Nowhere Man

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Kershaw 2.0 a été posté le : 03/11/10 18:15
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Lord Kershaw, vous connaissez ?
Mais si, c'était le personnage de ma toute première participation au PLC, qu'un jury passablement dérangé avait jugé digne de la troisième place. A l'époque, consterné par les imperfections que j'avais commises, je m'étais juré d'en faire une nouvelle version. Mais ma pilosité manuelle m'empêcha longtemps de mener ce projet à bien.
Mais à l'occasion du NaNoWriMo 2010, j'ai décidé de lui donner une nouvelle vie.
So, sit back, relax and enjoy, voici Lord Kershaw.
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LORD KERSHAW
CHAPITRE PREMIER
Dans lequel on parle d’éthique professionnelle et on fait la connaissance de Lord Kershaw
San Francisco, mars 1881
Lloyd Tevis était occupé à ronfler bruyamment derrière son bureau quand des coups répétés à la porte le tirèrent de sa léthargie. Le directeur de la Wells Fargo fronça les sourcils : il était pourtant certain que ses subordonnés étaient arrivés à se mettre dans le crâne qu’il fallait respecter sa sieste sacrée, à laquelle il se livrait quotidiennement de quatorze heures trente à quinze heures et quart, avec une précision chronométrique qui défiait l’entendement. Il jeta un coup d’œil furtif à l’horloge qui trônait dans la pièce et constata qu’il n’était que quinze heures passées de six minutes. Sentant monter en lui une colère vengeresse, il inspira bruyamment, se cala dans son siège, adopta une attitude à la fois digne et sévère, et braqua son regard le plus terrible sur la porte, afin d’accueillir comme il se doit l’infortuné qui allait la franchir. Ces neuf minutes allaient lui coûter cher…
« Entrez ! » vociféra-t-il, en essayant vainement de contenir sa colère.
La porte s’ouvrit en grinçant, pour laisser passer Sullivan. Lloyd Tevis en fut plutôt surpris. Sullivan était un homme de confiance, qui connaissait parfaitement le rôle que jouait la sieste du directeur dans la bonne marche de la société, et qui ne manquait pas de rappeler aux autres employés que cette pause permettait au directeur de reconstituer son énergie à un moment stratégique et que le moindre dérangement risquait de se traduire en une baisse de la productivité de toute la compagnie. Pour que cet homme osât enfreindre ce qu’il considérait presque comme un onzième commandement, il fallait qu’il eût une raison diablement bonne, qui valait au moins la peine qu’on l’écoute avant de le mettre à la porte… En admettant qu’il pût le mettre à la porte, car Sullivan était un subordonné aux services précieux, dont il pouvait difficilement se passer. Assez contrarié par ces deux constatations, Lloyd Tevis le regarda approcher en serrant les dents, et d’un geste de la main, l’invita à parler, sans lui offrir de s’asseoir. Sullivan, prit la parole, tentant en vain de dissimuler sa nervosité.
« Désolé de vous déranger, monsieur le directeur. Mais j’estime de mon devoir de vous faire part de certaines choses. »
Lloyd Tevis continuait de le fixer, sans desserrer les lèvres. Son homme de confiance poursuivit, de plus en plus mal à l’aise.
« C’est… au sujet de l’homme avec lequel vous avez rendez-vous d’ici vingt minutes. »
Un léger mouvement des sourcils lui apprit que son directeur était subitement intéressé. Un peu plus rassuré, Sullivan exposa ses motivations :
« Je viens de parler avec Stevenson. Quand je lui ai appris qui vous comptiez engager, il est devenu tout pâle et m’a raconté ce qu’il savait sur lui. Je suis venu vous mettre en garde. C’est une très mauvaise idée de traiter avec cet individu. »
Lloyd Tevis renifla dédaigneusement.
« Cet homme vient faire le boulot que Stevenson n’a pas su accomplir. Il est normal qu’il soit jaloux. Vous avez tort d’accorder le moindre crédit à ses propos, ce sont à n’en pas douter des accusations mensongères qu’il a inventées à l’instant même, à moins qu’il ne vous ait répété des rumeurs enrichies par tous les ivrognes qui les ont entendues avant lui. »
« Non, je ne crois pas, répondit Sullivan. Nul ne pourrait inventer des choses pareilles. Cet homme est un sauvage. »
« Je ne vous savais pas si sensible, lui répondit son interlocuteur, un soupçon d’ironie dans la voix. Stevenson n’est pas non plus ce qu’on pourrait appeler un enfant de chœur, et vous n’avez jamais manqué de le soutenir. La fin justifie les moyens, comme vous l’avez dit. »
« A l’époque, je ne savais pas qu’il existait des hommes comme lui. C’est un tueur impitoyable et sadique, qui élimine ceux qui lui barrent la route sans se préoccuper s’ils sont innocents, qui cherche la bagarre à tout bout de champ et sème le meurtre dès qu’il peut faire jouer la légitime défense. Quand on apprendra que la Wells Fargo l’a engagé, ce sera une très mauvaise publicité. »
« Et après ? s’emporta le directeur. Quelle autre solution me suggérez-vous ? Nous avons envoyé Stevenson et bien d’autres à la poursuite de Jimmy Logan. Tous sont revenus bredouilles ! Nous ne pouvons tolérer qu’un hors-la-loi de seconde zone s’en prenne à la Wells Fargo et s’en tire comme ça ! Pensez-vous que ça, c’est une bonne publicité ? Que nos clients feront confiance à une compagnie qui n’est pas capable de défendre leurs intérêts ? Je me moque que notre homme soit un Quantrill croisé avec un Chivington, du moment qu’il est efficace ! Qu’il me rapporte la dépouille truffée de plomb de Jimmy Logan, pour que nos clients sachent que leur argent est en sécurité chez nous, et que tous les gibiers de potence de ce pays réfléchissent à deux fois avant de s’en prendre à nous ! Ca, ce sera une publicité comme je les aime ! Et tout ce que les gens pourront dire de lui ne sera rien à coté ! »
Sullivan, désespéré, fit une dernière tentative.
« Mais enfin ! Il récupère les têtes de ses victimes pour en faire des trophées de chasse ! »
« Ca, c’est complètement faux. Mais je dois avouer que l’idée me tente. Ca ferait bien dans mon salon. »
Sullivan et le directeur se tournèrent vers la porte. L’homme qui venait de parler se tenait dans l’embrasure, appuyé nonchalamment contre le chambranle.
Un mètre quatre-vingt dix. Le visage hâlé par le soleil. De longs cheveux châtains qui flottaient au vent. Barbe et moustache taillées à la façon de Napoléon III. Perpétuellement vêtu d’un imperméable noir et d’un stetson défraîchi. C’était Lord Kershaw.
« Veuillez m’excuser d’être entré sans frapper, dit-il en souriant malicieusement. Mais comme j’ai cru entendre que vous parliez de moi, je me suis permis de me joindre à la conversation. »
« Comment êtes-vous arrivé ici ? parvint à articuler le directeur. Mon secrétaire ne vous aurait pas laissé venir sans vous annoncer ! »
Le front du nouveau venu se plissa, comme s’il cherchait à se remémorer quelque évènement lointain.
« En effet, expliqua-t-il tout en marchant jusqu’au bureau, je crois me souvenir qu’un factotum a essayé de me retenir. Il voulait à tout prix que j’attende dans un fauteuil poussiéreux, rapport que vous étiez en conférence, à ce qu’il disait, et que de toutes manières, le rendez-vous était dans un quart d’heure. Je lui ai répondu que ça ne se faisait pas de faire attendre quelqu’un qui descendait du roi Henri Ier Beauclair, fût-ce par un rejeton illégitime, et qu’arriver en avance mettait du piment dans la vie. Mais il n’a pas voulu changer d’avis, alors, alors, il m’a fallu insister. »
On entendit un bruit de course dans le couloir.
« Tenez ! dit-il sans se retourner. Je crois que le voilà. »
Et effectivement, deux agents de sécurité entrèrent dans la pièce, suivis d’un employé qui leur désignait craintivement le visiteur vêtu de noir. Le directeur leva la main.
« Laissez, messieurs. Cet homme et moi sommes en réunion. »
Les deux vigiles se regardèrent l’un l’autre, semblant se demander si leur patron savait ce qu’il faisait. Le secrétaire s’avança alors, et tous purent voir que son œil gauche s’arrêta d’un magnifique coquard.
« Mais… Monsieur le directeur, cet homme m’a frappé ! »
Sullivan haussa les sourcils à l’intention de son directeur, une mimique signifiant « Je vous l’avais bien dit ».
« Allons, allons, le provoqua Lord Kershaw, c’est à peine si je t’ai touché, petit douillet. »
Le secrétaire se réfugia derrière un des vigiles. A nouveau, le directeur dut intervenir pour rétablir l’ordre.
« Suffit ! Messieurs, retirez-vous. Monsieur Kershaw et moi-même avons à parler. Si vous avez quoi que ce soit à me dire, je vous écouterai en temps voulu. »
Les deux agents de sécurité obtempérèrent à l’instant. L’employé meurtri s’attarda quelques secondes, ne semblant croire à la scène à laquelle il venait d’assister. Lord Kershaw lui fit une grimace, et le secrétaire détala sans demander son reste. L’aristocrate laissa échapper un petit rire et se laissa tomber dans le fauteuil qui faisait face au directeur.
« Monsieur Kershaw, précisa celui-ci, même si votre venue me soulage d’un grand poids, j’avoue que j’aurais préféré vous rencontrer à l’heure convenue. »
« Allons, monsieur le directeur. Si vous avez envoyé quelqu’un me trouver au fin fond du Wyoming et me proposer un contrat à vingt mille dollars, et bien je pense que ce n’est pas dix minutes de plus ou de moins qui changeront l’affaire. Est-ce que je me trompe ? »
Le directeur ne répondit rien. Lord Kershaw sourit, car ce silence lui montrait qu’il ne se trompait pas.
« Sullivan, allez chercher le dossier Jimmy Logan, ordonna-t-il brusquement, tentant de se donner une contenance par une démonstration d’autorité. Et fermez la porte en sortant. »
Sullivan s’exécuta sans hâte excessive. Lord Kershaw esquissa un sourire songeur.
« Jimmy Logan ? C’est donc lui dont je devrai m’occuper ? »
« Effectivement. Vous en avez entendu parler ? »
« Un peu. J’avoue que je suis un peu surpris. Pour vingt mille dollars, je m’attendais à quelque chose de plus prestigieux. Un Jesse James ou un Black Bart. Mais c’est un bandit tout ce qu’il y a de plus ordinaire que vous me proposez. »
« Détrompez-vous : s’il y a un qualificatif qui ne s’applique pas à Jimmy Logan, c’est bien ordinaire. »
« Si vous le dites. Mais je suis quand même un peu déçu. »
« Déçu ? Comment peut-on être déçu alors qu’il y a une prime de vingt mille dollars à la clé ? »
« Ce serait cent mille que ça ne changerait rien à l’affaire. Je ne sais pas si on vous l’a dit, mais je ne travaille pas pour l’argent. »
Certes non. Lord Kershaw appartenait à une famille noble du Kent, dont la fortune était assez grande pour qu’il n’ait jamais à travailler. Les aristocrates de son espèce avaient l’habitude de faire carrière dans l’armée, mais Kershaw décida rapidement qu’il n’était pas fait pour la vie militaire, et préféra se consacrer entièrement à ce qu’il aimait le plus : la chasse aux grands fauves. Pendant dix ans, d’abord aux Indes puis en Afrique du Sud, il ne vécut que pour massacrer tigres, lions et léopards. Mais petit à petit, ce passe-temps perdit de son attrait… Au bout d’un moment, la chasse aux fauves ne parvint plus à le satisfaire. Il avait besoin de proies plus excitantes, plus imprévisibles… En un mot comme en cent, il lui fallait du gibier humain…
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Dernière mise à jour par : Ourgh le 01/12/10 17:03
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 04/11/10 17:20
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Et oui. J'avais déjà tenté le coup l'an dernier, avec un échec lamentable à la clé. Ca m'a permis d'apprendre qu'il ne fallait jamais céder à la tentation du "j'écris rien ce soir, je rattraperai sur les jours suivantes", et qu'il valait mieux rédiger dans l'ordre chronologique, sans jamais revenir en arrière. Et pour m'obliger à respecter ces règles, je poste au fur et à mesure.
Bon, voici l'épisode d'aujourd'hui.
P.S : comment ça, "notre" ?
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Un jour qu’il errait seul dans la savane, sa route croisa celle d’un Bochiman, qui s’était aventuré loin de ses terres natales. Kershaw se fit la réflexion qu’un être aussi primitif n’était en fin de compte guère différent d’un animal, et que de toute manière, il n’était pas de ceux qui pouvaient traîner un Blanc en justice, et décida donc de le chasser, juste pour le plaisir. Il fit d’abord exprès de le rater, pour l’inciter à prendre la fuite, puis le traqua pendant des heures. Le sauvage savait tirer parti de la savane, et l’aristocrate dut déployer toute sa science pour le rattraper. Quand enfin il le rejoignit et le tua, il sentit une extase l’envahir. Une extase telle qu’il n’en avait jamais connue auparavant. Etait-ce un instinct meurtrier ancestral qui se réveillait ? Ou bien s’agissait-il plutôt de l’excitation qu’on ressent quand on goûte à des plaisirs interdits ? Quoi qu’il en fût, il jura sur la dépouille de sa victime que la gent bipède était désormais le seul gibier qu’il considérât digne d’un homme de son rang.
Il se mit donc à écumer le pays, à la recherche d’indigènes isolés, dont la disparition ne chagrinerait pas les autorités britanniques. Pendant un certain temps, il put satisfaire ses penchants homicides sur la population Xhosa. Il s’aventurait parfois jusqu’à la frontière du pays Zoulou, dans l’espoir de mettre au bout de son canon quelques-uns de leurs redoutables guerriers, en qui il voyait des proies plus excitantes qu’un vulgaire autochtone esseulé. Mais malgré toute la discrétion dont il fit preuve, son petit manège fut finalement repéré.
Heureusement pour Lord Kershaw, le gouverneur de la colonie du Cap tint à s’occuper personnellement de son cas. Il n’avait nullement envie de traîner dans la boue un membre de l’aristocratie anglaise pour le meurtre d’une poignée d’indigènes dont il n’avait que faire, mais il voulait encore plus éviter les tensions avec les autochtones. Il accepta donc d’étouffer l’affaire, à une seule condition : que Sa Seigneurie daignât bien quitter le pays par le prochain bateau, et ne revienne jamais poser le pied en Afrique du Sud.
Lord Kershaw n’avait guère le choix. Il retourna donc à Londres, et se mit à fréquenter le milieu auquel il appartenait par sa naissance. Mais l’ennui le reprit rapidement… Il essaya de retrouver un peu d’action en se joignant à une expédition montée par le célèbre explorateur Congo Jack, à destination de l’Afrique équatoriale. Mais ce bref retour sur le continent noir fut un fiasco. Les quelques rescapés refusèrent de dire ce qui s’était passé exactement, mais laissèrent entendre que Kershaw était le principal responsable de cet échec. Et l’on vit Congo Jack conseiller à tous ceux qu’il croisait d’éviter cet homme comme la peste. Quelques années plus tard, Henry Morton Stanley, traversant les contrées parcourues par l’expédition, devait noter la propension des tribus à attaquer à la seule vue de l’homme blanc.
Lord Kershaw se retrouvait à nouveau en manque d’action, et cette fois ne pouvait compter sur la Royal Geographic Society pour égayer sa vie. Il envisageait de partir pour l’Australie, où l’on disait que l’on chassait les Aborigènes pour nourrir les cochons, quand il entendit parler de l’invitation que le général Sherman avait faite aux chasseurs du monde entier. Ce vieux briscard, alors ministre de la guerre, avait trouvé une solution pour contraindre les Indiens des Plaines à la reddition sans trop se fatiguer à les combattre : exterminons les bisons, disait le général en chef des Etats-Unis, et les guerriers Sioux auront le choix entre rejoindre les réserves ou mourir de faim. Et pour mettre en pratique cette idée, il conviait tous ceux qui en avaient envie à venir tuer autant de buffles qu’ils le pourraient. Lord Kershaw ne perdit pas beaucoup de temps à réfléchir : il était de son devoir d’aider la civilisation à s’imposer en ces terres reculées, et il était sûr que s’il voulait compléter son tableau de chasse par quelques-uns de ces fameux peaux-rouges qui avaient réussi à vaincre la troupe de Custer, personne n’y trouverait rien à redire.
Il s’embarqua donc pour ce Nouveau-Monde qui semblait plein de promesses. Mais arrivé sur place, il découvrit qu’il y avait beaucoup mieux à faire… Oui, le jour où il tomba sur une de ces affiches qui présentent le portrait d’un homme avec en-dessous un gros chiffre et la mention « mort ou vif », il se rendit compte que le Far West était le pays le plus merveilleux du monde. Dire qu’il avait cru s’amuser en abattant quelques Africains sans défense… Ici, il pouvait se mesurer aux criminels les plus coriaces, aussi bien armés que lui et qui vendraient chèrement leur peau. Et en toute légalité par-dessus le marché ! Et si les cibles venaient à manquer, il n’aurait qu’à provoquer le premier fier-à-bras venu pour gagner un duel à mort, puis se retrouver face à un shérif compréhensif qui grognerait peut-être, mais finirait par la légitime défense.
Il se fit donc chasseur de primes. Il devint rapidement l’un des plus réputés, mais certainement pas l’un des plus estimés. Car à la différence des autres membres de cette profession, il ne faisait pas ce métier pour l’argent, mais pour le seul plaisir de traquer et de mettre à mort des êtres humains. Sa ténacité et son habileté dans le maniement des armes étaient légendaires : jamais il n’abandonnait la poursuite, il ne connaissait pas l’échec, et seuls les rapides-de-la-gâchette les plus inconscients osaient répondre à ses provocations. C’est pourquoi Lloyd Tevis avait tenu à l’engager à tout prix. Maintenant qu’il avait le personnage en chair et en os en face de lui, il regrettait peut-être sa décision, mais en tout cas n’en laissa rien paraître.
« Mais je m’aperçois que je manque à mes devoir d’hôte, dit le directeur pour détendre l’atmosphère. Puis-je vous offrir un verre ? J’ai un excellent bourbon qui vient du Tennessee. »
Le chasseur britannique fit la grimace.
« Je préférerais du whiskey irlandais ou du sherry. Je ne bois pas de cette cochonnerie si je peux l’éviter. »
Lloyd Tevis resta un instant interdit. Mais il se reprit rapidement, arbora un sourire de façade, versa à son invité un verre de sherry et pour lui-même un verre de son fameux bourbon. Tandis qu’ils trinquaient, Sullivan revint, un énorme portefeuille de cuir noir sous le bras. Sans un mot, il le donna à son patron et alla se placer à ses cotés. Il essayait d’avoir un masque impassible, mais son regard trahissait la haine mêlée de crainte qu’il éprouvait face au chasseur de primes.
Celui-ci, après avoir vidé son verre, fit claquer sa langue et relança la discussion :
« Et si nous en revenions à notre gibier ? Vous étiez en train de me dire que cet homme était plus que la crapule de bas étage dont on m’a parlé. Pourquoi tenez-vous tellement à m’engager ? Votre compagnie a pourtant pas mal de tueurs à sa botte, vous n’avez qu’à lui en envoyer un. »
« De un, nous ne les appelons pas des tueurs. Nous préférons le terme de « détective ». Et de deux, nous avons déjà songé à lui en envoyer un. Les résultats n’ont pas été satisfaisants »
« Alors, envoyez-lui deux de vos détectives, rétorqua Lord Kershaw en prononçant ce dernier mot d’un ton méprisant. Ou trois. »
« Nous ne vous avons pas attendu pour essayer cette option. Et nous n’avons pas eu davantage de succès. »
« Vraiment ? se moqua le chasseur. Peut-être devriez-vous vérifier qu’ils savent tirer avant de les embaucher. »
Le directeur dut faire appel à toute son énergie pour garder son calme. Il se saisit du dossier et en sortit une feuille recouverte d’une écriture serrée.
« Allons, monsieur Kershaw, arrêtez un instant de vous montrer spirituel et jetez plutôt un coup d’œil à ce document. Peut-être vous aidera-t-il à voir l’affaire sous un autre angle ? »
Le chasseur de primes lui prit la feuille des mains et se mit à la parcourir. Rapidement, une expression de surprise vint remplacer l’air intrigué qu’il avait au début. Puis Sullivan et le directeur virent un immense sourire illuminer sa figure. Et finalement, le visiteur éclata de rire.
« Veuillez m’excuser, monsieur le directeur, dit celui-ci après s’être calmé un peu, mais il semblerait qu’en plus de ne pas savoir tirer, vos détectives sont incapables de mener une enquête. »
Le directeur soupira.
« Gardez vos commentaires pour vous-mêmes, monsieur Kershaw. Mon poste ne me permet pas de rire de ce rapport. »
« Allons, ce que je lis là sont des rumeurs que même un ivrogne ne serait pas capable de gober. Ne me dites pas que vous croyez à ces sornettes. »
Le directeur se leva et s’appuya des deux mains sur le bureau, afin de paraître le plus imposant possible.
« Vous voulez que je vous dise ? Et bien je ne sais pas si je dois les croire ou pas. En revanche, je crois aux faits. Jimmy Logan est une punaise que la Wells Fargo doit écraser, ça, c’est un fait. Jimmy Logan déjoue toutes les tentatives qui sont faites pour le capturer ou le tuer, c’est un autre fait. Que les informations contenues dans ce dossier soient un tissu de mensonges ou l’incroyable vérité, je m’en moque. Mais mes hommes sont effrayés à la seule mention du nom de Logan, et ça, c’est encore un fait. On m’a dit que vous étiez l’homme de la situation. Alors, acceptez-vous l’affaire, ou allez-vous vous défiler comme le font mes détectives ? Répondez par oui ou quittez mon bureau à la minute. »
Le chasseur de primes considéra le directeur d’un air grave. Celui-ci soutint son regard pendant de longues secondes. Finalement, Lord Kershaw sourit et montra la feuille.
« Le reste du dossier est-il du même tonneau ? »
« A peu de choses près. »
« Alors, dit l’aristocrate en riant, j’accepte. Je vendrais mon âme rien que pour pouvoir lire ce tissu d’inepties de bout en bout. Ce torchon vaut toutes les blagues du monde. Mais vous verrez, votre Logan ne me résistera pas plus qu’un voleur de poules mexicain. »
Le directeur se rassit tandis que le chasseur faisait main basse sur le rapport.
« Parfait. Je vous rappelle que la Wells Fargo a pour politique de ne pas payer un seul cent pour les criminels livrés à la justice. Nous ne versons l’argent que lorsque nous sommes débarrassés définitivement des fauteurs de troubles. Vous n’aurez vos vingt mille dollars qu’une fois que Jimmy Logan sera mort et à six pieds sous terre. »
Le chasseur de primes sourit.
