Chaos Legions

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Le dernier Français a été posté le : 10/05/03 10:52
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Voici une réalisation qui me trottait dans la tête depuis un certain temps, et que j'ai enfin menée à bien. Notez que si cette nouvelle plait, j'en ai d'autres en chantier, formant un tout à peu près cohérent. Si elle d éplaît, tant pis. Notez aussi que c'est de la science-fiction plutôt "intimiste", ceux pour qui ce genre se réduit à des explosions tonitruantes et des néons chamarrés n'y trouveront probablement pas leur compte...
2174
La fête était triste et gaie. Autour du grand bassin de la propriété, parmi les arbres choisis en homme de goût par le maître de céans, dans le jardin parsemé de lumières discrètes, les invitation se réunissaient petits cercles et parlaient avec esprit mais sans l'exubérance qui pouvait caractériser d'autres réunion mondaines : bien avant son centième anniversaire, Antoine Céstant était quelqu'un de trop distingué pour apprécier les divertissements bruyants auxquels se livraient désormais les foules de jeunes gens enthousiastes parmi les hologrammes et les musiques hurlantes, dans les parcs de divertissement des grandes mégalopoles.
Les convives, pour autant, n'étaient pas peu nombreux ; personne n'aurait refusé une invitation à un tel événement, et hors des grilles du domaine, les journalistes envieux enrageaient de ne pas pouvoir dépasser le discret mais efficace service d'ordre qui veillaient au grand portique du jardin à la française. On croisait, en déambulant sur les terrasses successives devançant la maison ou le long des allées de graviers, des scientifiques, des politiciens et des artistes. Tous comptaient pour lui comme il comptait pour eux ; parmi eux se trouvaient ses anciens compagnons, ses disciples et certaines personnes pour lesquels ils éprouvaient tout simplement de l'estime. Ainsi Joseph Bisalov, le maire de New-York, Emett Wym, le directeur de la Nouvelle Banque de Londres et Douglas Farlow, le célèbre chirurgien à la retraite, s'étaient-ils par affinité de goût réunis à une même table, près d'une fontaine dont la fraîcheur agréable faisait oublier que le Sussex était cet été particulièrement étouffant.
" Le voyez-vous ? demanda Emett. Il est resté très discret ce soir.
- A son âge… lâcha Douglas qui n'avait pas quatre-vingt-sept ans
- Il est là-bas, dit Jospeh. Près de cet angle de la terrasse supérieure. C'est depuis de nombreuses années son emplacement favori pour regarder le paysage…
- Quel dommage que son fils soit mort…
- Quand était-ce, déjà ?
- J'avais trente-deux ans, dit Joseph dont les cheveux grisonnaient. Je m'en souviens très bien car nous en avons beaucoup parlé, il habitait alors à Boston où j'étais médecin. Perdre Thomas a été terrible, d'autant qu'il venait de se marier. Antoine connaissait sa fille, et il a compris alors qu'il n'aurait jamais de petits-enfants.
- Survivre aussi longtemps à son fils, comme cela a dû être…
- Antoine n'est pas du genre à se plaindre", dit Douglas, et les deux autres opinèrent.
Frida Céstant consulta sa montre, et vit qu'il était dix heures sept. Trente-deux minutes s'écouleraient encore avant le grand feu d'artifice qui marquerait les trois millions cent cinquante-cinq mille six cents quatre-vingt neuf six cents secondes d'existence de celui que les journalistes avaient surnommé "le dernier Français de la terre". Frida sourit. Beaucoup d'hommes, à l'âge de son mari et lorsqu'ils avaient sa fortune, s'entouraient de femmes jeunes et faciles, mais l'attitude d'Antoine était sans équivoque : dans le cœur du jeune français que l'infirmière bénévole hollandaise avait soigné quelque sept décennies plus tôt, à peine âgée de vingt ans, Frida occupait toujours la même place.
Des souvenirs lui revinrent de ce mariage heureux malgré le monde devenu fou autour d'eux. la guerre où la France où rayée de la carte par l'arme nucléaire avait été la dernière de toute, et André Cestant n'y avait pas été pour rien. Parmi les rares survivants ayant échappé à la bombe, lui seul survécut aux trois années de troubles qui suivirent, malgré son action intrépide et ses multiples coups d'éclats au sein des Armées Fédérées. Sitôt la guerre finie, il prit dans le débat public planétaire une place importante. Antoine était cultivé et généreux, intègre et brave ; il avait pour lui ce pays mort devenu le premier vrai no man's land, ou plutôt one man's land tant qu'Antoine resterait en vie. Il sut se faire entendre, et bientôt le "dernier Français" eût la parole et ne laissa point. Il sut se faire connaître des uns et aimé des autres, et bientôt ses essais humanistes et pacifistes furent célèbres. Lui qui n'avaient plus aucun pays devint le conseiller et l'arbitre de tous gouvernements. Deux générations d'intellectuels s'étaient réclamé de son message. S'il était vraiment la dernière partie de la France que la terre ait connu, disait-il, alors il voulait qu'elle laissa l'image de la patrie qui avait donné au monde jusqu'à sa vie. Avec le temps, son message s'imposa, et il put enfin consacrer un peu de temps à Frida, qui l'avait accompagné sans se plaindre tout le temps pendant lequel il tentait de persuader le monde entier. Mais ce fut pour repartir pour de nouvelles batailles. Avec sa position déjà bien établie, il défendit les progrès moraux et scientifiques de son époque avec une rare ardeur. Si l'image que la France devait laisser pour la postérité n'avait tenu qu'à lui, ç'aurait été un bel exemple de clairvoyance et de désintéressement. "L'homme peut faire de grandes choses" avait-il déclaré devant sept millions de personnes réunies à Douvres, là d'où où distinguait les falaises ténues de son pays natal, pour commémorer le cinquantenaire de sa destruction, et la phrase figurait désormais dans les livres d'histoire.
Son sourire se nuança d'une certaine tristesse en se souvenant de la maladie qui condamnait son mari. Il était désormais tacitement admis qu'il mourrait dans les jours à venir, mais Antoine avait, avec son courage habituel, voulu "mourir centenaire" malgré les douleurs qui le déchiraient. "L'homme peut faire de grandes choses".
" J'ai été très orgueilleux, Philip
- A juste titre.
- Ce n'est jamais le cas. Centenaire, voyez-vous, ce fut ma plus grande folie de souhaiter le devenir."
Antoine aimait Philip Mill. Il avait la force élégante d'une statue antique, et un esprit hors du commun.
" Vous l'avez expliqué, n'est-ce pas ? Vous voulez montrer par vous même tout ce que peut-être la vie d'un homme. Vous êtes le dernier des Français, et vous les représentez tous. Un siècle, il faut songer à ce que cela représente. Et plus encore à ce que représente tout ce que vous avez fait.
- Oui, je voulais mourir à cent ans passés, pour montrer à tous ce que la vie d'un homme vaut, pour conclure par cela ma vie. Par cet exemple qui concrétisant toute mon œuvre. pour montrer que l'action humaine n'est pas vaine.
- Ce sont vos convictions et les miennes.
- Mais il me reste dix minutes pour mourir.
- Que voulez-vous dire ?
- J'ai changé d'avis."
La remarquable constance de caractère de Philip, qu'Antoine appréciait au plus haut point, empêcha celui-ci de rester bouche bée. Tout aux plus ses beaux yeux noirs se firent-ils plus attentifs.
" Mais comment ?
- C'est un autre symbole que j'entends donné à ma mort. La vie d'un homme n'est rien, elle peut être fauchée à tout moment, même quelques instants avant son centenaire, comme l'ont été celles de soixante-dix millions de mes compatriotes. C'est ce que je veux montrer en mourrant. C'est c ette voie dans laquelle je veux que s'engage l'Humanité.
- C'est…
- Ne voyez pas en cela la lubie d'un vieil homme, ou ne prétendez pas que ce n'est pas le même Antoine qui a été l'homme que tous ont connu et qui a pressé sur la détente de ceci."
Il sortit de sa poche un petit objet de métal, recourbé et s'adaptant parfaitement à sa main.
" C'est l'arme avec laquelle j'ai combattu en Alaska, l'une de ces armes que j'ai tant fait pour interdire.
- Pensez à votre passé… A vos amis… Ne serait-ce que qu'à moi."
Le vieillard s'assombrit
" En cent ans, j'ai déjà perdu beaucoup de ceux qui importaient pour moi, sans parler de ceux qui ont disparu avec mon pays. Je m'y suis fait."
Sa tristesse se fit sourire, un mince sourire que relayaient ses yeux profonds.
" Je suis heureux, cependant, d'avoir prononcé mes derniers mots à l'intention d'un homme tel que vous. Dîtes à Frida… Vous saurez ce qu'il faut lui dire. N'oubliez pas, la vie d'un homme n'est rien."
Et le grand corps s'effondra silencieusement.
Aussitôt une rumeur terrible se répandit dans les allées. De toute la réception, l'on se précipita vers l'angle Ouest de la terrasse supérieure. Frida se fraya un chemin parmi et s'agenouilla auprès de son mari, les yeux remplis de larmes silencieuses. Courbé, Thomas ne disait rien. Les premières personnes arrivée sur le lieu du drame l'avaient vu brièvement consulter sa montre. Il s e tourna enfin vers cette foule, celle des fidèles et des compagnons de son maître, il regarda un instant la veuve effondré à deux mètres de lui, et l'orpheline pleurant dans la foule, et à cet instant il sut qu'il leur devait quelque chose. Lentement d'abord, la voix brisé par l'émotion, puis avec de plus en plus de fermeté, il prit la parole :
" Mes amis, vous avez tous été témoins de la vie d'Antoine Céstant, et, désormais, de sa mort. Vous le saviez, celui que l'on avait surnommé le dernier Français avait voulu faire de sa vie un exemple, car c'était vraiment un homme d'exception, et il a voulu faire aussi un exemple de sa mort, car il en a choisi lui-même l'heure, et en homme conscient de ce qu'elle signifiait.
Car c'est le 7 Août 2074 qu'il est né, à Dunkerque une ville de l'autre côté de ce bras de mer, à dix heures trente-neuf du soir. C'est à dire, ici, en Angleterre, neuf heures trente-neuf. Il aura vécu, jusqu'à cet instant, dix heures trente-sept, où il aura délibérément mis un terme à ces jours, cent ans et cinquante-huit minutes. Cent ans, date symbolique, que nos trisaïeux ne crurent jamais pouvoir atteindre.
C'était pour lui un symbole, et s'il a attendu pour mourir ce siècle d'existence, c'est pour conclure sa vie consacrée au bonheur de l'homme par le message selon lequel la vie d'un être humain est une chose immense : cent ans.
Et je crois que c'est ce message qu'il voudrait que nous gardions de lui à l'avenir."
Bon, j'attends les éventuels commentaires...
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Dernière mise à jour par : JWRK le 29/07/03 08:38
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 10/05/03 11:36
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Le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est original (au moins pour moi).
Très bien écrit aussi, très humain. J'aime beaucoup.
Quant à la réflexion qui nous est proposé, c'est intéressant... Sans doute pas très optimiste (enfin, c'est ainsi que je l'ai compris), mais ce n'est pas moi qui le reprocherait...
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 10/05/03 15:28
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Merci, cela me donne envie de continuer. La suite ! Bon, d'accord...
2214
A sa mort, au tournant du vingt-deuxième siècle, Mrs. Lexington avait souhaité que sa bibliothèque reste intacte, avec ses vieux livres en papiers qui n'étaient ni informatisés ni microfilmés. C'était aujourd'hui un musée et un lieu de pèlerinage, sous les immenses plafonds duquel les nostalgiques d'une époque révolue et les touristes visitant Londres aimaient à déambuler en oubliant les heures.
Au rez-de-chaussé du bâtiment, que surplombaient deux galeries longeant des rayonnages cyclopéens, Andrew Barys assis à une table en rassemblant quelques papiers, les notes de toute une vie. Il n'aurait droit, il le savait, qu'à quelques minutes. Il attendait. L'autre, par un discret message retrouvé dans sa chambre, le lui avait promis, et bien qu'il ne l'eût jamais vu, Andrew savait qu'il ne reviendrait pas sur sa parole.
Sans lui en demander la permission, un homme aux cheveux blond pâle s'assit devant lui. Ses mains étaient sèches et nerveuses, ses yeux attentifs et sa voix rapide et nette trahissaient une existence faite de clandestinité et de faux-fuyants.
" Je peux vous consacrer sept minutes, annonça-t-il. Le visage que je porte est artificiel et sera remplacé d'ici vingt-quatre heures. Je vous demande de ne pas enregistrer cette conversation ni chercher à me suivre lorsque je partirai. Mon nom restera secret pour vous mais vous pouvez pour les besoins de cette conversation m'appeler John. Posez maintenant vos questions
- Quels sont mes rapports exacts avec Antoine René Céstant, surnommé le dernier Français ?"
John renifla
" Vous êtes l'un de ses biographes amateurs.
- C'est ce que n'importe qui sait. Je vous demande pourquoi j'ai éprouvé dès l'enfance cet intérêt irrépressible pour un personnage mort trois ans avant ma naissance, pourquoi toutes mes recherches sur lui, dans cette bibliothèque et ailleurs, ont échoué, et aussi comment s'expliquent ce qui s'est passé au cours de l'incendie d'avant-hier, celui qui m'a fait citer dans les journaux.
- Permettez-moi de vous rappeler les termes de notre accord : vous obtiendrez la réponse à toutes vos questions, mais vous devrez la garder pour vous et n'en faire part à personne, que ce soit aujourd'hui ou dans cinquante ans. Si d'aventure vous parliez, nous n'aurions pas même besoin d 'entreprendre quoi que ce soit contre nous ; les vérités que je vais vous révéler sont si incroyables que personne ne vous croirait, d'autant plus que nous en avons détruit toutes les preuves.
- Alors pourquoi traiter avec moi ?
- Parce que nous vous le devons bien."
La réponse stupéfia Andrew, qui répondit d'une voix presque éteinte :
" J'accepte tout, dîtes-moi la vérité ; je ne peux plus supporter de vivre au seuil du secret."
Le discours de John était précis et méthodique.
" Votre code génétique n'est pas celui de vos parents, Jane Barys et son défunt mari –acceptez nos condoléances, avec trois ans de retard. Vous le clone de celui que vous avez mentionné, Antoine René Céstant, sa parfaite copie chromosomique. Je suppose que vous connaissez cette technique consistant à prélever le noyau d'une cellule d'un individu adulte pour l'introduire dans un ovocyte pour obtenir un embryon au génome identique à son modèle, même si vous avez jusqu'à présent cru qu'elle n'avait été appliquée qu'à des animaux –laissez-moi poursuivre- après la mort du dernier Français, notre organisation à décider de dupliquer son capital génétique. Vous êtes le premier des clones d'Antoine, échangé à la naissance contre un enfant mort-né trois ans après la mort de votre modèle. Vos parents n'en ont jamais rien su, et c'est sans doute ce qui explique l'intérêt que vous ressentez pour celui qui fut votre double parfait.
- Le premier ? Il y en a…
- Non. Pour qu'aucune ressemblance physique entre deux individus n'engendre des soupçons, il a été décidé de n'implanter qu'un seul clone d'Antoine Céstant par génération. Et c'est aussi pour cette raison que vous n'avez retrouvé aucune photographie de lui datant d'avant sa soixante-troisième année ; un gigantesque travail de sabotage et de destruction à l'échelle de la planète nous a permis de toutes les retrouver, les détruire, les effacer des mémoires des ordinateurs, puis détruire ou modifier les documents qui y faisaient tout simplement référence et les simples allusions qui auraient pu y être faîtes jusque dans son courrier privé. Ne prenez pas cet air, nous n'avons détruit aucun document d'importance historique. Ceux-ci sont consignés dans un des nos bâtiments parfaitement cachés.
- Gigantesque travail... De quels moyens disposez-vous ?
- Vous comprenez bien que je ne peux me permettre de vous donner une réponse. Du reste, je doute que celle-ci vous serait d'un quelconque intérêt.
- Mais ses amis… ses proches.
- L'âge avancé auquel est mort Antoine a fait que nous avons estimé négligeable le risque que vous soyez reconnu par quelqu'un l'ayant vu à vôtre âge. Vous avez trente-sept ans ; ceux qui auraient pu connaître Antoine trentenaire et en garder un souvenir distinct en ont aujourd'hui au moins cent cinq. Mais nous aurions pourtant dû mieux prendre ce risque en compte, si j'en juge par votre rencontre avec la fille unique du dernier Français, Michèle Céstant.
- C'est elle que j'ai tenté de sauver dans cet incendie.
- Pourriez-vous me dire ce qui s'est exactement passé ? Nous savons que vous n'avez pas dit la vérité aux journalistes, mais nous n'avons pu en découvrir plus faute d'un témoin qui se serait trouvé près de vous dans ce brasier infernal
- Je ne saurais pas trop le dire moi-même. Tout à commencé quand près du jardin public que j'entretenais, un hôpital a soudain pris feu. Des quantités de gens hurlaient qu'ils restaient beaucoup de personnes aux niveaux supérieurs, les pompiers semblaient dépassés. Aussi j'ai pris mon courage à deux mains et je suis monté par un escalier extérieur jusqu'à l'étage qui m'avait semblé le plus sinistré, j'ai ouvert la porte d'un coup de pied et je suis rentré à l'intérieur. je ne sais pas si vous vous êtes jamais trouvé au cœur d'un incendie, mais c'est un spectacle terrifiant. Les flammes et la fumée se disputent le peu d'air qu'il reste, autour de vous tout est disloqué sous l'effet de la chaleur ; on n'y voit pas un mètre devant soi. Bref c'était un service de gériatrie communale, où de nombreuses personnes âgées gisaient à terre. Parmi ceux qui respiraient à l'extérieur, j'ai réussi à emporter à l'extérieur au total cinq d'entre elles qui respiraient encore, puis la fournaise est devenue si intenable que je n'ai plus pu y rentrer. La dernière d'entre elles, quand nous sommes ressortis de l'épaisse fumée, a ouvert de grands yeux et m'a appelé "Papa", puis elle s'est tue à tout jamais. Là-dessus des pompiers sont arrivés, ils ont pris la situation en main et comme j'avais malgré un bâillon sommaire inhalé beaucoup de monoxyde de carbone, je me suis évanoui et ai été emporté dans une ambulance. Le lendemain, à mon réveil, j'apprenais que quatre personnes me devaient la vie et que la cinquième s'appelait Michèle Céstant.
- Elle vous avait reconnu… Vous ressembliez au père qui se penchait sur son lit quand elle était petite fille. Pauvre vieille dame, le choc a du être terrible pour elle.
- Je comprends mieux ; mais pourquoi, pourquoi avez-vous fait tout cela ?
- Pour conserver à l'usage des générations futures le potentiel génétique d'Antoine Céstant. Songez à ce qu'il a été : quarante ans après sa mort, il n'est pas un parti politique à travers le monde qui ne se réclame de son message. Chaque ville a une rue à son nom, lorsque ce n'est pas un msuée, et un cinquième environ des études d'historien publiées portent sur tel ou tel moment de sa vie. Cet homme, cette œuvre, certains à sa mort n'ont pas pu se résoudre à reconnaître leur temps fini…
- Vous vous trompez, les gênes ne sont rien comparés à l'éducation ou au milieu. Je suis pas un deuxième Antoine Céstant et je n'en serai jamais un. je suis un simple horticulteur qui s'est retrouvé mêlé à un incendie et est intervenu comme n'importe quel homme le ferait
- Nous n'avons jamais eu l'intention de créer un deuxième Antoine Céstant, nous avons seulement voulu utiliser un potentiel génétique qui avait déjà porté des fruits exceptionnels en des circonstances tragiques. Votre vie était un essai, c'est précisément pour essayer de déterminer ce qui chez cet homme avait été la part des gènes et celle du milieu. et cet essai a été moins décevant que vous semblez l'imaginer.
- En quoi ?
- Vous avez fait preuve du courage et de l'honnêteté qui était celui d'Antoine. Vous dîtes que n'importe quel être humain aurait agi identiquement, mais qui l'a fait parmi les centaines de personnes qui se trouvaient à proximité de l'hôpital ? Vous seul.
- Je ne recherche ni la gloire, ni le pouvoir et encore moins l'argent…
- Antoine ne les cherchait pas non plus, il s'en est simplement servi pour atteindre ses fins qui étaient aussi les vôtres : aider autrui. Par-delà tout, c'était son prochain et la justice qu'il aimait, plus encore que Frida Céstant qui l'avait compris. Et il aimait ce que vous recherchez dans les plantes qui vous entourent : la beauté, la générosité, le plaisir procuré à n'importe qui. Vous lui ressemblez beaucoup.
- Alors… Alors que voulez-vous de moi, John ?
- Rien. Jamais nous n'avons cherché à restreindre votre liberté ou à influencer vos choix. Nous ne nous rencontrons que parce que vous l'avez voulu. Ce que nous vous devons, c'est l'immense quantité d'information que nous avons recueilli en suivant votre vie, à distance et sans y intervenir, grâce à laquelle nous choisirons les milieux dans lesquels nous introduirons le prochain clone d'Antoine. Et nous vous devons aussi, pour une bonne partie, la confirmation de notre espoir, celui que dans le clone d'Antoine se retrouverait un peu de son immense valeur. Nos méthodes sont malaimées, mais notre but n'a jamais été le malheur d'autrui. Ce code génétique qui été le vôtre ne vous a pas été imposé comme un poids, mais donné comme une chance."
John se leva tranquillement.
" Nous ne nous reverrons plus jamais, déclara-t-il. N'oubliez pas que vous aussi, vous êtes maintenant le dernier Français. Et n'oubliez pas ce que je vous ai dit : vous êtes un être exceptionnel."
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 10/05/03 16:11
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Merci beaucoup, la suite... euh...
Bon, afin de noyer le poisson, j'aimerais avoir votre avis sur un point ; d'après un message privé que j'ai reçu, la fin du premier épisode serait difficilement compréhensible. La trouvez-vous pour votre part :
- très claire ?
