECENE, UN SENATEUR, UN CHEVALIER
BUCCOCCO
Lucu...
LUCULUS
_______Buccocco !
Entre un marchand de vin.
UN SENATEUR
________________Diantre !
LE MARCHAND DE VIN, s'adressant au mécéne, et désignant la place à côté de lui
________________________Est-elle libre ?
BUCCOCCO
_____________________________________lus !
LUCULUS
C'est vous qu'ici rencontrer j'espérais le plus !
BUCCOCCO
Fi...
LE MARCHAND DE VIN, à la cantonnade
____Bon bain, messieurs.
BUCCOCCO
_______________________gu...
LE SENATEUR
____________________________Je pense que ce soir
Les Rouges gagneront.
LE CHEVALIER
______________________Très judicieux espoir !
LE MECENE, au marchand de vin
Ho, l'ami !
BUCCOCCO
__________rez-vous...
LE MECENE
_____________________N'êtes-vous pas, n'est-ce pas,
Marchand de vin ?
LE MARCHAND
_________________Si fait, 22 rue Aggrippa,
Près du Tibre, henrykus Ibsenus, négociant.
BUCCOCCO
Que...
LE MECENE
______Fort bien.
Entre un masseur.
LE MASSEUR
_______________Quelqu'un ici a-t-il vu mon client ?
LE MARCHAND
Pourquoi ?
BUCCOCCO
__________J'ai...
LE MECENE
_______________Il me faut du vin en quantité
Pour une récitation. Pour la qualité...
BUCCOCCO
Vu...
Bon, je suis épuisé, j'arrête ici pour aujourd'hui... Punaise, dire qu'il me reste quatre actes et demi à taper...
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Dernière mise à jour par : JWRK le 11/10/04 13:45
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 11/10/04 16:06
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LUCULUS
____Allons, mon ami, parlez un peu plus vite,
Ou pour la nuit ici nous devrons prendre gîte.
Vif tel le tic-tac d'une partie de tric-trac,
Tout en zig-zag, parlez sans tic, criez sans trac.
BUCCOCCO
Tout...
LE MASSEUR
______Donc...
LUCULUS
____________Et vous autres, causeurs, faîtes silence !
LE MECENE
Quoi...
LE MARCHAND
______Je ne...
LE CHEVALIER
_____________Par mon sang ! L'impudent ! Je balance...
LE SENATEUR, dédaigneux
Qui parle ?
LUCULUS
__________Désormais, nul ici, je l'ordonne !
Cette salle me sied. Son acoustique est bonne.
Mon ami Buccocco, ici présent, désire
Parler. Adonc, coquins, défense à vous de bruire.
Allez-y, Buccocco.
LE CHEVALIER
_________________Mais pour qui se prend-il ?
Murmures.
LUCULUS
Silence ! Taisez-vous, freluquets volatils,
Que le moindre zéphyr emporte dans les airs.
Je veux chaque bassin muet comme un désert.
LE SENATEUR
Ah çà, ce Luculus ! L'insolent ! Je...
LUCULUS
_________________________________La paix !
Tous, sur ordre de moi, fermez votre clapet,
S'il n'est pas comparable à ma bouche sublîme
A ce gouffre sans fond, cet insatiable abîme,
Gosier d'hippotame et gueule de baleine
Qui vomit des typhons quand je reprends haleine,
Et qui par l'appétit ne le cède en puissance
Qu'au noble Erisichton de glorieuse naissance !
Quand à vos caquetages je proclame un terme,
C'est qu'à jamais je suis le maître de ces Thermes,
Le géant Léviathan qui règne sur ces eaux
Le pansu crapaud-buffle empereur des roseaux !
Moi, Luculus ! Glouton héraldique et vorace,
Qui des chiens tourne-broches exténua la race
A lui tout seul ! Et qui, tant énorme est son ventre,
Du monde est, tout du moins de gravité, le centre !
Alors ? Qui veut défier mon terrible bedon ?
Silence
Parlez, l'ami. je suis vainqueur par abandon.
SCENE IV - LES MEMES
BUCCOCCO
J'ai vu passer ici, voici quelques instants,
Nerva.
LUCULUS
______C'est donc qu'il est de nouveau bien portant.
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 11/10/04 16:29
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ACTE II - LE FORUM
l'action se passe deux mois plus tard, sur le forum
SCENE I - UN BATELEUR
UN BATELEUR chante
Les forums, que c'est gais,
Mais "on" y fait le guet
Et ceux qui crient trop fort
S'en font jeter dehors !
SCENE II - THETYS, LA DUEGNE
THETYS
Duègne, comprends ma plaie, mon émoi, mon penser.
