Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 17/06/05 17:11
|
Ménon ménon, Coriolan n'est pas mort!
La preuve.
(pas de révélation ni d'action trépidante dans cet extrait, j'essaie de m'y remettre)
_____
Tant de fatalisme me dépassait, surtout venant de quelqu'un d'aussi jeune.
"Ne pensez-vous pas qu'on puisse corriger ce problème ? N'avez-vous jamais cherché à retrouver votre vue ?"
"Je me suis renseignée, mais rien ne peut soigner mon mal. C'est une épreuve que Gath a mise sur mon chemin pour éprouver ma foi. Je Lui prouverai que je suis digne de Le servir."
"Rien ne peut vous soigner ? Pas même la magie ?"
Son visage se fit dur.
"La magie n'existe pas. Il n'y a que le pouvoir de Gath."
"Sans vouloir manquer de respect à votre dieu, j'ai pourtant vu bien des prodiges, et ce, sans aucune intervention divine."
"La main de Gath doit-elle forcément être visible ?" répondit-elle d'un ton doctoral.
Je commençais à saisir les fondements de la doctrine. Gath est tout, tout est Gath, hors de Gath rien n'existe. Cette foi était capable d'opposer un mur de certitudes à n'importe quelle idée nouvelle. L'absence de remise en question dans l'attitude de Lila me faisait presque peur. Je m'empressai de changer de sujet.
"Au fait, j'ai constaté que vous ne portiez pas la peau de loup comme Rosine. Pourquoi ?"
"Décidément, vous avez de drôles de questions, vous..."
Elle passa la main sur la peau de mouton accrochée à son épaule gauche.
"La peau de loup est réservée aux prêtres, et moi, je n'ai pas encore confirmé mes vœux. Ce n'est pas plus compliqué que cela."
"Pardonnez mon ignorance. C'est justement pour y remédier que je pose toutes ces questions."
"C'est tout à votre honneur. Au fait, je ne sais même pas quel est votre nom..."
"Prince."
Elle hocha doucement la tête, comme pour indiquer qu'elle avait pris note. Puis elle tapota le bord de ma tasse, ce qui me rappela fort à propos qu'à force de parler, je laissais refroidir mon infusion.
Entre deux gorgées, je tentai d'en savoir plus sur mon interlocutrice, mais celle-ci éluda une à une toutes les questions que je pouvais lui poser. Elle ne voulait parler que de sa volonté de servir Gath. Et au premier bruit de pas qui résonna dans la grande salle, elle se précipita à la rencontre du visiteur, me laissant seul dans la cuisine.
Je tuai le temps comme je pus, jusqu'au moment où je compris qu'elle n'avait pas l'intention de revenir. Je quittai alors la pièce sur une seule jambe, en m'appuyant le long du mur au fur et à mesure de ma progression pour éviter les secousses et atténuer la douleur.
A peine arrivé dans la grande salle, j'attirai involontairement l'attention d'une prêtresse que je ne connaissais pas. Toute petite, menue, teint sombre et cheveux noirs. Difficile de déterminer son âge. Jeune, sans doute. Elle n'avait pas de raison d'être plus âgée que Rosine qui n'était pas bien vieille.
"Vous êtes le jeune étranger qui s'est blessé ce matin... Bonjour, je suis Zinal. J'ai un peu de temps devant moi, voulez-vous que je m'occupe de vos béquilles ?"
"C'est très aimable à vous."
Pendant que la prêtresse taillait pour moi des béquilles à mes mesures, je passai avec elle un très agréable moment. Contrairement à Rosine ou à Lila, Zinal parlait tout le temps et avait le rire facile. Nous échangeâmes quelques anecdotes de nos vies respectives. Evidemment, je me gardai bien de parler d'esprits ou de magie. J'avais compris à quoi m'en tenir.
|
|
Dernière mise à jour par : Oph qu ourse le 20/06/05 17:28
|
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 12/07/05 18:49
|
Allez, je me coltine la réponse.
Ça m'embête un peu, j'ai l'impression de me justifier, mais...
Mon jeune prince apparaît pour la première fois dans un court texte que j'ai paumé, mais qui aurait sans doute pas loin de 10 ans s'il était encore là.
La narration à la première personne y est déjà présente.
Bien plus tard, j'ai lu la trilogie initiale de l'Assassin Royal (correspondant aux 6 premiers volumes de l'édition française). Je pense que j'avais déjà entamé la présente mouture de l'histoire.
Quand on y pense, les similitudes sautent aux yeux: les mémoires d'un jeune homme de sang royal ayant vécu un destin différent de ce que sa naissance semblait lui offrir, dans un monde à la fois magique et presque réaliste, racontées à la première personne par un auteur de sexe féminin.
Raison de plus de ne pas chercher à pubiler cette histoire, qui en plus de ne pas avoir d'autre fil directeur que son personnage principal, pourrait en plus avoir l'air d'un plagiat...
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
fou de bassin

-= Chaos Legions =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 2137
Age : 57 ans
Lieu de résidence : Colonia Nemausus
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 19/07/05 22:20
|
Tu sais, quand on voit le nombre de bouquins publiés où la terre de <biiiiiip> est menacée par un mal qui s'étend depuis le repaire du sinistre <biiiiiip> et où tout repose sur quelques aventuriers rassemblés autour de <biiiiiip>, un personnage d'apparence humble qui acquiert des pouvoirs en entrant en possession du talisman de <biiiiiip>... Je n'ai jamais lu L'Assassin royal, mais je ne crois pas que Coriolan ait à craindre d'être accusé de plagiat ! Si son univers est une création collective, là par contre c'est une autre histoire... Mais sans parler de publication sur papier, ça serait sympa que les contes des bords du Voile (je me souviens encore du premier titre ) soient lisibles ailleurs que sur le forum!
-------------------- Je n'irai, plus tard, ni au café perdre ma santé, ni aux courses perdre mon argent, ni au cinéma perdre mon temps à voir des films dont les héros sont des voleurs et des assassins dignes de mépris.
(Extrait d'un manuel de morale à l'usage des classes, première moitié du XXe siècle)
Karolinus sum.
|
|
|
|
Cachée
|
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 02/11/05 17:52
|
Champagnons, mes frères.
_____
Cette journée fut la première, et sans doute une des moins monotones, que je passai au temple. La vie s'y écoulait, routinière, rythmée par le jeûne rituel qui revenait tous les dix jours. Les prêtresses menaient prières et cérémonies, visitaient les fidèles, vaquaient à des occupations médicales et ménagères, sans s'intéresser à moi plus qu'à un élément de décor un peu incongru. Quand elles m'adressaient la parole, c'était pour s'inquiéter de ma santé ou pour me démontrer la grandeur de Gath. Mon passé, mes origines, ma culture ne les intéressaient pas.
Quelques jours après le naufrage, alors qu'un bateau était déjà parti prévenir les habitants d'Azion de notre mésaventure, Rosine qui revenait d'un village voisin m'appela à la porte du temple.
En sortant, j'eus la surprise de voir mon épée posée au sol le long mur extérieur.
"On m'a dit que ceci vous appartenait, Prince. Quelqu'un l'a retrouvée sur la plage ce matin. La mer vous l'avait prise, Gath vous l'a rendue."