- assez claire ?
- peu claire ?
- pas du tout claire ?
- norvégienne ?
Mise à jour : une page et demi de perdue dans l'explosion en plein vol de mon disque dur. Tûdieu, j'en meurs de rage...
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Dernière mise à jour par : JWRK le 10/05/03 20:28
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 11/05/03 13:38
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Et c'est reparti comme en quarante pour une nouvelle qui qurprendra ceux qui croyaient avoir tout compris et contentera Septa, puisque l'on y apprendra quelues (peu nombreuses) choses (fausses) sur la façon dont la France a été détruite. N'hésitez pas bien sûr à me faire part ici ou par message privé de votre opinion sur la série en général ou sur son évolution.
2293
" Dans quelques instants, vous assisterez à un entretien en direct avec Allen Löxgnismark, président de la société Löxnigsmark X"
Avec un sourire glacial, le docteur Rose Dina laissa courir ses doigts minutieux sur le panneau de contrôle du téléviseur holographique, tentant de faire ses superposer les trois cubes fractales de la mire télévisuelle. Faire coïncider, par un savant réglage, tous les faisceaux de rayons pour obtenir des détails à la fois nets et correctement positionnés dans l'espace demandait une précision plus que chirurgicale. Le commun des mortels se contentait du réglage automation de son poste de télévision bon marché, dont l'image n'était correctement visible que depuis un certain point et se disloquait en fragment sans sens dès que l'on s'éloignait de cette position. Ceux qui voulaient régler manuellement l'hologramme pour remédier à ces problèmes devaient, en plus d'un appareil autrement plus onéreux, disposer d'un doigté sans faille et de solides connaissances en optique spatiale. Le docteur Dina soupira de satisfaction en se souvenant que de tout le Danemark, elle était probablement la mieux dotée de ces deux qualités.
Aussitôt les réglages visuels accomplis, elle régla le module de traduction immédiate sur l'Anglais, langue qu'elle maîtrisait parfaitement et qui était celle de ses deux invités. Puis, d'une simple pression de sa main souple et fine, elle fit pivoter un plateau qui lui présenta un verre de son alcool préféré. Elle le but avec nonchalance, puis fit tourner en sens inverse le panneau après y avoir reposé le récipient vide, sachant qu'un autre verre serait aussitôt mis en place tandis que l'ancien passerait par un circuit de nettoyage automatique avant de rejoindre la réserve appropriée.
Au téléviseur était apparu un homme grand et bien bâti, accoudé dans une pose avantageuse sur un meuble qui tenait à la fois de la table, du siège et du comptoir. C'était un faire-valoir, spécialement conçu pour ce type d'allocutions.
" Bonsoir messieurs et mesdames, c'est Allen Löxnigsmark qui vous parle. Ce soir, j'ai pour vous une nouvelle qui va beaucoup plaire à mes actionnaires, je me suis trouvé un nouveau secteur d'activité : la France."
Par un miracle de technologie informatique, le module de traduction immédiate particulièrement onéreux que s'était offert le docteur rendait aussitôt et sans une pointe d'accent dans la langue de Milton chaque inflexion, chaque nuance et chaque subtilité lexicale de l'homme d'affaire controversé, dont on reconnaissait même le timbre si caractéristique fait de charme et gouaille mêlés.
Dans la partie sombre de la pièce, un sentiment d'intense intérêt émana des deux silhouettes sombres ; de toute évidence, c'était ce passage qui les préoccupait. La plus petite, recroquevillée dans un fauteuil ergonomique, s'est penchée en avant sous l'effet de l'attention. John Maddox, quant à lui, se tenait debout et rigoureusement immobile. Lui arrivait-il d'ailleurs jamais de s'asseoir ?
" La France ? Mais elle est totalement détruite, anéantie"
Le docteur Dina, que l'alcool rendait plus gaie qu'à l'accoutumée, se demanda combien la célèbre journaliste Olga Grün avait dû débourser pour obtenir l'exclusivité de cet entretien où elle n'apparaissait pourtant que comme voix. Des insinuations mondaines l'accusaient d'avoir payé bien plus que de l'argent.
" C'est ce que vous croyez, ma chère, mais en réalité personne ne l'a jamais survolé depuis qu'elle a été mystérieusement détruite par cette Africanie dont personne d'ailleurs ne sait encore quels ont été ses moyens et ces intentions, ni pourquoi elle a aussitôt disparu à son tour."
Ces propos étaient rigoureusement exacts, et Allen Löxnigsmark n'éprouva pas le besoin de les expliciter car pour l'ensemble des citoyens de l'Unité Mondiale, ils étaient l'évidence même. Chacun savait, pour l'avoir appris au cours de ses années d'éducation primaire, qu'engins spatiaux et avions avaient disparu au cours de la Dernière guerre, les premiers, parce que l'emploi massif d'armes magnétiques à l'encontre des technologies belligérantes avaient chargé, de façon définitive semblait-il, la ionosphère de tempêtes d'électrons rigoureusement infranchissables par tout circuit électriques, les seconds parce que la rapidité et le faible coût des nouveaux moyens de transport terrestre et maritimes les avaient rendus obsolètes. Il ne restait plus, de nos jours, que quelques amants sentimentaux pour souhaiter effectuer un vol enchanteur au-dessus de lieux préservés tels que la Cordillère des Andes où l'enclave Tibétaine dans un engin aérien. Et à aucun d'entre eux ne serait venue l'idée morbide de passer ce moment magique au-dessus de la France devenue Zone Interdite.
" Mais enfin, au frontière, on voit bien qu'elle est détruite.
- Oui, j'y suis allé, et on n'y voit rien d 'autre qu'une terre brûlée à perte de vue et des mémoriaux en bronze tous les cinq cents mètres. Mais c'est précisément ce qui m'étonne : la zone de destruction suit presque exactement la frontière, alors qu'une bombe a une zone d'effet circulaire. Si la France avait été détruite par quelques-unes des grosses bombes que le s Etats avaient alors en boutique, cette zone de destruction aurait du englober de grandes partie d e la Suisse, de l'Italie, de l'Allemagne et de l'Espagne. Pour moi, ainsi que pour mes ingénieurs, et je paye certains d'entre eux assez chers pour en espérer des résultats plutôt convenables, c'est clair : les régions périphériques de la France ont été bombardés par un chapelet de bombe longeant toute la frontière, afin de donner l'impression d'une destruction intégrale. Pourquoi, je vous le demande, si ce n'est pour dissimuler que l'intérieur de la France n'a pas été détruit par des armes de destruction massives.
- Voulez-vous dire que des Français sont encore vivants, à paris ou ailleurs ?
- Non, ils se seraient manifestés depuis lors. Mais ce que je crois, c'est qu'ils ont été attaqué par une arme sélective, ne détruisant que les êtres vivants et non les biens matériels, un peu comme la bombe à neutron dont vous avez peut-être vu quelques applications dans des films historiques
Il y avait quelque chose en France que les Africaniens voulaient récupérer sans l'endommager, et j'ai l'intention d'aller le chercher moi-même s'il le faut. Même si je ne découvre pas exactement ce qu'eux cherchaient, je pourrai toujours mettre la main sur beaucoup d'objet de valeur qui ne sont désormais à personne, c'est-à-dire au premier capable de s'en emparer. Cela fera grimacer les musées et les associations commémoratives, mais s'ils veulent maintenir intactes les livres, statuettes et autres reliques d'un autre temps que je trouverai sur place, ils leur restera la ressource de me les racheter au prix que je fixerai.
- Et à terme, vous…
- A terme, j'envisage d'établir des concessions minières et agricoles automatisées dans ces territoires. Pourquoi pas ? En somme je ferais moins de mal à autrui que si je défrichai un morceau de plus d'Amazonie pour construire une usine. Là-bas, il n'y a plus aucun être vivant, les radiations auront tout décimé.
- Mais vous-même, Allen, qu'est-ce que vous retirez de tout cela ? Uniquement de l'argent ?
- Voilà qui n'intéressera guère mes actionnaires, rétorqua-t-il avec un gloussement. La vérité, c'est que la France est un peu mon pays.
- Que dîtes-vous ?
- Je dis que pour des raisons qui me restent obscures je suis le clone de celui que l'on surnommait le dernier Français, Antoine Céstant.
Le docteur lâcha son verre, qui se brisa sur le plancher synthétique. Deux automates surgirent aussitôt de niches discrètes ménagées dans les murs, mais s'arrêtèrent à un mètres environ de leur propriétaire, programmés pour ne pas la bousculer même au détriment de leur tâche de nettoyage.
" C'est impossible, comment a-t-il pu le comprendre ? interrogea la silhouette assise. Il est différent d'Andrew. Je l'ai toujours su.
- Vous l'avez peut-être toujours su mais moi je l'ai toujours dit, lança calmement la généticienne, que la boisson dotait d'un flegme sarcastique. Dans un environnement différent, les propriétés innées du dernier français ont évolué différemment.
- Lisez donc les descriptions d'Antoine qui figurent cela et là, vous verrez que je lui ressemble beaucoup. J'ai d'ailleurs en ma possession des photographies de sa personne qui montrent très clairement cette ressemblance.
- Son enfance malheureuse a du déstabiliser les valeurs qui était intrinsèquement les siennes et ses études de commerce furent une catastrophe. Il est brillant, mais pas dans le sens où nous l'aurions voulu.
- Localisez-le, Maddox."
Le géant silencieux s'approcha de l'image et d'une simple traction d e la main sur l'hologramme entraîna la mise au point de l'image, qui coulissa vers l'avant exactement comme s'il l'avait réellement tirée à lui. Une vaste baie vitrée circulaire révéla le paysage de Copenhague sous la nuit, ses immensités urbaines dressées au milieu de la mer, se prolongeant en polders moins densément construits que frangeaient à leur tour des plates-formes flottantes, entre lesquels des hydroglisseurs vastes comme des îles passaient sur les eaux noires. Plus loin encore, par delà les nuages sombres que baignait la clarté de la lune, scintillaient les lumières de fermes aquacoles.
John Maddox traçaient entre les points des paysage qu'il reconnaissait des constructions géométriques complexes, qu'il reproduisait sur le plan de la ville gravé dans sa mémoire. L'on avait prétendu, par le passé, que pour obtenir sa prodigieuse puissance de calcul John Maddox avait eu recours à des implants électroniques dans son cerveau, mais John avait simplement démenti ses informations en déclarant avec un orgueil froid qu'aucun ordinateur connu n'était capable de calculs aussi rapides ni aussi précis que les siens.
" Il n'est pas loin. Je peux être à son emplacement en neuf minutes, et je connais suffisamment ce bâtiment pour entrer et sortir sans les gardes
- Tuez-le.
- Bien, Monsieur."
Revenu dans son bureau privé, Allen Lögsnismark posa les pieds sur son bureau et sourit avec béatitude. L'aspect préoccupé de son adjoint Humbert Keitel gâcha tout.
" Qu'y a-t-il, Keitel ? demanda-t-il avec humeur
- Vous avez pris un gros risque.
- J'en prend toujours. Sans cela la vie n'est pas amusante.
- Mais les preuves…
- Je n'ai pas de preuves. Peu importe car personne ne viendra vérifier.
- Quoi ? mais alors comment pouvez-vous être sûr que…
- Bon sang, Keitel, êtes-vous aussi idiot que les quelques six milliards d'imbéciles auquel j'ai servi cette soupe publicitaire. Comment voulez-vous que je sois le clone de ce nigaud d'Antoine Céstant, qui est mort voici plus d'un siècle ? Je leur ai dit ces mensonges et ils croiront tout. Maintenant les gens sont convaincus de laisser faire la meilleure affaire du siècle à un idéaliste. Grand bien leur fasse.
- C'était cependant dangereux, vous auriez pu…
- Depuis quand me donnez-vous des ordres, Keitel ? Vous faîtes partie de mes subordonnés, et que vous soyez le premier d'entre eux ne change rien à l'affaire.
- Oui, Monsieur.
- Et ne soyez pas non pus flagorneur comme tous ces crétins qui m'entourent. Bon, hors de ma vue, vous êtes odieux ce soir."
Et Humbert Keitel franchit furieux la porte du bureau de son employeur, bousculant presque au passage John Maddox qui serrait dans sa poche une arme en tout point semblable à celle qu'avait utilisée Antoine Céstant lors de sa dernière nuit.
Et puisque j'en suis à parler,e st-ce que l'un des foudres de guerre de la section s aurait comment rajouter des alinéas sur ce forum ? le copier-coller "mange" systématiquement ceux que j'ai ménagés dans Word et cela en devient presque illisible.
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Dernière mise à jour par : JWRK le 11/05/03 13:41
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 12/05/03 16:40
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félicitation JWRK, je trouve lque le dernier chapitre de cette histoire est varaiment très interressant et met en relief les "ereurs" des chapitres précédents: c'est à dire le fait que seul la france ait été touchée. De plus ce chapitre relance l'interet de l'histoire car maintenant je veux savoir ce qu'il c'est vrament passé et ce qu'il y a en france. Je me demande d'ailleur sils ne veulent pas tuer Allen Lögsnismark non pas car il a révéllé qu'il était le dernier francais mais pour l'empecher de visiter la France. Rha vivement la suite
sinon pour la forme, encore une fois c'est très bien écrit, même si je n'aime pas trop les noms que tu emplois (question de goût surement).
bon continu comme ça 
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 13/05/03 11:58
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J'ai décidé, pour cet épisode, de m'attaquer à un exercice assez difficile. Je vous laisse juger sur pièce, en tout cas, il y a une révélatuion qui en surprendra peut-être plus d'un.
2305
Ce fut à l'âge de neuf ans qu'Arthur Sean réalisa que sa vie avait quelque chose d'étrange. Sa certitude de participer à des événements tout à f ait remarquable fut d'autant plus grande que ses parents ne se laissèrent pas persuader, par exemple, que des individus étranges le suivaient dans tous ses déplacements, ou qu'il percevait un très léger murmure dans l'appareil lorsqu'il téléphonait. Fantasque et discret, il n'appréciait guère la compagnie de ses camarades, sauf quand il parvenait à leur chaparder un secret trivial ou leur poser un problème insoluble, et passait la plupart de son temps solitaire à résoudre des énigmes enfantines ou regarder des livres filmés. Ne s'intéressant pas aux informations ni à l'Histoire réel, il préférait vivre dans un monde fictif qu'il peuplait de personnages baroques tirée de ces visiolectures, de la même façon qu'ils remplissait sa chambre d'objets aussi divers que folklorique, tels que des lambeaux de tissus, des morceaux de métal, des fragments de meubles étrange qu'il rassemblait en objets monstrueux et un étrange morceau de toile peinte de plusieurs couleur et tendue sur un cadre en bois, qui n'avait pas de sens apparent ni caché, acheté au cours d'un voyage familial dans les Provinces Arriérées d'Europe de l'Est. Dans ces aventures enthousiastes où l'entraînait l'imagination fougueuse de son jeûne âge, il se représentait volontiers sous les traits d'un de ses héros de roman, imaginant la façon dont évoluerait l'intrigue en devinant ce que lui-même aurait fait à la place du prince cerné par des ennemis ou du scientifique explorant seul une planète inconnue et pleine de périls. Il devait pourtant être un piètre héros, car jamais ces prédictions ne rejoignaient les rebondissements mis en place par le scénariste.
Un jour enfin, ses prédictions se réalisèrent, et de façon spectaculaire. L'histoire était celle d'un jeune homme pacifiste qui échappait à la destruction de son pays dans un énorme incendie puis rejoignait les chefs d'états du monde entier pour les convaincre de la justesse de ces vues. Assez inintéressante en elle-même, elle fut pourtant pour le jeune garçon source d'une grande joie, puisque pour la première fois il constata que le héros suivait exactement la ligne d'action que lui-même aurait eu envie d'adopter dans de semblable circonstance. En tout point, du début à la fin de l'œuvre, il se sentit en parfait accord avec le protagoniste, et l'épilogue lui sembla brillant : choisir soi-même le moment où l'on voulait mourir était une très bonne idée, et c'est exactement ce que lui-même avait l'intention de faire parvenu à un âge avancé. Lorsqu'il se chercha dans la mémoire de son téléviseur holographique d'autres films du même type, il ne lui fallu pas longtemps pour constater que plusieurs dizaines d'autres films avaient pour héros le même Antoine Céstant, et que celui-ci n'était pas fictif mais avait bel et bien existée, à une époque reculée où la Guerre existait encore. Observation après observation, recherche après recherche, pendant trois années les coïncidences entre sa vie et celle du dernier français se firent plus nombreuses et plus troublantes. La conclusion s'imposa d'elle-même après un cours de biologie cellulaire qui fut particulièrement ennuyeux, mais dont il retint une information capitale : il était possible de faire de n'importe quel être vivant un duplicata parfait appelé "clone" ; lui-même était bien sûr celui d'Antoine Céstant.
Ni les réserves émises par son professeur concernant les applications techniques de ce procédé, ni l'absence de raisons apparentes à cette situation ne lui semblèrent des arguments sérieux contre sa théorie. Aussi, certains d'avoir en mains tous les atouts maîtres du jeu, se dirigea-t-il un jour tout de go vers l'un des hommes en noir pour lui expliquer que sa conspiration était percée à jour et qu'il ferait mieux de le conduire à son chef.
Voilà pourquoi il se trouvait très désormais dans une salle d'attente très ennuyeuse, qui ressemblait au local analogue présent dans bien des entreprises modernes et inhumaines. Le quartier général des conspirateurs n'était pas dissimulé dans un vaste complexe souterrain ; et Arthur eut l'une de ses premières pensées d'homme en songeant qu'il passait plus inaperçu encore dans l'anonymat de verre et de métal de ces nouvelles Cathédrales économique qui foisonnaient semblables les unes aux autres dans les quartiers d'affaires. Après environ vingt secondes d'attente, la porte s'ouvrit et on le fit entrer devant deux hommes. L'un d'entre eux était un homme aux tempes grisonnantes, droit comme un if et dont le maintient calme et sévère trahissait une force peu commune, soigneusement dissimulée. Comme beaucoup de ses camardes de classe, bien qu'avec une certaine distance où s'affirmait déjà son esprit critique, Arthur éprouvait une grande admiration pour le pugiliste Chilien Estéban Diaz, dont les prouesses sportives enthousiasmaient bien d es foules. Pourtant en détaillant John Maddox, il sut qu'en combat singulier la fermeté robuste de celui-ci l'emporterait sur les muscles saillants du lutteur. Et ses épaules puissantes étaient surmontées d'un visage rigoureusement impassible, aux traits fins et vigilants.
L'homme assis, par contre, semblait avoir dépassé le dernier stade de la sénescence. Seules quelques fines touffes de cheveux blancs pendaient sur son crâne calleux, et son visage décati et fripé s'était hâlé d'une teinte brune et malsaine. Ses yeux, semblaient-ils, éprouvaient depuis longtemps une fatigue qu'il s'efforçait de soulager par la pénombre dans laquelle baignait la pièce, une salle au murs ta*******és recouverts de bibliothèques et de photographies, antiquités presque chimériques. Quand à ses mains, que l'on voyait trembler sur la table mieux éclairée par une petite lampe d'aspect ancien, elles étaient grêles et difformes, parcourues de veines démesurées
" Approche. N'ai pas peur, je suis devenu laid mais…
- Quel âge avez-vous ? ne put s'empêcher de demander Arthur.
- Quel âge j'ai ? Tu dois donc ignorer qui je suis, n'est-ce pas ? Dans ce cas, tu sais peu de choses de notre "conspiration". Et pourtant, tu m'as déjà vu…
- Oh, non ! Je m'en souviendrais !
- Du moins, tu as déjà vu un acteur qui jouait mon rôle. Mon nom est Philip Mill, et j'ai à l'heure actuelle très exactement cent soixante-six ans.
- Ce n'est pas possible. personne ne peut vivre aussi vieux
- J'y suis parvenu, moi. Mais je veux bien admettre que les dernières années se sont faîtes de plus en plus pénibles."
Comme sa vue s'accoutumait à l'obscurité de la pièce, il comprit pourquoi seuls remuaient les mains et le visage du vieil homme : son corps était fixé à un fauteuil roulant par une sorte d'appareil qui tenait du corset et du carcan.
" Laisse-moi te raconter une histoire, et puisque malgré tout tu as réussi à comprendre ce qui s'est passé, au moins en partie, je vais tout te dire. Antoine Céstant était réellement quelqu'un d'extraordinaire, un homme tel que nous n'en avons connu que quelques-uns dans toute l'histoire de l'humanité. Et je pèse mes mots, un siècle et demi d'histoire m'ont appris à ne pas me faire d'illusions sur les êtres humains. Souvent le masque d'un honnête homme ne dissimule qu'une sale petite crapule. Mais Antoine n'était pas de cette sorte-là, il avait réellement quelque chose de rare et de précieux, plus encore que les gens ne le savent. Je le sais bien car je l'ai bien connu, du moins aussi bien que l'on pouvait connaître un homme comme lui. Vois-tu cette photographie ? Je suis à gauche et lui me sert la main. C'était le jour où j'obtins mon diplôme d'astrophysique, premier de ma promotion. Il en était heureux car il fondait des espoirs en moi. Enfin, revenons à sa mort…"
Le garçon considérait ce vieillard bavard avec des yeux sans pitié ; pour lui, il était laid et assez peu passionnant. Mais il sut se taire et écouta.
" A sa mort donc, j'ai voulu garder un peu de ses qualités exceptionnelles en créant des copies de lui – Les clones dont tu as entendu parlé. Tu es toi-même un de ses clones – et je dois reconnaître que je vois en toi un peu de son intelligence que j'admirais tant.
- Le premier d'entre eux s'appelait Andrew Barys, et sa vie nous a remplis d'espoir car je reconnaissais en lui les vertus de son modèle génétique : le courage, l'intelligence et la générosité. Alors que je vieillissais à la tête d'une organisation à laquelle certains anciens fidèles d'Antoine donnaient toute sa force, je le vis progresser un peu comme Antoine m'avait vu progresser avant que je ne décide de consacrer ma vie entière à sa perpétuation.
