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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 25/10/04 11:39
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VIII - LE LYS NOIR ET LA MAIN BLANCHE
Au sortir du théâtre, Jörgn fut le seul à suggérer un bon repas à la cantonnade. Don Juan Miguel dut lui rappeler, à mi-voix, qu'ils devaient en coulisse retrouver l'amour de sa vie, ce qu'avait déjà oublié notre héros.
C'était pourtant sincérement, pendant la représentation, qu'il avait félicité son ami pour ce choix. Graziella, blonde fille du peuple, était une beauté plébéienne, une de ces jolies et modeste demoiselle dont l'honnête homme, par acquis de conscience, jalouse l'amant avant même de savoir s'il existe. Certes, peut-être manquait-il à ses traits quelque pureté tragique, mais en contrepartie elle semblait bien chevillée à ce monde ; et belle sans outrances, avec des pomettes rousses et de beaux cheveux d'ambre en bandeaux, un petit nez retroussé, un menton volontaire, une taille mince et flexible, elle semblait d'une vigueur discrète mais certaine. Jörgn la devinait saine et robuste, coquette par goût plus que par inclination, de celles qui suscitent aussi peu le dégoût que la timidité ; car ses lèvres, loin de trahir une glaciale indifférence, inspiraient par une ingénue rouerie, par une mour bienveillante et sereine, la douceur des serments ordinaires. Il ne semblait pas d'ailleurs exclus que son emploi de comédienne l'aie tiré d'une carrière moins salubre.
Prévoyant, l'Espagnol apportait sous son manteau un bouquet de lys noirs ; avec un sourire ravi, Graziella passa l'un d'eux dans son corsage, laissant les deux amis faire les constats d'usage. Jörgn, néanmoins, lui déplut d'emblée. Et comme l'hidalgo, d'une voix rompue aux séguedilles, lui jurait sur sa vie ces mille mensonges éternels qui sont des vérités d'un instant , elle les taraudait tous deux de questions sur sa prestation.
" Enfin, demanda-t-elle au fils de, qu'avez-vous pensé de mes répliques de l'acte VI ?"
Cependant, si de fait les souvenirs de Jörgn étaient assez flous, les mois précédents avaient aiguisé sa faculté de déduction ; et, la fonction créant l'organe, d'avoir dû tant de fois déterminer en quelques observation succintes les circonstances où l'avait placé l'enchaînement de péripéties oubliées l'avait doté d'une logique à toute épreuve. De plus, accoutumée à outrer devant un public turbulent l'expression de son jeu, Graziellia, dans le cadre plus intime d'une converstation, peinait à dissimuler autant ces impostures que l'aurait laissé présager son métier d'actrice. Aussi sa feinte n'échappa-t-elle pas au rusé Viking, et, triomphal :
" Je préfère celles de l'acte premier" répondit-il, tandis que son ami se pranit la tête dans ses mains.
A cet instant précis entrèrent dans la loge deux hommes portants à la boutonnière des oeillets rouges, et à la main de solides matraques. Leur surprise fut de taille, mais de courte durée ; leur deux adversaire les asomèrent sans peine, nos deux héros ayant eu, en entrant, la cordialité de se désarmer, puis les jetèrent à fond de cale d'un navire-prison.
Ils se rendirent ensuite au palais des Cortisone.
" Tu vois, comme mon surnom l'indique, j'ai grandi dans la téci, moi, tu comprends, et après ce que j'ai galérer, tu vois, quand je vois des gens comme çà, tu vois...
- Du calme, Téci.
- Je dis, çà dénote que il faut les torturer avant de les tuer. Je veux hein, d'être un abruti de salaud à la solde d'une marionnette xénophobe et intolérante. Hein, je veux dire, c'est soit à eux de se justifier, tu vois, soit c'est c'est des abrutis d'imbéciles. D'ailleurs, tout le monde le dis. Je ne sais pas sui tuer vois, mais par exemple Michel Pluus, çà c'est un héros, il a le courage de dire que la tolérance c'est bien, tu vois, et d'ailleurs ces salopards vont bien l'assassiner. C'est des animaux, faudrait tous les tuer, tu vois...