Moi coeur gémit encore quoi qu'on l'ait pansé.
L'homme dont je te parle est le plus laid des hommes ;
Son visage d'abord répugne à toute Rome.
Il est glouton, barbon, goujat, rustre, louchon,
Glabre, gras, fainéant, criard comme un cochon,
Il ne pense qu'à boire et à manger sans cesse,
L'imaginerez-vous dans mes bras de déesse ?
LA DUEGNE
Mon enfant...
THETYS
_____________C'est affreux !
LA DUEGNE
__________________________Thétys...
THETYS
__________________________________Et je le souhaite !
LA DUEGNE
Thétys !
THETYS
_______Oui, ce serait pour mon coeur une fête,
D'épouser ce vieillard à la bedaine immense,
De chérir ses verrues, ses goitres et sa panse !
LA DUEGNE
Thétys ! Voyons !
THETYS
________________Enfin ! Allez-vous me gronder ?
LA DUEGNE
Mais Thétys, mon enfant, vous vous dévergondez !
THETYS
Hé quoi ! Mais ne voit-on pas dans l'ordre des choses
Qu'une pucelle encore, une fleur juste éclose,
Epouse réticente un sénateur cossu,
Libidineux vieillard, influent et pansu ?
LA DUEGNE
Hélas ! contre son gré...
THETYS
_______________________Hé bien, ma douce duègne,
De ces chaînes haïes ne puis-je aimer le règne ?
En quoi semblable union est-elle scandaleuse
Soudain, au seul motif qu'elle me rend heureuse ?
LA DUEGNE
Mon enfant... Mais pourquoi ?
THETYS
___________________________Parce q'il est... lui-même.
Oh, duègne, comprenez enfin combien je l'aime,
Parce qu'il est sans fard, parce qu'il est sans armes,
Parce qu'il est sans tort, parce qu'il est sans larmes,
Parce que seul ici quand menace le sort,
Il rit et il fait rire, et que même la Mort
ne pourrait interrompre l'appétit chronique
Qui mêle sur sa table l'Asie à l'Afrique.
Regardez, il arrive ! Oh, cachons-nous ici,
Pour que vous en voyez un portrait plus précis,
Et pour que toutes deux, au pied de mes aprents,
Nous implorions pour moi un époux de son rang !
Elles se cachent derrière le temple de Castor et Pollux.
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 11/10/04 16:49
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SCENE III - GALLUS, BUCCOCCO, LUCULUS ; THETYS et LA DUEGNE, cachées
GALLUS
Tiens donc !
LUCULUS
___________Oh non ! Gallus, mon ami, Buccocco.
Buccocco, Gallus, l'un des grammairiens locaux.
Laissez-moi vous conter ses projets vénérables.
Lundi, il voulait rendre le verbe invariable,
Mardi, au lieu des C mettre partout des K,
Mercredi, supprimer le système des cas,
Jeudi, jetait au feu toute ponctuation,
vendredi, les accents, "honte de la nation",
Hier, que sais-encor ? Bref...
GALLUS
___________________________Enfin, c'est un fait
Que les déclinaisons ont de tristes effets...
LUCULUS
Gallus, vous êtes sot. Oyez la fable amère
Que j'ai apprise, enfant, dans l'Iliade d'Homère...
Elle traite ce point fort bien, et s'intitule :
LES SAINTES ECREVISSES ET LE BRAVE HERCULE
Hercule, ayant vaincu la grosse hydre de Lerne,
Partit, cheveux au vent et peau de lion en berne.
Ne racontons pas tout car ce serait trop long,
Mais enfin il parvint au temple d'Appolon.
Là, sous les bas-reliefs et les fresques nacrées,
Au dieu cent écrevisses étaient consacrées.
Chacune se nomma. C'était nominatif.
Puis, car elles s'étaient, de leurs membres chétifs,
En faisant de grands gestes nommées en silence,
Leurs cents s'élevèrent avecque violence.
Et ce fut vocatif ;
GALLUS, à Buccocco, qui boit les paroles de Luculus
________________Oui, mais où donc au juste,
Veut-il en venir ?
BUCCOCCO
________________Chut.
LUCULUS
_____________________Puis, d'une pince auguste,
Chacune reprocha au héros peu lucide
Sa fureur criminelle autant qu'infanticide.
Ce fut accusatif. Lors elles enfantèrent,
Ce qui fut génitif, et au fils débonnaire
D'Alcmène et de Jupin, elles offrirent toutes
Cette progéniture incertaine sans doute.
Ce fut datif.