J'examinai mon arme, incapable de me baisser pour la prendre. Elle avait souffert de son séjour sous les flots. Je devrais la confier à un forgeron.
"Cependant, reprit la prêtresse, aucune arme ne doit entrer dans la maison de Gath. Je vous propose de la ranger dans la cabane au fond du potager. De toute façon, vous n'en aurez pas besoin tant que vous serez parmi nous."
"Comme vous voudrez. Je pensais ne jamais la revoir."
"A mon avis, c'est un signe que Gath vous envoie. Tâchez d'en être digne."
Allons bon. Après avoir eu la faveur d'Aedwin dans les terres du Grand Nord, voilà que j'avais la faveur de Gath dans les îles Roussettes. Avec toute autre personne que Rosine, j'aurais tenté de plaisanter à ce sujet, mais nul n'est besoin de croire en un dieu pour craindre les foudres de son clergé.
Mon épée miraculeusement revenue du fond des mers mais enfermée au fond du jardin, ma jambe cassée m'interdisant tout déplacement loin du temple où je logeais, il ne me restait que la bibliothèque pour occuper mes journées. Les premiers ouvrages que je tâchai de lire avaient trait à la théologie. Mes efforts m'attirèrent beaucoup d'encouragements de la part des prêtresses, mais d'une part, l'écriture était légèrement différente de celle qui avait court chez moi, ce qui rendait la lecture fatigante, et d'autre part, tout cela était terriblement ennuyeux. A vrai dire, il y avait un point commun entre ma religion et le culte de Gath : on n'y trouvait pas de mythologie passionnante. Les textes sacrés des Roussettes racontaient bien un mythe de création du monde et quelques hauts faits de grands hommes, mais tout cela se perdait dans un fouillis d'anecdotes sans intérêt, de lois contradictoires et de généalogies sans fin.
J'en retins que Gath avait créé le monde avec un morceau de son propre corps, que son esprit habitait les îles Roussettes, que la lave du volcan d'Azion était son sang, que les pierres rouges représentaient son pouvoir et devaient lui revenir, que ceux que j'appelais les esprits n'étaient que des fragments corrompus de Gath lui-même, et que le seuil critique avant d'avoir mal à la tête était de dix à douze pages d'affilée.
Un après-midi de lecture parmi d'autres me remit en mémoire un détail que j'avais oublié : la pierre au bout du bâton de Rosine n'était pas la première pierre rouge que j'avais vue. Bien des années avant de m'échouer sur Kiandra, j'en avait vu une autre, un peu plus petite, au cou de dame Lys.
Je faillis demander à Lila ou à Zinal comment une étrangère pouvait porter une de leurs pierres sacrées, mais je cherchai au préalable à en savoir plus sur la coutume concernant les pierres rouges. Bien m'en prit : la loi disait clairement que toute pierre rouge devait être déposée dans un temple. Tout contrevenant devait être puni de mort. Au besoin, une troupe de guerriers sacrés le poursuivrait jusqu'au bout du monde.
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 08/11/05 19:35
|
Une quarantaine de jours après l'accident, on vint me prévenir que le navire envoyé par la maison Safran pour nous récupérer venait de jeter l'ancre près de la côte. Les marins, que je n'avais vus que de loin tant ils semblaient éviter le temple, avaient déjà commencé à se masser sur la plage en attendant de quitter l'île. Je supposai qu'il était temps pour moi de prendre congé, mais Rosine s'y opposa.
"Il est hors de question que ce garçon fasse une traversée en mer tant que son os ne s'est pas correctement ressoudé," dit-elle fermement au capitaine du Roi Tristan.
"Madame, avec tout le respect que je vous dois, c'est un passager. Le prix de sa traversée a été acquitté par la couronne landrite en personne ! Nous avons le devoir de le mener jusqu'à sa destination."
"Vous l'y mènerez quand il sera en mesure de faire le voyage. Je m'engage à l'envoyer à Azion aux frais du culte. De là, il n'aura plus qu'à se présenter chez vous."
"Mais c'est..."
"C'est ma décision, coupa-t-elle. Prince est au temple, il n'est soumis qu'à l'autorité de Gath, par mon intermédiaire. Vous ne pouvez pas vous y opposer."
Le capitaine allait hausser le ton quand je m'approchai.
"Capitaine, ne vous inquiétez pas pour moi. Rosine a raison, je ne me sens pas encore capable de voyager."
C'était vrai. Je commençais à pouvoir poser le pied par terre, mais j'étais encore loin de la stabilité requise pour prendre le bateau. Je laissai donc partir l'équipage sans moi, partagé entre la déception de ne pas pouvoir regagner le continent et l'envie de découvrir un peu mieux le peuple de Gath.
Quelque temps plus tard, Rosine s'absenta plusieurs jours. Zinal m'expliqua qu'elle était partie au Rassemblement des Pierres Rouges, qui avait lieu quatre fois par an sur l'île d'Elossem. Les prêtres les plus importants, ceux qui portaient une pierre rouge au bout de leur bâton, prenaient à cette occasion diverses décisions liées à la vie du culte. Zinal précisa que Rosine était la seule femme de ce rassemblement. En effet, il n'y avait qu'à Kiandra que le culte était géré par des prêtresses, huit en tout. Sur les trois autres îles de l'archipel, tous les prêtres étaient des hommes.
Rosine revint furieuse.
Personne n'osa l'approcher pendant toute une journée, alors même qu'elle conduisait les cérémonies avec à peine un léger tremblement dans la voix. Elle contenait remarquablement sa colère, mais elle semblait prête à exploser à tout instant.
Le lendemain était jour de jeûne, et donc, théoriquement, de modération. Tandis que je passais le balai dans le couloir, j'entendis la voix de Zinal dans la bibliothèque.
"Le problème, c'est Lila, n'est-ce pas ?"
"Evidemment !"
Le mot avait sonné comme une morsure.
"Elle est parfaitement apte à servir Gath, bien plus que nombre de ces prêtres enfarinés qui viennent parader à Elossem ! Mais ça, ils ne voudront jamais l'admettre."
"Ils tiennent à ce qu'elle se débrouille toute seule ?"
"Ils disent que si Lila était aveugle, elle aurait le droit d'être assistée lors de l'ascension, conformément aux écritures. Comme elle ne l'est pas, sa foi seule doit la guider."
"Dans ces conditions, elle aura les deux chevilles cassées avant d'avoir fait la moitié du chemin."
"Je sais. Tenir cette ligne de conduite, c'est condamner Lila à ne jamais devenir prêtresse."
"Comment comptes-tu le lui dire ?"
"Je n'y ai pas encore réfléchi. J'attends d'avoir digéré moi-même la nouvelle avant de la lui transmettre."
C'est alors que je vis du coin de l'oeil la jeune fille à la peau de mouton qui arrivait de la grande salle.
"Bonjour, Lila !" m'exclamai-je.
Aussitôt les voix se firent plus basses, et je ne compris plus ce que disaient les prêtresses.
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 23/11/05 17:53
|
Le soir même, Rosine vint me trouver dans le potager où je faisais la conversation à mon corbeau.
"Dites-moi, Prince, n'auriez-vous pas surpris certaines paroles tout à l'heure dans la bibliothèque ?"