- On les assome et on les met à fond de cale ; ce sont les ordres.
- Ouais, des abrutis d'imbéciles idiots qui soutiennent un pantin affreusement horrible, tu vois. Je comprends pourquoi on t'appelle Clémence.
- Cela m'étonnerait triplement : d'abord, parce que ce n'est pas dans tes habitudes de comprendre quelque chose, surtout lorsqu'on ne te l'a pas expliqué ; ensuite, parce que ce surnom me fut donné voici vingt ans, dans des circonstances dont plus aucun être vivant ne se souvient ; enfin, parce qu'il est fortement ironique.
- Fortement ?
- Très fortement. De plus, nous voici au Palazza Cortisone Tâche de t'y tenir convenablement."
Introduits dans des salons aux sanglantes tentures, les deux hommes embrassèrent la main d'un patriarche robuste aux cheveux plaqués vers l'arrière.
" Il s'est produit quelque chose d'imprévu, Don Giovanni Cortisone, déclara d'une voix douce celui que son comparse avait appelé Clémence.
- Oui ?
- Alors que nous collections les primes de protections au théâtre Ibsenzo, nous sommes tombés sur ces deux hommes... Ces deux étrangers, récemment arrivés en ville... Ceux qui médisent de notre République et de votre client Monsieur Pluus.
- On les bâtonnés" lâcha Téci.
Le regard de don Cortisone évoquait une corde à piano, son sourire figé une vierge de fer, qui abritée derrière ses mains jointes où brillaient une lourde chevalière, eût semblé ordonner, dans un autre contexte " suicidez-vous en vous faisant dévorer par des murènes pour m'éviter la peine de rendre les choses plus déplaisantes." Et ses yeux semblaient préciser, l'un : "lentement", l'autre "pour commencer".
Ses deux sbires, d'instinct, calculèrent les millimètres supplémentaires supplémentaires dont ils pouvaient se rapetisser s'ils tassaient encore davantage du talon la semelle de leurs bottes.
" Et nous les avons mis dans le Bajazet", précisa utilement Clémence.
Don Cortisone se retourna pour présenter au feu mourant ses paumes qu'il frottait l'une sur l'autre. Robustes et pâles, elles semblaient refroidir les flammes plus que celles-ci ne les réchauffait.
" Qu'allons nous faire d'eux, don ?
- Je ne veux pas de cadavres sur les bras juste avant l'élection. Emmenez-les à la forteresse Cortisone, et qu'ils y pourrissent."
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 27/10/04 21:36
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IX - SICILE IMPERATRICE
L'histoire de l'univers n'est pas très intéressante. Au début, il n'y avait rien ; puis, il y eut tout. Ce qui ne changea guère par la suite. Le spectacle de la lente et inéluctable perpétuation de tout est quelque chose, à bien y réfléchir, fort ennuyeux. Rien, pour tout dire, de ce qui s'est déroulée depuis cette époque lointaine où tout apparut ne vraiment remarquable.
Certes, l'honnête homme, avec une curiosité point trop illégitime, peut considérer l'espace d'un instant le destin des Atrides ou celui des dinosaures. Mais seulement avec cet attrait fade dont le fond se teinte d'une profonde détresse, et qui est celui-ci ressenti dans ces chapelles de provinces que l'on visite par cordialité pour leurs riverains ou faute de mieux. Certes, ils sont beaux, et même intéressants. Mais ils sont d'un intérêt qui ennuie.
Un philosophe est un homme qui contemple le monde en regardant sa montre, et en se demandant quand est-ce que tout cela finira, parce que ce serait bien plaisant de passer à autre chose. Et ce, à toutes époques.