« Cela va sans dire, monsieur le directeur. Mais ne vous inquiétez pas : sur ce point, nous sommes faits pour nous entendre. Je n’abandonne jamais ma proie, et seule la mise à mort du gibier termine la chasse. »
Le directeur expira profondément, soulagé d’être parvenu à ses fins. Maintenant, il fallait prendre congé de ce visiteur encombrant.
« Puisque nous sommes d’accord, déclara-t-il en se levant, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bonne chance. »
Les deux hommes se serrèrent la main. Lord Kershaw prit un malin plaisir à écraser celle de son interlocuteur, qui ne demeura impassible qu’au prix d’un grand effort de self-control.
« Euh… Je suis désolé de ne pas pouvoir converser plus longtemps avec vous, mais le devoir m’appelle. Sullivan va vous raccompagner à la sortie… »
« Inutile, je trouverai tout seul, répondit l’aristocrate en se dirigeant à grands pas vers la porte. Vous pouvez déjà réunir les vingt mille dollars, je serai bientôt de retour. »
Il quitta enfin la pièce au grand soulagement des deux hommes. Lloyd Tevis se laissa tomber dans son fauteuil.
« Cet entrevue m’a épuisé, dit-il. »
« Je persiste à croire que c’est une mauvaise idée de recourir à ses services. »
« En tout cas, il a l’air sûr de lui. Et vous connaissez comme moi sa réputation. Si lui n’est pas capable d’éliminer Jimmy Logan, alors personne ne le pourra. »
Sullivan haussa les épaules et se dirigea à son tour vers la porte. A mi-chemin, son supérieur l’interpella :
« Ah, Sullivan, j’oubliais, pensez à virer Barney dans la journée. Avoir laissé un étranger au service pénétrer jusqu’ici sans être annoncé est une faute professionnelle que je ne saurais en aucun cas tolérer. »
« Barney ? Mais vous avez bien vu le genre d’homme à qui il a eu affaire. Il a fait ce qu’il a pu. »
« Je ne le paie pas pour faire ce qu’il peut, mais pour faire ce qu’il doit. Exécution ! »
Sullivan sortit, l’air désemparé. Le directeur sourit intérieurement. Il se montrait sans doute injuste avec ce pauvre Barney, mais après ces minutes éreintantes, il fallait bien qu’il passe ses nerfs sur quelqu’un. Et connaissant Sullivan, il savait que celui-ci n’en dormirait pas de la nuit. Ca lui apprendrait à venir écourter sa sieste de l’après-midi. Satisfait de ce constat, Lloyd Tevis, directeur de la Wells Fargo, s’enfonça dans son siège et entreprit de reprendre son travail là où on l’avait interrompu.
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Dernière mise à jour par : Ourgh le 01/12/10 17:05
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 05/11/10 18:11
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Héhé... Je tiens le rythme...
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CHAPITRE DEUXIEME
Dans lequel on fait parler la poudre et on discute avec un curieux personnage.
Quelque part dans le Nevada, mai 1881
La pluie tombait comme si le Seigneur avait décidé d’un nouveau Déluge. Mais cela ne suffisait pas pour arrêter Lord Kershaw, qui défiait les éléments depuis déjà plusieurs heures. Nom de Dieu, se disait l’aristocrate tout en chevauchant, le Nevada était pourtant censé être un des états les plus arides de ce foutu pays. Il y avait quelque chose de pas naturel à cela. Il réfléchit quelques instants et en vint à la conclusion que l’industrialisation effrénée était responsable de ces intempéries. Ben oui, toutes ces machines à vapeur rejetaient d’énormes quantités d’eau dans l’atmosphère. Eau qui devait fatalement retomber quelque part un jour ou l’autre sur la tête des honnêtes gens. Rien de tel pour détraquer le climat.
A quelques mètres derrière suivait Dutch, un homme de main qu’il avait engagé à Carson City pour surveiller ses arrières. Lui aussi n’avait pas l’air d’apprécier l’humidité ambiante, mais il ne se plaignait pas. Et vu le prix qu’il demandait pour ses services, il n’avait pas intérêt, non mais.
En raison des nuages et de l’heure tardive, on commençait à ne plus guère y voir. Pour la énième fois de la journée, Kershaw sortit une carte de son manteau, et l’examina à la lumière de son briquet. En temps normal, ils seraient déjà arrivés à Mill City. Mais dans de pareilles conditions, il était difficile d’estimer avec précision combien de chemin il restait à parcourir. Le chasseur grommela quelques jurons : dans peu de temps, l’obscurité serait complète et ils se verraient obligés de camper dehors.
Mais heureusement, la Divine Providence vint à leur secours. Alors qu’ils commençaient à désespérer, ils aperçurent au loin des masses sombres. En s’approchant, ils virent qu’il s’agissait de bâtiments. Enfin, Mill City s’offrait à eux. Revitalisés par cette découverte, les deux chasseurs de primes éperonnèrent leurs montures et chevauchèrent jusqu’à la ville. Là, il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour localiser une grande bâtisse, d’où s’échappaient des éclats de voix et de la musique de piètre qualité.
Les deux hommes s’en approchèrent. Un jeune homme qui poireautait à l’entrée vint à leur rencontre et leur offrit de mener leurs bêtes à l’écurie. Lord Kershaw lui jeta une pièce que le garçon d’écurie rattrapa au vol, puis lui et son acolyte descendirent de cheval, le laissant s’occuper de leurs montures.
Les deux hommes s’avancèrent vers l’entrée du bâtiment. L’aristocrate remarqua un panonceau juste à coté de la porte. Il s’arrêta le temps de l’examiner. La faible lumière qui filtrait des fenêtres lui permit de lire : « Special Offer : 1 steak, 1 bootle, 1 bed, 1 screw : 10 $ ». A cette lecture, sa seigneurie ne put retenir sa joie :
« La Civilisation ! Enfin ! »
Puis il poussa la porte. A leur entrée, le volume des voix baissa, et de nombreux clients tournèrent la tête vers les nouveaux venus, délaissant un instant le spectacle des danseuses ou leur partie de poker.
« Bonjour tout le monde ! » leur dit Lord Kershaw, sans amabilité excessive.
Certains lui répondirent par des signes de tête, puis revinrent l’un après l’autre à leur occupation initiale. Par habitude, Kershaw resta quelques instants dans l’embrasure de la porte, le temps d’examiner les lieux. Puis, lui et Dutch pénétrèrent dans la salle. Un gros homme vêtu d’un tablier malpropre vint à leur rencontre.
« Messieurs, bienvenue chez Matheson ! leur dit-il. Ici, vous trouverez un bon plumard, de quoi vous remplir la panse et vous rincer le gosier. Je me présente, je suis Richard Matheson, le propriétaire. Mes amis m’appellent Big Dick. »
Sur cette plaisanterie d’un humour douteux, il éclata d’un rire gras. Lord Kershaw le considéra un bref moment, puis déclara :
« Monsieur Matheson, je crois que nous n’avons pas envie d’être de vos amis. »
Le tenancier resta un moment interloqué. Mais il se ressaisit assez vite, et feignit de prendre cette réponse sur le ton de la plaisanterie.
« Ah ! Ah ! Elle est bien bonne, celle-là ! Alors, dites-moi, qu’est-ce qui vous amène à Mill City ? »
« Bien des choses. Mais je crois que la première sera un steak avec des haricots. Ne lésinez pas sur les haricots. Ni sur le steak, d’ailleurs. Et il nous faut aussi une bouteille de whiskey. Votre meilleur choix, s’il vous plaît. »
Le tavernier leur désigna une table qui était miraculeusement vide.
« Installez-vous, je vous apporte tout ça en un rien de temps ! »
Dutch et lui s’assirent à l’endroit indiqué. Le tenancier revint bientôt avec la bouteille promise et deux verres. Sans perdre de temps, les deux chasseurs de primes s’en servirent une large rasade. Tandis qu’il buvait, les bruits d’une conversation arrivèrent aux oreilles de Kershaw.
« Vous avez entendu son accent ? C’est un angliche. »
« Un angliche ? Ce serait pas English Bob, par hasard ? »
« Non, je le connais, English Bob, il travaille pour les chemins de fer. »
« En tout cas, vous avez vu son revolver ? C’est un Smith et Wesson dernier modèle. C’est pas l’arme de tout le monde, ce genre d’engin. »
« Peuh ! Le meilleur revolver ne vaut rien si on sait pas s’en servir ! Pour moi, c’est rien qu’un milord qui se prend pour Doc Holliday et cherche des sensations fortes ! Allez, Frank, c’est à toi de miser ! »
L’aristocrate jeta un coup d’œil discret vers l’origine de ces voix. Il s’agissait de joueurs de poker attablés dans un coin obscur de la salle. De toute évidence, sa réputation n’avait pas atteint ce coin reculé. Il faudra songer à se faire connaître avant de partir, songea-t-il. Le fil de ses pensées fut brusquement interrompu par le tavernier, qui était de retour avec la nourriture.
« Et voici vos steaks ! Y a-t-il autre chose pour votre service ? »
« A dire vrai, oui. Il nous faudrait deux chambres. »
« Mille excuses, monsieur, mais nous n’avons plus de chambres disponibles. »
Lord Kershaw dévisagea l’hôtelier d’un regard noir.
« Plus de chambres ? Vous êtes sûr ? »
« Tout à fait sûr. Mais il reste des places dans le dortoir. Et je peux vous garantir que vous n’y serez pas trop mal : on aère tous les jours et les draps ont été changés au début du mois ! »
Dutch haussa les épaules. Pour lui, dortoir ou chambre, c’était la même chose. Mais sa seigneurie, elle, estimait qu’un tel endroit n’était pas digne d’une personne de sa qualité.
« Je ne supporte pas les dortoirs. Êtes-vous bien sûr de ne pas pouvoir convaincre quelqu’un de me céder sa place ? »
Le tavernier écarta les bras en geste d’impuissance. Un rire mauvais se fit entendre. Lord Kershaw se tourna lentement vers l’origine du bruit. C’était un des joueurs de poker qu’il avait remarqués tantôt qui s’esclaffait ainsi.
« Vous entendez ça ? On dirait que nous avons affaire à un petit douillet ! »
L’aristocrate se leva avec dignité. Dutch voulut l’imiter, mais son patron, d’un geste, lui ordonna de rester à sa place.
« Ma foi, je suppose que pour des hommes tels que vous dormir au milieu d’une vingtaine de brutes avinées et malodorantes ne pose aucun problème. Mais il est certains d’entre nous qui ont eu d’autres horizons qu’une porcherie dans leur vie. »
L’homme se redressa de toute sa hauteur. Son regard injecté de sang en disait long sur la quantité d’alcool qu’il avait ingurgité.
« Tu te prends pas pour de la ********, l’angliche. Tu veux que je te fasse chanter God Save the Queen sur l’air de Maman Bobo ?»
« Je vous en prie, messieurs, pas d’esclandre. »
Lord Kershaw ignora l’appel au calme du tavernier.
« En effet, c’est l’évidence même : même un aveugle verrait que je suis d’une autre condition que votre espèce, qui n’est même pas digne de me cirer les bottes. Quant à me donner des cours de chant, vos braillements de goret ne me font pas penser que vous êtes un bon maître en la matière. »
« Espèce de… »
L’homme n’alla pas plus loin. Préférant subitement l’action à la diplomatie, il sortit son colt de son holster et le braqua vers son adversaire. Mais dans l’intervalle, l’aristocrate s’était lui aussi saisi de son arme et faisait un bond de coté. Le matamore fit feu, mais son tir, mal ajusté, rata sa cible et atteint un mur, heureusement sans faire de victime. Lord Kershaw appuya à son tour sur la gâchette, avec beaucoup plus d’efficacité : la balle frappa son adversaire entre les deux yeux, et celui-ci s’écroula sur la table, parmi les cartes et les jetons.
Un silence de mort régnait maintenant dans la salle. Tous, saisis d’une crainte respectueuse, fixaient le chasseur et son arme encore fumante. Celui-ci se redressa, et s’adressa à la cantonade :
« Vous êtes tous témoins ? Vous l’avez vu sortir son arme avant que je ne dégaine la mienne, pas vrai ? »
Des hochements de tête lui répondirent.
« De plus, je vous ferai remarquer que moi et mon ami venons d’arriver et que notre bouteille est à peine entamée. Et lui, combien de verres il s’est envoyé ? »
De nouveaux hochements de tête, cette fois accompagnés de murmures, vinrent confirmer ce qu’il laissait entendre.
« Alors, le cas me paraît clair : c’est un acte de légitime de défense. Allez chercher le shérif et répétez-lui ce que vous avez vu, et je ne doute pas qu’il sera d’accord avec moi. »
Il rengaina son arme.
« Qu’est-ce que c’est que ces gueules d’enterrement ? Reprenez la musique, chantez, buvez, jouez ! Ce bouseux ne mérite pas qu’on lui accorde une minute de silence ! »
Le pianiste, visiblement nerveux, se remit à jouer. La plupart des clients suivirent son exemple et reprirent leurs activités, tout en gardant un œil sur l’aristocrate. Tandis qu’on emportait le corps et qu’on allait chercher le shérif, Lord Kershaw agrippa le tenancier par sa chemise.
« Dites-moi, est-ce qu’une chambre ne se serait pas libérée juste à l’instant, par hasard ? »
« Désolé, répondit-il. Oklahoma Jim devait coucher dans le dortoir. »
« Diable. Voilà qui est fâcheux. »
Sans lâcher le tavernier, Lord Kershaw se tourna vers le pilier de bar le plus proche, un petit homme coiffé d’un chapeau melon. Celui-ci dévisagea le chasseur, mal à l’aise, jeta un coup d’œil craintif à droite puis à gauche. Voyant que personne ne venait à son aide, il sortit une clé de sa poche et la tendit en tremblant.
« Si ce n’est que pour une seule nuit, mister, je puis vous céder la mienne… »
Le chasseur de primes ne prit pas la clé. Le petit homme blêmit.
« Ou même… Si vous désirez prolonger votre séjour… »
L’aristocrate sourit. D’un geste rapide, il prit la clé, puis salua respectueusement son bienfaiteur.
« Rassurez-vous, je ne resterai qu’une nuit. Laissez-moi vous dire que suis heureux de voir qu’il y a encore en ce bas-monde de bons chrétiens qui prêtent secours à leur prochain de leur propre initiative. »
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Dernière mise à jour par : Ourgh le 01/12/10 17:07
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 08/11/10 17:06
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Non, je ne le reconnais pas. J'ignorais que j'avais du style.
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Le chasseur de primes libéra le tenancier de son emprise et revint s’asseoir aux cotés de Dutch. Il remplit à nouveau son verre et trinqua avec son acolyte.
« C’est fou ce qu’on peut obtenir avec un brin de persuasion. A la réussite de notre mission, et à l’hospitalité de l’ouest ! »
Il vida son verre d’un trait, imité par son homme de main. Après quoi, il reporta son attention sur son assiette. Par chance, ça n’avait pas refroidi. Il saisit son couteau et sa fourchette et passa à l’attaque ; il s’aperçut très rapidement que ce steak était des plus coriaces.
« By Jove ! Comment une viande peut-elle être aussi dure ? Ce n’est pas dieu possible, ils doivent le faire exprès ! »
Une voix grave retentit à quelques pas de lui :
« Bien des gens ont cru trouver à Mill City quelque chose de tendre et de facile à croquer, et sont finalement tombés sur plus coriace qu’eux. »
Lord Kershaw leva les yeux sur le nouveau venu. De taille moyenne, entre deux âges, arborant une moustache rousse et une barbe de quelques jours, il posait sur l’aristocrate un regard peu amical. Sur le coté gauche de sa chemise bleue, une étoile d’argent indiquait la fonction qu’il occupait. Le chasseur de primes lui servit un sourire innocent.
« Bonsoir, shérif, quel bon vent vous amène ? Puis-je vous offrir un verre ? »
Il leva la main droite pour demander au barman de servir un verre au marshal, mais celui-ci lui saisit le bras et, sans forcer, la reposa sur la table.
« Je ne suis pas venu pour devenir votre camarade de beuverie. »
« Sans doute êtes-vous venu me parler de l’incident de ce tantôt ? Vous n’avez qu’à demander aux autres clients ce qu’ils ont vu, et vous réaliserez qu’il s’agit d’un cas de légitime défense on ne peut plus évident. »
« Je les ai déjà interrogés. Et s’il est clair qu’Oklahoma Jim vous aurait tué si vous ne l’aviez pas abattu le premier, il est tout aussi évident qu’il n’aurait jamais dégainé si vous ne l’aviez pas excité par vos insultes ! »
Lord Kershaw eut un petit rire.
« Allons, shérif ! La liberté de parole est garantie par les textes les plus sacrés de ce pays ! Vous n’allez tout de même pas me reprocher d’avoir exercé mon droit à l’expression ? »
Le shérif renifla bruyamment.
« Je ne suis pas sûr que le Premier Amendement ait été conçu pour les discours de ce genre… Mais laissez-moi vous dire que nous n’aimons pas les fauteurs de trouble à Mill City ! Je vous donne jusqu’à demain midi pour quitter les lieux, sans quoi, c’est dans ma prison que vous prolongerez votre séjour. Me suis-je bien fait comprendre ? »
L’aristocrate engloutit une large fourchetée de haricots.
« Demain midi, avez-vous dit ? répondit-il en mâchant sa nourriture de façon assez impolie. C’est plus qu’il ne m’est nécessaire. Je vous rassure tout de suite : nous aurons quitté les limites de la ville bien avant l’expiration de ce délai ! »
Le shérif le fixa quelques instants d’un regard hostile, comme s’il cherchait un motif pour boucler le chasseur de primes. Mais finalement, il se détourna.
« Ca vaudrait mieux pour vous, dit-il en se dirigeant vers le bar. Si vous avez l’intention de me jouer un coup fourré, je vous préviens tout de suite : je ne suis pas de ceux qui vont au-devant du danger sans mettre toutes les chances de leur coté. »
Du coin de l’œil, Lord Kershaw aperçut un autre porteur d’étoile, armé d’une Winchester, qui les surveillait depuis le fond de salle.
« Je n’en doute pas. Mais maintenant que ce sujet est clos, j’aimerais vous poser quelques questions, si ça ne vous dérange pas. »
« Ca me dérange. Mais posez toujours. »
L’aristocrate se leva et alla le rejoindre au comptoir.
« Je suppose qu’en tant que shérif, vous mettez un point d’honneur à jeter un coup d’œil aux étrangers de passage ? »
Le marshal acquiesça d’un hochement de tête.
« Parfait. Je voudrais savoir si vous avez vu un homme très grand, presque autant que moi, expliqua l’aristocrate. Mais il est aussi très mince, je dirais même squelettique. On peut difficilement oublier un physique pareil. »
« Désolé. Cette description ne me dit rien. »
« Peut-être que ce portrait vous parlerait davantage ? dit Lord Kershaw en sortant un papier de sa poche. »
Il le déplia d’un geste théâtral, et l’avis de recherche de Jimmy Jimmy Logan apparut à tous. Le shérif et plusieurs piliers de bar émirent un sifflement admiratif.
« Vingt mille dollars. S’il passe par ici, je le garde pour moi. Mais je ne reconnais toujours pas votre homme. Et toi, Dick ? »
Le barman fit la moue.
« Jamais vu. En tout cas, pas récemment. »
Le chasseur de primes replia son avis de recherche.
« C’est dommage… Il a attaqué un train près de Lovelock il y a à peu près une semaine. Vous n’êtes pas au courant ? »
« Comment pourrions-nous l’être ? Vous avez vu des fils de télégraphe arriver jusqu’ici ? »
Evidemment non.
« J’ai suivi sa piste depuis Lovelock, poursuivit Lord Kershaw. Tout indique qu’il a pris la fuite vers le nord. Et comme votre patelin est le seul endroit à des miles à la ronde où l’on peut se ravitailler et se payer du bon temps, j’avais pensé qu’il serait probablement passé ici. »
Il observa une pause. Cela l’ennuyait beaucoup de s’être trompé ; il envisagea un instant que le shérif et le tavernier puisse être de mèche avec Logan, mais ceux-ci semblaient sincères. Tout était à recommencer depuis le début.
« Moi, je peux peut-être vous aider. »
Lord Kershaw se retourna. Un indien assez âgé, vêtu à l’occidentale et coiffé d’un chapeau haut de forme bouffé par les mites, se tenait devant lui. Un Cherokee. Enfin, peut-être pas, mais un indien qui avait adopté les manières des Blancs à ce point était systématiquement étiqueté comme étant un Cherokee. Il s’appuyait même sur une canne. Le seul objet purement indien dans toute sa panoplie était sa pipe sacrée, dont il tirait des bouffées à intervalles réguliers.
« Oui, renchérit-il en exhalant un nuage de fumée âcre. Je crois que je peux vous dire où est celui que vous recherchez. »
L’aristocrate se retint de se boucher le nez. Il empestait l’alcool à un degré inimaginable. Le barman ricana méchamment.
« Toi ? s’étonna le tavernier. Allons, Bison Bourré, tu n’as pas bougé d’ici depuis quinze jours. Comment pourrais-tu savoir quoi que ce soit au sujet de bandits qui ont fait leur coup il y a quelques jours à peine ? »
Le peau-rouge se redressa, pensant gagner en dignité. Mais sa tendance à tituber toutes les cinq secondes gâcha quelque peu cet effet.
« D’abord, je m’appelle Coyote Tacheté et non Bison Bourré. Ensuite, j’étais autrefois homme-médecine. J’ai peut-être perdu ma tribu, mais j’ai toujours le don de double vue. »
« Quand on boit autant de tord-boyaux que toi, répliqua le shérif du tac au tac, on voit double, c’est normal. Ca n’a rien d’un don. »
Le Cherokee présumé l’ignora et se tourna vers le chasseur de primes.
« Je disais donc que je pense avoir une idée de l’endroit où est l’homme qui n’a que la peau sur les os. »
« Faudrait pas me prendre pour un crétin. Comment peux-tu me convaincre que tu ne me racontes pas du pipeau ? »
« L’homme que vous recherchez n’est pas seul. Avec lui, il y a un petit homme, qui traîne la jambe quand il met pied à terre. Et il y a aussi un autre, plus costaud, plus carré, qui porte une grosse moustache, et qui a une cicatrice sur le visage. Une grande cicatrice qui va droit de son menton à son oreille droite. Vous voyez de quoi je parle, n’est-ce pas, Grand Chasseur ? »
Kershaw hocha la tête. C’était une description précise de « Crazy-Leg » Johnson et de Bill le Balafré, les deux complices de Jimmy Logan. Des sous-fifres sans grande importance, qui valait à peine plus de mille dollars à eux deux. Mais ça ne suffisait pas à convaincre les chasseurs de primes.