"J'avoue que j'ai entendu quelques éclats de voix. Mais si vous craignez que je n'en parle à Lila, inutile de vous inquiéter, je n'en ai aucune intention. Ne serait-ce que parce que je n'ai presque rien compris."
Elle leva un sourcil.
"Vous qui avez lui tant de nos livres, vous n'avez pas saisi à quoi je faisais allusion ?"
"Je n'ai sans doute pas lu les bons ouvrages."
"Je vais essayer de vous mettre sur la voie. Quelle est la différence entre le bâton de prêtre de Zinal et celui de Lila ?"
"Celui de Zinal est noirci à son extrémité, avec une sorte de caillou..."
"Le sang de Gath."
"Vous voulez dire, la lave du Mont Divin ? Zinal a plongé son bâton dedans ? Mais il est à peine plus grand qu'elle ! Elle a dû s'approcher très près..."
"Oui, très près de la rivière de lave, comme je l'ai fait quelque temps avant elle. Même si j'ai changé de bâton en devenant Grande Prêtresse. Mais contrairement à ce que vous semblez croire, le plus dur n'est pas de supporter la chaleur, cette étape-là ne dure qu'un instant. La véritable difficulté, c'est d'atteindre la blessure. De longues heures de marche sur un sol irrégulier. Là est le danger. Surtout pour Lila qui ne voit pas distinctement ses propres pieds."
"C'est pour cela que vous vouliez qu'on lui attribue un guide ?"
"Exactement."
Le regard de Rosine se fit dur.
"Mais les autres Pierres Rouges ont refusé. Et maintenant, je dois dire à Lila qu'elle devra se passer de guide le jour où les prêtres d'Azion nous feront savoir que Gath saigne à nouveau."
"N'y a-t-il rien que nous puissions faire ?"
"S'il vous vient une idée avant le prochain conseil, venez m'en faire part. En espérant qu'il n'y aura pas d'éruption d'ici là."
Cet échange avec Rosine me laissa profondément attristé. Je n'étais pas particulièrement proche de Lila, qui ne parlait guère à moi ni à personne, mais elle désirait si ardemment servir son dieu que je voulais, moi aussi, la voir réussir dans cette voie. Dans mon village barbare, Laï était une femme influente et respectée en dépit de son problème de vue. Il me semblait donc particulièrement injuste que les espoirs de Lila fussent brisés par le sien, si sérieux qu'il fût. Dès lors, je décidai de passer du temps avec la jeune prêtresse. Peut-être un lien plus solide avec elle me permettrait-il d'entrevoir une solution.
Je marchais à nouveau. Mes pas demeuraient timides, mais pouvoir me passer de mes béquilles me rendit de l'assurance. Rosine, qui voyait bien que je mourais d'envie de voir autre chose que le temple et son environnement immédiat, me proposa de l'accompagner lors d'une visite qu'elle devait rendre au seigneur local. Le pouvoir séculier et celui du clergé étaient séparés, mais la société était ainsi faite que l'un ne fonctionnait pas sans l'autre.
Installés sur le banc d'une charrette conduite par un paysan peu loquace, la Grande Prêtresse et moi-même traversâmes les mornes paysages de l'île pour atteindre Kiandra-ville, une jolie bourgade construite le long d'une plage de sable jalonnée de bateaux de pêche. Les rues étroites serpentaient en pente douce entre deux collines, enjambant parfois la petite rivière qui alimentait la ville en eau douce. La maison du seigneur Nialroc se trouvait au beau milieu de la ville, repérable à sa grande taille et à la terrasse arborée qui la coiffait.
J'eus tout le loisir d'admirer les lieux pendant que Rosine s'entretenait en privé avec le seigneur. Personne ne s'enquit de mon identité ou de la raison de ma présence. Apparemment, être venu avec la Grande Prêtresse valait tous les justificatifs du monde.
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 29/11/05 18:06
|
On sentait que cette île n'était pas riche. La maison du seigneur avait l'allure de ces demeures bourgeoises du quartier des négociants de Flerroé. Elle était même plus simple, les habitants de ma ville natale aimant à faire étalage de leur richesse, tandis que dans l'antichambre où la prêtresse m'avait laissé, seuls un coffre, quelques chaises et des tapis de laine rompaient la monotonie de la pierre nue. En dépit du temps encore froid, la fenêtre était ouverte sur les toits de la ville. Dans ces petites maisons serrées ne dormait sans doute nulle fortune. Pour autant, à voir aller et venir les gens, je ne ressentais pas cette impression de misère qui m'avait pris à la gorge dans les faubourgs sud de Flerroé ou dans les bas quartiers de Matzar. J'eus à cet instant la certitude que personne ne mourait de faim dans les rues de Kiandra. Sans doute parce que la ville était suffisamment petite pour que chacun connût son voisin et pût lui venir en aide s'il le fallait.
Je n'eus pas l'occasion de monter sur la terrasse. A peine sortie de son entrevue avec le seigneur Nialroc, Rosine m'entraîna hors de la maison. Je claudiquai à sa suite sur le pont qui nous faisait face, tentant de marcher aussi vite qu'elle malgré ma jambe encore fragile. Notre destination était une auberge où, de toute évidence, la grande prêtresse était attendue. Plusieurs fidèles s'y étaient rassemblés pour prier avec elle. Je restai à l'écart pendant la célébration, faisant machinalement les gestes du culte, mais ne répétant pas les mots sacrés. Respecter la foi des enfants de Gath était une chose, singer la foi en était une autre.
Les patrons nous offrirent à chacun une soupe de légumes et un verre de vin. Les habitants, eux, avaient préparé en guise d'offrande pour le temple un sac de nourriture et un sac de tissu que nous emportâmes avec nous.
Au fil des jours qui suivirent, je compris que c'était de ces offrandes, plus que de celles des villages alentour, que vivait le temple, et donc que je vivais, moi. J'aidai les prêtresses à ranger les victuailles que nous avions ramenées de la ville. Après quoi Lila prit mes mesures pour me confectionner des vêtements à ma taille. Jusqu'à présent, je n'avais pu porter, en alternance, que la tenue que j'avais sur moi au moment du naufrage et celle que je m'étais composée avec ce que j'avais trouvé dans les malles du temple.
Je décidai de couper le tissu à la place de la jeune fille. J'avais une meilleure vue, les choses iraient plus vite. Si j'avais su coudre, je lui aurais sans doute aussi proposé mon aide pour ce travail, mais je me contentai de rester avec elle tandis qu'elle faisait jouer l'aiguille, tenant son ouvrage à moins d'un travers de main de ses yeux. Même dans cette activité qui n'oeuvrait sans doute guère pour la gloire de Gath, sa concentration était sans faille. Plus que n'importe qui, elle méritait de porter la peau de loup.
Je tentai d'engager la conversation.
"Quand j'étais petit, j'aimais regarder ma mère broder dans sa chambre. Vous voir faire me rappelle bien des souvenirs."
"Vous parlez comme une vieille personne !"
Elle n'avait pas quitté son travail des yeux, mais son visage s'était éclairé.
"En tout cas, gardez bien ces souvenirs de votre mère. Ils sont précieux."
"Vous avez perdu la vôtre ?"