Il est pourtant des changements monotones dans l'uniformité des choses. En ce temps-là, par exemple, vers le onzième siècle, la plupart des gens étaient heureux. Ah, mais les pestes, les famines ! protesteront les professeurs d'Université. Bah ! Les pestes tuaient, les famines décimaient, voilà tout. La plupart des hommes d'alors, s'ils ne mouraient pas ouvertement de faim, avait bon an mal an de quoi remplir leurs panses poilues. Ne pulluant qu'en petit nombre, ils trouvaient dans la terre une nourricière ingrate mais satisfaisante, et, dans une époque que n'attristaient ni la salubrité ni l'intellect, formait une sorte de collectivisme agricole et hirsute, fondé sur la joie de manger et les plaisirs de la chair. Tous moches, tous bigots, tous pleins de préjugés et d'une misère supportable, ils se marriaient selon les lois de la commodité, qui ne les rendaient pas malheureux. Ils vivaient un bonheur crasseux et peu exigeant, qu'ils partageaient avec leurs porcs et leurs épouvantails. Bien sûr, de temps à autres, l'un d'eux connaissait le déplaisir de circonstances néfastes ; il en mourait alors, ou l'oubliait vite. La servitude conjugale, à laquelle se prétait l'époque, ne gênait pas trop les femmes, qui tenaient en elles-mêmes ce raisonnement habiles que si leur mari, peut-être, n'en valait pas un autre, il avait à coup sûr cet avantage de se valoir lui-même. Et, s'accommodant de la faim aussi longtemps qu'elles avaient le ventre plein, aussi malpropres que leur époux et leur vache, elle s'endormaient entre l'un et l'autre d'un sommeil amer et statisfaisant.
C'était tout de même du bonheur, et souvent, se sentant empester avec plaisir, jouissant du dérisoire usufruit d'une glèbe brouissailleuse, tel manant édenté se dressait soudain en plein champ, avec une joie qui se prolongeait d'autant plus qu'il ne songeait pas à l'expliquer. Heureux temps, à jamais révolu.
Renato Cortisone, cadet des fils Cortisone et commandant en chef de la forteresse Cortisone, ne partageait pas cette rustique exhubérance. Assis sur son luxueux grabat, dans l'austérité d'une cellule au mur de pierre, ce trentenaire barbu songeait que, décidément, il était bien malheureux. Se levant, il observa par une fenêtre de pierre nue la Méditerrannée placide derrière une colline desséchée.
C'était beau comme du vinaigre de framboise. Il en avala une pleine rasade et se recoucha. Après un instant, l'image d'une aristocrate vénitienne rassembla ses tourments spleenétiques. Avec quelque peu d'amertume, il ne put s'empêcher de constater qu'il était un peu hypocrite de sa part de la regretter, puisqu'il n'aurait pas été beaucoup plus avancé si elle lui avait cédé. Non, rien ne pouvait lui venir en aide.
Le fait est que tout bonheur est nécessairment beaucoup plus petit qu'un hypothétique bonheur qui serait beaucoup plus grand. Cette propriété est partagée par de nombreuses choses, mais Renato ne voyait pas l'utilité de posséder, par exemple, une cuiller de deux mètre de long : tandis que, malgré tout, il est bien agréable d'être heureux.
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Dernière mise à jour par : JWRK le 31/10/04 15:21
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 31/10/04 17:48
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A partir d'aujourd'hui, c'est décidé, je floode.
A force de souffrir, Renato Cortisone eut l'idée de souffrir utilement. D'un air désabusé, il se leva, se deshabilla, saisit un fleuret et s'escrima contre un mannequin d'entraînement jusqu'à ce que ses muscles tendus apr l'effort devinssent douloureux et faibles. Puis il passa devant un miroir, constata que l'exercice n'avait rigoureusement rien changé à se physionomie.
" Au moins, je suis fatigué" conclut-il. Et il se coucha, et mourut d'une crise cardiaque parce qu'il était trop vite passé de la surexitation au repos.
La nuit tomba, et quelques cliquetis d'épée se firent entendre dans le lointain, puis plus près. Des cliquetis d'épée montèrent l'escalier, des cliquetis d'épée parcoururent le couloir, puis des cliquetis d'épée enfoncèrent la porte de la chambre d'un vigoureux coup de pied, et un adolescent blond aux longs cheveux, aux vêtements de fourrure et à l'épée ensanglantée entre, le corps d'un garde égorgé tombant lentement à sa suite.
Devant l'immobilité du cadavre, le viking resta un instant décontenance, se racla la gorge, battit le carrelage d'une semelle impatiente, donna finalement un petit coup du pommeau de son épée sur l'homme allongé. Finalement, il prit son pouls et dit : "Ah."