Lorsqu'Andrew est mort dans l'explosion d'un des premiers trains à lévitation magnétique, nous n'étions pas prêts à cela. Un second clone d'Antoine attendait, sous forme d'embryon gardé dans l'azote liquide, à tes côtés d'ailleurs – cela m'effraie de penser que tu as presque un siècle d'âge toi aussi. J'ai eu la folie et l'orgueil de croire que nous pourrions immédiatement le faire entrer dans la société, mais nous n'avons pas eu la prudence que nous avions mise à introduire Andrew dans la société. Allen Löxnigsmark a connu une enfance terrible, et il a pris un mauvais chemin. En lui l'intelligence au-dessus du commun qui est le lot de tous ceux nés semblables à Antoine a pris la forme d'une cautèle égoïste, et la capacité du dernier Français à surmonter tous les obstacles une ambition malsaine et dévorante. Et pour finir, il a découvert sa vraie nature, que nous n'avions révélée à Andrew qu'une dizaine d'année avant sa mort. Nous ne savons toujours pas comment il l'a fait, mais entre les mains d'un homme mauvais à la tête d'une importante compagnie financière, un tel savoir aurait pu nous détruire tous. Alors j'ai donné l'ordre de la tuer, et John Maddox l'a exécuté."
L'enfant regarda le colosse qu'avait désigné Philip, et qui n'avait pas tressailli à l'appel de son nom. Avec sa dignité paisible et robuste, il ne ressemblait pas à ces pistoleros hirsutes qui apparaissaient pendants certains films holographiques.
" J'ai porté le poids de cette décision pendant les douze années suivantes, les douze années où tu as grandi sous nos yeux, et enfin est venu le moment que j'attendais."
Le vieillard laissa ses yeux divaguer, et il sembla à Arthur qu'il naviguait comme un marin sur l'onde de ses souvenirs innombrables.
" Je suis très vieux, Arthur, plus vieux qu'aucun être humain ne l'a jamais été à ma connaissance. Pendant un siècle et demi, j'ai porté sur mes épaules cette immense tâche parce que j'étais conscient de son importance, et aujourd'hui je ne le peux plus. C'est pour cela que j'ai veillé à ce que tu sois placé dans ton école –la meilleure d'Angleterre, quoi que tu crois ou que les journaux en dise : ta vie a été soigneusement préparée. Dans ce milieu, tu as développé une intelligence précoce, et des qualités d'âme qui ne demandent qu'à s'affirmer, comme nous l'avions prévu. Aujourd'hui, tu es prêt. Nous allons nous rencontrer souvent car j'ai une grande tâche à te transmettre.
Après ta mort, un autre clone viendra, et encore un autre après celui-ci. Le flambeau ne doit pas s'éteindre, et c'est toi qui dois veiller à cela, maintenant que je vais mourir. Peut-être que tu y parviendras mieux que moi, qui n'étais pas l'un d'entre vous. Tu ne peux pas savoir comme j'ai été triste de vous voir grandir en force et en esprit sans prendre part à votre richesse, à votre part commune.
- Est-ce que vous en êtes sûr ?
- Oui. Mon plus fidèle et meilleur serviteur est John Maddox, que tu as regardé souvent pendant cette discussion. Mais même lui se récuserait devant l'énormité de cette tâche, que toi seul peut accomplir. Il restera cependant à tes côtés pendant plusieurs années après mon décès, et je suis sûr qu'il t'aidera aussi bien qu'il m'a aidé.
- Alors… Qu'est-ce que vous voulez que je fasse.
- Prends ceci. Ce sont des livres en Français. Je sais que tu as étudié cette langue morte à l'école, tu es l'un des derniers au monde à la connaître. C'est ta langue, et tu sauras désormais qu'elle n'est pas vraiment morte puisque, jusqu'à la naissance d'un de tes clones, tu es le dernier Français. Nous en avons beaucoup d'autres ici, et il faudra que tu les lises tous. Ils ne sont pas seulement français. Nous avons gardé tous les livres qui ont disparu depuis la mort d'Antoine Céstant."
Le vieillard ôta ses mains parcheminés des deux gros ouvrages.
" Je n'ai jamais osé voir Andrew en personne. Mais Emett Wym, l'un de nos amis, l'a rencontré sous une fausse identité pour lui révéler ce qu'il en était de lui, avec mon accord bien sûr. Et il a mémorisé par cœur ce qu'il lui avait dit. Pauvre Emett, je le lui ai fait répéter jusqu'à en connaître chaque mot moi-même.
Et ce qu'il lui a dit en fin de compte, je le crois, s'applique aussi à toi. Ce dont nous te faisons cadeau n'es pas un poids, tu peux et tu dois en être fier. Tu vas quitter une enfance que tu aurais pu souhaiter plus longue pour étudier et prendre ma suite. Mais tu vas le faire de ton plein gré, parce que tu commences déjà à comprendre ce que je veux dire lorsque je parle de votre destin, le tien et celui de ceux qui sont lus que tes frères. La plupart de tes amis continueront encore longtemps à jouer à vos jeux, à regarder des films holographiques, à organiser des fêtes bruyantes. Certains ne cesseront même jamais de la faire. Mais ce que tu vas faire est unique et remarquable : tu vas prendre part à une entreprise sans précédent dans l’histoire de l’humanité."
Arthur Sean sourit d'un sourire encore un peu intrigué, et pour la première fois il tendit doucement la main e t osa toucher la main repoussante du squelette décharné.
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 19/05/03 20:17
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Apparemment, le dernier Français a trouvé son public, le compteur monte assez régulièrement entre deux épisodes. J'en remets donc un sur la table (qui sait ? peut-être cent visites ce coup-ci ?)
2327
L'homme commença à se débattre sur son siège. De toute évidence, il n'en menait pas large.
" Je n'en sais rien, Monsieur Löxnigsmark.
- Un faible, songea Alexander. Un pauvre homme qui n'a pas la force ni la rouerie nécessaire pour faire respecter ses droits. Un malheureux qui donnerait n'importe quoi pour se tapir dans un coin d'ombre et ne plus être cerné par cette histoire. Un des ces éternels vaincus, de l'Age de Pierre à nos jours en passant par le Quatrocento. Et je ne peux rien faire…"
Certains jours comme celui-ci, Alexander Mill se maudissait d'être né avec la force et l'intelligence qu'il devait au génome d'un français mort plus d'un siècle auparavant. Une voix pourtant s'éleva en lui : il devait poursuivre.
" Mais vous avez conduit au port Monsieur Aldym et Humbert Keitel.
- Je n'ai pas écouté ce que disait Monsieur Keitel, Monsieur.
- Il a du le menacer de représailles physiques, ou même seulement de la perte de son emploi. Quelle abjecte créature."
D'instinct, Alexander serra les poings. Son interlocuteur blêmit en croyant que sa colère s'adressait à lui. Pris entre deux menaces, le simple chauffeur Perkin ne savait comment se tirer de ce mauvais pas. Et Alexander réalisa que le vice-président de Löxnigsmark X, en trente-quatre ans d'intrigues et de chantages, avait su se faire plus craindre que le fauteuil du directeur dans lequel il était assis...
" Est-ce que je peux retourner à mon travail, Monsieur ?"
Deux longes inspirations furent nécessaires au jeune homme pour reprendre le contrôle de lui-même. Il résolut de découvrir son jeu.
" J'ai l'intention de retirer son poste à Humbert Keitel. Bientôt il n'exercera plus aucune responsabilité au sein de Löxnigsmark X.
- Je n'ai pas écouté ce qu'il disait, Monsieur."
Aussitôt l'employé parti, Alexander sorti de sa poche un étroit boîtier en plastique noir et pressa sans hésitation un l'un de ses côtés qui ne présentait pourtant aucune marque distinctive. Moins d'une demi-minute plus tard, l'hologramme d'un homme trentenaire apparut. Ses traits ne se distinguaient pas de ceux de son vis-à-vis, à l'exception d'une maigre moustache qui recouvrait sa lèvre supérieure.
" Alexander, as-tu tout vérifié ?
- Oui, Arthur. Personne ne pourra intercepter cette conversation
- C'est bien. As-tu rencontré des difficultés ?
- Mes recherches ont bien avancé et je n'ai découvert aucune des preuves qu'Allen prétendait détenir. A mon avis, il mentait, mais, bien que j'aie vérifié l'ensemble des dossiers professionnels et personnels de notre clone, il reste une personne qui pourrait avoir en sa possession des éléments accablants.
- Qui donc ?
- L'ancien bras droit d'Allen Löxnigsmark, Humbert Keitel.
- Bien sûr…
- J'ai l'intention de le retirer du jeu.
- Prends garde à toi…
- Sans faute. A bientôt, cette conversation a déjà duré plus longtemps que la prudence ne le commandait."
L'hologramme disparut, et l'émetteur cessa son imperceptible vibration. Alexander l'imposteur s'en saisit aussitôt et le rangea là où il l'avait pris. Un instant s'écoula, puis il pressa un autre bouton sur son bureau, appelant son chauffeur personnel He Li-Pon. Il était inutile de donner à Perkin davantage de motifs d'inquiétude.
Sur la banquette arrière de l'aéroglisseur personnel, Alexander Mill laissa défiler dans sa mémoire ses vingt et un ans d'existence, son enfance auprès d'un double de lui-même de treize ans plus âgé, et ses progrès rapides qui faisait l'admiration du vieillard Philip Mill, regardant grandir avec une tendresse de grand-père littéraire ce clone d'Antoine Céstant qu'il avait déjà vu grandir trois fois, et auquel il tint finalement à donner son nom.
Philip Mill mourut finalement à l'âge extraordinaire de cent quatre-vingt-huit ans, dans un vieux lit en bois et non dans une chambre d'euthanasie comme la plupart de ses contemporains. Autour de lui se tenaient Arthur Sean, son élève prodige auquel il remettait l'œuvre de plus d'un siècle de vie, John Maddox, vieux mais fidèle serviteur dont l'éternelle raideur et les vastes épaules désormais voûtées trahissaient la force passée, ainsi qu'Alexander, qui malgré sa majorité se sentait semblable à un enfant. Le digne fondateur de l'Organisation n'eut pas de dernier mot, il s'enfonça dans le grand silence avec la réserve paisible qui avait été la sienne durant sa vie. Un instant durant, il sembla éprouver l'envie de confier quelque chose à ces trois hommes, mais il garda le silence et, dans un dernier et noble sourire, emporta avec lui sa part d'Histoire.
Le lendemain, Alexander partait doté de faux papiers et documents pour le Danemark où il revendiqua face à des actionnaires incrédules la succession de son grand-père illégitime, Allen Löxnigsmark. Jamais l'on n'avait connu à l'entrepreneur audacieux un fils bâtard qu'Alexander déclara mort deux ans auparavant à Bombay lors d'une tragique inondation. Nul cependant n'ignorait que la vie privée du milliardaire avait été tout sauf un modèle de moralité, et de surcroît l'analyse génétique commandée par des actionnaires inquiets de cette subite prise de contrôle des deux tiers du capital de Lösnigsmark X par un inconnu révéla la plus proche parenté jamais observée chez deux individus non homozygotes, une combinaison totalement improbable débouchant sur une identité presque parfaite, les deux génomes ne différant que sur quelques dizaines d'allèles épars ; pour assurer le succès de son entreprise, Alexander avait accepté de renoncer par contamination virale à une partie de ce qui le rendait si semblable à Arthur et à Allen.
Et désormais, une seule étape le séparait du contrôle tale de l'entreprise, et cette étape était l'élimination de Humbert Keitel, qui jusqu'à son arrivée était devenu le nouveau directeur de Löxnigsmark X.
" Nous sommes arrivés, Monsieur
- Merci, He."
" Vous faudra-t-il davantage d'hommes, Monsieur Aldym ?
- Non, monsieur Keitel. Ces cinquante équipiers triés sur le volet suffiront amplement à assurer les recherches sans attirer l'attention.
- Bien, alors bonne chance. Cet hydroglisseur vous conduira en France avec le maximum de discrétion possible et reviendra de lui-même ici. Dans deux ans, j'en enverrais un autre au point convenu, et d'ici là je noierai le poisson ; quand vous reviendrez, j'aurais récupéré quelques investisseurs prêts à financer notre projet en sous-main.
- C'est d'accord. Alors serrons-nous la main.
- Décidément, songea Humbert en voyant disparaître le véhicule à l'horizon, cette histoire d'explorer les ruines de la France sera la seule bonne chose que m'aura apportée cet imbécile de Löxnigsmark."
Il ne fut que modérément surpris de rencontrer l'héritier de son ancien employeur.
" Monsieur Löxnigsmark
- Monsieur Keitel. J'ai à vous parler.
- Je suis tout ouïe, dit le sexagénaire avec un sourire pincé
- Je crains que vos services ne me donnent pas pleinement satisfaction, monsieur Keitel.
- Vraiment ?"
Les traits intelligents et tirés de l'économiste trahirent soudain une attention accrue qui n'excluait pas une certaine conscience en la victoire. Son sourire professionnel ressemblait à celui d'un vieux joueur d'échec déployant ses mains crochues autour de pièces du jeu pour les premiers tours d'une partie gagnée d'avance contre un jeune compétiteur trop sûr de lui.
" J'ai d'ailleurs décidé qu'il était temps pour vous de prendre votre retraite.
- Mais… Pourquoi ?"
Humbert Keitel avait subi ce revers avec une remarquable impavidité. Dans ses yeux se lisait une ruse naturelle qu'avaient conforté dans sa confiance cinquante ans de prévarications impunies.
" Vous avez, et vous le savez bien, plongé la compagnie en l'absence de ses héritiers légitimes dans toutes sortes d'affaires rien moins que légales, et vous avez continué en ma présence, sans m'en avertir et pour votre compte. Je suis persuadé de n'avoir découvert pour l'instant que les aspects périphériques de vos activités crapuleuses, mais il ne m'en faut pas plus."
Le regard du jeune homme étincelait d'audace lucide. Un demi-sourire tranquille trahit la plénitude de force contenue qu'il avait pour lui tandis qu'il s'approchait à petits pas du vieillard sournois.
" Vous savez bien que je ne suis pas homme à organiser ce genre d'entretien sans avoir pris mes précautions auparavant. Si vous tirez avec l'arme que vous dissimulez maladroitement derrière votre sacoche, les instructions laissés à mon secrétaire particuliers suffiront à vous perdre. Soyez raisonnable, posez ce pistolet.
- Et pourquoi donc ? écuma le vieil homme, soudain transfiguré par la haine. Ma vie…
- Ne soyez pas ridicule. Je vous donnerai assez d'argent pour assurer un train de vie princier jusqu'à la fin de votre existence.
- Ma vie… répéta-t-il. Je voulais le pouvoir, et c'est toujours vous qui l'avez eu, votre grand-père puis vous. Toujours les Löxnigsmark m'ont noyé dans leur ombre, alors que je valais cent fois mieux qu'eux.
- Vous aimez briser les autres. C'est cela qui vous plait dans le pouvoir, murmura distinctement l'imposteur.
- Vous ne valez guère mieux."
Alexander Mill sourit. Son rôle apparent ne valait guère mieux, en effet.
" Peut-être, mais j'ai gagné. Vous avez fondé chacun de vos actes selon une idéologie qui prônait le droit du fort à écraser le faible ; aujourd'hui, je suis le fort et vous êtes le faible, vous allez subir ce que vous avez infligé à tant d'autres pour mener à bien votre carrière de cynique méticuleux. Vous allez disparaître aux yeux même de votre absence de pitié. Voilà ce qu'à mon avis vous craignez plus encore que la déchéance."
Il sentait désormais sur son cou le souffle du petit homme impuissant.
" Si vous esquissez seulement le geste de presser la détente, je bondirai et vous briserai la nuque. Je suis jeune et athlétique : à votre avis, qui de nous deux aura le dessus ? Et la caméra murale qui suit chacun de nos mouvements confirmera que j'ai agi en état de légitime défense. Donnez-moi votre arme."
Humbert Keitel hésita. Avec vigueur, Alexander lui arracha l'instrument des mains et revint sur ses pas.
" J'oublais, dit-il en franchissant la porte, suivi par un regard haineux et désespéré : si vous ne souhaitez pas que je vous renvoie sans indemnités et vous dépouille jusqu'au dernier sou en procédures judiciaires, prenez demain le train magnétique pour Singapour. je n'ai pas envie de vous voir poursuivre vos manigances près de ma compagnie."
" Antoine Céstant n'aurait pas fait mieux, dit l'hologramme d'Arthur Sean.
- Humbert Keitel supprimé, j'ai désormais les mains libres. Demain, je peux mettre Löxnigsmark X en liquidation.
- Ce ne sera pas nécessaire. Keitel était le seul qui aurait encore pu faire remonter en surface l'affaire de l'assassinat d'Allen Löxnigsmark, que tous ont oubliée. Vend plutôt toutes tes actions après t'être assuré qu'il ne tente pas de renâcler, puis rejoins-moi à Londres. J'ai conçu un projet ambitieux."
Dans un des luxueux salons de l'hydroglisseur qui le ramenait de Copenhague à Londres une semaine plus tard, Alexander songea avec un peu de tristesse à la séquelle qu'il garderait de cet épisode de sa vie, sa définitive dissimilitude avec Arthur et chacun de leurs devanciers. Fallait-il donc qu'un seul homme simultanément partageât les gènes du dernier Français ?
Puis sa peine laissa la place à un sourire heureux, car il venait de comprendre quel était exactement le projet d'Arthur Sean.
C'est promis, la prochaine fois j'ajoute un élément nouveau concernant la France (si cela intéresse encore quelqu'un)
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 31/05/03 17:24
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Bon, après deux semaines de concours, altercations, rixes et échecs de ma vie, je reviens pour un nouvel opus, qui dans un souci de raccolage montrera un homme nu. Attention à la marche.
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En s'approchant de la porte métallique, Gabriel Shaw sut qu'il se trouvait derrière elle, prêt à son arrivée. Sans raison précise, il ressentait à la seule pensée de lui faire face un malaise effrayant, et ce ne fut pas sans grimacer qu'il frappa à deux reprises le battant avant de l'ouvrir.
Une aire lumineuse balaya la petite cabine. Bernard Lock ne cilla pas. Allongé sur le flanc, il considérait avec une attention silencieuse et surprise l'employé d'Europe Offshore Mining Compagny, exactement dans la position ou celui-ci l'avait imaginé. Une explication était qu'en entendant le pêne coulisser avec son déclic caractéristique, il s'était retourné pour détailler l'arrivant, mais Gabriel ne put se défaire de l'impression qu'il était resté ainsi la nuit entière, sans bouger ni dormir, attendant.
" Un objet a heurté la coque extérieure, annonça-t-il.
- La réparation automatique ?
- Bloquée."
Bernard n'était vêtu que d'une simple chemise de nuit. Rapidement et sans mot dire, il enfila un pantalon et des chaussures. Dans la noirceur sépulcrale que perçait faiblement le rai de lumière issu de l'embrasure, ses membres nus apparaissaient souples et massifs. S'approchant du bureau, il alluma une petite lampe qui éclaira un modèle réduit de la station d'extraction. Il demanda : " Où est l'impact ?"
Son interlocuteur considéra la maquette. Trapue et hémisphérique, campée sur deux larges piliers de béton dépassant à peine des eaux, elles ne ressemblait guère à ces sortes d'échassiers rouges qui formaient le paysages de certains films historiques.
S'étant attendu à cette question, il n'hésita pas.
" Ici.
- Aux deux tiers de la hauteur… Et la plus proche voie d'accès est le sas S2, puis l'échelle extérieure."
Gabriel approuva de la tête et tous deux s'élancèrent d'un pas rapide dans les coursives. L'un comme l'autre savait bien ce qu'il adviendrait des deux cent cinquante occupants de la station si la brèche venait à s'agrandir.
Chemin faisant, tous deux crurent entendre le vagissement de la houle, mais ce n'était selon toute probabilité qu'une illusion due à la conscience du danger pesant sur leur tête, car des mètres d'aciers les en séparaient.. Pour tenter de distraire son esprit de cette peur obsédante, Bernard évoqua en terme dépassionnés et historiques les Grands Vents de la Mer du Nord.
Les bouleversements climatiques prophétisés tout au long de l'ère industrielle s'étaient enfin réalisés. Réchauffement de l'atmosphère et perturbations des courants océaniques avaient répandu sur l'ensemble du globe une instabilité météorologique qui faisaient remonter jusqu'à Anchorage les Typhon du Pacifique Sud. Partout où la mer rejoignait la Terre, les tempêtes étaient devenues annuelles, puis hebdomadaires et enfin quotidiennes, ravageant chaque jour des hectares de ville que les Forces Planétaires évacuaient alors au mieux, abandonnant à la fureur des éléments des régions entières. Protégées par de puissants anticyclones artificiels, les côtes d'Europe ou d'Amérique du Nord espéraient parvenir à contenir les tempêtes toujours plus violentes quelques années de plus ; plus encore que l'aide alimentaire, les provinces du Tiers-Monde dévastées par des moussons torrentielles et des crues incontrôlables mendiaient désormais la sécurité climatique.
C'est autour de la Mer du Nord que ces dérèglements se manifestement avec le plus de force sur le Vieux Continent. La nuit, des ouragans la balayaient au cœur desquels ni hommes ni bêtes n'auraient pu survivre, renforcés encore par les protections atmosphériques de l'Angleterre, des Flandres et de la Scandinavie qui les refoulait vers la haute mer, là où leur déchaînement atteignait son paroxysme. Le jour, une accalmie soudaine se produisaient souvent, et des hydroglisseurs s'élançaient le plus vite possible sur les lignes commerciales reliant Douvres, Hambourg, Copenhague, Edimbourg et Stavenger, jamais sans risques. Plus profond que le plancher océanique, des équipes techniques perçaient d'arrache-pied les tunnels de trains magnétiques qui rendaient enfin superflues ces traversées dangereuses. D'ici deux ans, les travaux seraient menés à terme et l'on pourrait sous terre franchir d'une seule étape Baltique et Mer du Nord, passant en vingt-cinq minutes de Saint-Pétersbourg à Glasgow, avec un arrêt à la gare souterraine de Stockholm ; et quand des chantiers comparables lancés à peu près simultanément partout sur Terre, auraient lié à la sûreté précaire des continents Tokyo, Jakarta, Sydney, Antanarive et Reyjkavik, alors la mer deviendrait aussi vide d'hommes qu'elles l'avait été aux premiers âges de l'histoire, vide comme la France vitrifiée par l'arme nucléaire et les dunes du Sahara ou semblait s'être perdu à jamais l'étrange secret de l'Africanie, surgie en vingt ans des sables et disparue aux tournant de l'histoire après avoir répandu le feu nucléaire sur tous les continents.