"Voilà bientôt dix ans. Il est des maladies dont on ne guérit pas. Ainsi l'a voulu Gath."
"Et votre père ?"
Elle abattit son ouvrage sur ses genoux et me lança un regard noir.
"Comptez-vous rester ici toute la journée à jacasser ?"
"Je ne jacasse pas, je coupe du tissu. Pardonnez-moi si je vous ai offensée."
Je repris les ciseaux et m'agenouillai sur les larges dalles de pierre, en prenant soin de bien étaler l'étoffe. Ce n'était pas du drap de laine. La pièce ne venait sans doute pas de Kiandra. Pendant un long moment, seul le bruit des ciseaux sépara la pièce du silence total.
"Mon père, finis-je par reprendre sans lever la tête, est un homme admirable. Il a de grandes responsabilités, mais il les gère avec sagesse et il sait s'entourer des bonnes personnes. Il n'a jamais eu beaucoup de temps à nous consacrer, et je le regrette d'autant plus qu'à l'heure qu'il est, il me croit mort."
"N'en déplaise à Gath, j'aimerais bien que le mien me croie morte !"
Lila secoua la tête. Elle avait honte de ce qu'elle avait osé dire. Je ne cherchai même pas à en savoir plus.
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 30/11/05 18:03
|
J'eus l'occasion de comprendre de quoi il retournait quelques jours après cette conversation.
Au prix de douleurs dans les doigts et de forts maux de tête, Lila m'avait confectionné un surcot simple mais seyant, que Zinal avait promis d'orner d'un motif quand elle aurait le temps de s'en occuper. Ce jour-là, je le portais par-dessus ma tunique, pour accompagner la jeune prêtresse au marché. Rosine lui avait ordonné de sortir pour changer d'air. Et comme Lila pouvait difficilement se déplacer seule, j'étais parti avec elle, muni d'un bâton pour soulager un peu ma jambe affaiblie. Le corbeau nous suivit de loin, alors qu'il était resté au temple lors de mon précédent voyage.
La marche jusqu'au village où nous nous rendions nous prit une bonne heure. Les moutons de l'île paissaient à la lumière d'un soleil si pâle qu'on avait du mal à croire que l'hiver était presque fini. J'eus une pensée pour le royaume landrite, qui était sans doute sous la neige pour encore quelque temps. Les Roussettes avaient un climat plus doux, équivalent à celui de la Province du Sud. On sentait la verdure prête à refleurir.
De tous les villages alentour, les paysans avaient convergé pour échanger les denrées de l'hiver finissant. Légumes et fruits secs, animaux vivants, carcasses fraîchement découpées. Un apiculteur avait disposé sur une planche des pots de miel odorant. Une fileuse proposait des pelotes de laine colorée. Avec un sourire, Lila entreprit de bénir les marchandises. Elle rayonnait, parfaitement à l'aise dans son rôle. Je m'éloignai pour regarder les étals tandis qu'elle prononçait une brève prière pour l'enfant à naître d'une jeune paysanne enceinte. Dans ce type d'environnement, la jeune prêtresse n'avait plus vraiment besoin d'un guide, et moi, j'avais envie de retrouver mes sensations d'enfant, lorsque je parcourais le marché de la rive Sud, entre le pont des Hommes et la place des Trois Sentiers.
Un croassement attira mon attention. Je me retournai. Lila avait une discussion animée avec un homme qui me tournait le dos. La scène attirait de nombreux regards, mais personne ne semblait vouloir intervenir. Je m'approchai.
"Ce n'est pas un endroit pour toi, fit l'homme. Tu devrais revenir."
"J'en ai assez de répéter que ma place est au temple, à servir Gath. Pourquoi t'obstines-tu ? Et pourquoi n'as-tu même pas le courage d'aller là-bas ?"
"Pouah !"
L'homme se détourna pour cracher au sol. Il me vit, marqua un temps d'arrêt. Quarante ans, des yeux couleur aigue-marine, d'épais cheveux bouclés. La ressemblance s'arrêtait là, mais cela me suffisait. J'avais compris qui il était, et pourquoi Lila, malgré ses efforts, ne parvenait pas à cacher totalement la peur qu'il lui inspirait.
"Tes gardiennes ne me laissent même pas parler !" protesta-t-il.
"C'est parce que tu les insultes, Gath te pardonne !"
"Gath me pardonne... Tu invoques facilement Son nom. Crois-tu vraiment pouvoir Le servir ? Toi ?"
"Plus sûrement que jamais."
Lila se redressa, défiant son père du regard. Je songeai un instant que c'était plus facile quand on ne voyait pas bien ce qui se passait dans les yeux de l'autre. Mais loin de se laisser impressionner, l'homme saisit violemment la broche frappée du nom de Gath qui retenait la peau de mouton sur l'épaule de sa fille. Ni la broche ni le tissu de la tunique ne cédèrent. Ce fut Lila qui trébucha.
"Regarde-toi, petite et faible comme tu es ! Cette malédiction sur tes yeux, c'est un signe, imbécile ! Gath ne veut pas de toi, tu n'es pas à la hauteur de Sa gloire ! Rosine te garde parce qu'elle est trop heureuse d'avoir quelqu'un pour faire le sale boulot dans le temple, c'est tout !"
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 01/12/05 18:43
|
J'en avais assez vu. Je devais m'interposer.
"Je vous prie de lâcher cette représentante de Gath," dis-je le plus calmement possible, en posant une main sur l'épaule de Lila.
"C'est Rosine qui vous envoie ? Laissez ma fille tranquille !"
Son haleine empestait la bière dès le matin. Je fis un pas de côté et pris mon bâton de marche à deux mains, prêt à l'utiliser comme une arme.
"Personne ne m'envoie à part mon coeur. J'ai beaucoup de respect pour Lila, et j'ai conscience de sa valeur. Contrairement à vous. Alors ne m'obligez pas à employer la force."
"Quelle force ?"
Il ricana. Il se croyait supérieur parce qu'il était plus haut et plus large que moi. Il lâcha la broche de Lila pour mieux me faire face. C'était tout ce que j'attendais.
D'un mouvement que j'avais maintes fois répété l'été précédent, je le frappai au flanc pour le déséquilibrer, avant de le pousser violemment du bout de mon bâton planté au niveau de l'estomac. La boisson avait altéré ses réflexes. Il tomba en arrière.
Il amorça un geste pour se relever, mais le corbeau vint se poser sur le bâton, entre mes deux mains. Sa façon de se pencher en ouvrant les ailes suffit à convaincre mon adversaire qu'il avait tout intérêt à rester au sol. Il ignorait que cette aide était la bienvenue. Une douleur s'était réveillée dans ma cuisse, me rappelant que si je tenais à mon fémur, je devais modérer mes ardeurs.
Au fond de moi, je remerciai silencieusement maître Toru, où que fût son âme.
"Lila fait preuve chaque jour d'une foi et d'une volonté qui compensent largement ce que vous appelez sa malédiction. Vous êtes son père, vous devriez être le premier à vous en rendre compte. Si vous avez foi en Gath, ayez foi en elle."
L'homme jeta vers sa fille un coup d'oeil incrédule. Celle-ci le toisa un instant, puis lui tendit la main pour l'aider à se relever. Dans un sursaut de fierté, il la repoussa et se remit seul sur ses pieds.