Il fouilla alors la chambre.
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 05/11/04 18:18
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Alerte, sujet maudit !
Pour la deuxième fois, un de mes messages tout entier disparaît. La première fois, j'ai voulu croire à une maladresse de ma part, désormais je suis certain qu'il s'agit soit d'un bug, soit des actes d'une personnes malintentionnée.
Je veux croire que c'est un bug...
En tous cas, je terminerai le texte sur document, ce qui va prendre baucoup plus de temps que prévu.
En tout, l'équivalent d'un chapitre entier a basculé dans une dimension parallèle. Je suis atterré, d'autant que je n'en avais aucune sauvegarde, même pas un brouillon au stylo (contrairement à mon habitude).
Dans ces circonstances...
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 13/11/04 22:12
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Poète poète...
J'ai écrit la dernière ligne de Jörgn hier soir (tard). D'ici la fin du mois, j'aurais la clef USB de mes rêves, donc je pourrais commencer à la taper, vu qu'en ce moment je suis sans ordinateur fixe. D'ici là, je ne sais pas ce que je vais faire, cela m'embête un peu de laisser un projet inachevé en plan... Peut-être des poèmes... Ou bien j'irais flooder un club...
Et la dernière ligne, c'est :
[spoiler]
[giga-maxi spoiler]
FIN
[/][/]
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 17/11/04 14:39
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Je ne suis plus Sans Ordinateur Fixe. Ergo...
Jetés sur la paille humide d’un cachot, sans autre réconfort que la vue de la mer derrière des barreaux, quelques chansons a capella et des présentations toujours renouvelées, Jörgn et Diego Juan Miguel del Pinya, tous deux jeunes gens de noble lignage, rongeait leur frein et le pain sec prudemment jeté par leur geôlier à travers une trappe assez étroite.
Ils en étaient tous deux là, et fort las, lorsque tomba la nuit. Mais, dans les sous-sols de l’importante forteresse Cortisone, ce fut d’abord un bruit de bottes qui s’approcha, et le cliquetis d’épée ne se fit entendre que devant leur porte, suivi d’un bref cri d’agonie.
Un clef grinça dans la serrure, l’Espagnol leva un sourcil circonspect. Et un immense adolescent blond, vêtu de fourrure, casqué de fer, et l’épée rouge encore entra d’un air respectueux pour se prosterner devant Jörgn.
« Vous voici libre, maître…
- Ah bon… Hé bien… Bonne nouvelle, euh… Mon cher…
- Rebragt. Votre surprise est légitime, je conçois que, dans le feu du carnage danois, vous m’ayez cru disparu quand nous n’étions que séparés. J’ai moi-même commis l’erreur réciproque, et honteux d’avoir fait défaut à mon seigneur face aux assauts de la racaille, je n’osai retourner chez les nôtres pour avouer mon échec dans la tâche que m’avait donné mon seigneur votre père, protéger et servir son fils Jörgn, Jörgn d’Islande. Aussi, le cœur lourd de regrets et de honte, marchais vers le Sud et, ayant franchi les Alpes, atteignis-je l’Italie où, autant pour occuper mes jours déshonorés que pour gagner mon pain quotidien, je mis ma lame errante au service d’une dynastie locale, les Cortisone. Eussé-je remarqué plus tout l’usage spécifique du mot famille dans ce pays, peut-être n’aurais-je pas eu à constater de mes yeux, lors des mois qui suivirent, combien mes nouveaux maîtres étaient des crapules sans bonté ni honneur. Mais en somme la divine providence accomplit en cela son office, car voici que chef des gardes de cette forteresse, je vous y retrouverai dans cette humiliante posture, vous, fils des plus grands ! Mon sang ne fit qu’un tour, et les familles Cortisone comme ses serviteurs payèrent aujourd’hui rudement cet affront fait à la race du Nord.
- Ainsi vous êtes venu nous libérer, résuma l’hidalgo, qui excellait dans l’art de comprendre ce qui crevait les yeux.