GALLUS, perplexe
___________Hé bien ?
LUCULUS
____________________Hé bien, propre, à rien, cuistre,
Réformateur inepte, idiot, faquin sinistre,
Qui, n'ayant jamais rien lu du poète aveugle,
Se le croyant permis, pourtant criaille et beugle,
Alors qu'il est si sot, qu'il accepte, béant,
Qu'on lui prête une fable tirée du néant,
Un fol récit tiré d'on ne sait où, mais quoi ?
Au simple nom d'Homère, il en reste tout coi.
GALLUS
Sénateur, c'est assez ! Vos sarcasmes lugubres...
Quoi, mais enfin... Euh... Bon... C'est du patois insubre.
Et rêver d'expurger de ses formes désuétes,
De ses temps surannés, de ses lettres muettes,
La langue, qui est être vivant est bouge,
Ce n'est pas un motif pour se fâcher tout rouge.
Les exceptions...
LUCULUS
________________Grands dieux ! L'affaire est donc si grave !
Mais nous sommes tous deux des exceptions, mon brave :
Moi au-dessus de tous, vous en-dessous de tout.
GALLUS
Quoi... Quand... Que...
LUCULUS, l'imitant
______________________Qui ? Cul ? Caux ?
GALLUS
_______________________________________C'en est trop ! Mon sang bout !
LUCULUS
Tiens donc ? et ce n'est pas, bien sûr, à votre gré
D'atteindre tout à coup environ cent degrés
Sans avoir jusqu'alors dépassé le premier.
GALLUS
Intelligent, déjà vous le regretteriez.
SCENE IV - BUCCOCCO, LUCULUS ; THETYS et LA DUEGNE, cachées
BUCCOCCO
Fou ! Il a ses entrées au palais de César !
LUCULUS
Comment, l'aigle impérial traite avec ces busards ?
BUCCOCCO
Les périls...
LUCULUS
__________J'en suis fier.
THETYS
______________________Duègne, qu'il a d'esprit !
LUCULUS
La table a ses tarifs, la liberté son prix.
Et je me fais prodigue pour ces deux dépenses :
Pauvres ceux qui dévorent, maudits ceux qui pensent.
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Dernière mise à jour par : JWRK le 12/10/04 13:43
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 12/10/04 14:54
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ACTE III - LE DINER
Chez Luculus, le lendemain
SCENE I - LUCULUS, BUCCOCCO
LUCULUS
Buccocco, goûte donc ce vin de Campanie.
Il fut tiré de vignes par les dieux bénies.
Il est tard ? le soir tombe ? Ah, le joli problème !
Bois plutôt ce nectar, et me dis si tu l'aimes.
Plutôt que de partir dans la nuit sombre et froide
Que ne reste-tu pas chez ton vieux camarade ?
Laisse en vain dans ton lit t'attendre ta mégère,
Je nous ferai servir des agapes légères :
Six faisans, dix anguilles et vingt-deux soupières,
Des mamelles de truie, une génisse entière,
Des fruits et des gâteaux au goût doux et subtils,
Pour ton dîner, ami, cela suffira-t-il?
Je me contenterai, n'ayant pas faim, du triple.
Mais enfin, n'ose pas le dangereux périple
De partir, ventre creux, dans la nuit solitaire.
Reste, faisons bombance, et qu'on nous désaltère.
BUCCOCCO
Vas, tu m'as convaincu. Je reste.
LUCULUS
_______________________________Bien.
SCENE II - LUCULUS, BUCCOCCO, UN ESCLAVE DE LUCULUS
Entre l'esclave
L'ESCLAVE
____________________________________Monsieur !
Une lettre !
LUCULUS
__________De qui ?
L'ESCLAVE
[color=black]_________________Scapinus !
LUCULUS
__________________________Juste cieux !
Cela ne peut-il pas attendre la matin ?
L'ESCLAVE
Je crains que non. Ce soir, sur le mont Palatin,
Il vous convie à prendre un repas d'amitié.
LUCULUS
Chez Scapinus ? Affreux est son seul cuisinier.
J'y soupai quelque soir. Passons sur le potage,
Qui régnait sur les eaux fétides sans partage.
Et je n'ose évoquer le plat de résistance :
Un vieux coq anémié pour unique pitance.
Et le dessert, ô fichtre, quelle épreuve horrible !
Le décrire à voix haute, à mais, c'est impossible :
Quelques fruits en gelée, gâleux, lépreux, fripés,
Dans quelque crême molle et moisie aggripés !
De semblables repas ne sont pas dans mes us.
Réponds que Luculus dîne chez Luculus.
BUCCOCCO
Mais enfin !
L'esclave sort. Entre le portier de Luculus.