"Un jour, Lila, il n'y aura personne pour se mettre entre toi et moi," gronda-t-il avant de s'éloigner.
Je regardai la jeune fille, impressionné par sa dignité.
"Je suis désolé de m'être interposé. J'ai peut-être sous-estimé la force de votre foi."
"Décidément, vous ne comprenez rien ! Vous avez été la main de Gath. C'est Lui qui vous a poussé à agir en Son nom."
"Je n'avais pas vu les choses sous cet angle."
"En tout cas, vos paroles m'ont étonnée. La Vraie Foi serait-elle en train de germer en vous ?"
Je secouai la tête.
"Non, Lila. Je suis un vil mécréant, et j'ai bien l'intention de le rester. Mais cela ne m'empêche pas de voir certaines choses."
"J'espère vous faire changer d'avis avant que vous ne nous quittiez," répondit-elle avec l'air d'y croire.
La menace écartée, la jeune prêtresse reprit son travail. Cette fois, je demeurai auprès d'elle, prêt à intervenir à nouveau. Heureusement, son père ne se manifesta plus. Elle put attirer tranquillement la faveur de son dieu sur l'ensemble de ses fidèles, lesquels reçurent la bénédiction le plus favorablement du monde. Certains appliquèrent même immédiatement le principe de charité inscrit dans les bases du culte, en lui offrant une petite part de leurs marchandises. C'est ainsi que nous rentrâmes au temple chargés de fèves, de lentilles, de deux pelotes de laine et d'un pot de miel.
Je n'avais pas dit à Lila que ses mots m'avaient marqué, surtout l'idée que la volonté de Gath pouvait se manifester à travers un mécréant. J'avais l'impression d'effleurer du bout des doigts le début d'une solution.
Le soir même, je priai en cachette les esprits de m'accorder du temps et de l'inspiration pour démêler l'écheveau.
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 02/12/05 17:46
|
Pourtant, mon astuce se basa précisément sur le postulat contraire. Et elle me fut soufflée par les esprits, par l'intermédiaire d'un élément récurrent dans mes rêves. Toutes les deux ou trois nuits, je croisais au hasard de mes pérégrinations chimériques un objet brisé, plus ou moins rafistolé. Au début, je n'y prêtais guère attention, puis cela m'intrigua. Et lorsqu'au fil d'une marche imaginaire le long d'une montagne noire, je trouvai à mes pieds une pierre brisée, j'eus la présence d'esprit de m'arrêter pour l'examiner de plus près.
C'était un gros galet à peu près grand comme mes deux mains mises côte à côte. Il aurait eu la forme d'un oeuf s'il ne lui avait manqué un gros morceau. De plus, une longue fissure le parcourait de part en part. Je le ramassai, intrigué. Soudain, alors que je le tenais en mains, il se sépara en deux. Ce qui m'avait semblé être une fissure était en fait la jonction entre deux morceaux de pierre, un demi-galet et un quart de galet. Je pressai ces deux parties l'une contre l'autre, et elles se ressoudèrent.
Il manquait un quart de la pierre. Et pourtant, ce qui restait formait un tout.
Au cours des rêves qui suivirent, je constatai que tous les objets brisés étaient ainsi constitués d'un grand morceau et d'un autre plus petit. J'avais compris le principe, mais sa signification demeurait mystérieuse.
J'en étais à ce point, occupant mon esprit à chercher la solution de l'énigme pendant que le reste de ma personne travaillait au temple ou dans le potager, quand Rosine me prit à part. Elle m'emmena hors de l'enceinte, le long du sentier qui menait jusqu'au rivage le plus proche.
"Prince, je pense que vous êtes suffisamment rétabli pour rentrer chez vous, et pourtant, vous ne semblez pas avoir hâte de nous quitter."
"Vous avez raison. Je me sens bien ici."
"Comme vous vous rendez utile, je n'ai pas d'objection à ce que vous restiez au temple. Mais je ne vous cache pas que votre refus de la Vraie Foi me chagrine. Vous êtes ici depuis plus de quatre mois. Un mécréant reste rarement si longtemps parmi nous sans voir la lumière."
"Que voulez-vous que je vous dise ? Ma propre religion me convient..."
Elle m'interrompit.
"N'allez pas plus loin ! Vous êtes au bord du blasphème."
Je l'écoutai, blasé, répéter le dogme auquel même un mécréant comme moi ne pouvait déroger tant qu'il séjournait aux Roussettes.
"Il n'est de dieu que Gath, il n'est de foi que la Vraie Foi. Toute autre croyance n'est que duperie et sa mention même est insulte à Gath. Repentez-vous."
"Je me repens," répondis-je machinalement.
Bien sûr, je n'en pensais pas un mot.
Alors que nous étions arrivés au bord des rochers battus par les vagues, la Grande Prêtresse revint au sujet initial de la conversation.
"Comptez-vous vous installer sur Kiandra, Prince ?"
"Non. J'ai bien l'intention de rentrer chez moi un jour."
"Tant mieux. Si vous persistez à refuser la Vraie Foi, à vous amputer de votre part spirituelle, vous ne serez pour nous que la moitié d'un homme."
"Merci pour tant de considération."
Elle fronça les sourcils, sans réussir à cacher que mon ironie l'amusait.
"Ne vous inquiétez pas, repris-je, je m'en irai le temps venu. Mais d'abord, il y a une chose qui me tient à coeur."
"Ah ?"
Je hochai la tête.
"Voir Lila porter la peau de loup."
Rosine sourit. Franchement, ouvertement. Le poids de sa charge s'effaça un instant de son visage, et il n'y eut plus que les fils d'argent dans sa chevelure pour rappeler qu'elle n'était plus si jeune.
"Vous savez, Prince, même si vous refusez de la voir, il y a une part de Gath en vous."
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 05/12/05 17:59
|
Sur le chemin du retour, la prêtresse me fit ramasser diverses fleurs et herbes. Les unes pour décorer le temple, les autres pour un usage médicinal, ou encore pour semer dans l'espace de vie. Je ne m'étais jamais intéressé aux différents usages d'une essence donnée. J'estimais avoir assez à faire pour ne pas ajouter ce sujet d'études à mon emploi du temps. De plus, je crois me souvenir qu'à l'époque, je considérais la connaissance des simples comme une affaire de femmes. Sitôt rentré, je laissai donc le fruit de ma cueillette sur la grande table de la cuisine et saisis un balai pour ôter du couloir la poussière et les fleurs fanées.
A l'issue de mon ménage, déposant les déchets dans le tas de fumier, je vis du coin de l'oeil Lila qui s'occupait d'un massif de fleurs, dans la partie ornementale du jardin. Je décidai d'aller la rejoindre.
"Puis-je vous être utile ?" demandai-je en m'agenouillant à ses côtés.
"Non, je ne crois pas."
La jeune fille arrachait les mauvaises herbes autour d'un buisson au feuillage encore maigre, qui commençait tout juste à fleurir. Elle avait le nez au ras du sol, pour mieux voir ce qu'elle faisait. Je haussai les épaules.
"Je proposais ça de bon coeur, vous savez."