C'était ce que la presse ordinaire rapportait, mais seuls quelques reportages à sensations décrivaient jamais, pour des spectateurs avides de dépaysements toujours plus formidables, la vie dangereuse et sans panache de Gabriel Shaw et ses camarades, techniciens de second plans et ouvriers taciturnes qui risquaient leur vie faute d'une carrière plus brillante, afin d'exploiter les gisements de minerais sous-marins nécessaire à l'économie mondiale.
A chaque tempête, le vent ramenait de provenances inconnues des projectiles parfois gigantesques, qui heurtaient avec violence le dôme d'acier, au risque d'y percer une brèche qui se serait dès lors agrandie jusqu'à la destruction de la station. Souvent, l'impact était négligeable et la réparation pouvait être remise à l'accalmie suivante. Parfois, il était grave au point d'imposer une intervention immédiate, et les mécanismes de réparation automatique de la station se mettaient en marchent, rejetaient à l'eau par des mécanismes situés au cœur de la double cloison le corps étranger puis réorientaient les plaques en acier de son blindage cyclopéen pour qu'il puisse continuer à faire face aux éléments.
Aujourd'hui, elle était grave au-delà de ce que tous avaient jamais imaginé.
" Ou plutôt, rectifia Bernard, elle est aussi grave que tous ici, moi y compris, l'avons redouté à chaque nuit passée dans ce fragile havre d'acier."
L'objet, par quelque irrégularité de sa forme, s'était retrouvé si profondément encastré dans la paroi extérieure que les mécanismes de réparations n'avaient pas pu le repousser à la mer ; la brèche restait ouverte et si personne n'intervenait, elle deviendrait bientôt une déchirure béante qui condamnerait l'édifice éventré.
L'ingénieur Browning, près du sas S2, était blême et confus. Livide, il n'osait implorer Bernard d'accomplir au plus vite ce que lui-même n'avait pas d avantage le courage de faire que la dizaine d'hommes nerveux qui s'étaient timidement rassemblé devant la sortie.
Le clone du dernier Français prit de la trousse à outils qui lui était tendue, se déchaussa et franchit la première porte de fer.
Quand trois parois de métal se furent successivement ouverte et refermées, il ouvrit de grands yeux pour s'accoutumer à la nuit de plomb où les embruns mugissants parvenaient jusqu'à lui chargés de sombre menaces. A ses yeux, le quai Q'' où venaient de jour s'amarrer les hydroglisseurs d'Amsterdam ressemblait à une étrange grotte sous-marine, dont l'orée de métal lui rappelait la gueule ouverte d'une murène derrière laquelle s'agitaient des éléments tumultueux.
Ces réflexions ne durèrent peut-être qu'une demi-douzaine de secondes, tout au plus le temps que constater que le plafond lui-même était détrempé, et laissait tomber sur la passerelle métallique des filets d'eau salée dont l'odeur écœurante rappelait puissamment l'océan alentour ; puis un ressac violent submergea tout en s'engouffrant dans le quai.
Presque inconscient, entre deux eaux, Bernard dériva puis se cramponna à la paroi d'acier, d'une prise instable où ses doigts se déchiraient. L'eau se retira et retomba, toujours plus violente. Bernard, qui n'avait repris souffle qu'un bref instant, sentit ses poumons devenir brûlant, ses yeux se révulser, les os de son visage exploser face au choc. Dans sa trachée artère pénétraient des filets d'eaux qu'il recrachait pitoyablement, comme s'engorgeait et se dégorgeait le quai sous l'assaut des trombes marines. Il ressentit alors pleinement la perspective de sa mort, dont le tapage violent parvenait assourdi à ses tympans submergés. Mu par un instinct désespéré, il rampa centimètre après centimètres jusqu'à l'extérieur de la station, où les vagues bouillonnantes faillirent deux fois le renverser, et sentit enfin sous ses doigts le contact de l'échelle extérieure. Plutôt que de barreaux qu'eussent facilement arrachés les vents déferlants, celle-ci se composait d'une série d'encoches assez profondes ménagés dans l'acier même. S'en aidant dans la progression, Bernard s'éleva au-dessus de la zone fouettée par la houle, où il s'arrêta enfin éreinté dans une position précaire.
Il accorda au ciel un regard. Dans l'immensité noire de suie cinglée par les vents d'un horizon à l'autre planaient les silhouettes lointaines des quetzalcoaltl. Etranges descendants des albatros, ces gigantesques oiseaux marins avaient surpris la plupart des zoologues en s'adaptant au cours d'un seul demi-siècle à peine à ces ouragans auxquels ni homme ni bête n'aurait semblé pouvoir survivre ; et cette adaptation fulgurante avait été poussée à un tel point qu'il était désormais impossible d'éloigner sans le tuer de ses orages familiers un spécimen de ces créatures démesurées, dont on ignoraient par conséquent presque tout ; tout au plus les scientifiques savaient-ils que sont anatomie ne différait que superficiellement de celles des autres oiseaux, qu'il n'avait jamais été vu se poser sur aucune terre émergée, fût-ce pour les nécessités d'une reproduction au sujet de laquelle l'on se perdait en conjectures, et que le plus grand spécimen jamais capturé atteignait une envergure de seize mètres. C'est principalement pour cette raison que l'ornithologue J.D. Braun, en charge d'attribuer à cet espèce dont il était devenu le plus éminent spécialiste, préféra au rukh persan le serpent à plumes des légendes précolombiennes, en hommage au terrible reptile homonyme, qui lors du Crétacé avait seul depuis le commencement des temps déployé des ailes aussi vastes.
Si proche de lui, la paroi d'acier formait un second horizon, dur et incurvé. Sa chemise, large et trempée, battait contre ses flancs exténués ; il s'en défit et l'abandonna aux vents furieux. Torse nu et hagard, il évoquait par ses efforts farouches ces alpinistes fuégiens qui jusqu'au milieu du XXI° siècle avait bravé les falaises pour dénicher des œufs de sterne, disparus dans les remous des brassages ethniques.
Il était désormais au même niveau que l'impact. Ce qu'il s'apprêtait à faire était d'un extrême danger. Il ne tenta même pas de déterminer ses chances de survie : si la station se disloquait, ce qu'il était le seul à pouvoir empêcher, sa mort était en tout état de cause certaine.
L'obscurité l'empêchait de voir clairement quoi que ce fut, et il n'aurait pas pu sans tomber utiliser une lampe en rampant le long de la paroi, sans les encoches dérisoires de l'échelle, sans l'appui de marches ou des simples prise, sans appui de quelque nature que ce soit, sans autre soutien que le poids de tout son corps contre la surface boulonné.
Il fallait sauver la station, et se sauver soi-même. A chaque mouvement, il pensait tomber ; à chaque halte, il pensait mourir. La face qu'il longeait était la face Sud, la plus exposé aux intempéries. Le projectile devait venir de la France. C'était déjà arrivé, des journaux, des arbres et même une automobile rouillée avaient heurté la station. Le territoire, abandonné, ne bénéficiait pas du couvert des puissants anticyclones artificiels anglais et flamands.
Enfin il sentit sous son pied gauche un métal d'un grain différent. C'était le projectile. Face à lui béait une sorte d'anfractuosité dont les parois recourbées l'abritaient un peu du vent. C'était la brèche.
L'impact avait violemment déchiré la paroi extérieure. L'intérieure était légèrement enfoncée. Derrière la masse de métal noir, il pouvait distinguer les mécanismes de réparations automatiques, un ensemble de poutrelles évoquant les contorsions de gigantesque bras. Entre lesquelles se glissaient de grandes plaques métalliques destinées à combler la brèche. Mais Bernard ne s'intéressait qu'à la masse étrangère.
Il n'avait jamais rien vu de semblable. Par sa forme approximative, l'engin ressemblait aux hélicoptères sont quelques cours d'histoires avaient traité pendant ses années d'études, bien qu'il soit plus large et moins haut. Sa forme profilée atteste de tout de toute évidence qu'il s'agissait d'un appareil mobile, pourtant rien dans sa structure ne semblait jouer le rôle de propulseur : aucune hélice ni réacteur n'était visible. Aucune partie de ce qui sur un véhicule traditionnel aurait constitué la cabine de pilotage n'était transparente. L'ensemble de ce qu'il supposait être un véhicule était fait du même matériau métallique d'un beige sombre et rugueux. Et il menaçait la vie de deux cent cinquante personnes. Après un dernier regard, il tira de sa sacoche une petite scie au laser, et découpa le petit aileron dont l'arc-boutement avait bloqué l'énorme machine. La masse de métal bascula dans les eaux, un bruit puissant se fit entendre : la plaie cicatrisait.
" Je ne peux pas redescendre, expliqua Bernard au directeur de la station Jack Sanhill, au moyen de son transmetteur. Il va me falloir passer la nuit ici, venez me chercher demain matin."
Jack Sanhill était satisfait, mais soucieux de la vie humaine qui demeurait exposée au danger dehors. Son âme intègre aurait voulu l'en retirer ; c'était cependant impossible.
" Il me met mal à l'aise, dit Gabriel de sa voix nerveuse
- Pourquoi donc ?
- Il ne se lie avec personne. Au réfectoire, il ne parle jamais, et on ne le croise jamais dans les couloirs. Tous les hommes sont gênés en sa présence.
- Je ne vous croyais pas un homme de préjugés. Je connais bien les clones du dernier Français, j'ai déjà travaillé avec deux d'entre eux avec le passé. Je sais très bien ce que le poids de leur héritage génétique peut représenter pour eux. Bernard a de lui-même choisi de venir ici parce qu'il sait que cette station est très importante. Et ce que vous ne pouvez absolument pas ignorer, c'est qu'il a risqué et risque encore sa vie pour vous tous.
- C'est ce qui nous inquiète… Précisément."
Son ton était devenu étrangement humble.
" On dirait une sorte de robot, qui ne vit que pour les autres sans jamais penser à lui-même. Il est comme un esclave, comme un objet. Il m'inspire de la pitié !
- Un objet, un robot ! depuis quand avez-vous regardé un hologramme non pornographique ?" rugit le directeur de la station.
Son subordonné se rembrunit piteusement ; même devant le capitaine, il ne faisait d'habitude pas mystère de ses goûts. Malgré la stricte mixité du personnel, qui n'aurait d'ailleurs eu aucune raison de s'appeler équipage, un peu de la tradition des anciens marins était resté dans cette coque en fer où ils demeuraient parfois six mois exposés au danger, ce qui incluait un certain folklore égrillard.
" Savez-vous ce qu'il fait, lui, dans sa cabine ? Je le sais, moi, il lit des livres.
- Des livres ?
- Oui, de vrais livres, comme nos arrière-grands-parents. Il étudie les sciences, l'histoire, la littérature. Et pour se distraire, il résout des problèmes mathématiques. Ne me dîtes pas que c'est un objet sans âme, vous l'êtes bien plus que lui, vous : une machine à extraire du nickel."
Le récepteur holographique grésilla soudain ; les images ne parvenaient pas de l'appareil dont s'était muni Bernard. D'un regard sévère, le directeur intima le silence à l'ingénieur.
" Monsieur, dit la voix faible, qu'un puissant processeur séparait des bruits de vents parmi lesquels elle aurait été inaudible, pourriez-vous envoyer à l'Association dont je vous ai donné le numéro holographique un message l'informant que j'aurai dès demain d'importante information à communqiuer concernant la France."
Pour le prochain épisode, je me défendrais contre une critique qu'on aurait pu me faire, même si on ne me l'a pas faite. J'anticipe toutes réactions, je suis le seigneur de la chicane, je vous maîtrise tous.
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 14/06/03 10:43
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Niou ! Concept ! Aujourd'hui deux nouvelles, celle-ci et la suivante. En fait j'ai écrit la seconde avant la première, donc tout s'explique. Merveilleux, non ?
2427
Depuis qu'elle avait quitté la clandestinité, l'Association avait établi ces activités au Nord de Leicester, dans un coin de campagne qui donnait à ses innombrables bâtiments l'aspect d'un camp retranché. D'une assez haute colline balayée par les vents et parsemée de bruyères, Mary Tears observait la grande installation. Cinq mètres plus loin, Michael vérifiait quelques réglages sur le panneau de contrôle de son aéroglisseur. Il vint s'asseoir auprès d'elle tandis qu'elle arrachait quelques mines brins d'herbes.
" C'est donc là que tu as grandi…
- Oui" répondit-il dans un sourire. Le vent agitait doucement la chevelure noire de son épouse, et elle était assise comme certaines odalisques de Géricault, s'appuyant à la fois sur sa main gauche et ses jambes repliées.
" Pourquoi souris-tu ?
- Tu ressembles à un tableau d'un peintre qui s'appelait Géricault. Je t'ai déjà parlé des peintres, n'est-ce pas ?
- Oh, il n'y a pas de quoi sourire. Je trouve cet endroit sinistre, je suis heureuse que…"
Il voulut la faire taire en posant la main sur sa bouche, elle se dégagea
" Je suis heureuse que tu ne sois plus parmi eux. J'aurais voulu que tu ne reviennes jamais ici.
- Mary, Andrew Scall peut nous expliquer…
- Je sais. C'est tout de même affreux."
Elle détourna le regard, puis fut saisie d'un frisson.
" Michael, est-ce que dans ce centre ils seront tous identiques à toi ?
- Non. Certains porteront la barbe, la moustache ou de longs cheveux. La taille entre deux clones peut varier de dix centimètres, et le poids d'une trentaine de kilogrammes. Tout ceci dépend de facteur tels que l'environnement, l'activité sportive ou tout simplement le bon vouloir du sujet, indépendamment des gènes.
- C'est égal, ils te ressembleront tous.
- Pas davantage que des frères.
- J'ai peur que tu…
- C'est insensé."
Une heure plus tard, leur véhicule parcourait de véritables rues ménagées entre les bâtiments, où une multitude d'hommes s'affairaient, la moitié d'entre eux environ présentant avec Michael des ressemblances improbable. Habituée au cosmopolitisme des villes anglaises, où Indiens, Africains, Asiatiques et Européens de toutes provenances s'étaient indissociablement et mutuellement incorporés, Mary ne considérait pas sans aversion ces groupes d'une demi-douzaine d'étudiants ne différant que par quelques détails de leurs vêtements. Et le pire étaient que leurs goûts proches rendaient souvent leurs habits identiques.
" On dirait les membres d'une secte. Ils sont embrigadés
- Tu sais que c'est faux. Ils sont tels qu'ils ont choisis d'être.
- C'est de la manipulation. Ils veulent te garder parmi eux. Ils t'envoient des lettres et ils te demandent…"
Aux paroles de sa femme, Michael n'opposa qu'un hochement de tête. Depuis trois ans, il avait appris qu'il ne pouvait opposer à ses réquisitoires quotidiens contre l'association que la constance péremptoire d'une lucidité raisonnée ; cet entêtement était alors interprété comme la marque d'une aliénation de son libre-arbitre, et l'échange se prolongeait sans fin. Oui, l'Association avait en quatre-vingts ans donné le jour à presque cent mille clones d'Antoine Céstant et leur avait prodigué une éducation de qualité, dont certains aspects touchait le pays disparu lors de la Dernière Guerre. Et oui, après le départ de chacun de ses membres dans la vie, elle prenait régulièrement contact avec lui pour connaître son évolution. A l'échelle du monde, cent mille personnes commençaient à exercer une certaine influence, et leurs actes avaient été répercutés par une telle couverture médiatique qu'ils étaient désormais absolument célèbres. Tous, bien sûr, ne passaient pas leurs temps à des interventions héroïques ; et c'était d'ailleurs l'un des enseignements de l'Association qu'un ingénieur talentueux ou un financier intègre étaient aussi précieux que l'avait été Antoine Céstant. Et Michael, simple administrateur d'une société de forages transatlantiques, gardait en lui un peu de ce patrimoine français que l'Association avait rassemblé par bribes pour en faire dépositaires ses milliers de pupilles. Et réciproquement l'Association observait la vie de chacun d 'entre eux, lui y compris, et cette observation devenue statistique remontait jusqu'aux plus hauts échelons de sa direction, dont aucune conclusion n'avait jamais été rendue publique.
Il constata avec soulagement que leur interlocuteur n'était pas l'un de ses clones. Drapé dans un uniforme de l'association où Mary diagnostiqua immédiatement les conséquences d'un esprit d'embrigadement, le docteur Ali Ston était un quinquagénaire aux courts cheveux blancs, d'aspect plus élégant que cordial.
" Merci d'avoir été ponctuels. Votre cas n'est pas isolé, et je ne peux malheureusement pas vous consacrer beaucoup de temps."
Contre toute attente, Michael lui fut reconnaissant de sa volonté affiché de donner à l'entretien un ton parfaitement professionnel. Assis sur un fauteuil d'acier, il serra dans sa main les doigts de sa furie aux longs cheveux bruns. Tout se passerait bien.
" Comme l'ont supposé les médecins précédents, votre impossibilité d'avoir des enfants n'est pas liée à un quelconque dysfonctionnement de vos fonctions reproductrices. Vos deux gamétogenèses sont parfaites et fonctionnellement irréprochables. Dans le cas d'un couple comme vous, à supposer que la procréation naturelle ne suffise pas, une fécondation in vitro ne devrait poser aucun problème. Mais votre mari, Madame…"
La seule concession qu'il fît à la politesse était de diriger davantage ses regards sur Mary que sur son conjoint.
" Votre Mari, Madame, présente à l'heure actuelle, comme tous ses clones, une totale et définitive incompatibilité génétique avec le reste de la population humaine. Le simple fait de fait de réunir vos chromosomes dans le noyau d'une même cellule entraînerait la formation d'un embryon si peu viable qu'il se résorberait de lui-même aux premiers stades de son développement.
- Mais enfin… Antoine Céstant…
- Le code génétique d'Antoine Céstant s'est avéré compatible avec celui de Frida Danerje, il y a de cela près de trois siècles. Mais la reproduction de ce code génétique plus de trois siècles après sa mort a crée une situation sans précédent depuis le Paléolithique, qu'il nous faut bien désigner en termes biologiques la coexistence de deux espèces humaines non interfécondes."
Michael était trop instruit pour protester. Le docteur le comprit et sourit.
" Vous n'êtes pas assez candide pour croire que votre condition humaine tient sur le plan biologique à la possession d'une âme, de deux mains ou d'une capacité à résoudre des problèmes intellectuels d'ordre supérieurs. Vos gènes sont ceux d'un homme mort deux cents ans avant votre naissance, et en ces quelques siècles, l'humanité a génétiquement évolué à une vitesse insoupçonnée jusqu'à former une espèce absolument distincte d'Antoine Céstant et de ses semblables au génome dépassé. Cette vitesse de mutation est proprement exceptionnelle et ne semble s'expliquer que par les radiations résiduelles de la Dernière Guerre."
Michael laissa aller son esprit. Il constituait une espèce nouvelle, différente ; des rêves d'absolue différences qui remontaient à se s plus jeunes années se réalisaient dans un effroi sourd; et cela lui interdisait toute famille naissant de Mary. Un sombre pressentiment traversa le cœur de celle-ci. Et se retournant, elle vit trembler dans la lumière la silhouette à contre-jour de son mari, qui venait d'apprendre que sa seule famille était ceux auxquels elle avait voulu l'enlever.
Bon, à tout à leur pour un dernier français spécial polémique (celui que j'avais annoncé dans mon dernier message, en fait)
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Dernière mise à jour par : JWRK le 14/06/03 10:47
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 14/06/03 21:55
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Un petit tour en Espagne, où l'auteur notoirement fascisant tente maladroitement de se justifier de ces bonnes intentions. Heureusement, le CSA veille.
2447
" Monsieur Zolanski ?
- Oui.
- Veuillez me suivre, s'il vous plaît."
Pavel Zolanski ne protesta pas, mais redoubla d'attention. Sans même s'enquérir d u sort de ses bagages, restés en soute, il emboîta le pas au petit homme gras. Bien qu'il n'aie jamais visité Barcelone, sa profession de prestidigitateur l'avait déjà fait suffisamment voyager pour qu'il sache qu'un tel événement étrange et inhabituel ne correspondait à aucune procédure douanière.
Le couloir qu'ils traversaient était bordé de vitres transparentes, d'où il pouvait facilement distinguer l'affluence du couloir central. Haut de vingt mètres et large de quinze, ce gigantesque déambulatoire de presque un demi-kilomètre de long ne représentait pourtant qu'un tiers environ de la section du grand train à lévitation magnétique, qu'il traversait d'une extrémité à l'autre. Des élévateurs et des tapis roulants le parcouraient selon d es trajectoires savamment calculées, permettant aux passagers de rejoindre rapidement et sans fatigue le point voulu du quai de la gare de Barcelone, assez vaste pour accueillir simultanément dix-sept de ces monstres de plusieurs milliers de tonnes. Un détail attira son attention ; c'était la chevelure encore humide d'une jeune femme rousse habillée à la hâte, signe d'une douche interrompue par l'arrêt imprévu.