- Suivez-moi. »
Ce qu’ils firent, non sans que Jörgn se demanda quel était cet individu nordique qui le précédait, et cet autre brun et moustachu, au nez aquilin.
Ils parcoururent des corridors glacés et des cryptes austères, où la faible lumière de la torche brandie par Rebragt faisait danser sur les murs des ombres assez tortueuses et variées pour former un test de Rosbach concluant. Sans s’arrêter, ils parvinrent à un point où cessait la pierre façonné par l’homme, où commençait l’œuvre de forces chtoniennes, mystérieuses et millénaire. L’Espagnol frissonna.
« Des grottes… Des kilomètres de galeries souterraines…
- Hâtons-nous, coupa court leur libérateur. Je n’ai que cette torche, et sa flamme me brûle déjà les doigts. »
Quelque deux cents mètres plus loin, il précisa :
« C’est un réseau de galeries naturelles, que les Cortisone ont transformées en passage secret pour le cas où un siège viendrait à mal tourner. »
Désormais leur montait jusqu’aux chevilles une eau limpide et glacée, que peuplaient des écrevisses albinos. Enfin, la galerie s’évasa, et ils virent dans la clarté blafarde d’une lune montante l’ombre d’une barque oscillant sur les eaux. Le rivage, alentour, était désert et silencieux, formé d’une grève de sable au pied de la falaise abrupte où s’ouvrait le passage qui les avait conduits ici, pareils à des dizaines d’autres. Au loin, un bosquet de champignons étonnamment grands blanchissait ses chairs presque minérales…
« Cet esquif ne supportera que deux personnes, seigneur. Partez où bon vous semble avec votre camarade. Pour ma part, je regagnerai la Scandinavie par mes propres moyens pour informer nos frères Normands des égards qu’eurent pour le fils d’un de leurs chefs la guenille napolito-sicilienne. M’est avis que ces île infâme ne tardera point à subir leurs assauts. »
Ainsi firent-ils, Diego Juan Miguel souquant ferme pour éloigner la côte de leur embarcation, tandis que le Viking, qui certes descendaient d’une race de marin mais n’avait des choses théoriques de la navigation que des souvenirs tout à fait inexistant, tentait tant bien que mal de hisser la voile.
« Alors, où allons nous « seigneur » ?
- Parle à ma main, répondit Jörgn qui s’efforçait maintenant de déchiffrer son tatouage, sous la médiocre clarté d’un ciel immense par la profondeur de ses bleus.
- …
- J’y suis : à Rome ! »
Evidemment, ç’aurait été plus facile sans la tempête.
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 18/11/04 12:45
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X - DE CUISINEA DOMINE… DOMINE… LATINO ?
La musculeuse stature de l’Islandais était très adaptée aux efforts d’une nage interminable ; son endurance, son courage, sa détermination atavique lui permirent d’atteindre la rive. Mais de son compagnon les vagues ne rendirent qu’à la grève un corps sans vie, roulé par la houle et meurtri par le froid.
Jörgn était dans l’expectative. Il ne savait même plus qui était cet homme qu’il venait d’ensevelir rudimentairement. L’eût-il su, il aurait pu prononcer quelques paroles de sincère hommage, ou se lancer dans quelque aventure désespérée en la mémoire de son ami défunt, ou simplement songer avec amertume à son nom cher et noble : Diego Juan Miguel del Pinya. Mais il dut seulement partir vers Rome et sa destinée, tournant le dos à la tombe sans nom, dans le soleil matinal et terrible qui pesait sur ces épaules comme un monde entier.
Il serait faux d’en conclure qu’il n’était pas triste ; les morts ne nous attristent pas parce que nous nous souvenons d’eux, mais parce qu’ils sont morts, de même que le Soleil ne nous réchauffe pas parce que nous le voyons, mais parce qu’il rayonne de chaleur. Et c’est de fait la vraie nature de la tristesse, cette chaleur molle qui nous adoucit, nous déforme, nous enfle jusqu’à saturation, comme l’onde confortable d’un bain chaud nous pénètre jusqu’ résignation. Tandis que la sérénité n’est que cette glace douloureuse qui bloque les engrenages de nos passions, jusqu’à l’immobilité parfaite, le bonheur paisible de ces calmes matins d’hiver, quand les labours stériles étendent leurs sillons noirs entre des arbres dépouillés, quand le dernier jour du monde semble proche… Tels sont le bonheur et le tristesse de l’homme : ce ne sont que deux formes de malheur.