"Je n'en doute pas, Prince. Vous êtes plein de bonne volonté, et c'est quelque chose que j'apprécie beaucoup chez vous. Mais je suis certaine que vous pouvez trouver autre chose à faire en attendant l'heure de la prière."
J'allais me relever quand elle me prit par la manche.
"Attendez, je vais vous faire une parabole. Que Gath me pardonne si je me prends pour un prophète !"
"Je vous écoute."
"Eh bien, considérons que ceci est un digne enfant de Gath, et ceci un mécréant."
Elle tenait d'une main une fleur déjà ouverte, et de l'autre un bouton encore fermé.
"Moi, je vous vois comme ceci."
Elle prit entre deux doigts une autre fleur, juste devant ses yeux, à la corolle à demi ouverte. D'un geste sec, elle l'arracha, puis l'approcha de la fleur ouverte, qu'elle cueillit également. Elle se tourna face à moi, tenant une fleur dans chaque main, juste sous son visage.
"Prenez-la et réfléchissez-y."
J'acceptai la fleur qui, selon elle, me ressemblait.
"Vous espérez que je finirai par m'ouvrir complètement ?"
"Je ne sais pas."
"En tout cas, en cueillant cette fleur, vous lui avez ôté toute chance de s'épanouir un jour."
Je tirai la langue, mais songeai après coup que Lila ne voyait peut-être même pas cette marque d'espièglerie.
"Allez, ouste ! lança-t-elle, à deux doigts de rire. Allez donc au temple, demi-fleur, et voyez si on n'a pas besoin de vous !"
Je n'avais pas fait deux pas que tout se mit en place dans mon esprit. Demi-fleur. Moitié d'homme. Quart de galet. Aux yeux d'un prêtre, je ne valais que la moitié d'un enfant de Gath. La métaphore prenait tout son sens si l'on considérait que Lila était à demi aveugle. On pouvait donc bien lui accorder un demi-guide, moi en l'occurrence. Je marquai une pause pour assimiler ce que je venais de comprendre. Puis je m'élançai à la recherche de Rosine, sans pouvoir retenir un rire clair.
Je devrais absolument remercier les esprits dès que je me trouverais hors de portée d'oreille des prêtresses. L'idée m'était venue d'un rêve, et puis elle était trop saugrenue pour que je l'eusse trouvée tout seul. Même sur une terre où l'on niait farouchement leur existence, les chimères étaient toujours à mes côtés.
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 12/12/05 18:43
|
Rosine était à l'infirmerie, tâchant de faire prendre à un enfant une tisane contre la fièvre. Je la laissai terminer son travail avant de lui faire part de ma proposition, alors que l'enfant et sa mère quittaient le temple. La prêtresse ouvrit des yeux ronds quand je lui parlai de demi-guide, mais elle me laissa terminer.
"Elle n'aura que sa foi pour guider son âme, puisque je ne vois ni n'entends le message de Gath. Mon rôle sera juste de m'assurer qu'elle arrive en un seul morceau là où il l'appellera."
Elle demeura un instant silencieuse, tripotant machinalement les récipients qui se trouvaient à sa portée.
"C'est une proposition intéressante. Mais je vais devoir préparer mes arguments si je veux convaincre mes pairs."
"Pourquoi ?"
"Parce que je vous connais, Prince. Je sais que même si vous ne marchez pas dans les pas de Gath, le chemin que vous suivez est parallèle au Sien."
Je souris presque malgré moi.
"Alors je n'ai aucune chance d'avoir la foi un jour. Deux chemins parallèles ne peuvent pas se croiser."
"Ne jurez de rien, il peut toujours y avoir un miracle..."
Je haussai les épaules.
"Le plus drôle dans l'histoire, c'est que mon professeur de mathématiques était un ancien prêtre de Gath qui avait perdu la foi."
Rosine fronça les sourcils.
"Que sa pauvre âme égarée retrouve le droit chemin, dans ce cas."
La Grande Prêtresse ne pouvait pas savoir que l'âme en question s'enfoncerait au contraire dans l'idolâtrie la plus profonde. L'aimable vieillard qu'est devenu Nikaz a définitivement abandonné la peau de loup. Il dépose désormais des offrandes aux esprits, comme nous le faisons tous, et comme je continuais à le faire en cachette lorsque je séjournais sur Kiandra. Le peu de foi qui lui restait a volé en éclats le jour où la fée Violetta lui a parlé. Dans la même situation, Rosine aurait sans doute trouvé la force de refuser ce "fragment corrompu du pouvoir du dieu unique".
La fête du printemps fut une occasion de rappeler le lien très fort entre Gath et la terre de ses enfants. Pendant trois jours, toute l'île célébra en prière et en musique la floraison et le retour des beaux jours. Ce fut pour moi la première et la seule rencontre avec les cinq autres prêtresses de Kiandra, dont deux occupaient le petit temple à l'autre bout de l'île, les trois autres voyageant de village en village tout au long de l'année. Toutes étaient sous l'autorité de Rosine, mais ne la voyaient que deux ou trois fois l'an. Il ne fallait pourtant pas plus d'un jour et demi de marche pour traverser de part en part ce caillou couvert de verdure.
Je pris plaisir à apprendre les danses traditionnelles. Les pas n'étaient guère compliqués et ne fatiguaient pas trop ma jambe fragile. Je sus bientôt les exécuter sans erreur. L'après-midi tirait sur sa fin lorsque j'entraînai Lila dans la farandole.
"Arrêtez ! protesta-t-elle. Je ne peux pas..."
"Les prêtres n'ont pas le droit de danser ?"
"Si, mais..."
"Ne me lâchez pas et faites-moi confiance."
Elle finit par poser son bâton et me suivre, avec hésitation, puis avec plaisir. Je constatai qu'elle connaissait bien les pas. Elle avait sans doute dansé dans son enfance, avant d'être handicapée par sa vue.
Dans le courant de la soirée, je vis Rosine arrêter de son bâton le père de Lila qui avait voulu s'approcher de nous, lui parler rudement et le renvoyer d'où il venait.
Lorsque je lui en parlai le lendemain, elle me répondit d'un air sévère :
"Cet homme boit du matin au soir et cuve du soir au matin. Il s'est persuadé que sa fille n'est qu'une incapable, sans doute pour se cacher sa propre misère intérieure. Il n'a pas osé s'opposer à moi quand je l'ai amenée au temple, alors il cherche à détruire sa vocation. Il voudrait se donner de l'importance en la réduisant à une ombre servile, comme il l'avait fait avec sa pauvre mère. Mais quand elle aura confirmé ses voeux, son engagement sera irréversible. Il n'aura plus le pouvoir de la ramener chez lui, même par la force."
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 13/12/05 19:23
|
Puis vint le jour où Rosine repartit pour Elossem. Avant d'aller prendre son bateau, elle prit Lila à part et lui parla longuement à voix basse. Je pense qu'après les recommandations d'usage, elle lui promit de tout faire pour arranger sa situation. Cela fait, elle nous laissa, pleins d'espoir et d'angoisse, suspendus à sa capacité à convaincre les autres Pierres Rouges qu'un mécréant n'était que la moitié d'un guide. Pour rompre le silence des premières heures, Zinal me coupa les cheveux, non sans déplorer à voix haute mon acharnement à garder courtes d'aussi belles boucles. Lila s'était retirée dans sa chambre pour prier Gath.