Dans une province comme l'Europe, même les passagers de quatrième classe disposaient d'une médiathèque et d'une salle de bains individuelles pendant les trois heures que pouvaient durer le voyage de Francfort à Barcelone ; Pavel, quand à lui, avait les moyens de louer l'une des meilleures places, moins cossue certes que son immense maison de Lodz, mais d'un confort analogue aux plus coûteuses et modernes maisons de la fin du XX° siècle. Dans des provinces aussi surpeuplées que l'Inde ou la Chine, ou sur les lignes trans-Pacifiques toujours saturées en raison de leur nombre dramatiquement insuffisant, il existait une cinquième et une sixième classe où les conditions, plus proche d'un voyage en train tel qu'on l'imaginait quelque quatre siècles auparavant, demeuraient tout à fait correctes.
Ils avançaient maintenant dans un couloir aux murs uniformément gris, toujours désert, qui ne faisait visiblement pas partie du train ni des parties de la gare accessibles au public. Le mauvais pressentiment de Pavel s'aggrava quand il constata à un tournant que l'homme gras, dont le costume bleu ressemblait un peu à un uniforme, portait une arme au côté. Délicatement, il laissa couler vers l'objet ses doigts subreptices.
Steve Maddox était particulièrement nerveux. Son incapacité chronique à trouver un emploi stable l'avait finalement acculé à recourir au népotisme de quelques Maddox, cousins éloignés restés dans l'Association où leur ancêtre commun s'était distingué par une loyauté sans faille. Ainsi devait-il escorter l'un des Clones, un être dont il ignorait tout mais qu'il devinait imprévisible et potentiellement redoutable. Quand il sentit contre son menton goitreux le canon de son arme, son sang ne fit qu'un tour.
" Je mène la danse, désormais, chuchota-t-il en le déplaçant avec force pour l'interposer entre lui et les deux hommes armés que le mur avait dévoilés en pivotant.
- Jetez votre arme, Monsieur !
- Est-ce que vous tirerez sur moi, Pavel ?"
En reconnaissant la voix, Pavel reposa immédiatement l'objet à terre.
" Monsieur Mill. Vous êtes ici, observa-t-il sur le ton plein de pudeur dont l'on demande à un convalescent l'évolution de sa grave maladie.
- Je le crains fort, Pavel."
Alexander Mill n'eut pour son élève prodige qu'un bref sourire. L'un après l'autre, ils montèrent dans le véhicule autoguidé du directeur de l'Association, qui s'élança sur la simple pression d'un bouton anodin hors de son hangar.
" Où allons-nous ?
- A quelques cinquante kilomètres au Nord de Barcelone."
Autour d'eux défilaient la ville, ses quartiers tour à tour denses et pavillonnaires, ses édifices anciens qu'il s'était fait une joie de visiter pendant ce séjour entre deux représentation, et la Grande Croix Verte dont les deux axes larges de cent cinquante mètres traversaient la ville d'une rideau de fleur et d'arbres tropicaux.
" Vous n'avez pas pris une ride, Monsieur.
- Je le sais. Les généticiens de l'Association n'ont toujours pas fini de mesurer les conséquences des mutations virales aléatoires que j'ai du subir à vingt-deux ans. Apparemment, l'extrême stabilité de mes télomères me rend potentiellement immortel."
Il était probable que seuls Alexander lui-même et Pavel aient pu saisir à quelque indice impalpable combien cette froide désinvolture dissimulait un degré de préoccupation extrême. L'illusionniste, avec un frisson, songea qu'Alexander avait toujours été soucieux, et c'était parfaitement logique ; depuis la mort de son presque-clone Arthur Sean et l'officialisation du chiffre de six cents mille copies d'Antoine Céstant sur Terre, il était reconnu comme le quatrième homme de pouvoir par ordre d'importance, après les trois membres du triumvirat mondial. Porterait jusqu'à la fin des temps cette charge sur ces épaules que n'avait pas courbées plus d'un siècle d'efforts permanents, à peine visible au léger durcissement de son visage ? Pavel, que sa profession avait rendu d'un naturel impénétrable et dissimulateur, pétri de mystère et de faux-fuyants, se garda bien d'élever la voix ; il savait qu'Alexander aimait le silence.
Quand le véhicule s'arrêta en rase campagne, il fut à peine surpris et rejoignis à l'extérieur son maître, dont le visage s'était assombri et qui serrait la main d'un homme en tenue de travail, aux traits visiblement éprouvés.
" Monsieur Salvarès a découvert les corps.
- J'aurais préféré être à l'autre bout du pays", commenta l'intéressé.
Pavel comprenait parfaitement le demi-mot, amis ce qu'il vit une vingtaine de mètres plus loin dépassait en horreur tout ce qu'il avait pu imaginer.
Une centaine de corps, disloqués pour certains, particulièrement reconnaissable pour d'autres, avait été aspergé d'essence et brûlés, certains probablement vivants à en juger par leurs contorsions.
" C'est horrible… Horrible au-delà de toute expression.
- Et c'est ma faute, dit l'agriculteur, avec une voix tremblante qu'il dissimulait mal en haussant le ton. J'ai vu passer leur transporteur hier soir… J'aurais pu m'en douter."
Pavel regarda Alexander dans les yeux.
" Qui est responsable de tout ceci ?
- Les Eugénistes, qui ont enlevé et assassiné cette centaine d'handicapés génétiques la nuit dernière, ainsi que l'un de vos frères, John Brown.
- John… Mais pourquoi donc ?
- Les Eugénistes l'ont influencé, en parlant de la liberté d'expression et d'autres grands mots. En leur fournissant le véhicule et de faux laisser-passer pour la campagne, il pensait uniquement leur permettre d'organiser une grande réunion clandestine, et ils l'ont complètement berné. Quand il a réalisé ce qui se passait, il a assommé deux policiers et réussi à s'échapper.
- Il a échappé à la police Mondiale ! C'est impossible, où a-t-il pu se cacher.
- C'est ce que je veux que vous découvriez, Pavel. La Police Mondiale s'est mise à l'œuvre, elle fera payer sévèrement leurs crimes à tous les assassins qui ont agi ici et profitera de la circonstance pour démanteler toutes les parties de leur réseau qu'elle pourra atteindre. Mais c'est à nous qu'il incombe de retrouver John.
- Seul un clone du dernier français pourra en découvrir un autre…
- Exactement.
- Qu'en ferez-vous si je le retrouve ?
- Je devrais le livrer à la Justice, qui lui accordera probablement les circonstances atténuantes. Et nous veillerons à ce qu'il n'ait plus jamais les responsabilités qu'il n'a pas su gérer.
- J'essaierai de le retrouver.
- Vous le devez à tout prix, Pavel. Si la population venait à faire l'amalgame entre nous et les Eugénistes, ce qui est déjà le cas dans certains milieu en raison des propriétés de notre génome, c'en sera fini de l'œuvre commencée cent cinquante ans avant ma naissance, deux siècles et demi avant la vôtre. Au-delà de la dette que nous avons envers la Justice pour les actes d'un d'entre nous, il en va de notre subsistance."
Pavel prit sans mot dire les cartes que lui tendait la main ferme, d'aspect juvénile. Elles lui donnaient un accès total à tous les secteurs des services judiciaires espagnols, et lui autorisaient des dépenses illimitées.
" Laissez-moi ici, termina Alexander. L'appareil me reviendra automatiquement dès qu'il vous aura ramené au cœur de Barcelone, où vous pourrez emprunter un taxi."
Dressé au sommet d'une colline, Alexander laissa ses yeux parcourir l'immensité d'un pays resté étonnement sauvage. Bordée d'un côté par la frontière de la France Morte, désormais étroitement surveillée sur son ordre, ce dont même Pavel ne savait rien, et de l'autre par l'Afrique des sables de laquelle avait surgie l'Africanie, l'Espagne était restée depuis la dernière la guerre une province d'exceptions ; mais ceci n'était pas la seule raison du charnier qu'il pouvait apercevoir en se retournant. Depuis des générations, la leucémie, la mucoviscidose et la myopathie étaient efficacement soignés, au prix d'un coût qu'il fallait reconnaître considérable, et que certains groupuscules politiques avaient décidé de ne plus vouloir payer. A sa connaissance, les événements de la veille étaient les premiers de leur type, mais chaque jour lui parvenaient des informations selon laquelle se multipliaient les cercles Eugénistes, d'année en année plus violents.
Ni Antoine Céstant ni Philip Mill n'auraient jamais permis cela ; Alexander ne le permettrait pas davantage, mais il savait trop bien le peu d'espoir que représentait la lutte du bien e t de l'espoir contre la haine. la répression et le laxisme grossissaient également les rangs des Eugénistes les plus durs, ceux qui étaient allés trop loin cette fois-ci. La réaction des forces policières, serait certes exemplaire ; il s'en était assuré. Mais ce n'était qu'un coup d'épée dans l'eau, et l'implication de John Brown dans ce massacre affaiblissait d'autant sa position.
Soupçonné d'ambiguïté morale, ouvertement citée en exemple par certains groupes Eugénistes, l'Association, pourtant au faîte de sa puissance, courait les plus grands risques. Alexander ressentait déjà les forces en œuvre qui avaient restreint sa liberté d'action au point de le pousser à faire appel à Pavel, de passage à Barcelone par chance.
Le seul réconfort d'Alexander était que Pavel avait été son meilleur élève. C'était aussi sa plus vive inquiétude. S'il échouait, qui pourrait réussir ?
Après avoir longuement consulté la documentation obtenue auprès des autorités policières espagnoles, le Grand, le prestigieux Pavel Zolanski, capable sur scène et devant cinquante mille spectateurs attentifs d'escamoter un cube d'acier d'un mètre de diamètre, se rendit à la conclusion que lui-même n'aurait pu se dissimuler deux jours durant aux recherches entreprises contre John Brown ; quarante-huit heures auparavant, interpellé dans une rue populeuse, il avait paniqué, assommé deux policiers et dérobé leur véhicule de fonction avec lequel il s'était enfui. Depuis, ni les systèmes de vidéosurveillance urbains ni les patrouilles nombreuses et efficaces qui sillonnaient les campagnes ne l'avaient repéré. Pourtant, le moindre larcin par lequel il aurait dû assurer sa subsistance l'aurait aussitôt signalé, et il était inconcevable que ni le bruit de son aéroglisseur, ni sa masse abandonnée n'aient été détectés.
A tout hasard, un soir, il passa des vêtements épuisés et s'enfonça dans les plus pauvres quartiers de la ville, où une certaine criminalité que le Maire qualifiait d'"incompressible" était tacitement tolérée pour mieux y demeurer cantonnée. Dans la pratique, cette enclave de non-droit était toute relative ; les policiers n'hésitaient pas à y pénétrer pour débusquer les criminels recherchés ou mettre à bas toute tentative de fédération des malfaiteurs visant à établir une organisation criminelle d'envergure.
Pourtant, les caméras y étaient moins nombreuses qu'ailleurs. Certaines d'entre elles, détériorées, n'étaient jamais réparées. Parfois, au prix de certains risques, des habitants riches s'y rendaient pour s'y procurer ce qu'ils ne trouvaient pas là où la Loi prévalait ; c'était une zone d'économie clandestine et de survivance anarchique, où les petits trafics proliféraient à grande échelle.
Il s'y trouvait sans doute des Eugénistes. Mais les seuls qui avaient été laissés en liberté l'avaient été à dessein, pour mieux piéger le reste du réseau. En toute honnêteté, Pavel estimaient nulles les chances qu'avait un homme sérieusement recherché par la police d'y passer inaperçu. Mais où donc John Brown aurait-il pu trouver refuge ailleurs ?
Avec calme, de la pointe d'un couteau à cran d'arrêt, instrument particulièrement répandu dans ces lieux où les forces de l'ordre ne toléraient que de façon exceptionnelle la présence d'armes à feu, il perça au coude de son manteau élimé un petit accroc de forme circulaire, signe de ralliement des Eugénistes. Il s'éloigna jusque dans les rues les moins sûres, où la sécurité lui commanda de placer en évidence la lame de son couteau. C'est ainsi qu'il aborda un personnage à l'allure trouble, qui semblait tout observer accoudé à un mur délabré.
" Bonjour."
L'homme, d'un air méfiant, serra sa main tendue. Elle était remplie de billets. Lorsqu'il tenta de les prendre, l'illusionniste resserra son étreinte.
" Je cherche un homme.
- Qu'est-ce que tu lui veux ?
- Il s'appelle John Brown.
- Alors tu es de la police !
- Parles plus bas. Je veux le faire sortir de la ville.
- Il n'est pas ici. Les policiers l'auraient retrouvé. Merci pour l'argent.
- Je crois que vous avez trop cher ce que vous achetez pour que se soit qu'elle chose d'honnête."
Pavel manqua de pincer ses lèvres. Un policier en uniforme était derrière lui ; l'autre homme s'enfuyait à pleines jambes, amis l'agent se concentrait sur lui.
" Pourquoi m'arrêtez-vous ?" demanda-t-il d'un ton crâne.
Sa capacité à manipuler les hommes pourrait peut-être le tirer d'affaire.
" Posez votre arme.
- Je suis sûr que vous êtes un faux policier.
- Ne joues pas ce jeu là avec moi.
- Alors montrez moi votre carte."
L'agent se méfiait de lui. Avec hésitation, il sortit de sa poche une plaque cartonnée portant une photographie de lui-même et les accréditations nécessaires. D'un geste vif, Pavel s'en empara.
" Hé là !
- Un problème ?"
Trois agents venaient de surgir. Sans doute une rafle importante devait-elle avoir lieu dans le quartier. Pavel répondit immédiatement.
" Cet homme est un faux policier. Il a tenté de m'extorquer de l'argent sous la menace de son arme à feu.
- Il dit n'importe quoi. Je suis policier et j'ai une carte, mais il me l'a prise.
- C'est faux."
Les trois hommes fouillèrent Pavel sans rien trouver.
" Je crois que vous allez nous suivre au poste de police, Monsieur.
- Mais je suis vraiment policier !
- Vous aussi, Monsieur.
- Moi ! s'exclama Pavel. Mais c'est lui qui voulait me détrousser…
- Il faut éclaircir votre rôle dans cette affaire."
Au Commissariat Central de Barcelone, il eut la surprise d'être reconnu par Alexander Mill. Le policier furieux fut traînée en cellule ; il y passerait peut-être quelques heures avant que ses empreintes digitales ne soit authentifié. Pavel remercia ses talents de prestidigitateur pour cette petite vengeance.
" Qu'est-ce que vous vouliez prouver, au juste, ce soir ? lui demanda mécontent son ancien professeur.
- Obtenir la certitude que John Brown ne pouvait se trouver en Espagne ni au Portugal. Vous l'avez constaté vous-même, même au cœur d'une zone de laxisme pénal j'ai rapidement été emmené au commissariat dès que j'ai commencé à agir de façon suspecte.
- C'est ce dont je vous ai informé dès le premier jour. En d 'autres termes vous n'avez pas avancé d'un pouce et votre conclusion est erronée : John n'a pas pu quitter l'Espagne. Tous les trains quittant cette province ont été soumis à une fouille minutieuse.
- Il ne se déplace pas en train mais en aéroglisseur.
- Impossible de quitter l'Espagne avec cet engin. Il n'est pas stable sur mer.
- Mais il lui a permis de gagner en trente minutes la frontière française, avant que ne soit donnée l'alarme générale."
Alexander Mill en resta bouche bée.
" Vous avez dit vous même qu'il ne pouvait avoir quitté l'Espagne pour aucune autre province habitée. Si l'on ajoute à cela, qu'il ne peut pas non plus se trouver en Espagne, ma conclusion est logique. Depuis longtemps, il est acquis que l'intérieur de la France n'est pas irradié. Quand à la zone périphérique, il a pu la franchir rapidement.
- Mais c'est… Dans une zone inconnue et aussi vaste que la France, impossible de le retrouver.
- C'est bien la votre chance, votre dernière porte de sortie. Le livrer aux autorités en un procès spectaculaire aurait détruit la crédibilité de l'Association, le laisser s'enfuir avec le risque nécessaire qu'il soit capturé tôt ou tard aussi. Aussi longtemps qu'il sera en fuite, l'ambiguïté demeurera ; et personne n'ira le chercher en France, où il parviendra peut-être à survivre quelque cinquante ans. C'est comme une autre prison où son sacrifice sauvera l'Association au lieu de la perdre. Je pense d'ailleurs que cette perspective a du entrer en ligne de compte dans sa décision.
- Comment au juste cette réflexion a-t-elle commencée ?
- Dans mes gènes.
- Pardon ?
- Nous avons tous été élevés en nous sachant les derniers individus relevant peu ou prou de ce pays détruit, brûlé vif, offert en holocauste au feu nucléaire. Nous, les clones d'Antoine Céstant, nous avons tous grandi dans la fascination de ce pays. A des échelons différents de conscience, nous avons tous rêvé de devenir personnellement ce que le premier d'entre nous a été, de voir cet endroit d'où nous procédons, sans jamais l'oser. Avant-hier, John s'est retrouvé acculé à son rêve, et il a osé l'accomplir. Il savait que quoi qu'il fasse, il deviendrait un paria, en prison ou dans la clandestinité. Il savait qu'au-delà de sa condamnation sociale, l'Association ne serait plus jamais ce qu'elle avait été pour lui. Et il s'est raccroché au dernier fragment d'identité qu'il lui restait.
- Alors…
- Oui, c'est une certitude; il est devenu le dernier Français."
Bon, comme je vais bientôt être chassé pour deux mois de mon lycée et que je suis totelment inapte à toute activité plus pertinente, je risque de publier un certains nombre de ces sottises dans un futur proche, mais assez lointain quand même, tout en restant dans un intervalle de proximité assez ambigu.
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Dernière mise à jour par : JWRK le 25/06/03 18:37
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 25/06/03 18:33
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Aujourd'hui, le lecteur remarquera sans peine que j'aime bien James Ellroy. Nous assisterons aussi à un peu de politique-fiction. Et nous finirons en beauté avec la Guerre. Chouette alors.
2457
Pavel ne courait pas davantage que ses poursuivants dans les rues baignées de brume et de nuit de la Cité des Anges. Les réverbères, qu'un petit capteur à leur base faisaient s'allumer et s'éteindre pour éclairer sa progression, révélait à intervalle régulier d'autres capteurs de surveillance relié à un dispositif informatique capable d'interpréter chaque bruit suspect, chaque démarche précipité comme la manifestation d'un comportement légalement ambigu, en fonction de l'heure de la journée, du lieu et du contexte général. Entre Pavel Zolanski et les homme qui voulaient le tuer s'établit une bouleversante et tacite entente, un jeu où il était question de mort et de risque.
Si ces poursuivants ouvraient le feu au lieu d'attendre de le rejoindre et de le poignarder, la police serait sur les lieux une minute et demi plus tard, et les retrouverait probablement ; aussi, jusqu'à un certain point, s'en abstiendraient-il. Il les y contraindrait par une attitude qui déclencherait l'alerte au sein de la police ou en se rapprochant trop de son objectif. Dans tout autre état de cause, les deux hommes finiraient par se rapprocher, ils l'assassineraient et s'en iraient en portant son cadavre et modifiant leur pas pour faire croire qu'il les accompagnait. Bien menée, l'opération pouvait leurrer les détecteurs, et ceux qui le poursuivaient n'en étaient pas à leur premier meurtre.
Ils étaient certains de le tuer, et voulaient garder une chance de survivre à leur forfait ; il était sûr de mourir, et ne pouvait s'y résoudre à aucun prix; Pavel perdait ; les Eugénistes gagnaient ; et le jeu continuait pas après pas.
Sa marche était une savante mascarade qui tenait du pas de course et de la foulée gymnastique, un subtil simulacre de déambulation à la vitesse de la peur. Derrière lui, ses poursuivants n'étaient pas moins tendus ; la mort les talonnait, presque implacable, et à leur tour il talonnaient Pavel. Les maisons qui les entouraient étaient des pavillons silencieux. A deux heures du matin, le clone d'André Céstant ne pouvait en espérer aucune aide, et leur masse indifférente semblait lourde d'une menace supérieure. Los Angles tout entière lui apparu en esprit comme une gigantesque dionée qui le tenait dans sa gueule toute-puissante, et qu'à l'improviste ses mâchoires démesurées pourraient se refermer sur lui et se digérer avant de se rouvrir sur un matin ou il ne resterait rien. Il disparaîtrait dans la nuit, avec le secret de la découverte.
Derrière lui, ses poursuivants étaient plus proches. Le simple fait de réfléchir le ralentissait. Il devait s'abandonner à son instinct jusqu'à n'être plus qu'os et muscles, tout en se souvenant à tout prix du plan de Los Angles mémorisé quelques mois auparavant. Depuis une heure déjà se prolongeait cette fuite inconfortable, où ni le calme de la marche ni la souplesse de la course ne soulageaient ses membres distendus.
Une douleur soudaine envahit son épaule, se répandit ; il reconnut dans la zone qui entourait l'impact de la fléchette la brûlure familière d'une drogue qu'il avait souvent utilisé au temps où il était illusionniste. En faible concentration, elle ralentissait le rythme respiratoire et l'activité musculaire, lui permettant des immersions d'une durée extraordinaire ; à plus haute dose, elle tuait. Un mauvais dosage avait coûté la vie à son ancien professeur Selim Tarki. Des torrents de flammes se répandirent dans ses muscles et ses poumons explosèrent. Des palpitations inquiétantes firent tressauter son myocarde.
Progresser d'un pas puis d'un autre, avancer encore et encore sans faiblir étaient un impératif absolu et un calvaire d'autant plus horrible qu'il fallait le recommencer toujours avec promptitude sous peine de mort. La douleur n'était rien. Il devait se souvenir d'Alexander, des dix années où il l'avait aidé dans sa lutte contre les Eugénistes et de tout ce qu'il lui devait encore. Non, penser l'affaiblissait.
" Ne pas penser" s'ordonna-t-il
Autour de lui tout tournait. En lui les chairs se déchiraient, et il fallait néanmoins les brusquer plus encore pour avancer. La douleur s'était répandu à la hanche, elle avait maintenant gagné son pied, et se répandait dans la moitié droite de son corps ; et comme il ne pouvait seulement desserrer les dents, elle hurlait à travers lui, naissait dans son talon lorsqu'il touchait la terre, se concentrait dans sa rotule comme une inflammation arthritique et bondissait avec fulgurance dans la partie supérieure de son corps, qu'elle déchirait au passage comme un éclair.