LE PORTIER
___________Un homme veut entrer.
LUCULUS
_________________________________Bien, qu'il entre !
LE PORTIER
D'autres l'accompagnent.
LUCULUS
_______________________Hé bien, qu'eux aussi entrent.
Le portier sort. Entre l'ambassadeur, que suivent trois cents abyssins porteurs de torches, carcahnt du feu, faisant des acrobaties, jonglant avec des sabres, chevauchant des zèbres, montés sur des échasses ou des éléphants, dansant, chantant et jouant du fifre.
SCENE III - LUCULUS, BUCCOCCO, L'AMBASSADEUR, TROIS CENTS ABYSSINS PORTEURS DE TORCHES
L'AMBASSADEUR, se prosternant
Etre divin, seigneur, fils d'une race altière,
Ta renommée montant a franchi les frontières
De nos cataractes jusqu'au port de Cardiff.
Accepte du Négus les hommages tardifs.
LUCULUS
Plaît-il ?
L'AMBASSADEUR
________Le Roi des Rois, instruit de ta puissance,
M'envoie en ambassade, avec toute licence
De signer avec toi des traités fraternels
Liant Rome et l'Ethiopie par un pacte éternel.
LUCULUS
C'est flatteur. Pour peu que le Sénat délibère...
L'AMBASSADEUR, sans écouter
Ces présents sont pour toi, glorieux fils de Tibère.
LUCULUS
Quoi ?
L'AMBASSADEUR
______Oui, ô Caligula, je rentre en ta demeure
Pour prosterner mon peuple devant toi sur l'heure.
LUCULUS, explosant
Ah non ! C'est trop ! J'enrage ! L'odieux quiproquo !
Me confondre avec lui ! Entends-tu, Buccocco ?
Me croire un tyran à la petite semelle ?
Je ne peux supporter qu'à ce type on me mêle,
Qu'à ce pygmée livide on m'ose comparer,
Moi d'un ventre titan revêtu et paré.
Non, c'est trop. Reprenez vos cadeaux, vos insultes,
Et partez à Caius rendre un flagorneur culte.
BUCCOCCO
Mais voyons, Luculus, calme-toi, mon ami,
Se tromper, que je sache, à nous tous est permis.
Ta villa, j'en suis sûr, par sa magnificence,
Abusa ce légat et ses munificences.
Pardonne à l'étranger qui pêche par erreur ;
A tes vrais ennemis réserve tes fureurs.
LUCULUS
Soit ! En hôte de bien je t'excuse, émissaire !
(bas)
La rancune est un dard que l'indulgence acère.
Ma soirée fut gâchée par cet affront hideux ;
Le Négus et César me le paieront tous deux.
(haut)
Mais dites-moi, mon bon, à l'empereur de Rome
Qu'escomptez-vous offrir ?
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 13/10/04 17:31
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(il tape dans ses mains, entrent un second esclave de luculus et Vulpes)
L'AMBASSADEUR, triomphant
________________________Des bijoux !
(un Abyssin s'avance, brandissant des bijoux d'exquise facture et de grand prix sur des bâtons.)
LUCULUS
___________________________________Mon pauvre homme !
L'Abyssinie entière est-elle à ce point folle,
De prétendre Caius un empereur frivole ?
S'il apprenait -j'en tremble- que vous arrivâtes
En apportant cet or... cet argent...
(fasciné)
__________________________________ces agathes...
Ces perles... ces diamants... ces jades... ces saphirs...
(fasciné)
Dans le but avoué d'aller les lui offrir,
Sur le forum, cruel, il vous immolerait...
Confiez-les moi plutôt, je vous les célerai.
L'AMBASSADEUR
Merci bien.
LUCULUS
_________Quoi d'autre ?
L'AMBASSADEUR
______________________Des peaux de léopards.
(trois Abyssins arrivent, les bras chargés de peaux immenses et flamboyantes)
LUCULUS
De peaux de... Grands dieux ! Dans l'enceinte des remparts !
Partez, fous, fous, partez, qu'on ne vous trouve pas
Chez moi ! Qu'on ne me vois pas, pendant mes repas,
Circonstance aggravante, braver l'interdit
Du commerce des peaux. Trop ferme en est l'édit.
L'AMBASSADEUR
J'aurais contrevenu à mon corps défendant...
LUCULUS
Quelle situation !
L'AMASSADEUR, plaintif
________________Monsieur, en nous aidant...
LUCULUS
Confiez à mon esclave toutes ces fourrures.
Il les emportera au fin fond de Suburre,
Et là les jetera dans le courant du Tibre.
(clin d'oeil à l'esclave, qui emporte les fourrures)
L'AMBASSADEUR
Mais...