Grâce à la générosité d'un éleveur, le repas du soir fut constitué d'un ragoût de mouton, avec quelques fruits secs. Comme toujours quand le culte avait de la viande fraîche en trop, nous partageâmes notre souper avec des pauvres des environs. J'aimais ces repas, plus animés que ceux que je prenais d'habitude, avec les prêtresses pour seule compagnie. Une fois repus, les fidèles firent une dernière prière avant de prendre congé.
Je raccompagnai un à un les plus faibles, hissés sur le dos d'Horizon que je tenais en longe. Mon pauvre cheval s'était empâté au fil des mois passés sans exercice dans un pré. Ces promenades nocturnes avaient le mérite de refaire de lui une monture, même s'il se contentait pour l'heure de marcher tranquillement au pas.
A la nuit noire, je rentrai enfin au temple. En passant devant la chambre de Lila, je l'entendis parler tout haut à son dieu. Je ne résistai pas à l'envie de l'espionner un peu. L'oreille collée à la porte, je l'écoutai exposer son dilemme : devait-elle garder ses distances avec moi, comme le préconisaient les textes sacrés, ou au contraire se rapprocher de moi en prévision du jour où je l'emmènerais sur les flancs du Mont Divin ? Alors même que mon aide n'avait pas été avalisée par le conseil, elle reconnut qu'elle souhaitait être plus proche de moi. Que je lui semblais plus digne de confiance que bien des enfants de Gath.
Je réprimai de justesse une soudaine envie de surgir dans sa chambre et de l'embrasser.
Lors des jours qui suivirent, je profitai du beau temps pour faire travailler Horizon en longe. D'une part, il avait besoin de se remettre en condition, et d'autre part, ces heures passées dans les prairies me permettaient de rester à l'égard du temple. L'angoisse de Lila, et dans une moindre mesure de Zinal, m'était insupportable. Il suffisait d'entrer dans la grande salle pour se sentir oppressé. L'office religieux du jour de jeûne, auquel je ne pouvais me soustraire, me laissa nerveux, en proie à une envie de frapper quelque chose pour me décharger de cette tension.
Passant par la cuisine, je vis le trousseau de clefs suspendu à son crochet. Mon sang ne fit qu'un tour. J'allai ouvrir la cabane pour y rechercher mon épée.
Mon arme était décidément en piteux état. La fureur des vagues l'avait légèrement tordue. J'eus un pincement au coeur en la prenant en main et en la sentant déséquilibrée. Je n'avais aucun espoir de la faire arranger à Kiandra, où les forgerons faisaient plutôt des fourches et des couteaux. Peut-être à Azion, avant de repartir pour le continent ? Dans l'intervalle, je ne pouvais que nettoyer la lame. Ce que je fis avec ardeur, assis par terre, le dos appuyé contre les planches de la cabane. Je passai ensuite quelques heures à pourfendre de mon mieux des ennemis imaginaires, encouragé par le corbeau qui s'était perché sur l'épouvantail. J'en sortis fatigué, mais beaucoup plus serein.
Le retour de Rosine fut retardé par quelques jours de forte pluie. Il n'y avait guère plus d'un bras de mer entre Kiandra et Elossem, dont on distinguait la côte par beau temps, mais la Grande Prêtresse voyageait à bord d'une simple embarcation de pêcheur qui ne pouvait affronter le moindre grain.
Je la vis enfin revenir le long de la côte alors que Zinal et Lila m'avaient gentiment congédié pour laver à grande eau le sol de pierre de la grande salle. Sa démarche était moins nerveuse que d'habitude. J'allai à sa rencontre, suivi d'Horizon et du corbeau. Elle avait les traits tirés, le teint du même blanc cassé que sa tunique. Inquiet, je fis passer très vite les salutations d'usage pour m'enquérir de ce qui n'allait pas.
"Je suis malade, répondit-elle avec un sourire désolé. Comme la plupart des Pierres Rouges. Je ne sais pas si c'est un signe du mécontentement de Gath ou s'il y avait tout simplement quelque chose dans l'eau."
Je l'accompagnai jusqu'au temple, désolé de ne pas pouvoir la hisser sur le dos d'Horizon. Les prêtres de Gath n'avaient pas le droit de monter à cheval.
Aux abords du temple, Zinal et Lila accoururent à leur tour. Elles allaient parler, mais Rosine les fit taire d'un geste de son bâton.
"Nous avons gagné," dit-elle, soudain rayonnante malgré son teint cireux.
Aussitôt Lila se jeta à mon cou, avec tant d'énergie que je tombai à la renverse. Au milieu de la stupeur générale, elle éclata de rire.
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 14/12/05 18:12
|
Un spasme de Rosine interrompit ce curieux cri de victoire. La Grande Prêtresse s'éloigna précipitamment pour aller vomir plus loin. Zinal lui posa une main soucieuse sur le front.
"Je t'emmène à l'infirmerie. Tu nous raconteras les détails plus tard."
"J'ai vraiment beaucoup de fièvre ?"
"J'en ai bien peur. Allez, viens."
Lila regarda s'éloigner ses aînées, puis ferma les yeux et effleura doucement le sol du bout des doigts. J'étais resté assis par terre, et elle se tenait agenouillée face à moi. Elle devait profiter de ce contact avec la terre de son dieu pour le remercier de plus près. Je me relevai, tendis une main qu'elle prit lorsqu'elle eut terminé sa prière. Une fois debout à son tour, elle épousseta doucement le bas de sa tunique.
"Merci d'avoir proposé votre aide, Prince."
"Pour vous relever ou pour gravir le Mont Divin ?"
"Pour les deux. Et pour toutes les fois où vous êtes là."
Elle me regarda dans les yeux, et cette fois, je savais qu'elle était assez près pour me voir. J'eus le réflexe de vérifier du coin de l'oeil que personne ne nous voyait, mais je ne reculai pas. Ses lèvres trouvèrent les miennes le plus simplement du monde. Ce fut à la fois doux, brûlant, et certainement bien trop bref.
A l'instant de grâce succéda la panique. Je posai les mains sur les épaules de Lila, une façon comme une autre de lui faire comprendre que je voulais maintenir une distance entre nous. Elle inclina la tête sur le côté, entraînant dans le mouvement une partie de ses épais cheveux.
"Pardon, Prince. Je pensais que vous en aviez envie aussi."
"Si, bien sûr, mais... Vous êtes une prêtresse de Gath, Lila, et moi, je suis un étranger et un mécréant. Ce genre de chose... Je veux dire..."
"Cela n'a rien d'interdit, sans quoi je ne l'aurais pas fait. Je ne suis pas de celles qui s'amusent à transgresser les lois de Gath en espérant me racheter par la prière."
"C'est bien ce qu'il me semblait, mais..."
"Tant que je respecte les règles de vie des prêtres, j'ai le droit d'embrasser qui je veux. J'ai vérifié qu'il n'y avait pas de cas particulier pour les mécréants."
"Alors je crois qu'il va falloir m'expliquer un peu mieux vos règles de vie."
Avec un sourire, elle se serra contre moi, la tête sur mon épaule. Ses cheveux me chatouillaient le nez.