Les larmes lui venaient aux yeux, la souffrance était insoutenable. Supplicié, il titubait depuis plus d'une minute quand il se sut enfin arrivé au carrefour vers lequel il s'était dirigé de longue date. A gauche, une impasse débouchait sur un promontoire abrupt. rassemblant ses dernières forces, il s'y élança en courant.
Ses poursuivants hurlèrent ; ils avaient compris. Dix mètres, puis cinq mètres le séparaient de l'à-pic. Il courait au coeur de la nuit, dans une immensité de douleur. A l'instant exact où les premiers tirs mal ajustés fusèrent autour de lui, il bondit dans le vide, en espérant que sa robuste constitution et la pelouse du Commissariat Central de Los Angeles amortiraient sa chute de vingt mètres.
Il sut d'instinct que son bras droit était fracturé. Ouvrant les yeux, il vit par une fenêtre le soleil haut dans le ciel, et la face inquiète d'Alexander Mill penché sur lui.
" Oui" lui murmura-t-il avant de sombrer de nouveau dans l'inconscience.
Huit heures plus tard, le dirigeant de l'Association faisait face aux trois consuls dans la Petite Pièce. Le véritable cœur du pouvoir lui était familier, ainsi que chacun des trois hommes qui en dernière analyse tenaient la terre entre leur main, au-dessus même du Conseil Général. Dans cette salle petite et dépourvue de fenêtre, où les gardes eux-mêmes n'entraient pas, le pouvoir s'étaient dépouillé de tous ses fastes, et les murs blindés, en dehors des quatre hommes les plus puissants au monde, n'enfermaient qu'un mobilier sommaire.
Quelques croquis rapides avaient suffi à Alexander pour exposer le problème à ses interlocuteurs ; ceux-ci, à l'exception de Steve McNoth, n'avaient reçu qu'une formation scientifique de base.
" Les Eugénistes détiennent donc ce virus, conclut-il, et ils sont en état de le libérer en l'espace de quelques jours. Une fois que celui-ci sera répandu dans une demi-douzaine de villes du monde, il se propagera à une vitesse fulgurante. L'épidémie atteindra son apogée après environ un mois et exterminera tous les porteurs d'une des trois cent quatre-vingts déficience génétiques reportées sur cette liste, incluant la myopie, l'hémophilie, la myopathie, la mucoviscidose, le diabète et les prédispositions aux cancers. Au total, il est possible d'estimer à un dixième la proportion de ceux qui survivront à l'épidémie."
L'hémophilie de Karl Radmandt était notoire. Il demeura cependant d'une droiture impassible, et reconnut son propre courage dans les yeux de l'homme blond déjà centenaire au moment de sa naissance, et qui semblait pourtant plus jeune que lui.
" Les Eugénistes ont visiblement renoncé à nous gagner à leur cause, dit celui-ci. Le virus a subi une modification récente : il tuera tous les clones du Dernier Français, sans exception."
Et dans la bouche d'un homme dont une mutation virale avait séparé quelques allèles de ceux d'Antoine Céstant, ce "sans exception" était plus qu'une figure de style.
" Pouvons-nous, demanda Karl Radmandt, obtenir un vaccin ou antidote ?
- Pas avant plusieurs mois, à supposer que le virus soit d'un type classique. Et il est avéré qu'il a subi plusieurs modifications par génie moléculaire destinées à améliorer sa résistance aux procédures ordinaires de neutralisation.
- Et je présume que vous êtes sûr de la fiabilité de votre agent, dit le Consul McNoth.
- Je le suis catégoriquement. D'une part, Pavel Zolanski a rapporté un échantillon du virus, qui prouve bien son existence. D'autre part, bien que ses informations soient en elles-mêmes uniques et inédites, elles se recoupent parfaitement avec d'autres sources. Les faits que je vous ai exposés sont des certitudes absolues."
Lentement, les lèvres d'Heak Chang s'ouvrirent, et les trois hommes se turent. Celle qui portait le titre de Troisième Consul représentait cinquante-cinq pour cent de l'humanité par son sexe, et les deux tiers par la couleur de sa peau. Sa suprême habileté, plutôt que de protester contre sa minorité dans le Consulat Suprême, avait été depuis son arrivée au pouvoir quinze ans auparavant de laisser peser ce reproche par un silence de plomb, et de calmes décisions contre lesquelles aucun de ses deux collègues n'osait jamais s'ériger. Steve McNoth et Karl Radmanth, d'une certaines façon, n'étaient que des jouets entre ses mains, et le seul contrepoids admissible à son immense pouvoir était Alexander Mill, qui ne souhaitait pas entrer en lutte avec elle.
" Tout ceci confirme ce que vous nous avons annoncé avant de partir de Los Angeles pour nous rejoindre ici, à New York. Les Eugénistes ne nous laissent pas d'alternative pacifique."
Le rythme cardiaque d'Alexander Mill s'accéléra. Il sentit ses vint ans d'aversions pour le Troisième prendre des traits plus terribles et passionnels. Dès le premier jour, Heak Chang l'avait haï. Elle ne l'avait pas fait bien sûr avec la folie furieuse d'une brute, mais avec une haine géniale d'esprit supérieure, une malveillance perspicace de voyageur avisé devant un obstacle infranchissable. En cent autres circonstances, son désir intrinsèquement juste d'une revanche des majorités qu'elle portait dans sa chair aurait pu se réaliser, sans que personne ne s'oppose à elle. Elle avait pour elle l'intelligence et la détermination, une force morale à toute épreuve. Alexander Mill lui-même n'aurait pu lui opposer une force comparable. Et cependant il triomphait en ne combattant pas, car il avait pour lui dix mille ans d'existence. Alexander Mill appartenait au passé, au présent et au futur. Il avait connu ses prédécesseurs et lui survivrait plusieurs millénaires durant. Et son regard lui apprenait tout cela ; quoiqu'elle puisse faire, il demeurerait sur place, impassible, et après elle il lui resterait plusieurs millénaires pour défaire son œuvre d'un demi-siècle, avec d'autant plus de facilité qu'elle aurait privilégié la force contre la subtilité.
Toute ces années durant, il s'était cru à l'abri d'une haine réciproque ; lui aussi savait qu'il viendrait finalement à bout du Troisième Consul. Il ne connaissait que l'inquiétude qu'elle pût trouver un héritier à sa hauteur, et cela même ne serait qu'un bref ajournement du jour où il l'emporterait. Et cependant un sentiment symétrique prenait forme en lui, à mesure que la voix calme ressuscitait un spectre évincé plusieurs siècles auparavant par l'homme dont lui-même était l'héritier, celui de la guerre et de la violence planétaire.
" Nous avons réfléchi à ce problème et nous en sommes arrivés à la conclusion que seule votre association peut assurer la lutte ; les Forces de Sécurité Planétaires sont trop peu nombreuses et efficaces, l'affrontement ouvert les prendra au dépourvu. Des batailles auront lieu, et les seuls à même d'y être victorieux dans le monde actuel sont le million de clones d'André Céstant dont vous disposez. Et vous même êtes le seul homme a même d'organiser une résistance armée quand il faudra en découdre avec les Eugénistes. Nous vous demandons tous trois d'accepter les pleins pouvoirs."
Il était évident qu'Heak Chang émettait cette proposition de sa propre initiative, et que sa première personne du singulier était pour ses deux pairs un véritable camouflet, mais la gravité des circonstances était plus extrême encore. Alexander se détourna. Il devait exister une autre solution. Derrière la vitre, la nuit régnait. Une pluie froide d'hiver ruisselait en gouttelettes frémissantes sur la surface lisse. Qu'aurait fait Antoine Céstant ? la question n'avait pas de sens car Antoine Céstant n'aurait pu logiquement se trouver dans cette situation, il était le fruit de déterminismes antérieurs à ceux qui avaient façonnés le brillant cerveau de Steve McNoth, la loyauté subtile de Karl Radmandt, l'insidieux appétit de justice d'Heak Chang et son propre esprit cultivé, moral, tragique et immortel.
" La guerre n'aura lieu qu'au prix de milliers de morts. Elle aura lieu quoi qu'il arrive, dit Karl Radmandt.
- Nous ne laisserons pas ces gens mourir. Je ne laisserai pas cela se faire." murmura seulement le Professeur McNoth.
Alexander le regarda. Steve était brillant, c'était un scientifique d'exception. Karl Radmandt aussi était d'une valeur hors du commun, et pourtant ils étaient définitivement relégués au second plan, par ses ambitions et celles du Troisième Consul. Pourquoi Steve n'avait-il pas choisi de rester ce scientifique admirable ?
" Vous ne me laissez guère le choix, et je sais que ce proposez relève du bien de l'humanité. J'accepte."
Au de la pièce, un appareil était resté inutilisé depuis la fondation de l'Etat Planétaire. Simultanément, les trois Consuls et Alexander y posèrent leur main droite, et un rai de lumière balaya leurs rétines. De quelques pressions sur différentes touches, Steve NcNoth effectua religieusement la passation des pouvoirs.
" Vos seules empreintes digitales vous donnent désormais accès à tous les systèmes de commandes du ressort de l'Etat, et toutes vos décisions sont constitutionnellement suprêmes.
- C'est bien."
Une ultime hésitation l'assaillit. Il tendit ses doigts vers une console située sur un son bord de table. Devant lui, ses interlocuteurs étaient devenus de simples témoins de cet instant où l'histoire basculait entre les mains d'un seul homme. Eak Chang elle-même avait perdu un peu de sa superbe.
Avec une efficace minutie, Alexander consulta les rares archives auxquelles lui-même n'avait jusqu'à présent pas eu accès. Un ultimatum eugéniste attira son attention.
L'archive holographique révéla un visage dur et imberbe, barré par une large moustache et des sourcils épais, celui d'un géant à la physionomie débonnaire et aux yeux effrayants.
" Messieurs les consuls, vous me reconnaissez probablement ; je suis Francis Tor, chef du Mouvement Eugéniste. Vous connaissez aussi nos opinions et nos arguments : nous ne sommes que d'honnêtes qui souhaitons épargner à la société le préjudice de populations considérables à sa charge. Notre décision est pénible, mais les générations futures nous en seront reconnaissantes ; c'est un mal pour un bien. Nous préparons, que vous le vouliez ou non, l'avènement d'un homme meilleur. Et nous exigeons que vous nous aidiez. Contrairement à ce que vos activités de censure et de propagande laissent entendre, nous ne haïssons pas les êtres génétiquement inférieurs et souhaitons leur assurer une fin sans douleur. Laissez-nous en la possibilité, ou nous serons contraint d'agir autrement. Ceci est mon dernier message : donnez-nous pacifiquement ce que nous pouvons prendre par la force. Sachez que nous sommes parfaitement en moyen…"
L'index du directeur de l'Association s'abaissa, et le visage franc et robuste du Maréchal Boffregh remplaça l'hologramme précédent.
" Maréchal, je suis Alexander Mill, et comme l'atteste le code de sécurité de cette transmission, je suis doté sur l'initiative des Trois Consuls des pleins pouvoirs. J'ai une succession d 'ordres à vous donner.
- Certainement, Monsieur, répondit le chef des Forces de sécurité Planétaires, sans paraître particulièrement surpris.
- Je vous transmets tout d'abord cette transmission holographique. Faites identifiez sa provenance par vos services techniques et préparez une communication réciproque me permettant de répondre à celui-ci depuis ma console personne de matricule Officiel_Association_Cestant-3, située à Los Angeles, dans la province de Californie. D'ici combien de temps estimez-vous pouvoir rendre active cette communication ?
- Au plus une demi-heure, Monsieur. D'autres ordres ?
- Expédiez immédiatement dans la province d'Australie les moyens logistiques permettant une évacuation totale des populations civiles et militaires d'ici quarante-huit heures."
Cette fois-ci, le Maréchal apparut abasourdi.
" Confirmez-vous cet ordre, Monsieur.
- Absolument. Des questions, Maréchal ?
- Non…
- Je reprendrais contact avec vous avant ce soir."
" Puis-je savoir ce que vous espérez obtenir de cette communication holographique ? demanda Pavel Zolanski, qui tenait péniblement sur ses jambes.
- Je vais offrir l'Australie aux Eugénistes.
- Pourquoi ?
- Pour sauver plusieurs millions de vie. Nous battre contre eux reviendrait à sacrifier un grand nombre d'être humains, et j'aime mieux encore sacrifier une province. entière que ces vies. J'ai choisi l'Australie car elle est remarquablement isolée mais offre la possibilité d'une autosuffisance agricole et industrielle.
- Mais qu'est-ce qui vous fait croire qu'ils accepteront.
- leurs mobiles ne sont pas les nôtres : ils n'agissent pas pour l'humanité, uniquement pour eux-mêmes. Leur égoïsme avide s'accommodera fort bien de cet arrangement, qui leur offrira la possibilité de fonder l'Utopie dictatoriale dont rêve leur nature brutale.
- Et vous pensez qu'ils se contenteront de l'Australie ?
- Dans un premier temps, oui. Ils penseront peut-être n'accepter cette offre que pour mieux préparer une guerre définitive. Aussitôt que j'aurais la certitude que leur totalité se sera établi dans cette province, je ferai établir autour de l'île un blocus maritime strictement infranchissable. Nous sommes impuissant à les écraser militairement uniquement parce qu'ils se trouvent mélangés à des populations civiles innocentes. En Australie, ce ne sera pas le cas. Nous les tiendrons en respect sous la menace de l'arsenal thermonucléaire qu'ont conservé les Forces de sécurité Planétaires, et eux n'auront plus la possibilité technique de répandre leur virus sélectif.
- C'est don un piège.
- Pas dans le sens où vous l'entendez, je suis réellement prêt à leur sacrifier l'Australie. Mais je suis presque certain que leur vie y sera épouvantable, tout modèle social eugéniste est selon moi voué à l'échec. Puissent-ils connaître rapidement la fin que méritent leur égoïsme et leur dureté de cœur.
- Vous leur cédez presque totalement.
- Je sauve les milliers de vies que toute autre attitude aurait condamnée. C'est pour moi une victoire totale.
- Je maintiens que la Justice commande de les écraser pour tout ce qu'ils ont déjà commis et tout ce qu'ils préméditent simplement.
- C'est exact, mais impossible.
- Je le peux, moi."
La petite fiole qu'il tenait dans sa main tomba et se brisa, répandant dans la pièce l'odeur caractéristique du chloroforme. Avant de s'évanouir, Alexander discerna les obturateurs nasaux de Pavel, qui s'était saisi de sa main et la posait sur le module d'identification digitale de sa console de télécommunication.
Au bord du Lesser Slave Lake, dans la province de l'Alberta, Francis Tor était d'une inquiétude inaccoutumée. Certes, la présence de ses nombreux gardes rendait cette rencontre bien moins risquée pour lui qu'elle ne l'était pour le dirigeant de l'Association. Pourtant de nombreux détails lui semblaient incohérents : pourquoi, ainsi, Alexander Mill s'était-il soudain ravisé pour lui proposer une alliance, le contraignant à désactiver au dernier moment les énormes quantités de substance virale qu'il s'apprêtait à faire répandre dans plusieurs grande ville ? et pourquoi avait-il autant insisté pour qu'ait lieu cette rencontre de visu ? Le rapport des hommes venus à sa rencontre le rassura. Bien que l'homme portât une des ces tuniques à la mode en fibres métalliques, rendant impossible son passage aux détecteurs de métaux, il avait été soigneusement examiné sans que l'on puisse découvrir sur lui quelque arme que ce soit.
L'hydroglisseur s'arrêta pesamment sur les eaux. Une dernière fois, il considéra le refuge inexpugnable qu'avait constitué pour son organisation la grande forêt canadienne, puis reporta ses regards sur l'homme qui descendait à sa rencontre. Quelque choses dans ses yeux lui fit comprendre son erreur.
" Vous n'êtes pas Alexander Mill ! cria-t-il
- Non" répondit Pavel Zolanski, qui avant que quoi que ce soit ait pu être tenté contre lui, sorti d'un pli de son vêtement si habile que personne n'avait songé à l'examiner un petit cylindre d'acier, dont il pressa l'extrémité.
Et deux milles hectares de forêt disparurent dans une immense explosion nucléaire, qui vaporisa les eaux du lac et fut audibles à des dizaines de kilomètres de distance.
La bonne nouvelle, c'est que mon fichier fransé.doc est "corrupted", "unable" to pouvoir "l'open". J'en suis fort marri (non, je n'ai épousé personne). Il est des jours où l'on souhaiterait revenir à la plume d'oie...
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 25/06/03 21:17
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Citation :Message de nyxl
A quand la suite ? 
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Pas avant 2368. Je sais, c'est piteux.
Le dernier épisode n'est pas si provocateur que cela (hormis pour le commentaire du débaut). Alexander Mill et Pavel Zolanski avaient fait deux choix opposés, et l'élève a réussi à imposer le sien au maître. Du reste ce sera un epu mieux expliqué la fois prochaine. D'ailleurs, je vais m'y mettre tout de suite.
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 27/06/03 08:46
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L'épisode d'aujourd'hui sera triste. Et oui, le dernier Français est un récit à connotation tragique, pas un album des Stroumpfs. Notez que si vous n'êtes pas content, vous pouvez toujours aller voir ailleurs si j'y suis.
2468
En se concentrant, Alexander Mill fit apparaître sur l'écran de l'affiche-pensée son propre visage, tel qu'il l'avait vu dans le miroir le matin même. C'était le visage d'un homme fatigué et abattu. C'était le visage d'un homme malheureux, s'avoua-t-il pour la première fois. Ses cheveux, inévitablement, dégageaient la même impression de jeunesse que celle d'un chanteur de charme, sa musculature saillait toujours avec une puissance juvénile, sa peau n'était pas flétrie, mais uniquement ridée par les préoccupations qui avaient été les siennes. Personne, en le voyant, n'aurait pu deviné qu'il avait cent-soixante deux ans, dans un monde où les centenaires étaient rares encore. Et pourtant, il se sentait beaucoup plus vieux que cet âge.
" Préface" fit-il articuler distinctement à son double. Sa voix aussi était brisée et sourde, mais cela était exagéré par les sentiments qui minaient son esprit.
Lorsque l'usage des affiche-pensée s'étaient généralisé, tous les procédés précédents de cinématographie et d'écriture étaient devenus caduques. Désormais, la seule force de l'esprit permettait d'engendrer un hologramme associé à un son, sans autre coût que celui de l'appareil, variable en fonction de ses performances. Rares étaient cependant ceux doués d'assez de discipline intellectuelle pour créer des visions cohérentes et précises. Parmi eux figurait le dirigeant de l'Association. Avec un subtil laisser-aller, il fit défiler des images confuses de la Nouvelle guerre.
" J'écris après toutes les autres parties cette préface à mes Mémoires de Guerre. "Mémoires de Guerre" est un terme historique, qui relève d'une tradition antérieure à ce que nous ne pourrons plus jamais appeler la dernière Guerre. J'ai au cours de cet ouvrage, exposé de façon sciemment dépassionnée les différentes phases de ce conflit qui dura dix ans et coûta la vie à vingt-cinq millions d'êtres humains. C'est un devoir que j'éprouvais envers l'Histoire et les historiens."
Une silhouette grise apparut, qui n'avait pas de réel contour.
" Dans cette préface uniquement, je laisserai échapper les sentiments que j'ai réellement éprouvé. J'évoquerai, autrement que par des mouvements de troupes, des dates et des discours, l'horrible réalité de ce combat, car c'est un devoir que j'éprouve également envers tous."
Les visions de fantassins identiques tiraillant, de l'évacuation en hydroglisseurs de civils parmi les hurlements et les détonations, de l'épouvantable groin des hommes revêtus de masques à gaz, de techniciens méconnaissables stérilisant par fumigations des monceaux de cadavres se succédèrent, puis la silhouette reparut, plus grande.
" Jusqu'à la victoire finale, je maintins ma proposition ; les Eugénistes acceptant la reddition furent directement envoyés en Australie, province qui se trouve désormais sous surveillance militaire définitive, car je souhaitais, au-delà même de notre intérêt, leur laisser ce droit de vivre conformément à leur doctrine, quelque part dans le monde. Les autres furent tués, écrasés par la puissance de l'Armée reformée. Aujourd'hui encore, je ne regrette rien. Nous avions tout simplement perdu la possibilité d'agir autrement. Pendant des années, j'ai du apparaître comme un terrible ange froid de justice, tenant d'une main l'épée, de l'autre la balance."
Des sculptures classiques laissèrent la placent au spectacle de combats de rues effrayant. Les propres souvenirs d'Alexander, souvent amené à participer aux assauts de ses hommes, se manifestaient par des tressautements de l'image, des regards latéraux répétés.
" Aujourd'hui, aujourd'hui seulement, un an après la prise des derniers faubourgs d'Oulan-bator où fut réduite la dernière poche de résistance eugéniste, je peux enfin évoquer les émotions, le témoignage que je dois à ces hommes. Ne jugez pas sur le caractère étrange de leurs vêtements, qui semblent évoquer d'autres âges, la valeur de ces combattants qui consacrèrent souvent plus que leur vie à la victoire sur l'ennemi. C'étaient, pour la plupart, et comme je l'étais moi-même d ans une moindre mesure, des clones d'Antoine Céstant, du moins en ce qui concernent les troupes de chocs qui livrèrent les affrontements les plus violents. Ils avaient pour eux l'entraînement préalable de vieilles connaissances européennes. Pour eux qui connaissaient Stendhal et Apollinaire, la guerre n'était pas tout à fait étrangère. Nous les avions formés à ne désirer que la paix et le bien, non pas comme l'on instruit des soldats mais plutôt comme des parents éduquent leurs enfants. Et ils avaient pourtant la force musculaire qui les rendaient aptes à lutter, à supporter la fatigue et la douleur. Et cette même hauteur morale qui les faisait malgré tout aimer leur prochain leur donnait le courage nécessaire pour tuer et consentir à la mort. Cette même excellence de leur nature qui faisait d'eux des hommes de paix les rendait supérieurement aptes à la guerre. Et ce paradoxe, hérité de celui que l'on appelle le dernier Français, les a fait souffrir plus que les balles. Ces hommes, généreux et bons, courant sous les feux croisés, rampant moins pour survivre que pour tuer mieux, ces héros qui aimaient les Arts et la beauté des nuits calmes ont du abdiquer, par sacrifice, une partie de leur propre être. C'est à eux, par-dessus tout, que je veux dédier cette ouvrage, à ceux qui sont morts, comme à ceux qui ont survécu."