__________
Parvenu à Rome, Jörgn erra un certain temps, désarmé et dubitatif. Rien, dans cette ville obscure et miséreuse, ne trahissait la grandeur telle qu’il l’eût supposée. Les ruines civiques, grêlées et effondrées, les temples que profanait des potagers modestes, les églises encore sans grandeur dans la décadence humble du roman n’évoquaient ni la superbe de l’antique, ni la gloire de la Chrétienté ; seul un plus lettré que Jörgn, à des indices subtils, auraient pu concevoir la conjonction de ces magnificences éternels dans ce que le Viking ne voyait que sous les traits d’un gros village, insalubre et craintif. Quoi qu’il eût perdu sa hache, ses épaules noueuses faisait trembler. Il s’en sentait bizarrement humilié.
Soudain, tandis qu’il traversait sans les voir les nobles vestiges du forum antique, un cri de surprise retentit, et un homme en noir de sage figure, dont la chasuble dépouillée traduisait l’état ecclésiastique, accourut à ses côtés.
« Ave, oriunde ex belligatore oppido. Thule per te praeter spem protest nobis. Certe litteras missas a Dominae Ingri in Ostraati legens, cognoveram belligatores in Helgelande, ducorum consilio Olafi Liljekrantis et parvi Eyolfi et Rosmersholmi, ab Solhaugi cena collectorum, tibi nauclero, solvire navem navicularii Solnessis, ad occentem. Revenereque dicentes omines terribiles. Etiam scio negotiatorem Joannem Gabrielum Borkmannem, qui illos viderat, dicere tuos rapide venire. Hic contigunt tamen graves eventi. In Italia proeliuntur diademam petentes. Is talis antiques Catilina, contemno norma et societatis pilas. Iste, imperator galilaeusque, non curat rempublicam sed pemates comediaque amoris. Saevus Ille, edax Gablores, quem tortant victimorum suorum manes, agit poupli inimicus. Ergo timeo de te et frigores dominae maris et pricula viis : inter potentes Roma vibranda puparum domus est. Nisi veniram ante nocte Sancti Jannus aut migratione feri antis, timebam finem mundi, et ne peccata nostra magnissima sint, cum mortis vigiliemus.
- Plait-il ?
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Dernière mise à jour par : JWRK le 19/11/04 12:28
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 19/11/04 09:33
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- Subsequitor me, dit l’homme en noir. »
Et d’un pas vif, il s’éloigna dans le chaos de ruine, où l’attendait une porte étrangement neuve, étrangement solide, étrangement bien dissimulée,, étrangement pourvue d’une serrure dont il avait la clef et étrangement débouchant sur un noir corridor. Il fit un pas dans les ténèbres, se retourna.
« Tempus fugit. Macte animo, ad augusta per angusta, et cetera. Rapide ! »
Et, la torche à la main, ils progressèrent enfin dans un long couloir, terminé d’un escalier hélicoïdal. A la dernière marche, le silence se fit, si parfait mais étrangement ténu que Jörgn n’osa seulement toussoter, malgré la poussière sèche qui agaçait ses narines accoutumée au vent frais des grands espaces. Une obscurité sépulcrale les entourait, où le Nordique avait peine à ne pas discerner des yeux et des crocs.
« Ombrae bibliothecae. Atrae tenebrae, noctes librorum ad aeternam sub Vaticanum. Ascenda scienta, scpetrum scaporum, scatebra scintillatio, scopolosa scripta scitatori, scyphus scriptoris, scrobis scaemicorum scurrularum, scutia scortorum, récita le prêtre. Sculpe scrupi, scandinave scrutator ! »
Faisant un pas, Jörgn vit des livres. Derrière lui, son guide s’en fut, murmurant un encouragement. D’autres pas amenèrent d’autres livres, d’autres ténèbres, et des étagères disposées sans ordre apparent. A trois reprises, sa progression fut interrompue par des rayonnages chargées de lourds volumes. Rebroussant chemin, il ne parvint qu’à de nouvelles impasses.