"Vous allez voir, c'est très simple."
Un souffle chaud au niveau de mon autre épaule me fit sursauter. Un naseau noir glissa le long de mon cou, un menton velouté se frotta sur ma veste. Je levai la main qui ne tenait pas Lila en signe d'avertissement.
"Horizon, tu peux jouer avec moi autant que tu veux, mais si tu lui fais le moindre mal, tu es un cheval mort, c'est compris ?"
La tête de l'étalon se retira de mon épaule, pour mieux me pousser dans le dos. Je parvins de justesse à ne pas trébucher.
"Il est amusant," observa Lila tandis qu'Horizon s'éloignait au petit trot.
"Par moments, il m'énerve plus qu'autre chose. Mais il ne perd rien pour attendre. Il a encore de l'exercice à faire aujourd'hui."
"Au fait, pourquoi tout ce noir ? Un oiseau noir, un cheval noir..."
"Je n'y suis pour rien, ce sont des cadeaux tous les deux. Mais Horizon n'est pas vraiment noir. Il a la peau noire, les crins noirs, mais si on regarde bien, le reste de sa robe est en fait d'un brun très sombre."
J'hésitai, pris une grande inspiration.
"Je te montrerai."
Elle sourit, soulagée de voir que j'avais osé le premier.
"Si tu veux."
Un nouveau baiser suffit à clore la conversation. Lila retourna à ses activités et moi aux miennes. Nous étions à cet âge où l'on croit qu'il vaut mieux cacher certaines choses aux adultes, même si nous imaginions déjà être adultes nous-mêmes. Et même si les choses en question n'étaient que des émois d'adolescents, inévitables entre deux jeunes gens d'âges semblables qui vivaient sous le même toit depuis plusieurs mois. J'en étais conscient, tout comme Lila. Jamais je n'envisageai de rester à Kiandra auprès d'elle. Jamais elle ne se détourna de la voie de Gath pour moi. Mais puisque nous étions ensemble pour quelque temps et que nous nous plaisions, autant nous tenir compagnie.
_____
A ce stade, l'auteur souffle un grand coup. Il en aura fallu, des efforts, pour jeter ces deux-là dans les bras l'un de l'autre!
Note pour les écrivains: si vous voulez mettre facilement une fille dans le lit du héros, choisissez-la sans personnalité. Ou nymphomane. Ou à la rigueur prostituée (technique Wocek).
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
Thorp bonheur

-= Dungeon Keeper =-
Inscription le 27-07-01
Messages : 7409
Age : 46 ans
Lieu de résidence : l'Antre des Ours
|
|
|
|
|
Réponse au Sujet 'La Geste du prince Coriolan' a été posté le : 15/12/05 20:59
|
Et la vie continua.
Je pris un malin plaisir à faire galoper Horizon en cercle plus longtemps que d'habitude. Cela calma pour quelque temps ses instincts sociaux, mais il me prouverait plus tard qu'il n'avait pas renoncé à me considérer comme un cheval. Après la séance, je l'emmenai au ruisseau, où je rinçai sa sueur à l'aide d'un linge mouillé. Il perdait à poignées son épaisse robe d'hiver. Je le séchai de mon mieux avec un vieux drap avant de le lâcher dans son pré, où il s'empressa de se rouler par terre.
Rosine ne quitta l'infirmerie que pour se joindre à nous au souper. Elle avait beaucoup pris sur elle pour regagner le temple malgré sa maladie. La fatigue se lisait dans ses traits tirés, dans ses gestes moins vifs qu'à l'accoutumée, dans ses yeux rougis et brillants de fièvre. Elle retrouva néanmoins des couleurs au moment de nous raconter comment elle avait gagné à sa cause l'ensemble des Pierres Rouges.
"Pardonnez-moi, Prince, mais j'ai dit du mal de vous à cette belle assemblée."
Je souris, les yeux dans le vague. Venant de Rosine, cela ne m'étonnait guère.
Entre deux cuillerées de bouillon clair, la Grande Prêtresse expliqua qu'elle avait joué sur la méfiance innée des prêtres vis-à-vis des mécréants. Ses homologues avaient été fort étonnés d'apprendre qu'elle n'avait pas encore chassé l'étranger qu'elle avait mentionné lors du conseil précédent. En réponse à leur inquiétude, elle s'était contentée de rappeler les principes d'hospitalité du culte. Elle n'avait jamais laissé entendre que je pouvais être sympathique, et encore moins que j'avais spontanément proposé d'aider Lila dans son ascension. Elle avait au contraire insisté sur mon refus de voir la lumière de Gath. Précisé que j'avais frappé un fidèle devant des dizaines de témoins. Et demandé aux autres prêtres s'ils s'imaginaient confier à un homme comme moi la garde d'un aveugle.
Ainsi convaincus que je ne valais certainement pas le dénominatif de guide, les Pierres Rouges avaient accepté que j'accompagnasse Lila lorsque viendrait pour elle le temps de gravir les flancs du volcan.
Je me mordis les lèvres.
"Vous y êtes allée un peu fort, quand même ! Comment être sûr que personne ne va me poignarder dans le dos en pensant protéger Lila ?"
Rosine secoua la tête, catégorique.
"Les autres prêtres se sont certes laissés manipuler pour cette fois, mais ils ne sont pas stupides. Ils savent que je suis pas du genre à laisser une de mes prêtresses à la merci d'un fou dangereux."
"Dans le pire des cas, si certains se méfient de vous, ils verront vite que Lila vous fait confiance," ajouta Zinal.
Malgré tout, je demeurai sceptique.
Lors des jours qui suivirent, entre deux baisers volés, je décidai que je pouvais à nouveau monter à cheval. Horizon et moi étions tous les deux suffisamment remis pour faire des courses et des promenades à travers une bonne partie de l'île. Je me mis à colporter des messages ou à livrer des médicaments pour rendre service aux prêtresses, mais je ne connaissais pas encore assez bien le terrain pour m'éloigner des principaux chemins.
Je découvris le plaisir de se promener à cheval le long de la côte au petit matin. Les pêcheurs s'affairaient dans la lumière encore un peu froide, qui changeait du tout au tout en quelques instants, au moment où le soleil se levait sur la mer. Au cours de mon enfance, je n'avais jamais visité d'île. Pour moi, une côte faisait nécessairement face au soleil couchant, parce qu'il en était ainsi sur le continent. Ces balades le long de la pointe sud-est de l'île de Kiandra me faisaient agréablement réviser mon jugement.
Lors de ces promenades en solitaire, dans le contre-jour, ma silhouette montée sur un cheval sombre et accompagnée d'un corbeau fit sursauter plus d'un enfant de Gath. Mais depuis un an que l'oiseau noir me suivait, j'avais pris l'habitude de susciter ce genre de réaction. J'en souriais, amèrement.
|
|
Dernière mise à jour par : Oph qu ourse le 22/12/05 18:37
|
-------------------- "Cet homme poireau est derrière toute l'affaire! Il couvre les aubergines mutantes!"
Lisez Sentaï School !
--------------------
Histoires | Amicale informelle des Vieux Pervers Libidineux | Pan Fighters
--------------------
Ex-Caribbean : la signature pirate.
|
|
|
|
Cachée
|
|
|