LUCULUS
______Craignez la prison ! N'êtes-vous pas mieux libre ?
L'AMBASSADEUR
Portés par des chameaux, quatre quintaux d'encens.
(un esclave tire par le licol sur le devant de la scène quatre chameaux lourdement chargés)
LUCULUS
Fichtre ! C'est le blasphème que ce parfum sent !
L'AMBASSADEUR
J'ignorai...
LUCULUS
__________Seul le temple de Diane a droit de détenir,
L'encens aux doux effluve, d'où qu'il pût venir.
On a bien vu, sans doute, votre lourd manège
Et vous pendra demain pour votre sacrilège.
L'AMBASSADEUR
Pouvez...
LUCULUS
________Assez ! Vulpes !
(Vulpes accourt ; conciliabule)
________________________Mon fidèle affranchi,
A cette heure tardive où l'horizon blanchit,
S'en va livrer aux prêtres votre cargaison,
Les priant d'excuser votre peu de raison.
(Vulpes sort)
Mais encor ?
L'AMBASSADEUR
___________De l'ivoire...
LUCULUS
______________________Ah.
(il examine attentivement les quatre gigantesques défenses, portées chacune par deux hommes)
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Dernière mise à jour par : JWRK le 14/10/04 11:58
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 14/10/04 12:21
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________________________Quelle informe forme.
César, je le crains fort, en a de plus énormes,
De même qu'à peu près qdans le Sénat quiconque !
A Rome, j'en ai peur, ces biens sont très quelconques,
D'aussi peu de valeur que les cailloux des champs.
Consternation, conciliabules. Les défenses sont finalement laissées au sol.
Vulpes rentre.
VULPES
Monsieur ! les pontifes se sont montrés méchants,
Ils veulent mille oiseaux que l'on leur sacrifiât.
LUCULUS
Lares sacrés ! Pénates ! O ma douce Hestia,
Que n'est-il sous mon toit d'oiseaux sacrificiels !
Hélas, dôté de goûts des plus superficiels,
J'ai toujours préféré l'ortolan et la grive.
Malheureux ! Voilà qui de tout recours nous prive.
L'AMBASSADEUR
Nous avons avec nous des oiseaux tropicaux,
Des toucans, des ibis...
BUCCOCCO
______________________C'est...
LUCULUS
_____________________________Assez, Buccocco.
L'AMBASSADEUR
Des pélicans, des perroquets en si grand nombre
Qu'en les lâchant sur Rome on y ferait de l'ombre.
LUCULUS
Cela devrait suffir. Par la rue de derrière,
Vulpes s'en va porter au temple vos volières.
(Vulpes sort en emportant les oiseaux)
L'AMBASSADEUR
Merci, merci beaucoup pour votre intercession,
Sans vous, l'échec aurait frappé notre mission.
Il ne nous reste plus que cent singes dressés.
Acceptez, je vous prie, ce présent empressé.
LUCULUS
Soit.
L'AMBASSADEUR
____Mais l'heure est bien triste : enfin, de nos présents
Si nombreux, il ne nous reste rien à présent.
LUCULUS
Bah ! Portez à César cette monnaie de cuivre,
(il donne à l'ambassadeur une piécette)
Pour que le beau jour où il cessera de vivre,
Il paye le Passeur et ne revienne plus !
Dîtes-lui qu'à propos le salue Luculus !
Tous les Abyssins sortent
SCENE IV - LUCULUS, BUCCOCCO
LUCULUS
Hé bien, ne fus-je pas merveilleux, mon garçon ?
BUCCOCCO
Tu mentis !
LUCULUS
__________Tout à fait, et de belle façon,
En improvisant tout comme sur une scène ! Ah,
Je suis bien le meilleur orateur du Sénat !
BUCCOCCO
Tu mentis à cet homme naîf, désarmé...
Ce que les dieux défendent, tu te le permets !
Tu volas...
LUCULUS
_________Le tyran d'un pays de savanes,
Qui fait dans mes salons camper ses caravanes.
Est-ce là la raison de tels catilinaires ?
Oh, et aussi Caius, cet idiot sanguinaire...
BUCCOCCO
Auquel tu a livré ce sot d'ambassadeur
Que fera égorger ce diable d'empereur !
LUCULUS
Non pas. Je lui donnai mon nom comme viatique.
J'encours seul de César les foudres tyranniques.
Le Négus toute plus pour sa naïveté
Aura les remontrances qu'elle a méritées.
BUCCOCCO
Mais enfin, les dangers...
LUCULUS, l'imitant
_______________________Mais enfin, les trésors!
A tu vu ces parfums, ces volailles, ces ors ?