Le noir complet gagna l'écran.
" Et à l'un d'eux en particulier, à cet homme qui, je l'ai évoqué dans son prologue, je voudrais dédier ce livre. A cet homme qui fit don de sa vie sans comprendre que ce sacrifice généreux n'épargnerait pas la terre, à ce simple mortel qui aimait par-dessous tout l'humanité et ne pu que souffler la guerre, et dont désormais le souvenir nous habitera autant que celui d'Antoine Cétsant, à mon ancien élève, Pavel Zolanski, je souhaite consacrer ces Mémoires de guerre."
Et à l'image tridimensionnelle de Pavel, présente comme au premier jour dans son souvenir, ne succéda que le néant. La préface était enregistrée.
Il pressa un commutateur, envoyant sans relecture sa production à Jeff Goldsmith ; il avait tant ressassé dans sa tête ces mots et ces paroles qu'il était sûr de ne devoir rien rectifier. Poussant la porte de la salle sombre, il sortit dans le parc au soleil de Mai. Au-delà de la petite clairière sommairement dégagée, les sous-bois se ta*******aient de ronces ; parvenu à l'orée du chemin, il se retourna. La maison aussi avait souffert. Conservé un temps comme un précieux musée par l'Association, les murs qui avaient abrité les derniers jours d'Antoine Céstant avaient été ravagés par l'une des premières Grandes tempêtes. Aujourd'hui, les tempêtes avaient disparu. Quelque chose, dans les masses atmosphériques, s'était pesamment rééquilibré et, un jour, les anticyclones artificiels étaient devenus inutiles.
Six mois auparavant, seul, apportant avec lui quelques meubles et ustensiles, un sommaire nécessaire à vivre, il avait repris possession des lieux. Et il aimait son aspect délabré, ce reste de vie sauvage où les bergeronnettes furtives chantait et où le peuple silencieux des arbres l'entourait avec bienveillance. Il aimait dormir dans ce lieu qui n'était pas chauffé, et marcher dans les bosquets d'un ancien jardin à la française, qui retournés à la liberté d'un foisonnement sauvage, trahissaient encore à quelques détails discrets le discernement subtil qui avaient présidé à leur fondation. Et en dépassant la dernière lisière d'arbres, il entrait dans une courte lande qu'hérissait la bruyère, et en avançant plus encore, il arrivait à la falaise au bord de laquelle il s'asseyait, et par beau temps, distinguait une autre falaise, basse et lointaine. De son temps aussi, Antoine Céstant aimait les regrets paisibles qui le poignaient doucement, dans ce lieu balayé par le vent de la Manche. Ici, Alexander se sentait apaisé, et il approuvait sa propre décision.
Calmement, il sortit un cube de métal noir qu'il effleura de ses doigts précis, et qu'il posa sur le sol. Et la voix de Jeff Goldsmith remplit le silence.
" Alexander, je n'arrive pas à comprendre comment vous pouvez suivre une conversation sans voir celui auquel vous aprler."
La voix de Goldsmith était un peu outré, il acceptait difficilement le goût de celui qui était devenu en quelque sorte son ami pour un moyen de communication aussi primitif. "Vous finirez par m'écrire des lettres", lui avait-il dit un jour en plaisantant. Pourquoi pas ?
" J'ai reçu votre dernier envoi ; il est aussi bon que le r este. La vente commencera bientôt.
- Vous semblez un peu soucieux…
- Ce genre de littérature se vend moins bien, bien sûr, que des fictions.
- Je le sais."
Goldsmith soupira. Un être comme Alexander Mill semblait toujours le devancer en tout.
" Ce sera malgré cela une beau succès, je le pense."
La conversation s'acheva.
" Que pensez-vous faire maintenant ? Allez-vous reprendre les rênes de l'Association ?
- Non, répondit Alexander. Je n'en suis plus capable."
Face à lui, la mer tremblait, un peu inquiétante, pareille à elle-même depuis plusieurs millions d'années. Immobile et songeur, assis, Alexander Mill se demanda pourquoi le dernier Français n'avait pas ressenti, en ce lieu, l'immense vanité de toute action humaine. Et il ne cessa pas de sourire pour autant, car il commençait à entrevoir la conclusion d'un vie si péniblement longue.
Et bien, on peut dire que la journée d'aujourd'hui s'annonce bien pénible. Plein les bottes de cette France pourrie, vivement qu'elle explose...
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 29/07/03 08:43
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Et bien, mes petits amis, l'épisode du jour sera tout à fait mauvais. Je pourrais me chercher des excuses, dire qu'il fallait bien une scène d'exposition vers la fin du récit, que sans les seins de Romy Schneider aucun thème n'est intéressant, mais non, il est nul et c'est tout
2493
Gavin Yuth attarda l'un de ses regards sur la rangée de tubes à essais. Cinquante-quatre futurs clones d'Antoine Céstant y bourgeonnaient lentement. Gavin savait attendre ; l'attente durait neuf mois. Beaucoup de ces anciens camarades d'études se complaisaient dans une précipitation de chaque instant. Presque seul, Gavin, lui, vivait au rythme du lent développement des fœtus, comme d'autres s'accoutument aux vies longues et silencieuses des arbres. Sa vie était aussi éloignée du bouillonnement des métropoles fiévreuses que de la nonchalance qu'il aurait suspectée dans une telle attitude. Voué au travail et à une pléthorique paternité, elle se rapprochait des éternités divines.
La porte s'ouvrit. Malgré sa pesanteur fatiguée, Leonardo Keyts apportait avec lui dans cette gigantesque matrice un peu du tumulte de l'extérieur. Gavin lui jeta un regard impartial. Il avait connu Alexander Mill au temps où il dirigeait l'Association, et savait que celle-ci n'était plus que l'ombre d'elle-même depuis que Leonardo lui avait succédé. Il se représenta mentalement l'évolution du nombre de clones d'Antoine Céstant. D'abord un, puis deux, puis dix, puis mille, ceux-ci avait presque atteint le million avant la Nouvelle Guerre ; puis il avait reculé à quatre cents mille, et s'y maintenait depuis. L'on parlait de clones qui se suicidaient. Le monde ne leur pardonnait plus. Avant la menace Eugéniste, le monde avait vécu dans le souvenir fanatique du dernier Français. Désormais, son ombre était désarçonnée. Leonardo n'arrivait pas à la cheville d'Alexander, mais même celui-ci n'aurait pu contenir la chute de l'association. De place en place, l'un ou l'autre des clones se rendait, par son héroïsme, crucial. Et pourtant partout se posait la question du sens de l'Association.
" Ce sont les derniers que vous surveillerez, Gavin, annonça Leonardo, parlant des bocaux que persistait à couver du regard le généticien après lui avoir offert un siège.
- Vraiment ?"
Le directeur de l'Association savait que chez son subordonnée la douleur aussi s'inscrivait dans des échelles de temps peu courantes. Il savait que ce qui pour d'autres n'aurait été qu'un cri du cœur représentait chez lui un investissement de tout l'être susceptible de se prolonger des mois durant. Il savait que malgré l'apparence imperturbable dont l'avaient empreint trente-sept ans de claustration parmi des fœtus incapables de le voir, sa douleur n'était pas moins immense que celle de tout père auquel on annonce la disparition de sa progéniture. Quand un arbre s'effondre, il chancelle un instant dans une illusion de stabilité, tant et si bien que les apparences semblent nier sa chute qui pourtant ne s'est jamais aussi tragiquement décidée. Ainsi souffrait Gavin Yuth.
" Oui. Les trois Consuls m'ont demandé cette après-midi de mettre dans un délai raisonnable un terme à nos activités. Les clones actuelles resteront bien sûr libres et légaux, comme ils l'ont toujours été ; mais nous ne devrons plus en engendrer de nouveau, et l'Association qui les regroupaient sera dispersée.
- Pouvons-nous résister ?
- Nous reste-t-il une seule raison de le faire ? Pour certains, notre rôle dans l'Histoire ne fut qu'une vaste supercherie ; pour la plupart des autres, il s'est achevé avec la Guerre contre les Eugénistes ; et peut-être après tout ont-ils raison."
Sa voix reprit sans transition, comme si la suite de son discours n'était que le prolongement logique de ce qui précédait :
" Vous connaissez mieux que personne le génotype d'Antoine Céstant. Récapitulez-moi sa particularité technique. Vous voyez ce dont je veux parler, n'est-ce pas ?
- Vous savez, récita Gavin, comme une leçon indifférente, que nous y avons de longue date identifié une série de douze allèles sur le chromosome 9 qui rendent la reproduction de leur porteur avec tout homme moderne techniquement impossible.
- Est-ce qu'avant la Dernière Guerre cette combinaison génétique était répandue.
- C'est peu plausible, elle devait déjà à cette époque relever de l'exception ; pour tout dire, les relevés génétiques de cette époque ne présentent que des séquences génétiques incompatibles avec celle qui nous intéresse. Mais il faut préciser qu'il n'étaient pas alors systématiques.
- Quelle est la probabilité qu'une mutation dote l'enfant de deux homo sapiens actuels de cette séquence génétique ?
- De façon totalement spontanée ? Elle est négligeable au plus haut point.
- Cette mutation pouvait cependant se produire, n'est-ce pas ? Il est possible de concevoir un mécanisme d'altération simultanée de plusieurs centaines d'acides aminés aboutissant à cette transformation. La probabilité est négligeable, c'est-à-dire très faible, elle n'est pas nulle.
- Elle est nulle. Leonardo, comprenez-moi. La probabilité de cet événement est considérablement inférieure à celle que vous auriez de reconstituer le texte entier de la Bible en tapant de façon absolument aléatoire sur un clavier d'ordinateur.
- Je vais devoir vous demander de m'accompagner à l'extérieur de ces lieux, Gavin."
Le scientifique resta longtemps immobile.
" Bien. Je suppose que d'une façon ou d'une autre je devrai m'y résoudre à l'avenir."
Maxim Telldem jeta sur l'assistance un regard expert. Elle était clairsemée, ce qui n'était guère surprenant ; il y distingua pourtant plusieurs hommes politiques influents et quelques journalistes célèbres ; au balcon, les enregistreurs holographiques vibraient, signe que cette conférence serait suivie à distance par des dizaines de milliers d'hommes. D'une pression, il fit basculer sur lui les lumières.
" Mesdames et Messieurs, bonsoir. Comme vous le savez tous, ce cycle de conférence sera consacré à l'histoire de l'Association de sa fondation à nos jours. En dix séances, j'ai l'intention d'exposer son évolution et ses liens étroits avec notre histoire, ses débuts clandestins sous l'influence vieillissante de Philip Mill, puis son rayonnement prédit par l'enfant prodige Arthur Sean et concrétisé par le fils adoptif de Philip, Alexander, et enfin son rôle dans les luttes contre le parti Eugéniste, il y a de cela désormais près d'une génération. Certains m'ont reproché avec acrimonie l'opportunisme que révélait à leurs yeux la tenue de ces interventions dans les circonstances actuelles, d'autres, avec une vigueur non moindre, le manque d'opportunisme dont j'ai fait preuve en n'attendant pas la conclusion de la Crise que traverse l'Association de façon notoire. l'on m'a, de même, aussi bien accusé de prétendre aborder un sujet bien trop vaste que de restreindre indûment mon étude. Je m'efforcerai donc, au long de ces trois semaines, de justifier ma démarche par l'angle nouveau d'où j'entends considérer des faits qui appartiennent à l'Histoire.
Pour cette première séance, je commencerai par un rappel historique des faits entourant le conflit que l'on ne peut désormais plus nommer "Dernière Guerre". A la fin du XXI° siècle, les tensions nationalistes, nuancés de prérogatives économiques contradictoires, aboutissent à une situation d'échec pour la diplomatie planétaire. En 2054, l'Organisation des Nations-Unies cède la place à l'Entente Concertée, qui disparaît douze ans plus tard, sans successeurs. La Communauté Européenne, l'Unité Latino-Américaine et les Républiques Russes se disloquèrent à leur tour, dans un climat de violentes tensions. Les Etats-Unis et le Canada eux-mêmes semblent au bord de la dislocation. Le réarmement nucléaire généralisé, les mesures rétorsives à l'encontre des ressortissants étrangers plongent le monde entier dans une ambiance de peur panique telle qu'il n'en a pas connu depuis les guerres féodales. Les escarmouches, les provocations plongent dès 2081 la planète Entière dans ce que l'on commence à appeler la Troisième Guerre Mondiale.
En 2088, Quatorze membres des Etats-Unis, menés par la Pennsylvanie et l'Illinois, font sécession et rejoignent le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Norvège et l'Espagne dans une Coalition Provisoire. La France assiste à l'ensemble des négociations mais ses autorités refusent au dernier moment de ratifier les Accords d'Edimbourg, le 7 Mars 2094, sans justifier leur décision. A cet instant la Guerre Nucléaire n'est visiblement plus qu'une question de semaines. tandis que la Coalition provisoire clame son intention de rétablir la Paix et consolide ses frontières, une demi-douzaine d'entités politiques aux intérêts divergents se préparent ostensiblement au combat.
C'est alors qu'apparaît l'Africanie. En vingt ans, au milieu du Sahara stérile, une puissance militaire considérable sans soutient logistique apparent s'établit. Leur technologie semble dépasser celle de toutes les autres nations, avec lesquelles elle évite tout contact. On parle alors d'extraterrestres, de machines pensantes.
Le 27 Mars 2084, la France est entièrement détruite par la combinaison de deux assauts. Le premier, radiatif, éradique tout être vivant sur la partie intérieur du territoire. Le second, thermonucléaire, fait disparaître sa périphérie dans un déluge de flammes qui fait croire à la dévastation totale du pays. L'assaut est identifié comme provenant de l'Africanie, contre laquelle la Coalition Provisoire exécute aussitôt et sans sommation des représailles. Mais les bombes à fusion ne vaporisent que du sable. Déjà l'Africanie a inexplicablement disparue de la surface de la Terre, sans aucune explication logique. Ses échanges de missiles fournissent aux autres pays le signal de la curée. En, l'espace de trois jours, deux cents trente villes de plus d'un million d'habitants sont détruites par un procédé de type nucléaire. Bien plus sont dévastés par des armes conventionnelles. Le pillage, les épidémies se répandent, tandis que les gouvernements centraux perdent peu à peu tout pouvoir.
C'est alors que pour la première fois apparaît dans l'Histoire Antoine Céstant. Contre toute attente, plus de soixante-douze heures après la chute des premières bombes, un homme sortit du territoire vitrifié qu'étaient devenues les régions frontalières de la France. Epuisé, gravement blessé, mais vivant, il raconta la cave dans laquelle il avait providentiellement échappé aux explosions successives, la ville de Dunkerque réduite en cendre, son interminable errance au cœur d'un paysage de folie et de désolation. Et il n'échappa à la mort, à la faim et à la soif que pour retrouver aux frontières de la Belgique la Guerre dans laquelle le monde entier avait basculé.
La fermeté qu'il acquit dans ces épreuves ne fut pas pour rien dans la légende du dernier Français. De ce qu'avait été sa vie auparavant, l'on ignore presque tout. Lui-même passa sous silence tout ce qui aurait pu donner à son deuil un tour personnel, pour mieux incarner ce héros romantique et platonicien sous les traits duquel il choisit de symboliser sa nation disparue. Il semblerait, au vu des immenses connaissances dont il fit preuve par la suite, qu'il ait reçu une solide éducation ; pourtant l'indépendance d'esprit dont il ne se départit jamais pouvait fort bien être celle d'un autodidacte. L'on ignore de même quand exactement il s'attribua le fardeau qu'il conserva quatre-vingts années durant, à savoir, selon ses propres termes "personnifier et perpétuer le rôle, l'influence et l'enseignement d'un pays mort pour l'humanité tout entière". Il est néanmoins certain que quand, six mois plus tard, les Armées de la Nouvelle Coalition, au sein desquelles il s'était enrôlé remportèrent leurs dernières victoires dans les faubourgs de Bombay, ce projet était déjà en lui bien arrêté.
En l'espace de quelques semaines, un milliard d'êtres humains avaient été tués, et les anciennes alliances n'avait pas davantage survécu que la France au conflit. Beaucoup de gouvernements, disloqués, laissaient sans contrôle des pays entiers, livrés à la loi du plus fort ; mais le seul peuple à avoir totalement disparu fut le peuple français. Quelques expatriés, çà et là, avaient survécu à la destruction du territoire national ; la plupart avaient disparu dans le chaos qui s'étaient ensuivi, et parmi les rescapés seul Antoine Céstant éprouva le désir de revendiquer cette identité nationale que les autres préférèrent rapidement oublier au sein d'une nouvelle patrie d'élection. Vingt ans après, ses essais, ses articles et ses interventions publiques avaient aux yeux de tous fait de lui le dernier Français.
Ses prises de positions politiques et morales, son action déterminante en faveur de l'établissement d'une Constitution Planétaire Fédérale, toujours en vigueur à l'heure actuelle, et sa volonté irrévocable de transmettre à l'humanité tout ce qu'il estimait lui devoir eu nom de ce qu'il appelait "la France Martyre" sont désormais connus de chacun, et à sa mort, en Y…
Au premier rang, un quinquagénaire dont les traits ne lui étaient pas inconnus souriait ; une fois son intervention finie, il vint le retrouver discrètement.
" Je m'appelle Jeffrey Maddox et je viens de la part de Monsieur Lenonardo Keyts. Seriez-vous en mesure de m'accompagner au siège de l'Association ce soir ?"
Maxim acquiesça. L'homme conduisait le discret aéroglisseur avec vitesse et précision, et franchit bientôt un imposant porche métallique au-delà desquels une cour discrètement illuminée réunissait plusieurs bâtiments où se remarquaient malgré l'heure tardive quelques fenêtres illuminée. De même qu'Antoine Céstant l'avait fait durant sa vie, l'Association n'hésitait pas à faire appel à ceux qu'elle avait été autrefois, sans pour autant insister auprès de ceux qui se montraient ingrat envers elle. Maxim entendait pourtant remercier le président de sa collaboration dans ses études de l'Histoire de l'Association.
Peu disert, mais d'une politesse irréprochable, l'homme le fit avancer le long de couloirs déserts jusqu'à une pièce sobrement meublée où se trouvaient le directeur de l'association et un scientifique d'un certain âge, bizarrement recroquevillé sur lui-même, ayant placé son tabouret dans un angle de la pièce. Quand il se redressa pour lui tendre une main peu assurée, Maxim Telldem lut l'agoraphobie dans les yeux de Gavin Yuth.
Leonardo Keyts les présenta l'un à l'autre, avec un geste de connivence à l'égard de Jeffrey Maddox, qui s'assit sans un mot et observa la suite des événements de ses yeux attentifs et calmes.
" C'est un miroir sans tain, dit-il ensuite au nouvel arrivant, désigna une grande vitre qui permettait d'observer l'ensemble d'une autre pièce.
Un jeune homme méfiant y était assis sur une chaise, devant une table métallique dont les pieds étaient solidement fixés au sol. Sa chevelure était drue et longue, ses épaules solides, ses vêtements assez vieux. Quand soudain il leva le visage, Maxim vit qu'il ressemblait beaucoup au dernier Français.
" Est-ce l'un de vos clones ?
- Non. Il n'apparaît dans aucun de nos fichiers, et son génome est tout à fait différent du nôtre, bien qu'il présente des similitudes qui laissent à penser qu'il descend de l'un d'entre nous.
- Le fils ? Je croyais que les clones d'Antoine Céstant étaient stériles.
- Ils le sont. Et qui plus est, les Forces de sécurité Planétaire l'ont découvert ce matin, inconscient sur une plage du Sud de l'Angleterre. Il vient de France."
En un instant, Maxim se retrouva en proie au doute.
" Pouvez-vous imaginer, en tant qu'historien, une succession d'événement pouvant aboutir à la naissance de cet individu.
- Si l'on excepte Antoine Céstant, un seul d'entre vous a posé le pied sur le sol français. Il s'agit de John Brown, un complice des Eugénistes, qui s'y est enfui et n'a jamais été poursuivi.
- Exact. Aucun autre n'aurait pu s'y rendre sans que nos fichiers en gardent la trace. Mais comment aurait-il pu trouver une femme pour procréer ?
- Aucun homme n'a pu survivre à l'exposition directe aux radiations qui ont frappé le cœur de la France. Même un mur ou une grotte ne constituait pas un abri suffisant pour empêcher l'ADN de tout être vivant atteint de se disloquer en certains points cruciaux." intervint le professeur Yuth
Maxim réfléchissait intensément. Balayer l'ensemble des possibilités historiques impliquait à la fois maintenir une concentration inflexible et laisser son esprit errer dans l'immense champ du savoir acquis. Il devait scruter précisément chaque journée de trois siècles entiers, et garder en vue la totalité de ce temps, où serpentait les lignes confuses des probabilités. Son savoir et même le savoir de l'humanité n'étaient que des points infimes dans un Univers gigantesque d'inconnues, et l'Histoire s'étendait entre ses points dans une trame de subtiles relations que reliaient l'instinct et la logique. Et en point précis de voile diaphane de réalité révolu s'inclinait pour aboutir au fait précis qu'il recherchait, dans une convergence d'influences subtiles et innombrables que seul aurait pu comprendre un ordinateur capable de rêver.