« Pas mal, répondit-il, mais faudra trouver mieux que ça si tu veux m’intéresser. Tu pouvais déjà les connaître avant, non ? »
« Ils sont assez malheureux, continua l’indien, imperturbable. Ils n’ont pas récolté grand-chose dans l’attaque de ce train. Est-ce que je me trompe ? »
C’était encore exact. Suite à un ennui technique, la paie des mineurs avait été transportée par le train suivant, et le butin de la bande de Logan n’avait pas été aussi important que prévu. Et ça, c’était moins évident à deviner.
« Continue. »
Coyote Tacheté ne répondit rien. Il s’avança jusqu’au bar et posa bruyamment son verre sur le comptoir. Le chasseur de primes comprit le message.
« Une autre bouteille, dit-il au tavernier. »
L’honorable Richard Matheson s’exécuta.
« Vous faites une erreur, étranger, dit-il tout en remplissant le verre de l’Indien. Si vous entrez dans le jeu de Bison Bourré, votre risquez d’y laisser pas mal de pognon. C’te peau-rouge serait capable de siffler toute ma réserve en une journée, s’il avait le fric pour cela ! »
« Ferme-la et contente-toi de nous servir, cul-terreux. »
Vexé, le tavernier reposa la bouteille sur le comptoir et partit s’occuper d’autres clients. Coyote Tacheté vida son verre d’un trait, et claqua sa langue de satisfaction.
« Ca fait du bien par où ça passe ! Vous savez, les visages pâles ne nous ont pas vaincus par leur nombre ou leurs armes à feu. Ce qui a fait notre perte, c’est ce poison, si délicieux qu’on ne peut s’empêcher d’en boire. »
L’ancien homme-médecine se servit un autre verre, mais la main de Lord Kershaw se posa sur son bras lorsqu’il voulut le boire.
« Je ne suis pas venu ici pour parler des guerres indiennes. Si tu veux continuer à te bourrer la gueule, il va falloir me raconter quelque chose de plus intéressant. »
Coyote Tacheté soupira.
« Les trois visages pâles ont d’abord fui vers le nord. Puis ils ont fait un crochet et ont obliqué vers l’ouest. »
Lord Kershaw ricana.
« Vers Carson City ? Ca n’aurait aucun sens. Leur intérêt est clairement de fuir vers le nord ou l’est : ils ne sont pas recherchés en Idaho. Ni dans l’Utah. »
« Comme me l’a dit autrefois un sachem plus sage que je ne le suis : il est parfois prudent de se montrer audacieux. Ne pensez-vous pas qu’on a pris le soin d’avertir tous les forts qui bordent la frontière de cet état ? »
« Ca n’a jamais empêché quelqu’un de passer sans encombre. Elle est grande, cette frontière. Et mal surveillée. J’ai suivi sa piste à partir de Lovelock, elle remontait droit vers le nord, sans dévier. »
« Mais vous avez fini par la perdre, n’est-ce pas ? »
Evidemment qu’il l’avait perdue. La faute à ce temps épouvantable. Le chasseur de primes ne répondit rien. Voyant qu’il avait touché juste, l’indien sourit et vida une nouvelle fois son verre.
« Suivez mon conseil : partez vers l’ouest. Et si vous avez de la chance, vous retrouverez votre piste et verrez que j’ai raison. »
Pendant quelques instants, l’aristocrate contempla le supposé cherokee en silence, essayant de le sonder. L’indien supporta cet examen sans rien dire, et profita du blanc dans la conversation pour continuer de vider la bouteille de whiskey.
« Admettons que je parte vers l’ouest demain, finit par déclarer le chasseur britannique. Si je m’aperçois que tu t’es gouré et que je reviens ici pour te frotter les côtes, est-ce que tu m’auras attendu ? Je ne pense pas. »
« Moi non plus. »
« Bref, dit Lord Kershaw, si je te fais confiance et que tu as raconté de la ********, tu ne seras pas là pour en supporter les conséquences. Alors pourquoi je te croirais ? »
« Il est probable qu’à votre place, je raisonnerais comme vous et me méfierais d’un inconnu qui prétend connaître la vérité grâce à ses pouvoirs magiques. Il n’est rien que je puisse faire pour vous convaincre que je vous dis la vérité. Je vous ai donné mon conseil. Suivez-le ou non, à votre convenance. Trompez-vous ou ayez raison, avec ou sans moi, c’est votre affaire. »
Sur ces mots, il saisit la bouteille, la porta à ses lèvres, et la vida jusqu’à la dernière goutte avec une rapidité stupéfiante.
« Disons que vous prenez un certain risque. Un risque peu important en regard de ceux que vous courez quotidiennement. N’avez-vous pas risqué votre vie juste à l’instant ? Et ne risquez-vous pas bien plus que votre vie en courant après cet homme ? »
« Que veux-tu dire ? »
L’énigmatique personnage rajusta son chapeau.
« Oh, ça, vous vous en rendrez compte tout seul. Merci pour la bouteille. »
Il fit mine de partir, mais à peine avait-il fait un pas que le chasseur britannique l’agrippa par le col et le poussa contre le comptoir. L’indien se laissa faire sans esquisser le moindre geste de défense. Il resta impassible, soit qu’il possédait le cran légendaire des peaux-rouges, soit qu’il fût trop saoul pour avoir encore la notion du danger.
« N’insistez pas, Grand Chasseur, je ne vous en dirai pas plus. Il serait préférable que vous me lâchiez. Le marshal ne demande qu’un prétexte pour vous créer des ennuis. »
Il sentit Lord Kershaw desserrer légèrement son emprise.
« Allons, je vous en prie, soyez raisonnable. Il est certains moments où il faut savoir accepter le mystère. »
Le chasseur de primes prit conscience d’un mouvement dans la salle. Il tourna la tête et vit que le shérif avait la main sur la crosse de son revolver ; son adjoint s’était de son coté placé juste derrière Dutch. Même le plus benêt des hommes aurait réalisé qu’il était inutile et dangereux de s’entêter. Il poussa un grognement peu aristocratique et lâcha son interlocuteur. Après quoi, il alla se rasseoir à sa table, non sans avoir adressé un dernier regard de défi à ce shérif de malheur.
Le lendemain, à l’aube, les deux chasseurs de primes quittèrent Mill City. Ils notèrent avec une satisfaction non dissimulée que l’orage avait cessé.
« Par où allons-nous, maintenant ? demanda Dutch. »
« Vers l’ouest. »
« Vous avez décidé de suivre le conseil du cherokee ? »
« Disons que j’ai réfléchi durant la nuit. Au point où nous en sommes, il vaut mieux partir vers Carson City. Si ce n’est pas la route qu’ils ont prise, nous pourrons prendre le chemin de fer et nous rendre rapidement dans l’Utah et reprendre nos recherches là-bas. »
Logan et ses complices n’étaient pas recherchés dans l’Utah. Mais Lord Kershaw s’embarrassait rarement de ce genre de détails. Les deux hommes empruntèrent donc la piste qui menait vers l’ouest. Ils chevauchèrent pendant toute une journée, sans rencontrer le moindre indice confirmant le conseil de l’homme-médecine. Ce qui ne voulait bien sûr rien dire, car la pluie torrentielle de la veille avait effacé toutes les traces.
Enfin, une ou deux heures avant le soir, ils firent la rencontre d’un colporteur dans sa carriole. Celui-ci se frotta les mains à la vue de ces clients potentiels.
« Bonsoir messieurs ! leur lança-t-il de son ton le plus enjoué. Puis-je vous intéresser dans ma modeste marchandise ? Votre rasoir est émoussé ? J’en ai des neufs, qui viennent tout droit de Cincinnati. Vous avez l’intention de compter fleurette aux belles demoiselles lors de votre prochaine étape ? J’ai ici quelques eaux de toilettes qui mettront toutes les chances de votre coté. Allez-y, ne vous gênez pas ! Inspectez ma marchandise et choisissez ce qui vous plaît ! Tout est bon marché et de bonne qualité ! »
Lord Kershaw et son acolyte s’approchèrent, et allèrent se poster chacun d’un coté de la charrette. Tandis que Dutch se mettait à en examiner le contenu, l’aristocrate salua brièvement le colporteur alla droit au but :
« Bonsoir mon brave ! Vous semblez avoir fait une longue route. Vous venez de Carson City, je suppose ? »
« Euh… Oui, répondit l’homme, surpris par cette question. J’ai renouvelé mon stock à Carson City il y a une semaine, et j’ai à peine commencé ma tournée des fermes et des villages isolés. Et donc, je ne suis encore à court ni de tabac, ni de bourbon, ni de rien. Puis-je vous intéresser avec ce splendide… »
« Plus tard ! coupa le chasseur de primes. Pour le moment, je veux surtout savoir si vous avez rencontré un groupe de trois hommes dernièrement. L’un d’entre eux est très grand et décharné. »
« Voyons… répondit le marchand en se caressant le menton. Si je les ai rencontrés, ça devrait me revenir… Je n’ai pas rencontré grand monde sur la route… »
Lord Kershaw soupira. Encore un de ces aigrefins qui ne donnaient des renseignements que lorsqu’on leur achetait quelque chose. Et il ne se sentait vraiment pas d’humeur à faire des emplettes. Il allait proférer une menace quand Dutch intervint.
« Combien ? demanda-t-il en montrant un flacon. »
« Excellent choix. C’est un produit à l’efficacité reconnue. Ca vous fera un dollar et soixante-quinze cents. »
« C’est trop cher. Un dollar et demi. »
« Je ne puis baisser autant. Elle vient de Philadelphie, vous vous rendez compte, il faut payer le voyage. Et puis j’ai des frais terribles. Toutefois, comme vous m’êtes sympathique, je consens à ramener le prix à un dollar soixante. »
L’aristocrate les regarda marchander en fulminant. Il était à deux doigts de les prendre l’un et l’autre pour leur faire subir quelques tortures apaches. Quand les deux hommes eurent conclu leur transaction, le colporteur revint à Lord Kershaw.
« Un homme grand et décharné, avez-vous dit ? Oui… Il était accompagné d’un blondinet, et d’un moustachu, du genre costaud. »
« Qui avait une balafre sur la joue gauche ? »
« C’est cela… Attendez, non ! Elle était sur la droite ! Ele allait du menton jusqu’à l’oreille. »
Tout collait. Lord Kershaw souleva son chapeau pour remercier le colporteur, et éperonna sa monture. Quelques secondes plus tard, son homme de main piqua des deux et le rattrapa en peu de temps.
« Ainsi, ce cherokee avait raison… dit Dutch au bout d’un certain temps. Il a donc vraiment le don de double vue. »
« Double vue mon cul, rétorqua son patron avec une fougue et une grossièreté inhabituelles. »
« Pourtant, il a deviné juste. Il a aussi su que nous avions perdu la piste, et que les bandits n’avaient pas raflé grand-chose à Lovelock. »
« Tu veux que je te dises ? La magie n’a rien à voir là-dedans. Il sait se servir de sa tête. Avec le mauvais temps, il n’était pas difficile de déduire que nous avions perdu la piste, et de plus, il a entendu ma conversation avec le shérif qui confirmait la chose. Pour le montant du butin, il a pris des risques, mais il pouvait raisonnablement supposer que s’il avait été conséquent, plus d’hommes se seraient lancés à sa poursuite, et plus tôt. »
« Et pour la direction à prendre ? »
« Un coup de chance. S’il avait annoncé la direction la plus logique, le nord, je lui aurais ri au nez en disant que j’aurais pu le deviner moi-même. Le sud étant hors de question, il n’avait plus qu’à choisir entre l’est et l’ouest. Il a dit l’ouest qui était une option plus sensationnelle. Il avait une chance sur trois de tomber juste, mais se serait-il trompé que ça n’aurait eu aucune importance, vu que je ne serais pas revenu sur mes pas exprès pour lui. Voilà le secret du pouvoir des hommes-médecine : de la réflexion pour tirer le maximum des informations disponibles, de l’intuition pour deviner ce qui manque, une connaissance de la psychologie et une personnalité écrasante pour convaincre son auditoire, et le tour est joué : le taux de réussite sera assez bon pour que la tribu soit persuadée de l’efficacité de son pouvoir. »
Dutch hocha la tête en signe d’acquiescement, mais l’aristocrate remarqua au fond de ses yeux une lueur qui indiquait qu’il n’était pas tout à fait convaincu par la thèse rationaliste. Lord Kershaw réprima un sourire moqueur. Puis il aperçut la bouteille que son homme de main avait achetée, qui dépassait de ses fontes. Sans ralentir, il se pencha pour la prendre et en lut l’étiquette. Qui l’étonna plutôt.
« Une lotion capillaire ? Tu as claqué un dollar soixante dans une lotion capillaire ? »
« Dans ma famille, expliqua Dutch, on perd ses cheveux très tôt. Et je tiens à conserver le succès que j’ai auprès des filles. »
L’aristocrate rendit la fiole à son acolyte et l’examina longuement, se demandant comment un tel individu pouvait avoir jamais eu un quelconque succès auprès des filles. Au bout de quelques secondes, il décida de classer la question sans suite.
CHAPITRE TROISIEME
Dans lequel on visite un lieu de perdition et Lord Kershaw voit sa fête gâchée.
Carson City, 1881
Quatre jours s’étaient écoulés depuis que Lord Kershaw et son sbire avaient quitté Mill City. L’aristocrate britannique avait remarqué que le gang de Logan évitait soigneusement de commettre des méfaits aux alentours de la capitale du Nevada. Ils étaient très actif dans la partie est de l’état ainsi qu’en Californie, et poussaient occasionnellement jusqu’au Territoire de l’Arizona, mais plus on se rapprochait de Carson City, plus ils se faisaient rares. Le chasseur de primes avait tout d’abord pensé que c’était parce que les forces de l’ordre y étaient mieux organisées, mais réflexion faite, il y avait peut-être une raison supplémentaire à cela : ils disposaient peut-être d’une planque dans le coin où ils se faisaient oublier entre deux coups. Qui aurait pu penser que des bandits de grand chemin choisiraient la ville la plus sûre de l’état pour se mettre au vert ? Comme ils étaient peu connus dans cette région, il suffisait d’un minimum de discrétion pour être parfaitement à l’abri.
Les deux hommes enquêtaient donc à travers la ville depuis la veille. Ils s’étaient séparés pour avoir plus de chances de réussite. De son coté, Lord Kershaw n’avait pas eu beaucoup de succès : nul ne se souvenait avoir vu la silhouette pourtant reconnaissable de Jimmy Logan. L’aristocrate pesta. Il s’y entendait pour trouver une trace dans la prairie ou pour convaincre quelqu’un de se montrer coopératif, mais partir à la recherche de renseignements dans une ville était un exercice dans lequel il était plus que médiocre. Au bout d’un certain temps, il s’était résolu à faire la tournée des débits de boisson, vu que les barmen avaient la réputation de connaître tous les bruits qui couraient sur n’importe quel sujet. Là non plus sans grand résultat, mais au moins avait-il trouvé de quoi se désaltérer.
Tandis qu’il ruminait de sombres pensées, accoudé au comptoir d’un établissement anonyme, un adolescent vint le trouver.
« Excusez-moi, monsieur, mais vous seriez pas l’ami de Dutch Miller ? »
« Oui, qu’est-ce qu’il me veut ? »
« Il m’a donné un dollar pour vous dire qu’il a trouvé ce que vous cherchiez, et qu’il vous attend à la pension de famille de Mrs Swann. C’est au nord-est de la ville, au bout de la huitième avenue. »
Enfin ! Ce brave Dutch avait réussi à retrouver leur trace. Il se leva d’un bond et fonça vers la sortie, non sans soulever quelques commentaires sarcastiques de la part des consommateurs qui avaient écouté la brève conversation.
« On dirait qu’il est pressé d’y être ! s’amusa un cow-boy éméché. »
« Ca se comprend, acquiesça un vieil homme. La pension de famille de Mrs Swann, c’est un bon établissement. Et c’est une bonne famille, aussi. Très nombreuse… Et très jolie… »
L’aristocrate arriva à l’endroit indiqué en moins d’un quart d’heure. Avant d’y pénétrer, il fit le tour du bâtiment, pour repérer toutes les issues. Puis, il prit une profonde inspiration et passa la porte. De l’autre coté, il fut accueilli par Mrs Swann en personne.
« Bienvenue dans mon modeste établissement, dit-elle après l’avoir jaugé du regard et flairé le client en or. Je crois qu’il n’est pas nécessaire de vous demander de prendre un bain. Puis-je donc vous présenter tout de suite à ces dames ? »
De son éventail, elle désigna sa fameuse famille, aussi féminine que légèrement vêtue. Face à un tel public féminin, Lord Kershaw retrouva instantanément ses instincts mondains. Il se découvrit d’un geste théâtral et lui fit un baisemain comme on en voyait rarement dans la région.
« Je serai ravi de profiter de votre hospitalité, Madame. Mais auparavant, je souhaiterais surtout m’entretenir avec un de mes amis qui se trouve ici. Les affaires avant le plaisir, si vous voyez ce que je veux dire. »
Mrs Swann hocha la tête.
« Mon ami est de taille moyenne. Il a une petite barbe et il lui manque deux dents. Ah, et il utilise une lotion capillaire qui sent la lavande. Vous voyez de qui je parle ? »
« Bien sûr, répondit la maquerelle. Il est en train de se payer du bon temps à l’étage. Suzy, tu veux aller voir s’il a fini ? »
Tandis que l’une des pensionnaires s’en allait accomplir sa mission, Mrs Swann proposa au visiteur de patienter dans le salon. Le fauteuil qu’elle lui montra semblait si confortable qu’une pareille offre ne se refusait pas. Lord Kershaw s’assit donc, et se mit à attendre le retour de Suzy. La fille qui était assise à coté de lui vint faire usage de ses charmes. L’aspect soigné de sa personne faisait du chasseur britannique un client en or.
« Nous n’avons pas l’habitude de recevoir un authentique gentleman, minauda-t-elle. »
« J’imagine, répondit l’aristocrate, un peu mal à l’aise. »
« Vous avez un magnifique accent ! D’où venez-vous ? »
« C’est mon accent universitaire de Cambridge. »
« Ah ! L’Europe ! J’ai toujours rêvé de la visiter, mais vous savez ce que c’est… »
Un instant, sa seigneurie eut peur qu’elle allait lui raconter sa vie, mais Dutch revint à point nommé pour le tirer de cette situation. Lord Kershaw adressa une excuse polie à la demoiselle, et alla rejoindre son homme de main. Il l’entraîna à l’écart et entama une conversation à voix basse :
« Est-ce que le moment était bien choisi pour faire une partie de jambes en l’air ? »
« Sauf votre respect, si je dois me prendre une balle dans le bide aujourd’hui, je préfère avoir tiré un dernier coup avant. »
« Bon, ça va. Alors, quoi de neuf ? Tu as trouvé Logan ? »
« Presque. J’ai trouvé Crazy-Leg Johnson, et je l’ai suivi jusqu’ici. Lui et Bill ont pris une chambre au deuxième étage. »
« Bien. Et leur chef ? »
« Lui, personne ne l’a vu. Cependant, la fille avec qui j’étais m’a révélé que la taulière hébergeait quelqu’un chez elle. Quelqu’un que personne n’a vu, et qui ne sort jamais. Mais on l’a vue, elle, porter de la nourriture dans sa chambre, et elle a interdit aux filles d’y entrer. D’après la rumeur, ce serait un homme qui aurait des bontés pour Mrs Swann, si vous voyez ce que je veux dire. »
« Vu la tronche qu’il a sur l’avis de recherche, c’est plutôt elle qui en a pour lui. »
Ainsi, Jimmy Logan avait trouvé la planque parfaite. Demeurant invisible, il pouvait laisser ses complices, dont le visage était moins connu, pourvoir au ravitaillement et aller aux nouvelles, ou même charger de cette mission cette bonne Mrs Swann.
« Où est cette chambre ? »
« Au deuxième, comme l’autre. Elle est facilement reconnaissable : c’est celle qui est ornée d’une étoile. »
« Et bien, je pense qu’il est inutile de les faire attendre. Allons-y. »
Sans un mot, les deux hommes se mirent à gravir l’escalier, faisant le moins de bruit possible. Ils firent une pause une fois arrivés au deuxième palier. La porte ornée d’une étoile se trouvait au fond du couloir. Entre elles et eux, il y avait plusieurs chambres, d’où s’échappaient des éclats de voix.
« J’ignore laquelle est celle de Crazy-Leg, murmura Dutch. »
« Peu importe, répondit son patron d’une voix tout aussi basse. Lui et Bill ne m’intéressent pas. C’est Logan que je veux. »
Il sortit doucement son revolver et l’arma lentement, essayant de faire le moins de bruit possible.
« Reste ici et surveille mes arrières. »
Dutch se saisit lui aussi de son arme et lui souhaita bonne chance. Avec d’infinies précautions, Lord Kershaw entama sa progression vers la porte du fond. S’efforçant de ne pas faire craquer le parquet, il mettait au bas mot cinq secondes pour effectuer chaque pas. Il n’était plus qu’à un mètre du but quand soudain tous ses efforts furent réduits à néant : la porte d’une des chambres s’ouvrit brusquement, et en sortit un homme qui tenait par la taille une des demoiselles de l’établissement. Et, par coïncidence ou par caprice du destin, cet homme n’était autre que Crazy-Leg Johnson. Quand il vit le chasseur de primes dans le couloir, il se figea instantanément. Il porta la main à son holster, mais n’eut pas le temps de dégainer. Dutch fit feu, et à cette distance, il n’y avait pas besoin d’être bon tireur pour toucher sa cible. Atteint au ventre, le hors-la-loi s’écroula en gémissant, tandis que sa compagne d’une après-midi rentrait dans la chambre en hurlant.
Il n’était maintenant plus question de se montrer discret. Lord Kershaw fit sauter la serrure d’un coup de feu, et ouvrit la porte d’un coup de pied. Il surprit un Jimmy Logan en tenue légère, qui venait à peine de se saisir de son Colt. Sans plus de cérémonie, le chasseur de primes tira une nouvelle fois. La balle frappa son vis-à-vis en pleine poitrine. Il tomba à la renverse, lâchant son pistolet dans le mouvement.
L’aristocrate arma une nouvelle fois son revolver et s’approcha de sa victime. Il était assez déçu : même s’il s’attendait à une proie facile, là ce l’était trop. Et la chasse n’avait pas été aussi excitante qu’elle aurait dû. Il fit une grimace.
« J’aurais aimé vous rencontrer dans d’autres circonstances, mais bon, mieux vaut abréger. »
Et sans sourciller, il l’acheva de deux nouveaux coups de feu. Après quoi, il revint dans le couloir, enjamba le corps de Crazy-Leg qui avait fini d’agoniser, et alla rejoindre Dutch. Celui-ci se trouvait dans la chambre du hors-la-loi, avec la fille qui frissonnait de terreur dans un coin de la pièce.