« Mais qu’est-ce que je fais ici ? »
__________
Il est toujours imprudent de s’engager dans un labyrinthe, surtout de la part d’un amnésique. Jörgn se perdit un nombre de fois que, par la force des choses, il oublia, et se demanda bien souvent qui il était et ce qu’il faisait en pareil endroit.
« Aller… à Rome… pour… sauver le monde ! » déchiffra-t-il une fois de plus, à la lueur tremblante de son luminaire.
Etait-il à Rome ? A la réflexion, explorer une bibliothèque n’était pas la meilleure manière de se diriger vers la Ville. Mieux valait, par exemple, prendre place à bord d’un navire ou marcher sur une route menant à cette destination. Si donc il avait par le passé estimé judicieux d’entrer dans pareil endroit, c’est qu’il avait d’ores et déjà atteint la cité papale, dans les saintes entrailles de laquelle se trouvait ce lieu troglodytique.
« C’est ici que je doit sauver le monde, songea l’Islandais, mais comment ? »
Les livres ! Il en saisit un au hasard et lu, sur sa rugueuse couverture : La damnation du poète maudit
Je ne veux défuncter qu’en de vive douleurs
Et achever ma vie dans d’horribles souffrances,
Pour que dans l’au-delà mes lugubres errances
Noyent mon âme aveugle en des torrents de pleurs.
Parricide apostat et boiteux, ma pâleur
Résulte des harpies de la désespérance
Qui déchirent mon front d’horribles transparences
Où l’orphelin perdu cherche en vain la chaleur.
Tandis que dévoré par quelque odieux molosse,
Dieu effondre en saignant l’effroyable colosse
De nos résignations sur les autels du Mal,
Et que, dans l’aube jaune d’un noir crépuscule,
Le crapaud éventré déchire ses pustules
Que souille un jus pourri, humide et vertébral.
Feuilletant les deux cents pages du volume, le Viking constata qu’elles étaient toutes du même tonneau. Il le reposa à terre et en ouvrit un autre au hasard.
« …au 34, rue Henri Kolb, constitue pour le lettré avare mais éclectique une halte providentielle. Cependant, ayez garde de ne pas vous rendre à l’infect Opéra de cette ville : pour ne pas dire que les prestations qui y ont court évoquent un pourceau vomissant de la fiente, signalons seulement combien est abject l’accueil réservé à l’homme de… »
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 19/11/04 13:04
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Guère plus utiles ne furent à Jörgn les ouvrages Faits et gestes du noble Ibsen le subreptice parmi les étudiants de Lyon, L’art de dire femme, L’art de dire crimination et ses vociférantes conséquences, Helgvorus cerulei fluvii, L’écrevisse et le philosophe, étude comparative, Dungeons&Dragons 3rd edition : player’s handbook et Le retour du canard sauvage.
Le dernier livre ne comportait que des pages blanches. L’ayant écarté à son tour, Jörgn approcha sa torche pour s’assurer que l’étagère était totalement vide. Alors il comprit. Fébrilement, il chercha de quoi écrire.
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Les bibliothèques ont une âme : ce sont les auteurs qui les remplissent, les lecteurs qui les honorent, et les rats qui les peuples. Plus remarquables, plus grandes, plus complexes sont les âmes des bibliothèques les plus anciennes et les plus grandes. Celles du Vatican abritaient, plus qu’un peuple, un empire florissant et pléthorique, qu’avaient transsubstantié les tonnes de parchemins inlassablement rognés par la gent trotte-menu.