Il est bien agréable, pour un juste esthète
De posséder ainsi des objets et des bêtes
Dont l'exquise beauté se fit diplomatique.
Je ne suis, que veux-tu, qu'un rêveur pragmatique.
BUCCOCCO
Luculus !
LUCULUS
________A quoi bon changer mon caractère ?
SCENE V - BUCCOCCO, LUCULUS, LE PREMIER ESCLAVE
L'ESCLAVE
Monsieur.
LUCULUS
________D'autres fâcheux.
L'ESCLAVE, lui donnant une lettre
________________________Scapinus réitère.
LUCULUS
Lisons: "Ave ! (pompeux !), célèbre sénateur,
(politicard !), esthète et grammairien (flatteur !),
J'ai l'honneur de souhaiter (bavard !) solliciter
(faible !) que devant Jupin (bigot !) cet été,
Vous épousiez ma fille, Thétys". Pauvre enfant !
Epouser à son âge un ventre d'éléphant,
Un hideux séanteur riche et rhumatisant,
Indélicat, rustaud, immonde et déplaisant,
Et qu'on crois beau parti, ne pensant qu'à manger...
Quelle est mon aversion pour ces liens arrangés !
Epargnons donc ces noces à quelque pauvre fille.
Soyons catégorique, vexons sa famille.
M'épouser ! Son destin est de souffrir assez.
Je dicte ma réponse :
(à l'esclave qui note)
____________________" Peu intéressé,
Je crois votre enfant laide et votre lignée basse."
Signe.
à Buccocco
_____Et passons à table avant que la nuit passe.
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Dernière mise à jour par : JWRK le 14/10/04 17:41
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 15/10/04 12:34
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ACTE IV - LE PROCES
L'action se déroule dans l'antichambre d'un tribunal.
SCENE I - BUCCOCCO, GALLUS
Buccocco entre, revêtu d'un lourd manteau noir de voyageur
BUCCOCCO
Sénateur ! Sénateur Gallus !
GALLUS
__________________________Oui ?
BUCCOCCO
______________________________Quelle affaire
Instruit-on dans ces lieux ? La rumeur qui profère
Que Luculus ici tutoie la ruine...
GALLUS
_____________________________Est juste.
En tout vingt sénateurs, et non des moins augustes,
Et de plus l'Empereur, Scapinus et moi-même,
L'accusent de complot, de fraude, et de blasphème.
BUCCOCCO
Blasphème ! Il n'a jamais manqué à aucun culte...
GALLUS
Rome entière est lassée de trop de ses insultes,
A trop d'entre ses fils il a manqué d'égards.
Puisse-t-il être enfin puni pour ses brocards,
Et ses biens au profit des plaignants confisqués.
BUCCOCCO
Ses biens ! Ainsi l'argent...
GALLUS, approbateur
_________________________Hé !
BUCCOCCO
_____________________________Mais si... C'est risqué,
Je n'ose... Ah, Luculus ! Si, j'ose ! Sénateur !
Laissez-moi vous corrompre !
GALLUS
___________________________Vous, un malfaiteur ?
Vous légendairement probe et droit ? C'est inouï.
Vous qu'on crut parangon ! Vrai ?
BUCCOCCO
_______________________________Par amitié, oui !
GALLUS
Vingt millions de secterces, et j'ai tout le jury.
Mettez-vous votre ami à si immense prix ?
BUCCOCCO
Oui. Je cours rassembler la somme.
GALLUS
_____________________________________Faîtes vite.
Je vous rejoins chez vous.
Il sort, vers l'intérieur du tribunal
SCENE II - GALLUS, THETYS
BUCCOCCO
Sycophante hypocrite !
Thétys entre depuis l'extérieur, alors que Buccocco s'apprête à sortir.
THETYS
Chevalier.
BUCCOCCO
_________Demoiselle, je ne peux rester.
Pardonnez-moi.
(il sort)
THETYS
______________Il n'a même pas protesté...
Elle s'assied sur un banc de pierre. Entre la duègne, depuis l'intérieur du tribunal.
SCENE III - LA DUEGNE, THETYS
LA DUEGNE
Thétys, mais vous pleurez ! O dieux, l'affreuse chose !
Et de votre chagrin j'apporte hélas la cause...
THETYS
Je ne le sais que trop.
LA DUEGNE
____________________Votre père a gagné.
THETYS
O mon coeur que mes larmes ont plus qu'imprégné !
Je viens de voir s'enfuir Buccocco, qu'il croyait
Son ami.
LA DUEGNE
________Buccocco ?
THETYS
_________________Oui, ma duègne, il fuyait.
Luculus ruiné, l'hypocrite s'efface.