« Si je la crois, Bill est sorti. »
« Et avec ce qu’on a fait, il n’est pas près de revenir. Enfin, laissons-le courir, il n’a aucune importance. J’ai réglé son compte à Logan, il ne nous reste plus qu’à attendre le shérif, régler la paperasserie et toucher le pactole. »
« La taulière ne va pas être contente. »
« Peut-être, mais elle n’a pas trop intérêt à râler si elle ne veut pas qu’on lui demande ce que faisait un hors-la-loi notoire dans sa chambre. »
L’aristocrate sembla remarquer pour la première fois la fille de joie, qui ne s’était pas encore remise des évènements. Il se découvrit et la salua respectueusement.
« Toutes mes excuses, mademoiselle. Mon camarade et moi-même avons manqué à tous les usages, mais c’est grâce à nos efforts que cet état deviendra un jour un lieu où il fait bon vivre. »
La fille le regarda sans rien dire. Son visage reflétait à la fois la terreur et l’incompréhension.
« Et sinon, poursuivit-il de son ton le plus aimable, vous êtes libre, maintenant ? »
Lord Kershaw ne comprit pas pourquoi elle se mit tout d’un coup à hurler de façon très désagréable. Voyant qu’il ne pourrait rien en tirer, il s’excusa rapidement et sortit affronter la colère de Mrs Swann.
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 09/11/10 17:59
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La soirée était maintenant bien avancée. Lord Kershaw avait essuyé les foudres de Mrs Swann, qui l’avait interdit de séjour dans son établissement, puis s’était expliqué avec le marshal de la ville, qui avait fini par se montrer compréhensif et avait finalement lâché quelques billets aux croque-morts du coin pour qu’ils donnent une sépulture chrétienne aux deux malfaiteurs. Après avoir réglé ces formalités, il était parti faire la fête dans un saloon tout proche du lieu de ses exploits. Il avait fait quelques tentatives pour chercher la bagarre, mais les consommateurs, au courant de son dernier fait d’armes, s’étaient bien gardés de répondre à ses provocations. L’aristocrate avait fini par se lasser et s’était consolé avec la boisson. L’alcool le rendait plus sociable, et il finit par offrir plusieurs tournées générales, pour le plus grand plaisir de tous. Maintenant saoul comme toute l’Irlande un soir de saint Patrick, il s’était mis à raconter quelques-unes de ses aventures de jadis, sans pouvoir s’empêcher de les rendre plus intéressantes au prix d’incroyables exagérations. L’assistance buvait comme du petit lait ses affabulations exotiques.
« Alors, à ce moment, j’ai dit à cette chiffe molle de Congo Jack : « Fais demi-tour si tu veux, foie jaune, mais il est hors de question que je laisse le professeur Winterlee et Lady Stella entre leurs griffes ! ». Sur ce, je saisis mes deux revolvers et bondis au milieu des cannibales, qui conduisaient déjà l’éminent anthropologue à une marmite d’eau bouillante en psalmodiant des incantations blasphématoires. Sans plus attendre, je déchargeais mes armes sur ces chiens de païens. Ces nègres étaient si serrés que chacune de mes balles en fauchait trois au bas mot ! Mais je finis par tomber à court de munitions, et les survivants étaient assez nombreux pour me submerger. Je croyais que ma dernière heure avait sonné et me préparais à vendre chèrement ma peau, en me défendant de mes seules mains nues, quand une voix caverneuse résonna. « Ousha-Ousha Nwanda ! » disait-t-elle, ce qui signifie dans leur langue de sauvages : « Laissez-le moi ! ». Et alors, je vis les cannibales s’écarter, saisis d’une crainte respectueuse, pour laisser le passage à leur chef. C’était un colosse à la peau d’ébène qui mesurait au moins huit pieds de haut ! Ses bras étaient aussi épais que ceux d’un grizzly, et sa massue avait la taille d’un tronc d’arbre ! Quand je le vis approcher, en roulant des yeux féroces et en montrant ses dents taillées en pointe, je me dis : « Reginald, mon grand, va falloir que tu te souviennes des leçons de ton vieux professeur ». Car, je vous le rappelle, à Cambridge, j’étais passé maître dans le noble art de la boxe… »
Le chasseur de primes s’interrompit pour vider sa chope de bière, la dernière d’une longue série. Mais au moment où il allait reprendre le récit de son combat épique contre Mungo le Cruel, roi barbare de la tribu anthropophage des Mumbo-Yumbo, une main se posa sur son bras. Lord Kershaw se retourna pour découvrir deux hommes, dont les visages lui disaient vaguement quelque chose.
« J’ai déjà vu vos bobines quelque part. On se connaît ? »
« Je suis le marshal Cahill, répondit le plus grand des deux, nous nous sommes rencontrés ce tantôt. Et voici Mr Pike, de l’entreprise de pompes funèbres Pike & Bishop. Vous vous souvenez de lui ? »
L’aristocrate hocha affirmativement la tête, bien qu’il n’en fût pas tout à fait sûr.
« Navré d’interrompre votre petite fête, poursuivit le marshal, mais il s’est passé quelque chose qui, je pense, vous concerne. Si vous voulez bien nous suivre… »
Il les considéra quelques instants d’un regard amorphe, puis sauta de la table où il s’était perché pour narrer ses hauts faits.
« Je dois vous laisser, mes agneaux, lança-t-il à son auditoire, mais ne vous inquiétez pas : je serai bientôt de retour pour vous conter la suite ! »
Il suivit les deux hommes à l’extérieur. Ceux-ci le conduisirent à une échoppe toute proche. L’aristocrate n’arrivait plus à bien distinguer les lettres, mais il en vit assez pour savoir qu’il s’agissait de l’entreprise de pompes funèbres Pike & Bishop. Il y entra avec ses deux compagnons. A l’intérieur, un homme âgé était effondré dans un fauteuil. Un autre l’examinait attentivement.
« Il s’en remettra, docteur ? demanda le marshal à ce dernier. »
« Oh, oui, répondit le médecin avec un accent irlandais à couper au couteau. Il a juste eu une sacrée frousse. Je lui ai prescrit quelques verres de whiskey, ça devrait suffire à le remettre d’aplomb. »
Le marshal fit signe à Lord Kershaw de le suivre jusqu’à l’arrière-salle. Là se trouvaient deux cercueils ouverts. Le premier contenait la dépouille mortelle de Crazy-Leg Johnson. Le deuxième était complètement vide.
« On a amené vos deux gibiers de potence ici en fin d’après-midi. A cause de la chaleur, Mr Bishop s’est dit qu’il valait mieux faire leur toilette mortuaire le plus tôt possible. Il a pu faire son travail sur Crazy-Leg sans problème, mais quand il a touché l’autre, celui-ci a ouvert les yeux, s’est redressé, lui a adressé un grand sourire, s’est levé et a quitté les lieux le plus naturellement du monde… Etonnant, non ? »
Cette nouvelle dégrisa miraculeusement et instantanément Lord Kershaw.
« Ce n’est pas possible ! s’insurgea-t-il. »
« Je comprends votre incrédulité. J’ai moi-même constaté sa mort quand je l’ai examiné. »
« Héhé, ricana le docteur, il arrive parfois qu’un homme conserve un souffle de vie indécelable pour un profane. »
L’aristocrate tourna un regard soupçonneux vers le docteur et Mr Bishop.
« Vous auriez pas plutôt acheté le corps ? Les médecins ont parfois besoin de cadavres frais pour mener des expériences malsaines. J’ai lu ça dans un roman de Mark Twain. »
« Monsieur ! Je ne vous permets pas ! »
« Et bien moi, je me permets ! »
« Du calme, coupa le marshal. Monsieur, le docteur O’Hara et Mr Bishop sont des piliers de la communauté, au-dessus de tout soupçon. »
« Je lui avais collé deux balles dans le ventre et une autre dans le poumon. Personne ne peut survivre à ça. Et encore moins marcher en frétillant comme un gardon. »
« Ma foi, peut-être qu’il n’était pas très frais et qu’il se traînait pour aller agoniser quelque part. Je ne pense pas que Mr Bishop puisse être catégorique sur ce point dans l’état où il est. Mais toujours est-il que le cadavre a foutu le camp, ce qui prouve qu’il avait survécu contre toute attente. C’est surprenant, mais c’est comme ça : c’est la seule explication rationnelle. »
« Il a même volé mon cheval pour s’enfuir, ajouta Mr Pike. »
Lord Kershaw dut se rendre à l’évidence : c’était la seule explication rationnelle, donc c’était cela. Pour autant, il ne pouvait pas s’empêcher de penser que cette éventualité était un viol manifeste des lois de la nature. Il jeta un coup d’œil au croque-mort choqué qui prenait son remède sans trop veiller au respect de la dose prescrite, puis reporta son attention sur les cercueils. Il considéra longuement la boîte vide, puis contempla l’occupant de l’autre. Il lui semblait que le bandit défunt arborait un sourire narquois, qui semblait dire « Je sais quelque chose que tu ne sais pas, tralala. » Enfin, l’aristocrate tourna brusquement les talons et se dirigea à grands pas vers la sortie. Le marshal le héla juste avant qu’il ne passe la porte.
« J’ai l’intention de rassembler un posse demain matin pour partir à sa poursuite. Le cheval de Mr Pike est ferré à l’espagnole, il ne sera pas trop difficile de retrouver la trace. Si vous voulez en être, retrouvez-moi à mon office à sept heures. »
Le chasseur de primes ne répondit rien et continua jusqu’au saloon. Là, sans prêter attention à la foule qui lui braillait de poursuivre son récit, il se mit à la recherche de Dutch. Il le trouva en train de compter fleurette à une serveuse. Il l’agrippa par sa manche et l’entraîna à l’écart sans trop de ménagements.
« La fête est finie, lui dit-il. Il semblerait qu’on n’en ait pas fini avec Logan. »
Dutch ne comprit évidemment pas où il voulait en venir.
« On se lance à la poursuite de Bill ? Je croyais qu’il ne vous intéressait pas. »
« On s’en fout de Bill. C’est de Logan dont je cause. »
Dutch secoua la tête, incrédule.
« Mais il est mort ! »
« Oui, mais en fait non. »
En quelques mots, il expliqua à son homme de main ce qu’il avait appris chez le croque-mort. Celui-ci enregistra l’information en écarquillant les yeux. Mais il n’émit pas la moindre protestation. Après tout, le patron le payait pour faire ce qu’il disait, pas pour faire preuve d’esprit critique. Et comme de toutes manières, il était rétribué à la journée, il n’allait pas se plaindre qu’un imprévu prolonge sa mission.
« Vaut mieux aller nous reposer, conclut l’aristocrate anglais. Je veux que nous soyons prêts à partir une heure avant l’aube. »
« Si tôt ? »
« Oui, le marshal prévoit de rassembler un posse à sept heures, et je vais tout de même pas laisser cet enquiquineur me voler mon gibier sous le nez ! »
Après quoi, il planta là son homme de main et monta directement à sa chambre.
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 10/11/10 15:51
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CHAPITRE QUATRIEME
Dans lequel on voit le personnage principal perdre ses certitudes, et on rappelle que fumer est dangereux pour la santé
Au nord de Carson City
Retrouver les traces d’un cheval ferré à l’espagnole à la lumière pâlotte des premières heures du jour avait pris un bon bout de temps, mais à partir de ce moment, ça avait été un jeu de suivre cette piste reconnaissable entre toutes. Sur l’ordre exprès de Lord Kershaw, Dutch s’était attardé pour effacer la piste sur quelques miles, afin d’être sûr que le marshal Cahill et son posse ne viendraient pas leur ravir la victoire. S’étant acquitté de sa tâche sans trop d’enthousiasme, il avait rapidement rejoint son patron et tous deux chevauchaient désormais de concert vers le nord. Petit à petit, la prairie qui s’étendait aux alentours de Carson City laissait place à un environnement semi-désertique. Ils s’éloignaient beaucoup plus qu’ils ne le pensaient. Comment un blessé avait-il pu chevaucher aussi loin ?
« Jusqu’où va-t-il nous emmener comme ça ? grogna Lord Kershaw. S’il va jusqu’aux montagnes, ça va pas être facile de le retrouver ! Sans compter que nous n’avons pas emporté beaucoup de provisions… »
« Patience, patron ! Quand bien même ce Logan serait le diable en personne, sa monture, elle, n’est qu’une bête normale ! Il sera bientôt obligé de la laisser souffler ! »
Puisse-t-il avoir raison, songea l’aristocrate. Il était logique que son cheval, qui ne s’était pas, ou très peu, reposé de la nuit, doive faire halte. Mais Jimmy Logan avait déjà défié la logique à plusieurs reprises… C’est donc presque avec surprise qu’il aperçut enfin la monture qu’ils poursuivaient, qui était attachée à l’entrée d’une grotte. Les deux chasseurs de primes mirent pied à terre et s’approchèrent prudemment. Ils s’arrêtèrent à une distance respectueuse pour examiner les environs.
La grotte s’ouvrait dans le flanc d’une colline pierreuse. Son ouverture, entourée de gros blocs de pierre polis par les éléments, était assez grande pour qu’un homme de petite taille puisse passer sans trop baisser la tête. Alors que les deux hommes se demandaient quelle était la meilleure méthode pour débusquer leur proie, ils détectèrent un mouvement bizarre près du cheval. Ils regardèrent plus attentivement et virent qu’en fait il y avait deux chevaux. Le deuxième, de couleur sombre, se confondait avec le sol et était presque entièrement dissimulé par le premier. De ce fait, il avait échappé jusque-là à leurs regards.
« Ils seraient deux ? demanda Dutch à voix basse. »
« Sans doute, répondit le Britannique sur le même ton. La grotte doit être une des planques du gang. »
Et l’identité du deuxième homme ne faisait aucun doute. En fin de compte, on n’oublierait pas de s’occuper aussi de Bill le Balafré.
« Qu’est-ce qu’on fait ? On attend qu’ils sortent et on les canarde ? »
« Ca pourrait prendre pas mal de temps. Et si on les rate, ils se planqueront et attendront la nuit noire pour filer. »
« On pourrait les enfumer, alors, proposa Dutch. »
« Il y a très peu de végétation par ici. Ca prendrait aussi beaucoup de temps de rassembler assez de combustible. »
Lord Kershaw secoua la tête.
« Non, je pense que le mieux, c’est de prendre la grotte d’assaut tant qu’ils ne s’attendent pas à ça. »
Il s’élança en avant, suivi de près par Dutch. Il n’alla évidemment pas directement à la grotte, mais fit un large détour pour éviter d’en être vu par les occupants. Une fois arrivés au pied de la colline, les deux hommes entreprirent de la longer jusqu’à l’entrée, en prenant bien soin de ne pas faire de bruit. Pour plus de précautions, ils retirèrent même leurs éperons. Après ce qui leur sembla une éternité, ils arrivèrent enfin à l’ouverture. Là, ils prirent une profonde inspiration, puis passèrent à l’acte.
Ils bondirent en même temps, se penchèrent et braquèrent leurs revolvers à travers l’entrée de la grotte, prêts à abattre impitoyablement ceux qui s’y trouvaient. Mais à leur grande surprise, il n’y avait à l’intérieur rien qui vaille la peine de se faire trouer de plomb. Seuls une lanterne, à la lumière de laquelle on pouvait voir les peintures rupestres dont les indiens avaient autrefois orné les murs, trois couvertures chiffonnées et quelques objets jetés ça et là témoignaient que la caverne avait été occupée dans un passé récent. Lord Kershaw plissa les yeux, espérant déceler un recoin où un homme aurait pu se terrer, mais il comprit que cela ne servait à rien. Cette surprise ne lui disait rien qui vaille... Tout ceci ressemblait à… un piège !
Avant qu’il ait eu le loisir de penser autre chose, un bruit lointain mais distinctif parvint à ses oreilles. C’était celui d’une carabine qu’on arme. Il n’eut que le temps de se jeter derrière un des quartiers de roc qui bordaient l’entrée de la caverne. Dans la seconde qui suivit, des détonations éclatèrent. Dutch, atteint dans le dos, tomba à genoux en hurlant de douleurs. Une nouvelle balle, aussi bien placée que la première, se chargea de l’achever…
« Heavens ! » s’exclama Lord Kershaw à la vue du triste sort de son fidèle compagnon. Pris d’une rage vengeresse, il se leva et lâcha un coup de feu vers la position supposée des agresseurs. Puis il se réfugia à nouveau derrière le bloc de pierre, ayant compris la futilité de son acte : ses assaillants étaient à une bonne distance, embusqués derrière des rochers. Ils étaient presque invisibles.
L’aristocrate s’employa à trouver une autre échappatoire. Les montures des deux bandits se trouvaient non loin de là, mais il se ferait trouer la peau avant d’avoir pu en enfourcher une. Il jeta un coup d’œil rapide aux alentours et constata qu’il n’y avait rien, nul arbre, nul rocher, susceptible de protéger sa fuite. Il pouvait rester derrière son bloc de pierre ou se réfugier dans la grotte, mais ça revenait au même : il était assiégé. Son seul espoir consistait à attendre la nuit pour filer… Et même s’il tenait jusque-là, il lui faudrait beaucoup de chance pour s’en sortir.
***
A la vue du résultat de ses tirs, Bill le Balafré s’autorisa un petit rire.
« Deux coups au but ! C’est pas trop mal à cette distance ! »
Quand il avait appris ce qui était arrivé à ses complices à Carson City, Bill s’était éclipsé sans perdre un instant et avait filé droit jusqu’à cette grotte perdue dans une région où l’on s’aventurait rarement, lieu où le gang avait convenu de se retrouver en cas d’ennuis de ce genre. Là, il avait patienté toute la nuit, jusqu’à l’arrivée de Logan. N’étant pas né de la dernière pluie, il avait alors grimpé au sommet de la colline et s’était mis à faire le guet tandis que son chef se reposait dans la caverne. Quand il avait vu un nuage de poussière à l’horizon, il en avait tiré les déductions qui s’imposent et était allé réveiller son complice. Ils avaient étudié la situation ensemble, et quand ils avaient constaté que leurs poursuivants n’étaient que deux, ils avaient résolu de leur régler leur compte au moment où ceux-ci pénétreraient dans leur cachette troglodyte.
Le plan avait fonctionné à merveille. L’un de leurs adversaires était déjà au sol, et l’autre se retrouvait acculé derrière un rocher. Jimmy Logan hocha la tête d’un air appréciateur.
« Pas trop mal, mais je t’avais dit de t’occuper de l’autre en priorité. C’est lui le plus dangereux. »
Bill renifla bruyamment, et arma à nouveau sa Winchester. Il l’épaula et la pointa vers le refuge de Lord Kershaw.
« Bah ! Qu’il laisse dépasser seulement le bout de son nez, et j’en fais une passoire, de ton monsieur-le-plus-dangereux ! »
« Je n’en doute pas, poursuivit calmement son chef, mais si lui a pu retrouver notre trace, d’autres le peuvent. Et il serait étonnant que le marshal de Carson City n’ait pas envoyé des hommes à mes trousses. Je n’aimerais pas trop qu’ils nous tombent dessus sans crier gare. »
Jimmy scrutait l’horizon d’un air soucieux, s’attendant à apercevoir des cavaliers à chaque instant.
« Je fais ce que je peux, grogna le balafré. Je ne vois pas comment l’amener à sortir de son abri. Si tu ne veux pas prendre le risque de te faire surprendre, on n’a qu’à filer tout de suite. Avec la frousse qu’on lui a faite, il aura peut-être plus envie de nous coller au train. »
Logan secoua la tête.
« Non, je crois que j’ai entendu parler de ce type. C’est un vrai chacal. On dit qu’il ne lâche jamais sa proie. Il vaut mieux lui régler son compte tant qu’on l’a sous la main. Il m’a déjà pris une fois par surprise et c’est une expérience que je n’ai pas envie de recommencer. Alors, je crois que je vais fumer une cigarette. »
Bill parut effrayé par cette déclaration.
« Tu crois que t’es en forme pour jouer à ça ? »
« J’ai pu récupérer un peu. Pas assez pour battre des records, mais là, il n’y a qu’un homme en face de nous, et tu es là pour donner un coup de main. »
Il sortit de la poche intérieure de son cache-poussière un étui en métal orné de motifs curieux. Il l’ouvrit et y prit une cigarette mal roulée et la porta à sa bouche.
« Je n’aime pas quand tu fais ça. Va un peu plus loin, tu veux ? »
Jimmy Logan sourit et s’éloigna de quelques pas. Et même à cette distance, son complice ne parut pas plus à son aise. Le chef de gang prit alors une allumette et la frotta contre la semelle de sa botte, faisant jaillir une flamme de belle taille. Quand il embrasa le bout de sa clope, une senteur étrange se répandit. Ce n’était manifestement pas du tabac qu’il fumait. Il tira avec avidité sur sa cigarette et exhala une longue bouffée de fumée. Tandis qu’il répétait l’opération, un observateur aurait pu remarquer quelque chose d’étrange : le nuage ainsi créé restait en suspension dans l’air, au lieu de se disperser et se dissoudre dans l’atmosphère…
Quand Logan jugea que celui-ci avait atteint une taille suffisante, il éteignit sa cigarette et l’écrasa sur un rocher. Puis il se mit à pousser un gémissement plaintif… Bill détourna le regard, se concentrant sur ce qu’il y avait au bout du canon de sa carabine. Mais s’il pouvait éviter de voir ce que faisait son complice, il ne pouvait s’empêcher de l’entendre. Et ce qu’il entendait suffisait à lui faire froid dans le dos…
Petit à petit, le gémissement de Logan se transforma en paroles gutturales, dans une langue inconnue… Tout en récitant ses incantations, il agitait ses mains devant son visage, traçant des signes mystérieux… La température ambiante chuta brutalement, signe que les forces magiques répondaient à son appel… Le sorcier sourit en voyant que le nuage de fumée prenait petit à petit des formes inquiétantes…
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 22/11/10 15:39
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Je n'ai pas abandonné (et je suis en ce moment à 35522 mots, c'est jouable). Mais je ne suis vraiment pas satisfait de certains passages, et je pense les remanier au moins une fois avant de les poster.
Bon, voilà tout de même un bout de la suite :
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Lord Kershaw était nerveux comme il ne l’avait jamais été auparavant. Se retrouver assiégé sans grand espoir de secours n’était déjà pas très rassurant, mais le calme qui avait succédé à l’attaque l’était encore moins. Le chasseur de primes, aux aguets, jetait continuellement des coups d’œil aux alentours, s’attendant à chaque instant à voir un de ses assaillants surgir pour tenter de le prendre de flanc.
Finalement, le silence fut brisé par une voix rauque :
« Hé, vous, en bas, vous m’entendez ? »
L’aristocrate fut désemparé. Il n’était pas mécontent d’entendre quelque chose de mieux que ce silence oppressant, fût-ce la voix d’un ennemi. Mais cela ne lui disait rien qui vaille : son interlocuteur essayait sans doute de le distraire tandis que son complice s’approchait par des voies détournées. Tout en redoublant de vigilance, il répondit :
« Pas très bien ! Mais si vous voulez bien descendre et vous mettre à l’aise, on pourra alors tailler une bavette. »
« Haha. Très drôle. Bon, hier, nous n’avons pas eu le temps de faire des présentations. Pour vous, c’est peut-être inutile, je pense que vous savez parfaitement qui je suis. Mais de mon coté, je n’en sais pas grand-chose sur vous… Alors, dîtes-moi, vous ne seriez pas ce type dont on m’a parlé ? Un chasseur de primes avec un nom anglais, qui ne s’intéresse qu’aux avis de recherche portant la mention « Mort ou Vif » ?»