Rats lourds, pompeux, rhétoriques, qu’engraissaient les derniers grammairiens latins ; rats sybarites, obèses, croquant avec componction des Lucrèce de grands prix ; rats humbles, petits, intransigeant, austères, au pas rigide et léger, pauvrement nourris de règles monacales ; rats dépravés et pelés, gorgés de Plaute et d’Aristophane, ricanant pareils à des hyènes ; rats plus racés et désinvoltes, nichant dans des Juvénal évidés, et dont le rire menu évoquait la crécelle des malades ; rats prophètes, maigres et enthousiastes, puisant leurs forces sveltes et farouches dans les roboratives pages de l’exode ; rats liturgiques, au poil sublimés par l’or des dorures croqués, rats de messe exaltés et magnifiques ; rats aux sabirs étranges, surmulots exotiques arrivés avec les livres de médecine arabes ; rats pythagoriciens, rats ratiocineurs du Pont-Euxin, efflanqués, sévères, colériques, dans les intestins desquels s’achevaient les dogmes valétudinaires d’un Démocrite ; rats fluorescents à tentacules, nourris de Lovecraft ; rats forts et combatifs, aux crocs superbes, qui avaient dévoré plus que sucé la mamelle des romans chevaleresques ; rats empanachés, charismatiques, que Jules César et Xénophon nourrissaient d’ambitions et de vélins ; rats timides et fébriles, mangeurs de poésie lyrique ; tous rats de toute sorte et de toute étoffe, dans leurs synodes et leurs conciliabules, tenaient lieu aux rayons d’âme clandestine et murmurante.
L’âme de la bibliothèque avait ses souvenirs, ses volontés, ses émotions ; ainsi en allait-il de toute bibliothèque.
D’un façon générale, l’âme de toute bibliothèque, par un instinct atavique, accueille sans enthousiasme excessif l’arrivée dans ses murs de Vikings porteurs de torches. Aussi tous les rats considéraient-ils Jörgn subrepticement. Ils firent venir le doyen d’entre eux, un rat blanc nommé Cancer, renommée naguère pour sa voracité : en une seule journée, à l’âge où les crocs poussent aux jeunes presque à vue d’œil, il était, disait-on, venu à bout des deux testaments. Certains, parmi les dernières générations, l’accusaient de n’avoir que le goût des parchemins antiques, et fier d’une prédilection que la vogue rejetait déjà, tenaient qu’il n’y avait de moderne que la prose médiévale.
Ainsi parla Cancer : « La fin de ces lieux, la fin de ce que nous connaissons viendra quelque jour. Un jour… »
Et il frissonna.
« Par la faute de cet homme, nos descendants perdront tout. Ils le sauront quand ces mots seront sur le point d’être lus. »
La prophétie résonna étrangement, elle avait quelque chose de fatal et lunaire.
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Qu’écrire ? Que faisait-il ici ? Il devait compléter une phrase, chercher ce qu’il avait oublié et ce que lui seul avait pu dire pour sauver le monde. Voyons, il était Viking, et il cherchait…
Bien sûr ! V. Il écrivit V.
Et il oublia tout.
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Tu as raison, ami lecteur. La réponse était : Léon Daudet. C’est, en effet, le seul de la liste dont la vie n’ait pas fait l’objet d’une adaptation cinématographique.
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V … V… Il avait écrit V… Qu’est-ce qui pouvait suivre ? Qu’est-ce qu’il avait bien pu voulu dire, avant la chute de ce voile qui rognait tout du passé hormis les derniers instants ?
Il était Viking, à en juger par sa tenue. V comme Viking ? Comme Valhalla ? Comme Vue perçante et bras fort ? Comme Vol avec violence?
Dans tout les cas, cela commençait par une barre verticale : I
I ?
« Mais qu’est-ce que je fait ici ? » se demanda-t-il.
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V… I… N…
Et tout fut clair. Tout s’enchaînait, tout s’expliquait miraculeusement, l’effet de la divine providence apparaissait soudain plus évidemment que jamais. Il acheva le mot.
Puis il remonta à la surface. Puis il oublia tout.
« Hé bien, mon fils, es-tu allé à Rome pour sauver le monde comme tu en avais l’intention ?
- Je suppose, père. Sinon je ne serais pas revenu, n’est-ce pas ? »
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Réponse au Sujet 'Jörgn d'Islande' a été posté le : 19/11/04 13:05
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THE END
Si quelqu'un a un commentaire définitif à faire sur la chose, c'est le moment adéquat.
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Jörgn : Et voici... a été posté le : 09/02/05 21:53
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Avec un certain retard, la version HTML.
Je ne sens plus mes doigts.
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