Des intuitions de plus fines le conduisaient vers son but avec une précision toujours plus grande, comme les vibrations de sa toile menant l'araignée à sa proie. Depuis ce matin, Leonardo avait eu le temps et le pouvoir de consulter toutes les archives gouvernementales, et celles de l'Association. Si quelqu'un était jamais allé en France sans que l'information s'y trouve, il ne pouvait s'agir que d'une volonté privée. Mais quel homme aurait eu l'envergure d'ignorer l'interdit moral frappant la France, la tradition qui exigeait qu'il s'agisse d'une terre inerte, une terre sans vie, lunaire, expurgée à jamais de l'humanité ? Il fallait pour cela une force de caractère peu commune, celle d'un clone du dernier Français.
Une dernière inspiration marqua le recoupement final.
" Allen Löxnigsmark souhaitait envoyer une expédition en France.
- Il n'en a pas eu le temps.
- Son subordonné Humbert Keitel l'a peut-être eu. Consultez toutes les archives."
Maxim reporta son attention sur le jeune homme. John Brown, le fugitif, avait rencontré les descendants d'une expédition clandestine fomentée par Humbert Keitel, à l'instigation de son maître décédé. Et parmi eux, au moins une femme s'était unie à lui, et d'eux deux descendait cet être fatigué au regard suspicieux.
" Votre théorie présente un problème… intervint Gavin. Monsieur Telldem, vous l'ignorez sans doute mais je le sais : à l'époque d'Humbert Keitel, les archives génétiques nous apprennent que la population mondiale était génétiquement incompatible avec les clones du d'Antoine Céstant.
- Elle l'était déjà au temps d'Antoine Céstant, à l'exception de Frida Danerje.
- Pardon ?
- Réfléchissons."
Maxim se remémorait péniblement ses Cours Scientifiques Elémentaires.
" Les armes qui ont détruit la population française produisaient des radiations entraînant des mutations létales sur certaines portions spécifiques du génome humain. A moyenne distance, Antoine Céstant a été indirectement frappé, et les radiations atténuées n'ont entraîné que des mutations superficielles, mais toujours spécifiquement ciblées. Et Frida Danerje qui se trouvaient près de la frontière en a aussi été frappée. Des armes comparables ont été utilisées par la Chine en Mandchourie et par la Turquie à l'encontre de la ville de Beyrouth. Dans les deux cas, les types d'équipement étaient identiques, et leur origine indéterminée, mais probablement africanienne…"
Cravachée par la puissance du raisonnement, sa mémoire visuelle faisait apparaître devant ses yeux les innombrables documents écrits qu'il avait consultés au sujet des faits concernés.
" Leurs effets ciblaient chez l'homme le chromosome numéro 9."
Un jeune sosie d'Antoine Céstant vint frapper à la porte et murmura quelques mots à l'oreille du directeur de l'Association.
" Rien dans l'ensemble de nos archives ne constitue un empêchement logique à l'hypothèse selon laquelle quelques dizaines d'hommes auraient été expédiés en France par Humbert Keitel.
- Et sur place, les radiations résiduelles ont entraîné chez eux la même mutation qui avait rendu Antoine Céstant et Frida Danerje exclusivement compatibles l'un avec l'autre sur le plan reproductif… Voilà la seule explication logique à tout ceci."
Gavin Yuth gardait le silence, mais Leonardo Keyts protesta :
" Mais pourquoi seraient-ils restés en France, sans donner signe de vie ? Et pourra celui-ci en serait-il sorti ?
- Je crois que seul lui peut nous le dire." répondit Maxim en désignant la silhouette penchée et silencieuse.
Quand Oliver Birt entra en boitant dans la pièce, l'inconnu se retrouva face à son exact double, plus fidèle que son reflet dans un miroir. Les mêmes cheveux mi-longs encadraient son visage raide, la même stature se lisait sous des vêtements semblables. Un instant ils dévisagèrent, puis Oliver s'assit face à lui :
" Bonsoir."
Son salut resta sans réponse.
" Je ne voudrais pas que tu me considères comme un ennemi, dit-il en posant son pistolet sur la table, à mi-chemin des deux bords. Je voudrais savoir dans quelle mesure je peux me fier à toi ; toi, en tout cas, tu peux me faire confiance. Regarde : c'est la carte que l'on a retrouvée sur toi, une vieille carte de Londres. Sais-tu ce que représente la croix manuscrite qui figure en son milieu."
Le silence s'appesantissait. L'homme lui jetait des regards méfiants sous une frange de cheveux négligés, son rôle consistait à ne pas s'en apercevoir. Tout en palpant son genou endolori,
" Tu as bien du entendre parler de l'Association. J'en fais partie. C'était aussi le cas de ton ancêtre John Brown. Voyons, combien de générations de séparent de lui ? " calcula-t-il en écartant un instant son regard de l'arme.
D'un geste, son vis-à-vis s'en empara et le braqua sur sa tempe.
" Allons ! Ne fais pas cela !"
Sa main continuait à toucher sa rotule, sous la table.
" Ne tire pas. Je t'assure que tout peut encore s'arranger. Je sais que tu sais à quoi la croix correspond ; tu cherchais l'ancien siège des archives du Conseil de la Coalition Provisoire…"
Toujours muet, l'adolescent eut un spasme de panique, et pressa la détente dans un déclic inoffensif. Aussitôt, Oliver dégaina l'arme caché dans l'articulation de sa prothèse et fit feu à bout portant, tuant sur le coup son agresseur.
" Si seulement il n'avait pas tiré…" dit-il tristement à Leonardo Keyts, qui, le visage tendu, reprenait l'arme déchargée que pressaient toujours les doigts de l'inconnu.
La prochaine fois, direction la France !
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Dernière mise à jour par : JWRK le 26/08/03 09:03
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Réponse au Sujet 'Le a été posté le : 29/07/03 19:28
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Citation :Message de JWRK
Et bien, mes petits amis, l'épisode du jour sera tout à fait mauvais. Je pourrais me chercher des excuses, dire qu'il fallait bien une scène d'exposition vers la fin du récit, que sans les seins de Romy Schneider aucun thème n'est intéressant, mais non, il est nul et c'est tout
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Allons donc, qu'est ce que c'est que cette auto-dévaluation ?
Elle est très bien votre histoire, et si ce dernier chapitre n'est pas palpitant il n'en reste pas moins intéressant. L'histoire avance pas mal et l'imminente arrivée en France ne peut que réjouir le lecteur chauvin que je suis.
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Dernière mise à jour par : Septa le 29/07/03 19:31
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-------------------- "I'd really rather you didn't act like a sanctimonious holier-than-thou ass when describing my noodly goodness. If some people don't believe in me, that's okay. Really, I'm not that vain. Besides, this isn't about them so don't change the subject."
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Réponse au Sujet 'Le dernier Français' a été posté le : 26/08/03 09:01
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Une ambiance caractéristique des films d'actions de second ordre imprègne ce récit, où l'on retrouve enfin la France, ce dont Septa, je l'espère, concevra une grande satisfaction, lui qui attend cela depuis les premiers épisodes. J'ai également supprimé un passage un peu saumâtre dans la précédente nouvelle.
2494
RETOUR EN FRANCE
Benjamin Muriel laissa tomber son regard borgne sur les archives holographiques qui lui avaient été transmises. Tout ce que l'on savait de la France défila entre la charpie tuméfiée de ses doigts, et la faible luminescence du croquis tridimensionnel d'un étrange appareil, jeté sur une plate-forme minière en Mer du Nord par une tempête de V, éclaira diffusément sa mâchoire brisée par le train magnétique qui l'avait broyé quatorze ans auparavant. Au bruit de pas inconnu, il leva les yeux et rencontra le double reflet de sa face hideuse, déchirée et recousue, laide au delà de toute humanité, dans les yeux bleus de Michael Niepce, dont le visage parfait et élégant ne trahit pas un tressaillement. La vue du trou béant qui remplaçait son nez, et de l'empreinte de ses deux oreilles arrachées évoquait terriblement l'accident qu'il lui avait fait connaître la pire douleur physique qu'un homme puisse ressentir ; il n'aurait eu qu'à laisser tomber ses vêtements solides pour dévoiler l'effroyable nudité d'un corps dont la moindre parcelle avait été broyée entre un colosse d'acier massif lancé à pleine vitesse et le tunnel de béton du gigantesque ver mécanique ; chaque nuit, lorsqu'il revivait la brûlure sanglante des articulations brisées, de la peau arrachée des muscles, du crâne perforé en quarante points, des côtes définitivement expulsées de son thorax, des poumons ouverts et de chacun de ses membres broyés dans les mâchoires de l'horrible étau, il se demandait pourquoi ce jour-là il n'était pas mort comme il l'avait si ardemment souhaité, pourquoi l'efficacité d'une médecine moderne l'avait condamné à une vie difforme et douloureuse, à quatorze ans de survie morphinomane. Pourtant, le visage superbe de Michael ne tressaillit pas.
" Benjamin Muriel. Vous ressemblez beaucoup à Antoine Céstant.
- Michael Niepce.
- Vous ne me complimentez pas pour ma dissemblance …
- Les deux peuvent être utiles. Mon aspect présent est d'ailleurs la conséquences de quelques opérations chirurgicales.
- Le mien aussi. Etes-vous prêt à partir ?"
Devant eux se tenaient un étrange appareil, au fuselage luisant et de conception apparemment ancienne.
" Vous saurez piloter cet appareil, n'est-ce pas ?
- Oui, j'ai reçu l'entraînement approprié, et je lui ai déjà fait prendre plusieurs fois son essor pendant nos deux mois de préparation.
- Savez-vous pourquoi nous n'avons pas été réunis avant aujourd'hui.
- Non… Est-ce que vous connaissez notre objectif ?
- Nous avons identifié les documents que cherchait probablement un jeune homme sorti de France en Septembre dernier. Il s'agit de références à d'autres références qui concorderaient pour indiquer l'emplacement d'une structure de grande importance, quelque part dans ce qui fut jusqu'au XXI° sicèle le Morvan… Tout ceci est très vague.
- C'est le dernier projet qu'a pu mettre en œuvre l'Association. A l'instant de notre éventuel retour, la majeure partie de ce que nous aurons connu d'elle aura disparu. Il est trop tard pour la sauver, tout ce que nous pouvons lui accorder est une dernière action d'éclat avant la chute.
- Notre tâche serait donc d'apporter au monde l'ultime héritage de la France, comme Antoine Céstant. Ma vie m'a enseigné à me montrer circonspect quant à tous les enthousiasmes.
- La mienne aussi. Partons."
Peu d'hommes, depuis plusieurs siècles, avaient éprouvé ce sentiment de tout surplomber. L'un et l'autre étaient impassible, mais le monde autour de se déformait, de nouveaux points de fuite apparaissaient sur un horizon étrangement bouleversé. Quand Michael appuya sur une manette que rien ne semblait distinguer des autres, le véhicule s'élança. Sous eux rampa l'Angleterre, puis la mer.
" Nous serons dans le Morvan d'ici quelques heures. Je peux piloter l'appareil. Sur place, nous tenterons d'établir un contact coopératif avec les individus que nous rencontrerons sur place, puis nous nous efforcerons de découvrir de quoi il retourne.
- Je vais tenter de dormir.
- C'est ce que vous avez de mieux à faire", lui assura le jeune homme avec un sourire respectueux.
Quand il fut cependant réveillé par une main sur son avant-bras, il sentit qu'ils se déplaçaient toujours à une altitude considérable. Sous eux s'étendait un paysage dénudé de collines basses, où la terre brune et sèche prenaient des allures de Sinaï. Le regard de Michael restait fixé sur l'horizon.
" Deux points noirs sont apparus à gauche."
En se concentrant, Benjamin distingua deux tâches sombres à quelque hauteur dans le ciel d'un bleu éclatant. Jamais il ne les aurait distinguées si son attention n'avait pas été attirée sur eux par Michael. Saisissant la meilleure paire de jumelles à réglage électronique que l'industrie civile commercialisait, il les observa longtemps.
" Qu'est-ce que c'est ?
- Je ne sais pas… Avec ou sans jumelles, c'est trop loin ou trop petit pour distinguer le moindre détail. Je crois qu'il s'agit de deux objets assez indépendants l'un de l'autre ; ils se rapprochent ?
- Vite ?"
Le silence s'éternisa.
" Je ne sais pas."
Dans son ventre contracté, Benjamin ressentit l'accélération progressive qu'imprimait Michael à l'appareil. Sous eux, le paysage se faisait plus montagneux, de vastes plis de terrains répandaient leur nudité brune en ondulations sinueuses. A plusieurs reprises, l'homme défiguré porta à son œil unique la paire de jumelles, fixant son regard sur les deux silhouettes noires, effilées, caractéristiques d'engins probablement analogues dans leur conception au leur. Pour autant qu'il ait pu en juger, ils ne paraissaient pas avoir changé leur trajectoire pour les rejoindre.
" Nous arrivons près d'une ville. Je vais poser notre appareil."
Le grand oiseau d'acier atterrit sur ce qui avait constitué un terrain de sport. Au-dehors, le vent et le silence les accueillirent. Immense et désert, autour d'eux s'étendait un tombeau à l'échelle d'une nation. La France, se souvinrent-ils, avaient été frappée en pleine nuit, et c'était dans les grands bâtiments de l'arrière-plan que plusieurs milliers d'hommes poursuivaient un sommeil éternel. L'air était froid, pas un chant d'oiseaux ni un vrombissement de moteur ne se dégageait des grandes masses de béton, dont l'architecture semblait déjà antique.
Dans leurs vêtements simples, ils frémissaient et auraient voulu, pour les protéger de cet environnement horriblement inédit, les lourdes combinaisons des anciens spationautes. Se courbant avec lenteur, comme par peur superstitieuse de réduire en poussière d'un simple souffle tout ce qui l'entourait, Benjamin effleura des quatre doigts de sa main gauche la finesse extrême d'une herbe desséchée, diaphane, diffuse. En tuant jusqu'aux plus infimes bactéries, les radiations avaient supprimé le processus traditionnel d e décomposition des matières organiques.
" Est-ce que nous risquons quelque chose, nous-même ? demanda-t-il
- Nous ne risquons rien des radiations. Pour le reste…"
Les rues désertes offraient l'aspect de ruines surprenantes, aussi différentes des fragments dévastés de l'âge des héros Achéens que des temples siamois aux encorbellements complexes envahis par la jungle, différentes même des Cathédrales gardées au cœur des vieilles villes d'Europe comme autant de cicatrices de l'épiscopat médiéval. Aucune plante ne rampait dans les crevasses des murs, aucun oiseau ne nichait dans les brèches des toits, ni la fronde, ni la couleuvrine, ni le canon n'avaient brisé les corniches élimées. Livrés à la stricte érosion mécanique du vent et de la pluie, les restes reconnaissables de la ville évoquaient plutôt les villes fantômes dont les mythes de l'Ouest américain peuplaient les déserts inhospitaliers.
Ils virent bientôt plusieurs morts, que Michael considéra avec une imperturbabilité de façade, et qui ressemblaient aux corps momifiés de l'Egypte et des Andes. De la pointe de son couteau, il souleva le clenche d'un volet mal fermé, et dirigea vers un intérieur recouvert de poussière le faisceau d'une lampe torche légère et puissante. Tout y était noir et silencieux comme dans un tombeau ; la poussière était depuis longtemps retombés, même sur les corps dont on devinait, au sol, les silhouettes allongées.
Le silence régnait sur les rues désertes, et les deux hommes se surprenaient à lever les yeux vers le ciel où ne passait aucun oiseau. Dans cette ambiance irréelle et lugubre, chaque rue inexplorée semblait sur le point de livrer passage à un monstre inconnu. Cette impression oppressante les poursuivit jusqu'à une modeste place que bordaient un lavoir en pierre et une église romane à la porte entrouverte ; la ville était ancienne. Quelques gouttes de pluie tombèrent au sol. Sans dire un mot, Michael avait d'emblée pris la direction de la paire, et, lorsqu'il hâta spontanément le pas pour rejoindre l'édifice religieux avant que l'averse n'éclate, tous deux se souvinrent qu'ils étaient restés muets depuis plus d'une demi-heure. Le silence d'une civilisation morte les gagnait.
Une pluie noire battit soudain les dalles usées. A l'entrée de la nef, Michael et Benjamin restèrent l'un près de l'autre, observant alternativement l'extérieur où une faible lumière révélait la fin des siècles d'histoires qu'avaient observés pensivement les maisons laides des vielles rues, et l'intérieur où une chape d'obscurité dissimulait tout à leur regard. Le premier, enfin, après avoir consulter son compagnon du regard, s'enfonça en portant la lampe vers le maître-autel. Son faisceau mouvant, sur les murs de pierre nue, traçaient les ombres fugitives des deux rangées de bancs qui l'encerclaient de part et d'autre. Sa torche, loin de dissiper les zones d'ombres, semblait les multiplier en formes tourmentées en changeantes. Il revint avec soulagement auprès de son compagnon, tandis que l'ondée s'apaisait rapidement.
" Il est tard. Je crois que nous avons vu ici ce que nous voulions y découvrir…
- Oui."
Quand il aperçut en premier les restes de leur véhicule, Michael jeta Benjamin à l'abri d'un muret.
" Qui ?" demanda celui-ci
Pour toute réponse, son compagnon le bâillonna de sa main et l'entraîna vers la porte d'un petit immeuble. Faisant silence, ils entendirent dans le lointain un bruit faible qui se rapprochait. La poignée tourna par chance, le sosie d'Antoine Céstant se précipita à l'intérieur en l'entraînant et le força à s'aplatir contre le mur, dans un angle mort d'où nul ne pourrait les voir sans entrer. Le bruit augmentait d'intensité, sa source semblait désormais tout près ; c'était un bourdonnement sourd et parfaitement continu. Benjamin s'était calmé ; il voulut se dégager des bras musclés de Michael qui l'enserraient, mais celui-ci, le croyant sous l'emprise d'une peur panique, resserra son étreinte avec une force supérieure. Le bruit augmenta, s'accentua jusqu'à un degré de proximité extrême où ils éprouvèrent distinctement une présence de l'autre côté du mince mur. Il s'éloigna et se rapprocha, disparut finalement. De longues et éprouvantes minutes s'écoulèrent.
" Il est parti."
Leur véhicule était totalement détruit, réduit à l'état d'une épave d'acier porté à incandescence, de toute évidence irréparable. Mieux valait s'éloigner, en suivant jusqu'à la sortie de la ville une route usée par les intempéries, avant de s'en éloigner pour être moins repérable. Ni l'un néanmoins ne se dissimulait que leur mission était devenue presque impossible.
Ils progressèrent jusqu'au crépuscule sur des pentes terreuses, qui n'avaient jamais porté d'arbres et dont la maigre herbe, sitôt morte, avait été arrachées par le vent strident. Cherchant à mettre le plus de distance possible entre eux et tout ennemi possible, ils ne s'arrêtaient que pour constater que les cieux étaient d'un vide désormais ironiquement rassurant. Ils firent halte pour la nuit au fond d'un petit val où coulait un modeste ruisseau, et dont les bords encaissés leur permettraient le cas échéant de se dissimuler.
D'une sorte de cantine métallique, Michael sortit deux longs biscuits insipides et roboratifs, tendit l'un à son compagnon et mangea l'autre, puis remplit un autre orifice de l'appareil de terre friable arrachée au sol. En quelques heures, la nourriture qu'ils avaient consommée serait entièrement régénérée à partir de cette matière organique par une culture contrôlée de bactérie génétiquement modifiée.
" Ce ne sera pas une nuit de sommeil très confortable, je le crains.
- J'ai le souvenir d'un confort plus interne.
- Je suis désolé…
- Sentir en fermant le poing sa parfaite et sereine intégrité physique, éprouver le contact familier de ses doigts rassemblés, c'est le bonheur dont je suis l'un des rares à connaître le prix exact.
- J'ai moi aussi mes blessures…"
Benjamin crut sentir passer un spectre, et frissonna. Sur les bords de son champ de regard, insurmontablement rivé sur les yeux brillant, une main plongea un pistolet dans une poche extérieur de préhension rapide.
" Avez-vous donc tué de façon…
- J'ai tué plusieurs milliers d'hommes, pour l'Association et l'Humanité. Les pages de l'Histoire dissimulent plus de sang que vous ne le supposez, Monsieur Muriel. Ne croyez pas ceux qui vous disent qu'un meurtre juste est plus soutenable : la seule absolution qu'un crime reçoive est l'ivresse de sa propre fureur, les meurtriers qui s'astreignent à une attitude froide sont ceux qui subissent les pires chocs psychologiques et gardent de leurs actes les séquelles effrayantes.
- Je…
- Vous êtes en sécurité, votre sommeil protégé par un tueur multirécidiviste au service d'un bien tout relatif. Bonne nuit, Benjamin."
Il suffit du bruit léger d'un pas pour que tous deux se réveillent et se ta*******ent dans deux niches opposées de la paroi. Deux bruits de pas distincts arrivèrent peu à peu à leur niveau, avec un calme forcé qui trahissaient deux hommes sur leurs gardes. Dans la lumière grise du petit jour, deux silhouettes surgirent, un grand homme barbu et un adolescent aux cheveux châtains, portant chacun une arme de poing.
Les doigts de Michael effleurèrent d'une certaine façon la crosse du pistolet, et sous l'effet du subtil mouvement qui leur était imprimé les macromolécules intégrées au tissu se tendirent, projetant l'arme dans sa main plus vite que qui que ce soit n'aurait pu la dégainer, tandis qu'il bondissait sur ces deux ennemis. D'une bourrade, il jeta à terre le colosse auquel son arme échappa et neutralisa d'un coup de coude dans la mâchoire le jeune homme, vers la tête duquel il orienta le canon de son pistolet. Se précipitant en avant, Benjamin ramassa celui de l'autre adversaire pour le tenir en respect, avec une vivacité surprenante pour un être brisé comme lui. Il faillit hurler en voyant la détermination de son compagnon, qui mêlé aux souvenirs de la veille semblait plus que jamais violente et meurtrière. Michael pourtant baissa le canon de son arme. L'homme qu'il tenait en joue avait un visage presque identique au sien.
Cela a quand même bien changé depuis ma jeunessse. Bon, il est temps d'aller manger.
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Cachée
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