« Je vois que ma réputation me précède. »
« Vous êtes sacrément loin de votre terrain de chasse habituel. C’est vrai que vous empaillez les têtes des bandits que vous abattez ? »
Encore cette rumeur. Lord Kershaw s’en était d’abord amusé, mais au fur et à mesure qu’il l’entendait, il avait de plus en plus l’envie de trouver celui qui avait forgé ce bruit pour lui expliquer sa façon de penser. Pour qui diable les gens le prenaient-ils ? Pour un monstre ?
« Non. Mais pour la vôtre, je ferai une exception. Même si elle n’est pas très jolie, je mettrai un point d’honneur à l’accrocher sur ma cheminée ! A la meilleure place ! »
« Touchante attention ! Vous m’en voyez flatté. Mais je suis un homme modeste, je m’estime indigne d’une telle gloire. Et puis, il faudrait d’abord commencer par me la couper, et vous n’êtes pas en position de le faire… »
« Patience ! rugit le chasseur de primes. Moi non plus, je ne suis pas encore hors-jeu ! Attends un peu que je me sorte de là, et je saurais te faire ta fête ! Le diable m’emporte si je sais comment tu as pu survivre à mes balles, mais la prochaine fois, je prendrai doublement mes précautions ! »
Un ricanement lugubre lui répondit.
« Je crois qu’il y a une chose que vous n’avez pas encore bien comprise : on est dans le Far West, ici. Les lois qui régissent le monde civilisé n’ont plus cours ! »
Le hors-la-loi marqua une pause avant de reprendre :
« Cette conversation ne m’amuse plus ! Le moment est venu de nous quitter ! Bon voyage en enfer ! »
Lord Kershaw vit alors une forme blanchâtre s’élever au-dessus des rochers où les deux hors-la-loi étaient embusqués. Lentement, elle se mit à descendre vers sa position.
« Si la fumée vous gêne, vous me le dites ! se moqua Jimmy Logan. »
Au fur et à mesure que la chose blanche approchait, Lord Kershaw sentit la peur l’envahir. Il réalisa qu’il s’agissait d’un nuage de fumée, qui était tout sauf normal : d’abord, il se déplaçait en l’absence du moindre souffle de vent, ensuite il ne dissolvait pas dans l’air, et enfin, il avait une forme aussi peu naturelle qu’effrayante : une sorte de sphère d’où germaient deux longs bras qui étaient tendus vers lui. Il n’avait aucune idée de ce que ça pouvait être, mais il était sûr d’une chose : il ne devait surtout pas attendre que cette chose vienne jusqu’à lui.
Elle n’était plus qu’à quelques mètres quand l’aristocrate se décida à jouer son va-tout. Il bondit hors de son abri et se mit à courir en direction des chevaux des hors-la-loi, qui s’étaient mis à hennir et à se cabrer à l’approche de la créature de fumée. Un coup de feu claqua dans la seconde qui suivit, et le chasseur de primes roula au sol.
Le nuage de fumée était maintenant tout proche. Lord Kershaw leva en tremblant son revolver et fit feu à plusieurs reprise sur la chose. Mais comme c’était à craindre, les balles traversèrent la créature éthérée sans lui causer le moindre dommage. C’était maintenant à elle de riposter. Un de ses bras s’allongea, et son extrémité vint caresser la poitrine du Britannique. Celui-ci, qui avait pourtant supporté sans broncher maintes blessures par le passé, hurla de douleur comme il ne l’avait jamais fait. Le contact de la créature faisait l’effet d’un froid extrême, et bien qu’elle n’eût fait que l’effleurer, la sensation se propageait dans tout son corps. C’était comme s’il aspirait sa force vitale.
L’être de fumée se ramassa sur lui-même, se préparant à envelopper complètement sa victime. Vu l’effet que produisait un simple toucher localisé, nul doute que ceci suffirait à l’achever. Lord Kershaw trouva l’énergie de rouler sur lui-même et put ainsi éviter la charge de la créature. Après quoi, surmontant la douleur que lui causait sa blessure au mollet - qu’il oubliait presque en comparaison de la souffrance due au contact de la créature, qui persistait encore, il se leva et se mit à courir comme si le diable en personne était à ses trousses, ce qui d’ailleurs n’était pas loin de la vérité.
Une nouvelle détonation se fit entendre, rappelant au fuyard qu’il devait aussi faire face à des menaces moins surnaturelles. En temps normal, il n’aurait pas manqué de courir en zigzags, mais là, il ne songea pas un instant à recourir à une tactique qui l’aurait ralenti. Il valait mille fois mieux se prendre une balle que d’être rattrapé par cette chose. Cela ne le fit même pas accélérer, car il était déjà au maximum de sa vitesse. Quelques secondes plus tard, une nouvelle balle siffla à ses oreilles pour finir sa course sur le sol pierreux. D’autres coups de feu claquèrent, mais sans lui causer le moindre dommage. Il était maintenant trop loin pour les talents de tireur du balafré.
Au bout de quelques dizaines de mètres supplémentaires, il risqua un coup d’œil en arrière et vit qu’il avait gagné du terrain. Réjoui par cette découverte, il se retourna à nouveau un peu plus loin et cette fois-ci, ce qu’il vit le fit s’arrêter : non seulement il avait encore gagné du terrain, mais la chose avait considérablement rétréci. Il regarda pendant quelques secondes, prêt à reprendre sa course à tout moment, et la vit se tordre, tandis que des volutes de fumée se détachaient du nuage principal. Et finalement elle se désagrégea d’un coup, et disparut dans l’atmosphère dans les secondes qui suivirent.
Lord Kershaw s’écroula sur le sol. C’était comme si son corps avait oublié qu’il avait des limites physiques et s’en rappelait maintenant que le danger était passé. Dans son soulagement, il ne put s’empêcher d’éclater de rire. Comme la douleur qui lui embrasait la poitrine se réveillait elle aussi, il sanglotait en même temps, et le résultat était assez curieux à voir. Mais il n’y avait personne pour le voir, aussi l’aristocrate se laissa aller sans crainte du ridicule.
***
Jimmy Logan, debout, les bras tendus devant lui, guidait l’être de fumée par la force de sa pensée. L’effort de concentration était tel qu’une grimace déformait ses traits. Puis, Bill le vit vaciller, et finalement tomber en avant. Lâchant sa Winchester, il accourut auprès de son camarade pour l’aider à se relever.
« Trop loin… Trop fatigué… marmonna celui-ci tandis que son complice l’adossait à un rocher. »
« J’aurais pu l’avoir si ton machin n’était pas passé dans ma ligne de mire pile au mauvais moment, grogna Bill en allant ramasser son arme. »
Jimmy ricana doucement.
« Ce n’est pas grave… Avec ce qu’on lui a fait voir, il ne risque pas de revenir ! »
Comme par un caprice du destin, une voix leur arriva aux oreilles juste à ce moment. Elle était lointaine, presque inaudible. Son propriétaire hurlait chaque mot l’un après l’autre, afin qu’ils soient plus compréhensibles.
« Logan ! Fils… de… chienne ! Je… te… retrouverai ! En… enfer… s’il… le… faut ! »
« D’accord ! hurla Logan, sans se soucier d’être entendu. Vas-y le premier, je te rejoins ! »
Bill arma sa carabine et s’élança en avant.
« Il nous nargue ! Je vais me le faire ! »
« Non ! intervint son complice. Ne prends pas de risques ! »
Bill s’arrêta et regarda son camarade d’un air étonné. Jimmy Logan n’était d’ordinaire pas enclin à se laisser défier sans réagir. Le chef du gang sourit, et déclara :
« Je suis peut-être trop fatigué pour lui jouer mon tour favori, mais je peux encore lui donner du fil à retordre ! »
Il se leva et descendit lentement les rochers. Bill, intrigué, lui emboîta le pas. Le sorcier marcha jusqu’à l’entrée de la caverne et s’arrêta devant le cadavre de Dutch. Du bout du pied, il le retourna sur le dos. Bill tressaillit en réalisant ce que Logan avait l’intention de faire.
« Jimmy, protesta-t-il ce tour-là, je ne l’aime pas, mais alors vraiment pas ! »
Sans l’écouter, le sorcier se pencha alors sur le défunt et l’embrassa, comme s’il voulait lui faire du bouche-à-bouche. Ce baiser dura quelques secondes. Après quoi, le bandit lâcha le corps du chasseur de primes et s’en éloigna de quelques pas. Alors, Dutch ouvrit les yeux et se leva. Jimmy Logan sourit en contemplant son œuvre. Puis il ramassa le chapeau que l’aristocrate avait laissé tomber dans sa fuite et le mit juste sous le nez du cadavre ambulant.
« Sens ! ordonna-t-il. Cherche ! Et tue ! »
Tel un pantin, Dutch s’anima et partit dans la direction qu’avait prise son ancien patron. Son regard était vide, sa démarche raide et ses gestes saccadés, mais il ne dévierait pas de sa route et ignorait la fatigue. Il trouverait tôt ou tard celui qu’on lui avait ordonné de trouver. Jimmy Logan regarda sa marionnette s’éloigner, en s’imaginant le fil qu’il donnerait à retordre à son ennemi.
Quand le zombie se fut éloigné au point de n’être plus qu’une tache informe à l’horizon, Bill s’approcha et dit, d’un ton lourd de reproches :
« Tu m’avais juré de ne plus le faire, ce coup-là. »
Jimmy se retourna et considéra son camarade. Il était blanc comme un linge. Bill était toujours mal à l’aise quand Logan recourait à la magie, mais quand celui-ci se mettait dans l’idée de réanimer les morts, il avait vraiment la chair de poule. Jimmy soupira en se le rappelant. S’il ne faisait pas plus attention aux états d’âme de son complice, celui-ci risquait de le laisser tomber. Et il pouvait difficilement trouver quelqu’un qui soit aussi habile que le Balafré dans le maniement des armes à feu. Il allait donc devoir le rassurer à sa manière, une fois de plus.
Il lui posa affectueusement une main sur l’épaule.
« Je suis désolé, lui dit-il d’un ton doucereux. C’était un cas de force majeure. Ca ne se reproduira pas, je te le promets… »
Bill ouvrit la bouche pour répondre, mais à ce moment, Jimmy plongea son regard dans celui de son complice. Celui-ci fut immédiatement captivé par les yeux de son chef, sans s’étonner du fait que ceux-ci brillaient maintenant d’une lumière bleutée.
« Je te prie de bien vouloir m’excuser…»
A son ton, le sorcier ordonnait plus qu’il ne demandait. Bill était maintenant amorphe. Bouche bée, il écoutait religieusement les paroles de Jimmy.
« Oui… répondit-il d’une voix atone. Je t’excuse… »
« Je suis content que tu te montres compréhensif… Une bonne entente entre les partenaires est la clé de voûte d’une association réussie. Et quelle association on fait ! Avec moi pour la magie et toi pour faire parler la poudre, on est les meilleurs, pas vrai ? »
« Oui… C’est vrai… On est les meilleurs… »
La lumière qui couvait dans les yeux du sorcier disparut. Bill s’anima, semblant émerger d’un profond sommeil. Il se souvenait s’être disputé avec Jimmy, mais ne s’en rappelait plus exactement le motif. Mais de toutes manières, il s’était excusé, non ? Ce bon vieux Jimmy… Il reconnaissait toujours quand il était en tort. C’est d’ailleurs pour ça qu’il s’entendait si bien avec lui, non ? Comment aurait-il pu songer à quitter un type pareil, quand en plus leur association était la meilleure de tout l’ouest ?
Mais tout de même, Bill aurait aimé se souvenir de ce qu’il lui avait reproché. Ce ne devait pas être très important s’il l’avait oublié, mais tout de même… Jimmy s’aperçut de son trouble.
« Tu sais quoi ? On devrait aller faire un tour dans l’Idaho. On s’y tiendra peinard un mois ou deux pour laisser les choses se tasser et nous refaire une santé. Je connais un coin où on pourra se saouler à la mémoire de ce bon vieux Crazy-Leg. Et puis après, on essaiera de trouver quelqu’un pour le remplacer. Et on fera un tour en Californie. Ca fait longtemps qu’on ne s’est pas fait une banque, tu ne trouves pas ? Il faudrait vérifier qu’on n’a pas perdu la main… »
Bill ne put qu’approuver ce plan. Et à la seule idée du bon temps qu’il allait se prendre, il oublia complètement qu’il avait eu un différend avec son ami.
***
Pour la blessure à son mollet, Lord Kershaw avait confectionné un bandage de fortune à l’aide de son mouchoir. Elle était très douloureuse, mais ne semblait pas excessivement grave ; un tel pansement suffirait à arrêter l’hémorragie. Pour ce que lui avait fait le démon de fumée, il devait en revanche se résigner à attendre que la douleur passe, si elle passait un jour. Il avait examiné sa poitrine, et constaté qu’elle s’ornait à présent de minces lignes rouges là ou les doigts de la créature l’avaient touchée.
Le chasseur de primes se leva et fit un examen de la situation. Il était seul. Il était sans monture. Il n’avait pas de carte. Il se trouvait à au moins vingt miles de Carson City, et il y avait deux ennemis mortels entre la ville et lui. Il n’avait ni nourriture, ni eau. Et enfin, il n’avait pour se défendre qu’un bowie-knife, ayant lâché son revolver suite à l’attaque de la chose. En conclusion, il était dans une sale situation.
Il commença à marcher dans une direction prise au hasard, avec l’idée de continuer en ligne droite jusqu’à ce qu’il aperçoive quelque chose ou quelqu’un qui pourrait l’aider. De temps à autre, il se retournait pour vérifier que personne ne le prenait en chasse. Ainsi, au bout d’un quart d’heure, il aperçut une silhouette qui marchait loin derrière lui. Cela était diablement étonnant. C’est à cheval que Bill ou Logan se seraient lancés à sa poursuite. Qui donc pouvait être cet homme, qui allait à pied au milieu de nulle part, et qui le suivait, allant presque jusqu’à marcher exactement où il avait marché ?
Lord Kershaw mit sa main en visière pour se protéger les yeux du soleil et examina longuement l’homme, prêt à se plaquer au sol si celui-ci sortait soudainement une carabine. Celui-ci poursuivait son chemin, sans prêter la moindre attention au fait que l’aristocrate s’était arrêté pour l’observer.
Le chasseur de primes ne manqua pas de trouver cela très étrange, et commença dès cet instant à réfléchir à la manière de combattre le nouveau venu si celui-ci se révélait hostile. Il avait son couteau de chasse, ce qui était mieux que rien, mais ça ne servirait que s’ils en venaient au corps-à-corps. Et l’inconnu disposait peut-être d’une arme à feu. Il jeta un coup d’œil aux alentours, et repéra une pierre assez grosse pour faire du dégât, et assez petite pour tenir en main, qui constituerait un projectile convenable. Il recula lentement jusqu’à elle, se baissa comme pour masser sa jambe blessée, toujours sans quitter l’homme des yeux, et la saisit dans sa main droite. Puis, il se releva et attendit de pied ferme que son mystérieux poursuivant vienne à portée.
A mesure que celui-ci approchait, le Britannique lui trouvait un air de plus en plus familier. La démarche raide de l’inconnu ne lui disait rien du tout, mais sa taille, sa carrure, le cache-poussière dont il était vêtu lui rappelaient quelque chose. Il commença à nourrir un sombre pressentiment Lorsque l’inconnu fut arrivé à une trentaine mètres, le chasseur de primes arriva à distinguer suffisamment ses traits pour l’identifier avec certitude. Ses lèvres tremblèrent tandis qu’il essayait d’admettre l’improbable vérité.
« Dutch ! C’est toi ? »
Celui-ci continua d’avancer à la même allure, sans dévier de sa trajectoire. L’absence d’expression sur son visage acheva de convaincre l’aristocrate que la réapparition de feu son homme de main n’était pas une bonne nouvelle. Le moment de surprise passé, il se décida à se lancer à l’attaque. Le zombie était maintenant assez proche pour que Lord Kershaw s’aperçoive qu’il ne portait pas d’arme, et en aurait-il eu qu’il n’aurait pas été capable de s’en servir correctement, avec ses gestes saccadés. Le chasseur de primes prit une profonde inspiration et lui lança la pierre. Celle-ci atteignit sa cible en plein front, y laissant une marque rouge, mais le cadavre ambulant, imperturbable, continua d’avancer de sa démarche mécanique.
Surpris, Lord Kershaw recula de quelques pas pour réévaluer la situation, au lieu de s’élancer sur lui pour le tailler en pièces avec son bowie-knife. Il hésita sur la conduite à tenir. Comme le zombie avançait toujours à la même vitesse, il pouvait en profiter pour continuer à le bombarder de pierres ou, plus simplement, prendre la fuite. Mais il rejeta ces deux options. Pour obtenir un résultat, il faudrait trouver des pierres beaucoup plus lourdes que celle de son premier essai, et il gaspillerait sans doute beaucoup d’énergie pour pas grand-chose. Fuir ne servirait sans doute à rien : il ne pourrait courir éternellement, surtout avec ses blessures, et à moins d’avoir la chance de trouver du secours, son ennemi implacable finirait par le rattraper. Mieux valait le combattre dès à présent, puisqu’il avait encore des forces.
Le chasseur de primes s’avança vers son antagoniste. Celui-ci s’anima quelque peu : il poussa un gémissement lugubre, et étendit les bras pour saisir sa proie. Mais au dernier moment, celle-ci se déroba : le Britannique avait fait un bond sur le coté. Avant que le cadavre réanimé ait eu le temps de se tourner vers lui, il profita de sa nouvelle position pour lui enfoncer son couteau de chasse à la base du cou. Mais ce qui aurait suffi à tuer n’importe quel homme n’eut d’autre effet que de faire sortir du sang… Qui d’ailleurs ne coula pas à flots, vu que le cœur de Dutch avait cessé de battre depuis longtemps. A la vue de ceci, Lord Kershaw s’arrêta l’espace d’une seconde, ce qui permit à son adversaire de contre-attaquer.
Avec sa main gauche, le zombie lui agrippa le bras qui tenait l’arme, et de la droite, chercha à lui saisir la gorge. Dutch déployait une force bien supérieure à celle dont il disposait de son vivant, et l’aristocrate ne parvint pas à se défaire de son emprise. Le Britannique se débattit en lui donnant des coups de pieds partout où il pouvait : aux genoux, au ventre, à l’entrejambe… sans parvenir à un résultat, vu que le monstre ignorait la douleur. De son bras encore libre, il se protégeait bras que son adversaire envoyait encore et encore à l’assaut de son cou.
Ce combat inégal se poursuivit pendant une demi-minute, puis, Lord Kershaw trébucha et les deux combattants roulèrent au sol. Dans sa chute, l’aristocrate relâcha sa défense et les doigts du zombie se refermèrent sur sa gorge. Maintenant épuisé par sa vaine lutte, Lord Kershaw n’était plus en mesure de faire le moindre effort pour se défendre contre l’étreinte mortelle. Le manque d’air lui brûlait les poumons, sa vision se brouilla et il sentait déjà la vie s’échapper de son corps quand il entendit un bruit sourd, semblant venir de très loin… Aussitôt après, son ennemi devint tout flasque, et desserra son étreinte. Le chasseur de primes le repoussa alors aisément et s’empressa d’avaler de larges goulées d’air. Ce n’est qu’après avoir rempli ses poumons qu’il chercha à comprendre ce qui s’était passé.
Sa vision était encore trouble, mais elle suffit pour lui permettre de voir qu’un objet dépassait du crâne de Dutch, dont le corps était encore agité de soubresauts. Il le toucha et réalisa qu’il s’agissait d’un tomahawk.
« Mes armes vous semblent peut-être primitives, déclara une voix caverneuse juste derrière lui, mais elles peuvent quand même résoudre bien des problèmes. »
Il se retourna. Une silhouette sombre se tenait debout, le soleil dans le dos. Lord Kershaw mit du temps, mais il finit par reconnaître le mystérieux indien qu’il avait rencontré six jours plus tôt, au saloon de Mill City. Avant qu’il eût pu lui poser une seule question, Coyote Tacheté alla se pencher sur le corps de Dutch, qui tressaillait encore de temps en temps. Sans prêter la moindre attention à ces spasmes, il retira sa hache de guerre du crâne et l’essuya sur la chemise de l’ancien chasseur de primes.
« Le peu de vie que lui a insufflé le sorcier pâle mettra sans doute un bon bout de temps pour disparaître complètement, expliqua l’ancien homme-médecine tout en mettant son tomahawk dans sa ceinture, mais en attendant, son pantin sera complètement inoffensif. Si jamais vous avez à nouveau maille à partir avec une chose de ce genre, détruisez la cervelle, c’est radical. »
Lord Kershaw avait maintenant récupéré assez de force pour lui adresser la parole.
« Que faites-vous ici ? Et comment savez-vous tout cela ? »
Coyote Tacheté se retourna. Son visage était empreint d’un masque impassible.
« Il y a des choses que j’ai apprises et d’autres que je devine, et je me trompe rarement. J’ai le don de double vue, si vous vous souvenez. Ou si vous y croyez. Mais maintenant que vous avez vu un mort marcher, je suppose qu’un simple talent de prédiction vous paraît tout à fait naturel ? »
Sa seigneurie en convint.
« C’est on ne peut plus logique. Vous n’avez pas répondu à ma première question : que faites-vous là ? »
L’indien énigmatique alla s’asseoir par terre à coté de son baluchon. Puis, tout en se préparant un calumet, il consentit à répondre :
« Disons que je ne suis pas tranquille à l’idée que ce pays soit parcouru par un sorcier de cette puissance. A plus forte raison quand il s’agit d’un visage pâle et qu’il se sert de son pouvoir à des fins criminelles… J’ai deviné qu’il m’était possible de vous donner un petit coup de pouce, et j’ai décidé de le faire. Et me voici. »
Il alluma sa pipe sacrée. Une odeur de tabac se répandit immédiatement autour de lui. Elle était si âcre que l’aristocrate éprouva une grande peine à se retenir de tousser.
« Et maintenant, reprit l’indien entre deux bouffées, Grand Chasseur, que comptez-vous faire ? »
Lord Kershaw se redressa et fit quelques pas pour se décontracter. Maintenant qu’il était assez tranquille pour réfléchir un peu, il se rendit compte que le problème n’avait guère changé depuis ce matin. Tout ce qu’il fallait prendre en considération, c’était que les prétendus pouvoirs magiques que l’on prêtait à Logan – et qu’il avait pris pour de simples élucubrations d’ivrogne, étaient bel et bien réels. La veille, son esprit rationnel avait refusé de l’admettre, mais les aventures de la journée lui avaient définitivement ôté l’envie d’être rationnel.