Le bonheur passé fuit qu'un futur noir remplace.
Je le vois... à Colone... ô ma duègne, tout seul,
Rejeté, abaissée, entre honte et linceul.
Luculus, mon amour ! Que m'as-tu refusée ?
LA DUEGNE
Est-elle sans rancune, votre âme brisée ?
THETYS
Sans rancune ? je l'ai haï, ma duègne, certes...
Je l'ai maudit et fui ; ce fut en pure perte.
Ah, qu'on aime à haïr, quand la haine s'anime
Dans le regard si doux des passions antonymes.
Son visage, son corps hantent toujours mes rêves,
Ses yeux sont l'Océan et ses bras sont ma grêve...
Et ma poitrine émue confond avec ardeur
L'objet de mon amour avec mon tourmenteur.
Le voir seul... Ah, il faut que mes derniers transports
Constituent l'imposture de son réconfort.
Si j'avais un manteau noir comme Buccocco..
Allons en chercher un.
Elles sortent vers l'extérieur. Entrent Scapinus et Gallus, de l'intérieur du tribunal.
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 16/10/04 15:53
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GALLUS
_____________________Ces murs sont pleins d'échos.
Parlons bas.
SCAPINUS
___________Parlons bien. Pourquoi donc cacherais-je
Mon succès, et ma joie que tu veux que j'abrège ?
GALLUS
Nous avons, c'est un fait, tout pris à Luculus
Sa fortune, ses bien, ses titres... Moi, Gallus,
Je voudrais davantage. Buccocco me l'offre.
Il propose le double, et remplira nos coffres,
Si je fais acquitter celui que nous perdîmes.
Un heure, tout au plus, cachons le sort sublime,
Qui vengea les affronts dont il nous courrouça.
SCAPINUS
De l'argent ? Bon. Gallus, je te dois certes çà.
GALLUS
Je pars vers la villa de mon autre victime.
Qu'il paye le prix le prix fort pour son ami intime.
Le verdict est déjà rendu, et bel et bien.
Buccocco ne paiera cher que s'il n'en sait rien.
SCAPINUS
Mais d'ici moins d'une heure...
GALLUS
____________________________A ta guise, mon cher.
SCAPINUS
Luculus, aujourd'hui ta faconde te perd.
ils sortent, vers l'extérieur. Entrent, de l'intérieur du tribunal, Luculus, puis de l'extérieur, Thétys, dans un grand manteau noir pareil à celui de Buccocco, et qui masque ses traits.
LUCULUS
Est-ce toi, Buccocco ? Viens-tu voir ma disgrâce ?
(Thétys s'approche, muette)
Sans un mot... Oui, c'est bien...
(accolade)
________________________________Tu comprends... Tu m'embrasses...
Buccocco... J'ai perdu tout et bien plus encor.
Asseyons-nous.
Ils se reposent sur le même banc de pierre.
______________Mes courages, mes désaccords...
Ma verve, mes éclats que tous ont redoutés,
Et mes intransigeances, et mes duretés,
Mon goût pour le sarcasme et ma désinvolture
Et ce ventre qui tient trois mètres de ceinture,
Et cette énormité, toujours, cette ambition...
Ah, comme on m'eut aimé, petit et sans passion !
Personne ne m'aima.
THETYS
____________________Luculus...
(Luculus fronce les sourcils)
LUCULUS
_____________________________Quoi, ta voix...
Ce timbre est bien étrange...
THETYS, doucement...
___________________________Mon ami, tais-toi.
Ce n'est que l'émotion qui la change et la brise.
Aujourd'hui, le Borée, demain la douce brise.
Espère...
LUCULUS, sarcastique
________Ah, espérer...
THETYS
_____________________Et écoute l'aveu
Que j'avais si souvent appelé de mes voeux.
Que te dire ? Et comment ? Que, Luculus, je t'aime,
Que j'ai toujours pour toi une affection suprême ?
Que l'univers entier n'est rien qu'un palimpseste
Qu'efface et recrée meilleur ton moindre geste ?
Que j'aime tous tes tes mots, tous tes actes, tout... Tout...
J'ose enfin te le dire : je t'aime...
LUCULUS
_______________________________Moi itou,
Je t'aime, Buccocco. Tu es mon frère unique.
Seul ton reflet en moi, si laid, est magnifique.
Puisse-t-il me survivre... Tous m'ont condamné
Au nom de l'équité, de ce succédanné
De justice ! Le pire fut Scapinus, l'idiot
Qui ne pardonna pas mon refus de sa dot.
T'en souviens-tu, mai ? Ce cause causa mon trépas
De sauver une fille qui ne m'aiait pas,
Sans doute, et qu'on voulait pourtant me marrier...