« Retrouver ces deux enfoirés et leur offrir un aller simple pour l’autre monde, répondit-il enfin, c’est tout ce que j’ai l’intention de faire. Pour cela, il faut juste que je trouve un moyen de me protéger de ses artifices. »
Il posa un regard insistant sur Coyote Tacheté. Celui-ci comprit sans peine où il voulait en venir.
« Non. Je suis une épave, pas un héros. Et puis je ne vous serais d’aucune utilité. Mon don de double vue ne peut en rien contrecarrer la sorcellerie offensive de Logan, ni l’empêcher de revivre après qu’on l’ait tué. Débrouillez-vous tout seul. Après tout, cette chasse vous appartient. A vous et à vous seul. »
Lord Kershaw soupira.
« Alors je chercherai ailleurs. Si la sorcellerie est réelle, alors il doit forcément exister un sorcier capable de rivaliser avec lui. Ou au moins quelqu’un qui connaît une protection. Je chercherai dix ans s’il le faut. Et si je ne le trouve pas, et bien je m’en passerai… J’engagerai beaucoup plus d’hommes et me montrerai plus malin. Je l’ai abattu une fois, je saurais le faire une deuxième. Et cette fois, je couperai son corps en tous petits morceaux et les disperserai aux quatre coins de ce foutu pays. Après les avoir piétinés longuement. »
L’ancien homme-médecine sourit. Difficile de dire si ce sourire était admiratif ou moqueur.
« Cela suffira-t-il ? En tout cas, vous êtes fidèle à votre réputation : vous n’abandonnez jamais. Je ne saurais trop dire si c’est du courage ou de la folie. »
L’aristocrate haussa les épaules. Il avait déjà entendu des commentaires sentencieux de ce genre, et n’avait nulle envie d’entamer une discussion sur ce thème.
« Quoi qu’il en soit, reprit l’indien, il vous faut maintenant reprendre votre route. Vous n’arriverez à rien en restant ici. »
Il tendit sa pipe sacrée vers le nord-est.
« Le plus proche village est dans cette direction, à une quinzaine de miles d’ici. A moins que ce ne soit vingt… Je ne suis jamais bien sûr, avec les mesures des Blancs… Mais que ce soit l’un ou l’autre, vous aurez besoin d’un petit remontant. »
Il sortit une flasque de son baluchon et la tendit à l’aristocrate. Celui-ci la prit avec reconnaissance et la porta à ses lèvres. Il manqua s’étrangler. Ce n’était pas une boisson pour les jeunots.
« C’est de l’eau-de-feu que j’ai enrichie avec certaines plantes de ma connaissance, qui sont bonnes pour ce que vous avez. Enfin je crois. Ca ne vous fera pas de mal, en tout cas. »
« Il y a comme un goût de pomme. »
« Y en a. Enfin, je suppose. Le trafiquant qui m’a vendu cette eau-de-feu ne m’a pas dit avec quoi elle avait été faite. »
Lord Kershaw en but de longues gorgées et se sentit effectivement mieux. Il voulut lui rendre la gourde, mais Coyote Tacheté l’arrêta d’un geste.
« Oh, vous pouvez la garder. J’en ai d’autres. »
Le Britannique la rangea dans la poche de son cache-poussière. Puis il fit une dernière tentative pour se concilier l’aide de l’homme-médecine.
« Quand je reviendrai, j’aurai besoin de toi. Ton don de double-vue me serait quand même diablement utile. Et tu souhaites comme moi être débarrassé de Jimmy Logan. »
« Si jamais il m’en prend l’envie, je ne manquerai pas de me mêler à nouveau de cette affaire. Mais je ne garantis rien : j’ai autre chose à faire que de vous servir de garde du corps. Et puis, il faudrait que je sois encore en vie à votre retour, ce qui n’est pas garanti non plus. Vous savez ce qu’on dit : l’homme rouge souffre d’une maladie incurable. Une maladie qui s’appelle la civilisation. Maintenant, sans vouloir vous offenser, j’aimerais bien méditer. Et puis, comme je vous l’ai dit, il vous faut reprendre votre route, et le plus tôt sera le mieux. »
L’aristocrate comprit le message. Marmonnant un ultime remerciement, Lord Kershaw s’en alla dans la direction que lui avait indiquée Coyote Tacheté. Celui-ci le laissa partir sans dire un mot, et sans même lui accorder un regard. Au bout d’un moment, le Britannique se retourna. Il chercha le vieil indien du regard, mais ne le vit nulle part. Il se demanda un instant où l’énergumène avait bien pu se cacher, puis décida que ce n’était pas important et reprit son chemin en traînant la jambe. Il sentait, dans sa bouche, le goût amer de la défaite… Non, en fin de compte, il fallait aussi prendre en considération le fait qu’il l’avait eu à Carson City. C’était donc le goût amer du match nul…
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Dernière mise à jour par : Ourgh le 01/12/10 17:16
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 01/12/10 17:20
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Je reprends la publication à raison d'un chapitre par jour...
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CHAPITRE CINQUIEME
Dans lequel on quitte le Far West et on découvre que trois années ont passé comme si de rien n’était, sans changer grand-chose.
Nouvelle-Angleterre, juin 1884
Lord Kershaw arriva à Arkham par le train de midi. Il ressentit un grand soulagement à l’idée d’être enfin débarrassé de ses compagnons de voyage, qu’il avait supportés stoïquement depuis Boston. Le trajet avait duré suffisamment longtemps pour constater que la première classe n’était pas un rempart suffisant contre une certaine catégorie de personnes mal éduquées ou à l’hygiène déplorable. Quand il aurait un moment de libre, il écrirait une lettre d’insultes à cette compagnie de chemins de fer qui permettait que la lie de la société puisse se mêler aux gentlemen !
Enfin, au moins ses tourments avaient-ils pris fin. Ou prendraient bientôt fin, car il fallait encore traverser le hall de gare, où se pressait une foule de voyageurs, la plupart ralentis par leurs bagages. L’aristocrate décida d’attendre que la voie se dégage plutôt que de se fondre parmi ses inférieurs pour gagner quelques ridicules minutes. Il décida que lorsqu’il en aurait terminé avec Logan, il irait se recréer en Russie. Là-bas, au pays de ce cher Tsar, un homme de qualité pouvait encore se frayer un chemin à coups de canne à travers la canaille sans qu’on y trouve rien à redire !
Quand l’essentiel de la populace eut quitté la gare, le Britannique s’élança à son tour vers l’extérieur. A peine eut-il franchi les portes qu’il se retrouva agressé par un vacarme à coté duquel il préférait encore le grincement des machines et les jacassements des voyageurs. Une voix de stentor, qui s’aidait d’un porte-voix, vociférait un discours confus, partiellement couvert par un orchestre de mauvaise qualité et les braillements (approbateurs ? C’était difficile à dire…) de l’assistance. Son cœur se serra quand il découvrit quelle était l’origine de ce tumulte : c’était encore un de ces foutus meetings électoraux. Un porte-parole du parti républicain était en train de vanter les mérites de son programme à qui voulait l’entendre. Et aussi à ceux qui ne le voulaient pas, d’ailleurs. De temps à autre, il faisait des pauses pour stigmatiser l’immoralité du candidat démocrate.
Lord Kershaw, fervent monarchiste, avait une opinion très tranchée sur la démocratie. Partant du principe que le peuple (hormis, bien sûr, la classe supérieure à laquelle il appartenait) n’était qu’un ramassis de pignoufs à l’éducation imparfaite qui votaient selon leurs intérêts et changeaient d’avis plus souvent que de chaussettes, il en avait rapidement conclu que l’idée de leur confier le soin de décider de la politique du pays était une hérésie sans nom. Dans cette bonne vieille Angleterre, on avait réussi à limiter les dégâts en donnant le droit de vote seulement aux propriétaires, mais même là, on laissait voter vraiment n’importe qui. Et il y en avait pour demander l’extension du droit de vote et la réduction des pouvoirs de Sa Majesté…
De ce fait, Lord Kershaw ne prêtait d’ordinaire guère d’attention à l’éternelle guerre des partis politiques, à plus forte raison celle des Etats-Unis, mais cette élection était particulière. Il s’était découvert un penchant pour le parti démocrate. Ou plus exactement, il était ardemment contre le candidat républicain. Oh, l’animosité que l’aristocrate vouait au parti de l’éléphant ne datait pas d’hier. Cela remontait à la guerre civile, quand Lincoln et sa clique avaient martyrisé les gentlemen du sud – la seule partie du pays qui ressemblait à quelque chose de décent. Vu comme c’était parti, ce pays était destiné à retomber dans la barbarie. La seule chose qui pouvait encore le sauver d’un tel sort était de se faire reconquérir par l’empire Britannique.
Mais dans le cas présent, le candidat qu’ils avaient nominé surpassait en horreur tous ses prédécesseurs, puisque contaminé par les idées de ces prêcheurs du dimanche qui réclamaient la prohibition des boissons alcoolisées. Et surtout, le colistier qu’il s’était choisi s’appelait John Logan… Il s’était renseigné pour savoir si lui et son gibier de potence étaient parents, mais apparemment, ce n’était pas le cas. Mais même sachant cela, la seule vision du nom honni lui faisait voir rouge, et s’il n’y avait pas de témoins, il éprouvait un grand plaisir à lacérer les affiches. Dans un moment d’euphorie, il était même allé jusqu’à offrir ses talents d’orateur au parti démocrate, mais ces messieurs lui avaient expliqué poliment qu’en raison de l’anglophobie locale, le soutien d’un sujet britannique pouvait être assez mal perçu. De plus, disaient-ils, ils n’étaient pas sûr que le programme démocrate soit bien compatible avec ses « idées pleines de bon sens » qu’il n’avait pas manqué de leur exposer. Bande de pignoufs. Ils ne savaient pas ce qu’ils avaient perdu. Mais à la réflexion, se dit finalement le chasseur de primes, il leur devait sans doute des remerciements : s’il avait participé à leur cirque électoral et qu’ils avaient remportés la victoire, il se serait sans doute senti honteux par la suite, en voyant l’œuvre de celui qu’il avait contribué à porter au pouvoir.
Il passa donc son chemin, laissant le tribun de pacotille pérorer à sa guise, et s’engagea dans les rues de la ville. Au bout d’une dizaine de minutes d’errance, il dut se résoudre à demander à un passant le chemin de Powder Mill Street. Celui-ci l’orienta dans la direction tout à fait opposée. Il le remercia d’un ton bourru, puis revint sur ses pas, plutôt énervé par ce contretemps. Il traversa la rivière Miskatonic, et après quelques tribulations, trouva l’église baptiste qui lui servait de point de repère. A partir de là, ce fut plus simple. Il arriva rapidement au but de son voyage : un immeuble de briques rouges, dont les six étages dominaient le quartier. Le concierge, un homme gras et mal rasé, se trouvait sur le pas de la porte. Lord Kershaw le salua sans politesse excessive.
« Où puis-je trouver l’honorable Mr. Halifax ? »
« Le dingue ? Troisième étage, porte de gauche. »
L’aristocrate gravit sans enthousiasme particulier l’escalier de bois, encombré de détritus divers. Arrivé à l’endroit indiqué, il frappa à la porte de celui qu’il était venu voir. Comme il n’avait pas obtenu de réponse au bout d’une dizaine de secondes, il se mit à la marteler, sans se soucier des protestations du voisinage. Enfin, la porte s’ouvrit, dévoilant un petit homme guère âgé mais au cheveu déjà rare, qui l’observa avec étonnement à travers de minuscules lorgnons.
« Vous désirez ? demanda-t-il, un soupçon de peur dans la voix. »
« Lord Kershaw, se présenta le chasseur de primes. Je vous ai envoyé un télégramme, si vous vous souvenez. »
Le petit monsieur le considéra d’un air songeur, puis, son regard s’éclaira.
« Mais oui ! Veuillez m’excuser, je reçois rarement de la visite, et j’avais complètement oublié que vous aviez demandé une entrevue pour aujourd’hui. Vous m’avez complètement pris par surprise ! Enfin, si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer... »
Il s’effaça, et le Britannique pénétra dans l’appartement d’un pas conquérant. Bien qu’il fut à peine plus de midi, les volets étaient rabattus et les rideaux tirés, et la pièce n’était éclairée que par quelques bougies posées sur le bureau. Bureau qui croulait sous des piles de livres et de liasses de documents. Mais malgré ce désordre, l’endroit était relativement propre.
« Prenez cette chaise, le pria son hôte qui déjà s’employait à débarrasser son bureau du superflu, c’est la plus confortable. »
L’aristocrate alla chercher le siège dans un coin de la pièce. Non… Comme il le réalisa en s’approchant, la pièce n’avait pas de coins. A coups de ciment, de plâtre et de briques, les angles en avaient été arrondis. Mr Halifax remarqua l’étonnement de son visiteur.
« Oui, commenta-t-il, je cherche à faire ressembler cette pièce le plus possible à un cercle… »
Lord Kershaw posa sur son hôte un regard soupçonneux. Celui-ci semblait mal à l’aise sur ce sujet. Les raisons pour lesquelles il s’était lancé dans cette entreprise n’étaient peut-être pas avouables… Mais baste ! Il n’avait que faire de ces excentricités architecturales ! Tout ce qui lui importait, c’était que cet homme lui soit plus utile que les innombrables charlatans à qui il avait consacré l’essentiel des trois dernières années. Il avait rencontré des sorciers vaudous dont le pouvoir se limitait à sacrifier des poulets et à impressionner les ignorants, des spirites prétentieux qui croyaient tout savoir sur le monde des esprits parce qu’ils étaient capables de faire bouger un verre vide, des prêcheurs qui se vantaient de pouvoir vaincre le démon chaque jour, mais dont les seuls conseils étaient de recourir à la prière, de se repentir de ses péchés, et parfois de faire un don à leur congrégation ou de renoncer à l’alcool (ceux-là avaient tout fait pour mériter leur correction), et même deux ou trois chamans indiens, mais qui n’avaient rien des talents de Coyote Tacheté… Aucun n’avait pu lui donner la moindre indication sur la manière d’abattre cette fripouille de Logan. Ecumer les bibliothèques les plus prestigieuses du pays à la recherche d’ouvrages consacrés à la sorcellerie et à l’occultisme ne l’avait guère plus avancé dans ses recherches. Il commençait à désespérer et à caresser l’idée de retourner combattre Jimmy Logan avec des moyens conventionnels, quand un ouvrage de Mr Halifax, professeur d’ethnologie à l’université Miskatonic d’Arkham, lui avait rendu l’espoir. Il attendait beaucoup de cette rencontre…
Maintenant assis face-à-face de part et d’autre du bureau, les deux hommes s’étudiaient sans rien dire. Lord Kershaw, ému par l’importance de ce moment, n’osait adresser la parole à Mr Halifax, de crainte qu’il ne se révèle être une déception de plus ; son hôte, impressionné par le nouveau venu, n’avait pas plus envie d’engager les hostilités. Enfin, après une attente courte, mais insoutenable, le propriétaire des lieux se décida à briser le silence :
« Et bien… Mon cher… (il regarda furtivement ses notes) Lord Kersh… Euh, votre seigneurie peut-elle me dire en quoi je peux lui être utile ? »
Le chasseur de primes se pencha vers son interlocuteur.
« J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre livre, « Sorciers d’hier et d’aujourd’hui », exposa-t-il en guise d’entrée en matière. »
Le visage de Mr Halifax s’éclaira. Il se retrouvait en terrain connu.
« Ah oui ! J’estime que c’est le meilleur que j’aie jamais écrit ! Encore que je pourrais aujourd’hui lui l’enrichir de détails assez importants… Mais malheureusement, le milieu universitaire ne l’a pas accueilli comme il le mérite… Je suis ravi de rencontrer un amateur ! »
L’aristocrate sourit. Vu comme la conversation avait commencé, au moins n’allait-il pas avoir de mal à lui tirer les vers du nez…
« Ainsi donc, vous soutenez l’idée que la sorcellerie est une réalité ? Que les sorciers d’autrefois ou ceux qui existent encore dans les peuplades plus primitives possèdent un véritable pouvoir ? »
« Oui. Je conçois que la chose puisse heurter les esprits de notre temps : le dix-neuvième siècle a vu l’homme perfectionner ses connaissances en médecine, réaliser des merveilles en mécanique ou encore domestiquer des énergies telles que la vapeur ou l’électricité. Des choses concrètes à coté de laquelle la sorcellerie, qui ne s’affiche pas au grand jour, ne fait pas le poids. Allez voir un de ces hommes qui sont convaincus que la science actuelle a réponse à tout, et parlez-lui de sorcellerie : il vous répondra aussitôt que les sorciers d’autrefois exploitaient des phénomènes physiques inconnus à l’époque, qu’ils recouraient à la prestidigitation, à l’hypnotisme, ou encore qu’ils tiraient profit de l’ignorance et de la crédulité de la majeure partie de la population. Et le nombre de charlatans qui courent les rues à notre époque ne fait que les conforter dans cette opinion. »
Lord Kershaw ne put qu’approuver cette dernière phrase. Les charlatans, il en avait soupé. A un tel point qu’il aurait pu en venir à l’idée que Logan était comme eux, un hors-la-loi qui exploitait la crédulité de ses victimes au moyen d’artifices ingénieux. Et que son cerveau, surmené par la fatigue et les excès de boisson, lui avait fait voir des hallucinations. Mais les marques blanchâtres qui décoraient sa poitrine étaient un rappel très efficace que le démon de fumée avait bel et bien existé.
« Si je vous suis bien, des sorciers pourraient exister ici même, dans un endroit civilisé ? »
« Tout à fait. Rien qu’ici, en Nouvelle-Angleterre, bien des faits bizarres ont été rapportés, qui ne trouvent pas toujours une explication rationnelle… Bien des demeures abandonnées semblent être, la nuit, le théâtre de mystérieuses activités… Bien des hommes qui mènent une vie recluse sont l’objet de rumeurs guère flatteuses… Et il y en a d’autres pour jurer les avoir vus se livrer à des occupations étranges. Et tous ne sont pas des menteurs ou des poivrots. »
« Mais alors, comment se fait-il que l’on ne prenne aucune mesure ? Il semble que ce genre d’individus soit une menace assez évidente pour la société. »
« Certes. Les sorciers sont même rarement des êtres sociables. Mais ils sont malins et agissent avec un maximum de discrétion. Le voisinage peut nourrir des soupçons, voire même s’attaquer à lui, mais comment un œil extérieur considérera-t-il les choses ? Il mettra les rumeurs de sorcellerie sur le compte de la crédulité des gens du lieu. Une enquête officielle les enregistrera sans leur accorder la moindre valeur et se concentrera sur les méfaits plus concrets dont ils se rendent coupables : meurtres, vol, profanation de sépultures… A condition qu’ils laissent assez de traces pour se faire prendre… L’esprit rationnel de notre temps est un excellent allié pour les sorciers. Encore meilleur que l’ignorance des temps jadis. »
C’était exactement ce qui s’était passé avec Logan. Il évitait de recourir de façon systématique à ses pouvoirs magiques, et les témoins de ses performances surnaturelles s’étaient tus par peur du ridicule, ou avaient parlé et dans ce cas étaient devenus la risée de toute la région. Et de Lord Kershaw lui-même, qui devait admettre qu’en l’occurrence il ne s’était pas montré plus malin que ceux qu’il considérait comme ses inférieurs. Mais bon, lui, il avait des excuses.
« Je comprends, enchaîna le chasseur de prîmes. Mais supposons qu’un homme décide de se dresser contre un de ces véritables sorciers. Parviendrait-il à le tuer ? »
« Oui et non, répondit l’ethnologue sans prendre la peine de réfléchir. Il est difficile de triompher de leur extraordinaire vitalité. Ils peuvent aisément survivre à des blessures qui tueraient n’importe quel homme ordinaire. Et si votre homme allait jusqu’à le tuer, ça ne pourrait peut-être même pas suffire. Un sorcier peut être étendu raide et tout froid sur le sol, sans respiration ou battement de cœur perceptible, bref, avec toutes les symptômes de la mort, et se relever tout guilleret un peu plus tard. Certains, un peu plus avertis que d’autres, décapitent le cadavre ou lui enfoncent un pieu dans le cœur, pensant ainsi empêcher la résurrection en raison des antiques superstitions sur les vampires, ou vont même jusqu’à le couper en plusieurs morceaux. Mais cela ne suffit qu’à lui compliquer un peu plus la tâche : des récits font état de membres qui rampent par eux-mêmes pour se rassembler et reconstruire le corps originel. »
« Surprenant ! Y a-t-il un moyen d’en venir à bout, ou bien sont-ils invincibles ? »
« L’incinération, déclara catégoriquement Mr Halifax. Profitez de l’état de mort temporaire du sorcier pour le brûler jusqu’à le réduire complètement en cendres. Le dissoudre dans de la chaux vive fera tout aussi bien l’affaire, mais la crémation est tout de même ce qu’il y a de plus simple à mettre en œuvre. »
« Vous êtes certain de ce fait ? »
« Tout à fait. Le Nécronomicon, que l’Université de Miskatonic possède dans sa version originale arabe, est formel sur ce point : détruire l’enveloppe corporelle d’un sorcier par le feu empêche son esprit de redevenir assez puissant pour s’incarner à nouveau. Et quelques cas dont j’ai eu connaissance sont là pour le confirmer. J’ai ici des notes à ce sujet, si vous voulez…»
Lord Kershaw avait maintenant la réponse à la première de ses deux questions. Il jubila, mais s’efforça de rester impassible. Il se contenta de sourire, et dit :
« Ce ne sera pas la peine. Je vous fais entièrement confiance sur ce point. Maintenant, dites-moi : avant de parvenir à tuer un sorcier, notre homme devra parvenir jusqu’à lui. Et si l’on suppose que le sorcier est au fait de ses intentions, nul doute qu’il déploiera tout son pouvoir pour le contrer. Existe-t-il un moyen de se protéger de la magie ? »
Mr Halifax fronça les sourcils, assez embarrassé. Il s’enfonça dans son fauteuil, les mains jointes, et réfléchit longuement. Enfin, il se redressa et déclara :
« Ma foi, cette question est assez délicate. Il pourrait faire appel à un autre sorcier pour neutraliser sa magie, mais il est très peu probable qu’il parvienne à en convaincre un de l’aider. Ou bien il pourrait utiliser une sorte d’amulette… Mais il n’existe pas d’amulette qui protège de tout… Je suppose que cela dépendrait de la nature exacte des pouvoirs du sorcier. »
Lord Kershaw sortit de sa poche un portefeuille de cuir qui contenait les pièces les plus intéressantes du dossier que lui avait remis la Wells Fargo. Il le tendit à l’ethnologue.
« Examinez ceci. Cela vous donnera peut-être une idée. »
Son hôte prit les documents et les étudia avec le plus grand intérêt. Au bout de quelques minutes, il se redressa et déclara :
« Les éléments que je vois ici ne sont pas assez complets pour me permettre d’être catégorique à cent pour cent, mais j’ai l’impression que son pouvoir est en quelque sorte lié à l’air : il invoque des êtres de fumée, peut créer une tornade miniature… Oui, l’air semble être la source de son pouvoir. »
L’ethnologue observa une pause. Le chasseur de primes, qui attendait des conseils plus pratiques.
« Et concrètement, que dois-je faire ? Souffler très fort pour le déstabiliser ? »
« Vous pourriez faire ça. Mais à mon avis, vous aurez plus de chances de succès en soufflant dans le Sifflet du Dragon. »
Ce fut au tour de l’aristocrate d’observer une pause. Il étudia attentivement l’expression de son interlocuteur. Il ne semblait pourtant pas se moquer de lui.
« C’est quoi, cet engin dont vous parlez ? »
« Un objet qui fut façonné il y a bien des siècles de cela, par le peuple Tcho-Tcho. »
Nouvelle pause. Voyant que Lord Kershaw fronçait les sourcils, Mr Halifax poursuivit :
« Je vois que ce nom a l’air de vous dire quelque chose, n’est-ce pas ? Je l’ai mentionné à plusieurs reprises dans mon ouvrage… »
« Oui, c’est cette peuplade d’Asie centrale… »
« Plus exactement du Tibet. Ou même, si l’on veut être absolument précis, du plateau de Leng. Ils sont célèbres pour rendre un culte à des puissances innommables… Les forces démoniaques avec lesquelles ils pactisent permettent à leurs chamans de réaliser des prodiges… »
« Je crois que je m’en souviens… »
« Mais ces chamans sont cependant assez sensés pour savoir qu’il vaut mieux prendre une ou deux précautions pour commercer avec ces démons… Et le Sifflet du Dragon est justement une de ces précautions… »
L’éminent ethnologue s’interrompit pour fouiller dans ses documents.
« Où l’ai-je mis ? Pourvu que je ne l’ai pas égaré comme l’autre… Ah, le voilà ! »
Il extirpa un carnet qui avait connu bien des péripéties : sa couverture était balafrée en plusieurs endroits, et beaucoup de ses pages étaient froissées. Il le feuilleta rapidement, et s’arrêta vers la fin :
« C’est un des carnets de voyage de mon ami, l’explorateur Charles Collingwood, de qui je tiens l’essentiel de mes informations sur les Tcho-Tcho. Voilà le passage qui nous intéresse : « Le grand-prêtre du village était maintenant plongé dans une transe impie, tandis que l’assistance scandait des incantations blasphématoires. Indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, il dansait frénétiquement, en roulant des yeux. Un mince filet de bave coulait de sa bouche… Enfin, je vis apparaître une chose en laquelle je n’aurais pas cru si je n’avais pas été le témoin des miracles dont sont capables les chamans de ce peuple : devant lui se matérialisait un être éthéré, qui semblait fait de fumée multicolore. Comme il avait promis de le faire, le chaman avait réussi à invoquer le démon censé garantir l’abondance de la prochaine récolte. A mes cotés, les villageois exultèrent. Le sorcier sembla contrôler cette créature pendant quelques instants, puis, soudainement saisi d’une grande terreur, hurla quelque chose d’indistinct et recula précipitamment, tandis que la chose se ramassait sur elle-même comme pour fondre sur lui. Je devinais sans peine que le démon avait échappé à son contrôle, et les cris d’effroi des villageois ne me disaient rien de bon sur ce qui allait se produire ensuite. Je me préparai à prendre la fuite quand l’un des apprentis du chaman s’avança, un curieux instrument entre les lèvres. Je le vis gonfler les joues et souffler énergiquement dans ce qui semblait être une flûte, ou un long sifflet. Un son suraigu, atroce, sortit de l’instrument, et je dus me protéger les oreilles. Mais il eut un effet immédiat : je vis la chose se tordre dans les airs, puis se dissoudre, au grand soulagement de l’assistance. J’appris alors que cet objet s’appelait le Sifflet du Dragon, et qu’il leur permettait de se protéger contre les puissances démoniques de l’air, comme ce démon. » Et voilà. La description des créatures de fumée que votre Jimmy Logan invoque m’a rappelé celle du démon des Tcho-Tcho. Si leur nature est similaire, le Sifflet du Dragon doit pouvoir être tout aussi efficace contre votre hors-la-loi de sorcier. Bien sûr, ce n’est qu’une supposition. Mais je pense que ça vaut la peine d’essayer. Si il y a un objet dans tous les Etats-Unis qui soit capable de vous protéger de la magie de Logan, c’est bien celui-là. »
Le silence se fit tandis que Lord Kershaw digérait la masse d’informations qui venait de lui tomber dessus.
« Je dois avouer que vous êtes assez convaincu, finit par dire l’aristocrate en se lissant la barbe d’un air songeur. Mais quelque chose me dit que les objets de ce genre ne se trouvent pas dans tous les General Store… Va-t-il me falloir aller jusqu’au Tibet pour m’en procurer un ? »
« C’est inutile. Mon ami Collingwood n’a pas oublié de faire main basse sur celui qu’il a vu. Il a une tendance à oublier les lois de l’hospitalité quand il pense qu’il est de son devoir de rapporter certains objets à la civilisation, c’est là son moindre défaut, et je me garderai bien de lui jeter la pierre. Et je crois qu’il est toujours en sa possession. »
« Intéressant… Et il serait susceptible de me le céder ? »
« Je ne saurais le garantir. Collingwood est parfois… imprévisible. Mais je sais qu’il est quelque peu désargenté ces derniers temps. Si vous lui faites une offre conséquente, il devrait se laisser séduire… »
Sa seigneurie esquissa un sourire de satisfaction. L’argent n’avait jamais été un problème pour lui.
« Voilà qui me semble prometteur… Où puis-je le trouver ? »
« Aux dernières nouvelles, il s’était retiré dans la ferme de son frère, près de Dodge City. Vous la trouverez facilement : elle est à quelques miles au sud de la ville, près du fleuve. Je lui enverrai un télégramme pour l’avertir de votre venue. Il se montre parfois très méfiant envers les étrangers. »
Dodge City. En plus, c’était exactement le chemin qu’il allait prendre pour retourner au Far West. Aurait-il été à la place du destin qu’il aurait difficilement pu se créer une situation plus favorable. Le chasseur de primes se leva, aussitôt imité par son hôte. Sans chercher à dissimuler son contentement, il déclara :
« Je crois que j’ai obtenu une réponse pour toutes mes questions. Je vous remercie mille fois pour votre aide. »
Mr Halifax ne manqua pas de rendre la politesse comme ses devoirs d’hôte le lui imposaient :
« Je vous en prie. Cela a été un réel plaisir de vous venir en aide. »
L’ethnologue raccompagna son visiteur à la porte. Là, ils se quittèrent après s’être dit adieu une dernière fois. Le professeur Halifax resta sur le seuil jusqu’à ce que les pas de Lord Kershaw se fussent évanouis… Même si son visiteur avait été assez inquiétant, il avait éprouvé un grand plaisir à avoir une conversation civilisée avec quelqu’un qui ne le prenait pas pour un fou. Il songea un instant que cela lui arrivait de plus en plus rarement… Puis il referma la porte et s’en alla reprendre les mystérieux travaux destinés à arrondir les angles de la pièce…
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Dernière mise à jour par : Ourgh le 01/12/10 17:32
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 02/12/10 16:37
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CHAPITRE SIXIEME
Dans lequel on marchande avec un explorateur fêlé et on ne fait pas grand-chose d’autre
Au sud de Dodge City
Quand il aperçut la ferme de Collingwood, perchée au sommet d’une colline, Lord Kershaw décida de mettre pied et à terre et continua son chemin en guidant son cheval par la bride.
Il avait à peine fait quelques pas qu’une détonation claqua et qu’une balle vint s’écraser sur le sol, soulevant une gerbe de terre, juste devant ses pieds. Le chasseur de primes, retenant fermement sa monture qui s’agitait, s’immobilisa et regarda vers la maison avec méfiance. Un tel accueil invitait à la prudence… Il décida de lever les mains et attendit que quelqu’un se présente. Au bout d’une minute qui lui sembla interminable, le propriétaire des lieux surgit de derrière une haie, un fusil à la main. L’homme était grand et mince, et ne prenait pas grand soin de sa personne depuis un certain temps déjà : son visage disparaissait sous une barbe hirsute qui n’avait sans doute jamais été taillée ni peignée. Sa chemise d’un blanc sale flottait au vent, et les pointes de ses bottes, fendues, laissaient passer ses doigts de pieds. Il s’approcha, et le chasseur de primes put constater qu’un de ses yeux était mort.
« Nous n’aimons pas les maraudeurs, par ici ! proclama-t-il d’un ton véhément, sans cesser un instant de le tenir en joue. »
« Chez moi non plus. Et ça tombe bien, car je n’en suis pas un. Je cherche la demeure de l’honorable Charles Collingwood. »
« Je suis Charles Collingwood, et je n’ai aucun angliche parmi mes amis. Que me voulez-vous ? »
« Je suis Lord Kershaw, se présenta l’aristocrate. Le professeur Halifax, d’Arkham, a normalement du vous prévenir de ma venue. L’a-t-il fait ? »
« Peut-être que oui, peut-être que non. Si vous en savez aussi long, peut-être que vous êtes en mesure de me dire ce qu’il y avait dans sa lettre ? »
« Une lettre ? Il a parlé de vous envoyer un télégramme. Et une simple lettre n’aurait pas eu le temps d’arriver : je viens directement d’Arkham, par le train le plus rapide. Quoi qu’il en soit, il a dû vous dire que je venais acquérir un certain objet… »
L’ancien explorateur se radoucit quelque peu, et baissa légèrement le canon de son arme.
« On dirait que vous êtes bien celui que vous prétendez être… Mais je dois vous avertir que ce que vous voulez acheter n’est pas à la portée de n’importe qui. J’ai peut-être des ennuis d’argent, mais ce n’est pas pour autant que je suis prêt à céder cet objet pour une bouchée de pain ! »
« J’entends bien… Et justement, je ne suis pas n’importe qui. Peut-être puis-je vous faire une première offre de… disons cinq mille dollars ? »
L’espace d’un instant, l’œil valide de Charles Collingwood s’éclaira d’une joie folle, avant de reprendre son aspect originel. Le vieil homme avait été impressionné par la somme, mais pas au point d’oublier de marchander.
« Peuh ! Ca ne me paiera même pas la moitié de la peine que je me suis donné à le ramener ici ! Mais je vois que vous avez de bons arguments… Si vous voulez bien, nous serons plus à l’aise pour parler affaires à l’intérieur. Mais avant toute chose, débouclez votre ceinturon et donnez-moi lentement votre revolver. »
Lord Kershaw obtempéra sans protester. Il confia son arme à l’explorateur, puis se laissa conduire jusqu’à la ferme. Deux jeunes hommes se trouvaient à l’entrée, semblant monter la garde. L’un était aussi armé d’un fusil, et l’autre tenait en laisse un énorme molosse noir, au poil luisant et aux crocs démesurés, qui se mit à aboyer furieusement à l’adresse du Britannique. Tous deux regardèrent le nouveau venu avec une hostilité non dissimulée.
« C’est bon ! les rassura Collingwood. Ne vous en faites pas, c’est un ami ! Ne vous faites pas de soucis et continuez à surveiller les alentours ! »
Le premier s’avança en silence, et prit le cheval de Lord Kershaw par la bride. Celui-ci le lui confia sans faire d’histoires et entra dans la maisonnée à la suite du vieil homme.
« Ces derniers temps, on a souvent vu des rôdeurs essayer de pénétrer sur nos terres, consentit à expliquer Collingwood… Mes fistons et moi sommes perpétuellement sur le qui-vive. »
Il s’assit à une table de bois, et, d’un geste, invita son visiteur à faire de même. Puis il appela une jeune fille, peut-être sa fille ou la compagne d’un de ses fils, et lui demanda de leur apporter la bouteille « qu’ils réservaient pour les grandes occasions ». Qui se révéla en fin de compte être un whiskey on ne peut plus ordinaire. La maison Collingwood avait de toute évidence connu des jours meilleurs…
« Et bien, reprit le vieil explorateur après avoir vidé son verre, si nous reprenions là où nous nous étions arrêtés ? Vous aviez dit cinq mille. Il va falloir faire un effort supplémentaire. »
Lord Kershaw reposa bruyamment son verre sur la table.
« Je n’ai pas le temps de discuter… déclara-t-il. Dites votre prix. »
« Dix mille dollars, annonça Collingwood, une lueur rusée scintillant dans son œil valide. »
« Marché conclu, répondit négligemment sa seigneurie. »
Le vieil homme était médusé. Il s’était attendu à ce que son acheteur fasse au moins une tentative pour marchander. Sa nature méfiante se réveilla et il se mit à examiner son interlocuteur d’un regard soupçonneux.
« Cependant, je n’ai pas tout cet argent sur moi, s’empressa de préciser le chasseur de primes. J’aurais pu vous donner les cinq mille dollars tout de suite, mais dix mille… je vais devoir faire appel à ma banque. Que diriez-vous de traiter cette affaire à Dodge City, disons, demain à midi ? »
L’ancien explorateur s’accorda quelques secondes de réflexion.
« Je suis d’accord, finit-il par dire. Demain midi, à l’office de la Wells Fargo. »
« Je suis ravi que nous ayons pu tomber d’accord aussi vite. Mais pourrais-je voir l’objet dès maintenant ? Je voudrais être sûr que l’objet que vous vendez est bien celui que je cherche. »
« Pour le voir, il faut payer une avance de mille dollars cash, déclara le vieil homme, craignant sans doute que son visiteur se ravise. Et bien entendu, cette avance restera en ma possession que vous décidiez ou non d’acheter l’objet. »
« Vous êtes un vautour. Mais marché conclu. »
Et Lord Kershaw sortit son portefeuille et compta mille dollars en billets de cent. L’explorateur les saisit avidement et les examina un par un à la lumière d’une lampe à pétrole.
« Mouais… finit-il par dire. Ils ont l’air vrai. Ne bougez pas d’ici tandis que je vais vous le chercher. »
Sur ce, il partit, sans oublier d’emporter l’argent pour le mettre en lieu sûr. Il revint quelques minutes plus tard avec une grosse boîte en fer-blanc, fermée par un cadenas. Il la posa sur la table, prit la clé qu’il portait attachée autour de son cou, et ouvrit rapidement le cadenas. Il tourna alors la boîte vers son visiteur et souleva lentement le couvercle, presque cérémonieusement. Lord Kershaw aperçut alors, reposant sur un amas de chiffons, l’objet dont il attendait tant.
L’instrument, fait de bois peint en rouge vif, était long de presque quatre pouces. Le terme de flûte aurait été presque plus approprié que celui de sifflet. Comme son nom l’indiquait, il était sculpté à l’image d’un dragon allongé, aux ailes plaquées contre le dos, et dont les pattes étaient repliées sous le ventre. L’embouchure du sifflet se trouvait à la queue, et l’air sortait par sa gueule béante. L’objet avait un je-ne-sais-quoi qui mettait mal à l’aise ceux qui le regardaient.
Intrigué, Lord Kershaw avança la main pour saisir l’instrument. Mais Collingwood retira prestement la boîte.
« Vous avez payé pour voir, grogna-t-il. Pas pour toucher. »
L’aristocrate sourit et sortit à nouveau son portefeuille.
« Et combien coûte le droit de toucher ? »
« Quand vous l’aurez acheté, vous aurez le droit d’en faire ce que vous voulez. Mais pour l’instant, il est encore sous ma responsabilité, et si je ne veux pas qu’on le touche, et bien personne ne le touche ! »
Collingwood fixa un regard terrible sur le chasseur de primes. Celui-ci préféra ne pas insister.
« Si vous êtes toujours d’accord, reprit le vieil homme, retrouvons-nous demain à midi à l’office de la Wells Fargo, et nous ferons affaire. Et pas d’entourloupe ! »
Le Britannique hocha la tête et se leva dignement.
« Je serai demain au point convenu, avec l’argent. »
« Parfait… déclara l’ancien explorateur. Je ne vous retiens pas davantage… »
Lord Kershaw comprit et tendit la main.
« Mon revolver, si vous n’en avez plus besoin. »
Le vieil homme sourit et lui tendit le ceinturon qu’il avait confisqué plus tôt. Puis, au dernier moment, il l’éloigna en ricanant. Il dégaina alors le revolver de son visiteur, ouvrit le barillet et le secoua jusqu’à ce que toutes les balles aient roulé sur le sol.
« On n’est jamais trop prudent, expliqua-t-il. »
Le chasseur de primes fronça les sourcils. Mais pour qui donc son hôte le prenait-il ? Oh, bien sûr, l’idée de l’assassiner lui avait traversé l’esprit, c’était après tout plus économique, et il fallait bien avouer que ce personnage était pour le moins irritant. Mais il l’avait rapidement abandonnée : il y avait trop de témoins aux alentours, et il aurait été trop fatigant de tous les supprimer. Il haussa donc les épaules et récupéra en silence son revolver vide. Puis il se dirigea vers la sortie. Il s’immobilisa aussitôt après avoir ouvert la porte : l’un des fils Collingwood le tenait en joue avec sa carabine. L’autre se tenait non loin, toujours prêt à lâcher son énorme dogue.
« Laissez-le s’en aller ! leur ordonna le chef de la famille. Mais surveillez-le quand même. Il n’a pas besoin de revenir ! »
Les deux jeunes hommes hochèrent la tête. Celui qui était armé mit le fusil à l’épaule et alla rejoindre son frère. Lord Kershaw put alors regagner son cheval et quitta le domaine au triple galop, sous le regard attentif des Collingwood. Il n’était pas fâché de les quitter, cette bande de pignoufs.
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 03/12/10 16:31
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CHAPITRE SEPTIEME
Dans lequel on conclut une transaction et de bien curieux personnages entrent en scène
Dodge City, le lendemain
« Vénérable Ming Li Foo ! J’apporte de grandes nouvelles ! »
Le dénommé Ming Li Foo ouvrit les yeux et, sans quitter la natte où il était étendu, à demi assommé par l’opium, tourna la tête vers celui qui venait le déranger. Celui-ci, humblement prosterné, attendait avec un respect mêlé de crainte que le riche asiatique l’autorise à poursuivre… Ou ordonne à ses sbires de le faire disparaître dans les pires tortures. Avec lui, on ne savait jamais.
La plupart des gens n’auraient vu en Ming Li Foo qu’un chinois comme il y en avait tant. Un de ceux qui avaient travaillé sur le chemin de fer avant de refaire leur vie dans les quartiers les plus pauvres de la ville. A part qu’il s’en était mieux tiré que les autres – vu qu’il régnait sur la fumerie d’opium la plus florissante de la région, rien ne le distinguait en effet de la masse des asiatiques. Mais si on avait interrogé un véritable chinois sur Ming Li Foo et les hommes qui fréquentaient sa maison autrement que pour fumer de l’opium, celui-ci aurait répondu (si bien sûr il était trop inconscient pour se taire) qu’ils avaient un jargon étrange et qu’ils pratiquaient en secret des rites bien à eux. Le clan de Ming Li Foo était aussi respecté pour sa richesse que craint et détesté pour bien d’autres raisons.
« Quelles nouvelles, Pao ? Parle, vermisseau. »
« Le profanateur est venu en ville ce matin, seigneur… Et il l’a avec lui. Moi et Wang l’avons senti. »
Le marchand de rêve se redressa en un éclair. La nouvelle était si intéressante qu’elle avait instantanément dissipé les effets de la drogue.
« Tu es sûr ? Mais pourquoi l’aurait il apporté ? »
« Je ne le sais, vénérable maître. Mais Wang est resté pour l’observer. »
« Bien ! Que mon âme soit livrée aux démons pour subir les pires tourments infernaux si je comprends ce qui se trame, mais cette occasion est inespérée ! »
Il se leva et claqua dans ses mains. Une des ta*******eries ornées de dragons qui décoraient la pièce bougea, et un petit asiatique vêtu d’un costume occidental fit son apparition. Il s’inclina respectueusement vers son maître, et attendit dans cette position qu’il lui donnât ses instructions.
« Hou Ma-Ta ! As-tu entendu ? »
« Oui, seigneur. Aucun mot n’a échappé à mes oreilles. »
« Alors, va et agis ! Cela fait trop longtemps que le Sifflet du Dragon est entre les pattes de ces profanateurs ! Prends Tchang et trois autres hommes avec toi, et va le récupérer ! Et gare à toi ! Si tu oses reparaître en ma présence sans le Sifflet, je te ferai frire vivant dans l’huile ! Après t’avoir arraché les ongles et la langue pour ne pas être incommodé par tes misérables cris ! »
En entendant cette menace, l’âme damnée du grand Ming Li Foo ne put s’empêcher de trembler d’effroi. Il parvint cependant à se maîtriser, s’efforçant de penser à ce qui l’attendait en cas de succès. Ming Li Foo se montrait aussi cruel pour punir l’échec que généreux pour récompenser l’accomplissement d’une mission.
« Seigneur, votre misérable esclave fera tout ce qui est en son pouvoir pour exaucer vos moindres désirs. »
Hou Ma-Ta recula jusqu’à la tenture par laquelle il était entré. Là il s’inclina encore à trois reprises, comme le voulait le protocole fixé par le marchand d’opium, et disparut dans les ténèbres pour exécuter sa sinistre besogne.
***
A l’intérieur de la banque de la Wells Fargo, Lord Kershaw finissait de compter la colossale somme d’argent, annonçant les chiffres à mesure qu’il déposait les billets sur la table.
« Huit cent… Neuf cent… Et neuf mille ! Plus ce que je vous ai donné hier, et le compte est bon ! »
Collingwood en resta bouche bée. Il n’arrivait pas à croire que lui, qui la veille encore s’efforçait de faire les épluchures les plus fines possibles, se retrouvait maintenant propriétaire de cent billets à l’effigie d’Abraham Lincoln. Craignant sans doute qu’ils se transformassent en feuilles mortes, le vieil explorateur les ramassa avidement et alla les porter au guichet.
L’aristocrate, quelque peu froissé par tant de précipitation, toussa éloquemment. Collingwood comprit le message et fit signe à un de ses fils. Celui-ci, sans un mot, donna alors au chasseur de primes la boîte en fer blanc ainsi que la clé du cadenas. Sans perdre une seule seconde, le Britannique s’en empara et ouvrit la boîte pour en vérifier le contenu. Mais ses craintes étaient injustifiées : il y avait bien à l’intérieur l’objet qu’il avait vu la veille, dégageant la même impression désagréable. Et il en était désormais le propriétaire. Un énorme sourire éclaira sa figure tandis qu’il refermait la boîte.
« Je vous remercie. Ce fut un plaisir de traiter avec vous. »
Sur ces mots, il se leva, mit sa nouvelle acquisition dans sa poche, et se dirigea vers la sortie. Mais la voix de l’ancien explorateur l’arrêta.
« Une dernière chose, mon prince. »
Lord Kershaw se retourna, étonné de voir que les manières du vieil homme s’étaient brusquement adoucies.