(Thétys est effarée)
Son nom déjà ?
THETYS
______________Thétys...
LUCULUS
______________________Je l'avais oublié.
Allons, pour un prodigue, vivre pauvre, c'est
Pire qu'une défaite, c'est un inscuccès.
Allons, suicidons-nous.
(il tire un poignard, le plante dans son ventre)
THETYS
_____________________Non !
SCENE VII - LUCULUS, THETYS, BUCCOCCO
Buccocco entre en courant, voit tout, comprend la vérité.
BUCCOCCO
__________________________Malheur !
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 16/10/04 21:01
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ACTE V - LE TOMBEAU
l'acte se déroule cinquante ans après, devant un modeste tombeau près de la Voie Appienne.
SCENE I - SUETONE
SUETONE
___________________________________C'est ici !
C'est sous ce marbre nu ; c'est cet endroit précis.
Il reste, un instant, immobile dans un silence respectueux.
Comment peux-tu tenir, énorme débonnaire,
Dans l'écrin si étroit d'un sépulcre ordinaire ?
SCENE II - SUETONE, THETYS
THETYS
Vous le saurez, jeune homme.
SUETONE
____________________________Et... qui... ?
THETYS
________________________________________Je l'aimais tant
Que jamais je su le dire. Ah ! Il est temps.
Trente ans je partageai un deuil intansigeant
Avec son dévoué Buccocco, et les gens,
Qui nous croyaient époux, regardaient sans comprendre
Sous le noir de nos deuils luire le regret tendre
De mon aimé, de son ami...
SUETONE
___________________________De Luculus.
L'homme qui courrouça César et le Négus.
Mais vous fûtes... Thétys...
THETYS
__________________________Et je devins sa veuve,
Sans en avoir été l'épouse, triste épreuve.
Il suffit. Buccocco est mort depuis vingt ans.
Il disait, en mourant de la grippe, content :
"Enfin sur l'Ile Blanche j'irai banqueter
Si mon héros d'ami m'accepte à ses côtés."
Mais vous êtes biographe ?
SUETONE
__________________________Je suis historien.
THETYS
Alors j'aurais gardé ce lourd secret pour rien.
SUETONE
Madame...
THETYS
__________Taisez-vous ! Laissez-moi réfléchir,
Rassembler les lambeaux d'un pesant souvenir.
Quand il se sut perdu, avec calme et courage
Il voulut par le fer se soustraire à l'outrage.
Mais malgré la douleur l'arme s'avéra vaine
Car lame, perdue dans sa vaste bedaine,
Ne pouvait pas trouver, sous son glorieux saindoux
Les organes vitaux qu'enserraient son sein doux.
Alors, il tonna : "Soit ! Je me dévorerai.
L'exploit d'Erisichton enfin j'égalerai."
Et força, par l'effet d'une extrême surprise,
Notre concours à cette macabre entreprise.
Quand il se fut tranché et cuit ses petits pieds :
"Je les eus préférés bouillis et non grillés"
Dit-il, et cependant et il les savoura fort.
Ses mollets, selon lui, avait un goût de porc.
Mais surtout, débitées, ses cuisses le ravirent.
Quels superbes jamabons ! On ne pouvait décrire
Sa joie. Il n'y manquait qu'un peu de salaison
Et au fond d'une cave deux ou trois saisons.
Il nous fit frire alors ses doigts comme saucisses,
Les mangeant deux à deux : au feu ils rétrécissent.
Puis il mangea, poêlé, un bout de sa crevelle.
" Mieux que chez le mouton sa saveur se révèle"
Analysa-t-il. Oh ! C'était compréhensible ;
Tant de philosphies lues et passées au crible,
Tant de discours, d'esprit sous ce célèbre crâne !
Il se fit cuire enfin ses colossaux organes :
Ses intestins, ses tripes, avec émotion
Il les mangea, la gorge nouée de passions
Car il reconnaissait à leur goût succulent
Qu'il les avait toujours soignés. Du pâté d'ortolan,
Tel fut ce dont son foie lui rappela le goût.
Alors ce fut la fin, alors ce fut le bout
De son dernier festin qui n'était que lui-même.
Ainsi mourut celui que j'aimais et que j'aime.
(Suétone reste muet)
Sa tomve aussi se tait ; elle est sans épitaphe.
Moi seule les connais, ses beaux vers autographes :
Elle récite :
"Toi que je précédai, qui ce jour me dépasse,
Aie moins d'égard pour moi que la boucherie ;
Comme les écrevisses j'ai ma carapace,
Mais point de douce chair sous cette marbrerie."
Rideau
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Cachée
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