« Il y a une chose que je ne vous ai pas dite, reprit Collingwood. Si je suis bien aise de me débarrasser de cet objet, ce n’est pas seulement parce que j’ai besoin d’argent ou parce que je suis mal à l’aise à sa seule présence… »
Il fit une petite pause, puis se rapprocha du chasseur de primes.
« Je vous ai dit que des hommes étranges avaient été aperçus en train de rôder autour de ma propriété, poursuivit-il à voix basse. Et bien, j’en ai vu quelques-uns d’assez près pour savoir que c’étaient des asiatiques… »
« Et alors ? s’étonna le chasseur de primes. Vous êtes allergique ? »
L’ancien explorateur l’ignora.
« Je suis allé en ville incognito et je me suis renseigné sur les habitants du quartier chinois… Et j’ai appris qu’il y avait un groupe qui vivait un peu à l’écart des autres, avec des coutumes bien à eux, et qui parlent un dialecte étrange. Je suis allé les épier discrètement. Je ne me suis pas trop attardé, mais j’en ai vu assez pour dire sans me tromper qu’il s’agit de Tcho-Tcho ! »
« Je croyais qu’ils vivaient en Asie centrale ? »
« Vos renseignements sont périmés. Une partie d’entre eux a émigré. Principalement vers l’Asie du sud-est, mais quelques-uns sont allés jusqu’en Amérique… »
« Ils vous auraient donc suivi ? »
« Peut-être pas. Ces gens-là ne sont pas tout à fait comme nous. Certains d’entre eux sont capables de « sentir » les objets qui sont chargés du pouvoir de leurs démons. Et maintenant, ils vont vous prendre en chasse. Ils mettent un point d’honneur à récupérer les objets sacrés qui leur ont été dérobés, vous savez. »
Il ne manquait plus que ça. Comme si un sorcier et sa bande de tueurs ne suffisaient pas, il allait devoir en plus se méfier de tout ce qui avait des yeux bridés. Enfin, s’il quittait la ville le jour même comme il en avait l’intention, il avait de fortes chances pour être hors de portée de leur pouvoir de détection avant même qu’ils remarquent que le Sifflet avait changé de mains.
« Merci de l’avertissement, dit-il d’un ton bourru. Et adieu ! »
Sur ces mots, il quitta la banque et se dirigea vers son hôtel en marchant avec de grandes enjambées.
***
Dans une ruelle sordide, Hou Ma-Ta et ses hommes tenaient conseil.
« C’est l’homme à l’imperméable noir qui possède maintenant le Sifflet du Dragon, annonça Wang. Je l’ai suivi jusqu’à son hôtel. »
« Quel hôtel ? »
« Le Milton Palace. On ne m’aurait pas laissé entrer, mais j’ai jeté un coup d’œil par la fenêtre. Il est en train de manger. »
Hou Ma-Ta esquissa un sourire carnassier tandis qu’un stratagème germait dans sa cervelle.
« Au Milton Palace, dis-tu ? Et il est en train de manger ? Et bien, ça me donne une petite idée… »
Le lieutenant de Ming Li Foo se tourna vers un autre de ses sbires, un jeune homme qui sortait à peine de l’adolescence.
« Dis-moi, Fung, es-tu toujours aussi habile à la sarbacane ? »
Fung montra du doigt un baquet en bois abandonné qui se trouvait à quelques mètres de lui. Puis il saisit sa sarbacane, y introduit une fléchette, et souffla. Le projectile se ficha en vibrant à l’endroit indiqué. Le tout n’avait pas duré plus de trois secondes.
« Excellent ! applaudit Hou Ma-Ta. Supposons maintenant que nous nous faufilions jusqu’au Milton Palace et qu’on parvienne à ouvrir une des fenêtres, arriverais-tu à envoyer ceci dans le verre de l’homme à l’imperméable ? »
Il sortit de sa poche un petit bocal qui contenait des granules de couleur verdâtre. Deux tibias croisés et une tête de mort ornaient l’étiquette…
« Ces petits bijoux se dissoudront en un clin d’œil. Et quand il remarquera le goût… Il sera trop tard ! »
Satisfait de son plan machiavélique, Hou Ma-Ta éclata d’un rire sardonique, aussitôt imité par le reste de la bande.
***
Le petit télégraphiste entra dans la salle à manger du Milton Palace. Il chercha des yeux le destinataire de sa missive et le reconnut aisément : un grand homme, aux cheveux longs, portant moustache et barbiche, comme son supérieur le lui avait décrit. Il était au fond de la salle, seul à sa table, occupé à faire honneur à un plantureux festin. Le jeune homme avala sa salive en l’approchant. Son client n’avait pas l’air commode.
« Lord Kershaw ? demanda-t-il. »
Le Britannique hocha la tête sans cesser de manger, et d’un signe de la main, l’invita à poursuivre.
« J’ai la réponse de Salt Lake City, monsieur. »
Il lui tendit le télégramme, mais le chasseur de primes ne fit aucun geste pour le prendre. Le télégraphiste comprit ce qu’il avait à faire et entama la lecture de son message :
« Logan a quitté Salt Lake City depuis trois jours – Stop – Ai recruté trois hommes et acheté matériel demandé – Stop – Attendons vos instructions – Stop. Signé : Andy Wheeler. »
L’aristocrate prit le temps de savourer la nouvelle. Ce bon vieil Andy s’était donc acquitté de sa tâche avec son efficacité habituelle…
« Monsieur, reprit le télégraphiste, y a-t-il une réponse ? »
Lord Kershaw avala sa bouchée et s’essuya les lèvres, sans prêter la moindre attention au léger courant d’air frais qui passait soudainement à travers la pièce.
« Oui. Tu es prêt à noter ? »
Le télégraphiste prit son carnet et un crayon.
« Bien, alors ouvre tes oreilles et écrit : Félicitations Andy – Stop – Je viendrai par le transcontinental qui part ce soir – Stop – Attendez mon arrivée avant de faire quoi que ce soit – Stop. Signé : Lord Reginald Kershaw, baronet de Willingdon. Ca s’écrit K-E-R-S-H-A-W et W-I-L-L-I-N-G-D-O-N. C’est bon ? »
Si Lord Kershaw ou le télégraphiste avait été plus observateurs, peut-être auraient-ils remarqué le clapotis qui venait de se produire dans le verre de whiskey du Britannique. Mais, occupés l’un à dicter son message et l’autre à le noter, cet évènement passa complètement inaperçu.
« C’est bon, répondit le jeune homme. Ca vous fera quinze cents le mot. »
L’aristocrate sortit un billet de cinq dollars et le lui tendit.
« Garde la monnaie, déclara-t-il, et fous-moi le camp. »
Le petit télégraphiste ne se le fit pas dire deux fois et débarrassa le plancher à la vitesse de l’éclair après avoir empoché l’argent. Lord Kershaw reprit alors son repas, sans se douter que ses faits et gestes étaient suivis attentivement par une paires d’yeux bridés qui l’épiaient depuis la fenêtre, presque entièrement dissimulés par les rideaux.
Enfin, le Britannique avala la dernière miette de son repas. Pour le plus grand intérêt des observateurs embusqués, il s’empara de son verre et le porta à ses lèvres…
« Monsieur désire-t-il autre chose ? s’enquit le serveur à ce moment précis. »
Le chasseur de primes reposa son verre, à la grande déception de certains, et déclara :
« Non merci. Enfin, juste une chose : qu’on aille chercher mes bagages et qu’on les descende ici. Je pars dans l’heure. »
« Comme monsieur voudra. Si monsieur souhaite régler sa note dès maintenant, il trouvera le gérant à la réception. »
Lord Kershaw soupira. Non qu’il lui répugnait de délier les cordons de sa bourse, mais il trouvait ce genre de formalités fatigantes, à la longue. Il se leva donc, et alla droit à la réception, sans oublier d’emporter son verre.
***
De l’autre coté de la fenêtre, on s’impatientait.
« Tu vas le boire, ton putain de whiskey ? marmonna Hou Ma-Ta dans sa barbe. »
« Un peu de patience, frère-né-avant-moi, lui murmura Wang. Il le videra certainement avant de s’en aller. Cela ne devrait guère tarder. Et ensuite, une fois qu’on l’aura transporté chez le croque-mort, ce sera un jeu d’enfant que de s’introduire chez lui et récupérer notre bien sacré. »
Wang avait raison. Hou Ma-Ta prit son mal en patience et reprit son observation. Leur proie était maintenant engagée dans une vive discussion avec le gérant de l’Imperial Palace.
***
Lord Kershaw se retenait à grand-peine d’attraper le gérant par le col et de lui faire bouffer son nœud papillon. Cet espèce de pignouf tentait de lui soutirer le plus d’argent possible, prétextant que la chambre qu’il avait prise était faite pour deux personnes, et bien d’autres choses. Et si l’aristocrate ne regardait pas trop à la dépense, il supportait en revanche très mal d’être pris pour un touriste qu’on pouvait facilement gruger. D’où une vive prise de bec entre les deux individus. Finalement, le Britannique décida d’y mettre fin. L’arrivée du boy portant ses valises lui rappela qu’il fallait partir sans tarder s’il voulait être sûr d’attraper son train. Il prit donc dans son portefeuille assez de billets pour couvrir le montant exigé par le gérant, et les jeta rageusement sur le comptoir.
« Voilà ton maudit argent, escroc de malheur ! vociféra-t-il. »
Le gérant eut un sourire vainqueur et fit main basse sur l’argent. Mais Lord Kershaw n’avait pas l’intention de partir sans avoir pris une petite revanche…
« Et en prime, prends ça ! »
Joignant le geste à la parole, il jeta le contenu de son verre au visage du malandrin, qui, surpris, n’eut pas la chance d’esquiver le projectile liquide. Puis, faisant signe au boy de le suivre, il sortit du palace, indifférent aux cris de douleur de l’hôtelier.
« C’est du chiqué, dit-il au boy qui s’en inquiétait. Du whiskey dans les yeux, ça ne fait pas si mal que ça. Et puis, avec ce qu’il m’a extorqué, il n’a pas volé cette petite leçon… »
Le chasseur de primes ignorait que son whiskey avait été enrichi avec un produit autrement plus nocif… Il sortit sa montre et constata qu’il n’était pas vraiment en avance. Il pressa le pas, obligeant son porteur à courir pour ne pas être distancé. A ce rythme, il réussit ainsi à arriver à la gare une bonne dizaine de minutes avant que le transcontinental ne s’élance. Il courut au guichet, qui par chance était libre à ce moment, et frappa du poing sur le comptoir.
« Bien le bonjour ! Je voudrais une place en première classe, rugit-il d’une voix de stentor. Non, mieux : je voudrais un compartiment entier, si c’est possible ! J’aime être à l’aise ! »
« C’est ma foi possible, répondit le préposé, surpris par une telle demande. Ces temps-ci, la première classe n’est jamais complète. »
Le guichetier tendit les billets demandés à son client, tout en le détaillant soigneusement, comme s’il craignait qu’il s’agisse d’un criminel recherché. Lord Kershaw régla la somme exigée, empocha les billets, et partit vers le train sans un remerciement à l’adresse de l’employé des chemins de fer.
Le guichetier le regarda s’éloigner pensivement. Il n’était pas courant qu’on lui loue un compartiment entier en première classe, surtout au dernier moment. Mais il fut interrompu dans ses réflexions par deux paires de mains qui se posèrent bruyamment sur le guichet. Il tourna la tête vers les nouveaux venus. En temps normal, il ne se montrait guère aimable envers les chinetoques, mais l’aspect patibulaire de l’un, un colosse aux muscles noueux, l’incita à être plus poli que d’habitude.
« Vous désirez ? »
« Honorable guichetier, dit aimablement Hou Ma-Ta, nous voudrions cinq billets pour la prochaine station. Seconde classe, bien sûr. En aller simple. »
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 06/12/10 11:08
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CHAPITRE HUITIEME
Dans lequel Lord Kershaw découvre les avantages du voyage en train et rappelle au lecteur qu’il est adepte du noble art de la boxe.
Confortablement installé sur une des couchettes de son compartiment, le chasseur de primes admirait sa précieuse acquisition tandis que le paysage défilait par la fenêtre. Il caressait l’objet, se demandant s’il tenait bien là l’outil qui réduirait à néant les pouvoirs magiques de son adversaire. Mais l’étrange sensation qui émanait de l’instrument ne se dissipait pas.
Finalement, il referma la boîte et la rangea dans la poche de son cache-poussière, puis s’allongea. Il arriverait demain dans l’après-midi à Salt Lake City, et il se lancerait à la poursuite de Jimmy Logan le lendemain à l’aube. Il lui fallait dès maintenant prendre des forces en prévision de la tâche éreintante qui s’annonçait.
Il ignorait qu’à quelques wagons de là, quelques hommes tenaient conciliabule dans une langue que les autres voyageurs ne pouvaient comprendre.
« Le profanateur a pris un compartiment en première, déclara Wang. On risque de se faire remarquer si on y va tous ensemble… »
« Nous attendrons la nuit, décida Hou Ma-Ta, et nous nous y rendrons l’un après l’autre pour ne pas trop attirer l’attention… Fung, toi qui es agile, tu iras en éclaireur. Grimpe sur le toit et saute jusqu’à son wagon. Là, essaie d’apprendre dans quel compartiment il se trouve. Va ! »
Fung hocha la tête et se rendit sur la plate-forme extérieure. Agile comme un écureuil, il n’eut pas besoin de l’échelle qui se trouvait là pour se hisser sur le toit du wagon.
« Honorables complices, annonça Hou Ma-Ta, aujourd’hui est un grand jour : dans quelques heures, le profanateur aura rendu l’âme et nous aurons récupéré le Sifflet du Dragon. Et il nous suffira de sauter du train pour nous échapper… »
Comme à chaque fois qu’il échafaudait un stratagème, Hou Ma-Ta éclata d’un petit rire cruel.
***
La soirée était maintenant bien avancée et Lord Kershaw somnolait tranquillement sur sa couchette. Plus tôt, il lui avait semblé entendre des bruits de pas sur le toit, mais quand il s’était levé et avait inspecté les alentours, il n’avait rien remarqué d’anormal. Il s’était recouché, mais avait pris soin de garder son revolver à portée de la main. Les ténèbres de la nuit étaient peu à peu descendues sur la plaine, et nul ne prêta grande attention aux cinq silhouettes qui traversèrent le train l’une après l’autre.
Quand elles furent toutes réunies sur la plate-forme du wagon de première classe, Hou Ma-Ta rappela à ses complices de marcher avec la plus grande discrétion afin de prendre le profanateur par surprise. Puis ils sortirent leurs armes : Hou Ma-Ta avait un Derringer à deux coups, Fung sa sarbacane, Wang et un autre des poignards bien affutés. Quant à Tchang le colosse, il avait ses mains et ses pieds, et c’était plus que suffisant. En file indienne, ils s’engagèrent dans le couloir et se rassemblèrent autour de la porte que Fung leur indiqua comme étant celle de l’étranger à l’imperméable.
Hou Ma-Ta posa la main sur la poignée et la tourna lentement. Quand il sentit qu’il l’avait descendue au maximum, il adressa un signe de tête à ses sbires et l’ouvrit à la volée, prêt à ouvrir le feu sur l’occupant du compartiment. Mais Lord Kershaw l’attendait de pied ferme. Les bandits asiatiques avaient beau s’être montrés aussi discrets que possible, cela n’avait pas suffit : l’ouïe extrêmement fine du Britannique, aux aguets depuis qu’il avait entendu Fung marcher sur le toit, avait réussi à détecter le bruit de leur pas malgré les cahots du train. Il s’était donc posté à coté de la porte, et put donc asséner au premier de ses visiteurs un formidable coup de crosse sur le crâne qui l’assomma pour le compte. Puis, profitant de l’effet de surprise, il referma violemment la porte. Elle heurta de plein fouet Fung, qui venait de porter sa sarbacane à ses lèvres. Le choc eut pour conséquence de la lui faire rentrer dans la bouche, et de lui faire avaler la fléchette empoisonnée qu’il destinait à sa victime. Le jeune Tcho-Tcho tomba en arrière, déjà secoué par les spasmes de l’agonie.
Tchang le colosse fut le premier à se reprendre, il poussa de coté Fung, qui n’avait pas fini d’agoniser, et fit sauter la porte du compartiment d’un coup de pied. Mais le Britannique avait quitté son compartiment : la fenêtre, maintenant grande ouverte, indiquait la voie qu’il avait prise pour sortir. Des bruits de pas retentirent sur le toit.
Mais il avait laissé derrière lui le Sifflet du Dragon. Tchang le sentait. Il fouilla la pièce et trouva rapidement la boîte en fer-blanc. Il ne put l’ouvrir, mais grâce à son sixième sens, il savait qu’elle contenait l’objet sacré. Avec un ricanement de triomphe, il la glissa prestement dans sa ceinture. Puis il hésita. Devait-il sauter du train dès maintenant pour le mettre à l’abri, ce qui était sa mission sacrée ? Ou bien devait-il partir à la chasse du profanateur pour le mettre à mort, ce qui était aussi une mission sacrée ?
Lord Kershaw décida pour lui. Il réapparut à cet instant au bout du couloir, l’arme au poing. Il héla les deux sbires qui s’y trouvaient encore. Ceux-ci se retournèrent pour faire face, mais furent évidemment abattus avant d’avoir pu esquisser un geste de défense.
L’aristocrate évalua la situation. Il venait de mettre quatre hommes à terre. Mais était-ce là tous ses agresseurs ? Il n’avait pas eu le temps de les compter avant de quitter son compartiment. Avec prudence, il progressa dans le couloir, prêt à faire feu sur quiconque surgirait de sa cabine.
Il faillit commettre un acte malheureux quand la porte d’un des compartiments s’entrouvrit, et qu’un vieil homme aux cheveux blancs, vêtu d’une chemise de nuit, passa craintivement la tête dans le couloir. Il tourna immédiatement le canon de son arme dans sa direction. L’homme était pétrifié par la peur, et ne retrouva l’usage de la parole que lorsque le Britannique détourna son revolver.
« Que se passe-t-il ? lui demanda-t-il tandis qu’il reprenait sa progression dans le couloir. »
Sachant qu’il n’avait rien à craindre de cet homme, le chasseur de primes ne lui accorda qu’un regard distrait.
« Rien qui te concerne, pépé. Dors en paix. »
Laissant là le voyageur stupéfait, il reprit sa progression vers son compartiment, d’où nul bruit ne s’échappait. Avait-il réglé leur compte à cette bande de macaques ? Il lui semblait pourtant qu’il y en avait un cinquième… Redoublant de prudence à cette idée, il enjamba les cadavres avec précaution, et fit une brève halte juste avant la porte de sa cabine. Là, il prit une profonde inspiration, puis se rua à l’intérieur, prêt à vider son barillet sur quiconque se trouvait là. Mais à part le truand qu’il avait assommé plus tôt, et qui gisait toujours inconscient sur le sol, le compartiment était vide. Le chasseur de primes regarda à gauche et à droite, au cas où l’éventuel cinquième homme se serait recroquevillé dans un coin. Mais il fallait se rendre à l’évidence, il n’y avait personne…
Soulagé par ce constat, il baissa son arme, pour s’apercevoir qu’il avait constaté trop vite. La menace ne venait ni de la gauche, ni de la droite, mais d’en haut ! Car Tchang, qui en plus de sa force d’ours bénéficiait de l’agilité d’un ouistiti, avait réussi à grimper au plafond et à s’y maintenir au prix d’un effort musculaire surhumain. Poussant un rugissement guttural, il se laissa tomber sur le Britannique, qui s’écroula sous le poids du colosse. Tchang profita de son impuissance pour lui marteler le crâne, puis, changeant brusquement de tactique, le souleva et le projeta dans le couloir.
Lord Kershaw atterrit douloureusement contre la paroi du couloir. Il tenta aussitôt de se relever, mais, groggy, retomba en arrière. Mais l’assaut qu’il redoutait ne vint pas. De sa vue brouillée, il vit le Tcho-Tcho se baisser et ramasser le revolver qu’il avait laissé tomber au cours de ce combat inégal. Un instant, il crut sa dernière heure venue : il aurait été facile au colosse de profiter de la situation pour l’abattre comme un chien. Mais heureusement pour lui, Tchang ne croyait pas aux armes à feu, et préféra tordre lentement le canon avec un sourire sarcastique. Puis, il jeta négligemment l’arme désormais inutilisable derrière son épaule, et arracha théâtralement sa chemise. Il bomba son torse musclé, sur lequel était tatoué un dragon rouge et noir, et fit signe à son adversaire de venir à lui.
« Honorable demi-portion venir se battre ! »
Lord Kershaw, qui avait pu récupérer un peu durant cette démonstration de force, se releva et, à son tour, se mit en garde.
« All right ! rugit l’aristocrate. Puisque tel est ton désir, réglons ça à la loyale ! »
Les deux hommes se défièrent du regard pendant quelques secondes, puis Tchang poussa un hurlement strident, sans nul doute une version du fameux cri qui tue, et s’élança en avant, tentant de le faucher d’un coup de pied. L’aristocrate l’évita en faisant simplement un pas de coté, et riposta par un direct du droit. Mais, mal remis du choc qu’il avait subi plus tôt, il ne mit pas assez de force dans son coup. Le colosse en profita pour lui saisir le bras et le tordit cruellement. Le chasseur de primes poussa un hurlement de douleur, et ne put réagir quand son adversaire enchaîna par un nouveau coup de pied qui l’envoya une nouvelle fois à terre.
Tchang se ramassa sur lui-même et bondit sur son adversaire étendu à terre pour lui administrer un des neuf coups mortels de la boxe chinoise. Lord Kershaw ne put éviter l’assaut qu’en roulant en arrière, repassant devant le vieil homme de tantôt, qui, médusé, assistait à la scène. Le colosse asiatique s’arrêta devant ce dernier et, sans ménagement, le poussa dans son compartiment en lui intimant un ordre sans appel.
« Toi retourner dormir ! »
Puis ses pensées revinrent à son adversaire. Au bout du couloir, Lord Kershaw s’était relevé. Un feu terrible couvait dans ses yeux. Le noble art de la boxe anglaise venait d’essuyer une cuisante défaite face à la fourberie des arts martiaux orientaux. Mais il n’était pas dit que cet affront fait à la civilisation occidentale resterait impuni.
« Vous ne vous battez pas comme un gentleman… haleta-t-il tout en se remettant en garde. »
Galvanisé par ses deux succès faciles, le colosse fonça sur l’aristocrate britannique avec la ferme intention d’en finir une bonne fois pour toute. Mais cette fois, le chasseur de primes avait recouvré l’essentiel de ses forces, et corrigea le cruel asiatique, victime de son excès de confiance, d’un crochet au menton, puis d’un direct au foie. Tchang dut à son tour reculer pour se mettre à l’abri des coups de son adversaire.
Frustré de se voir ainsi privé de la victoire facile qu’il escomptait, le colosse décida de déployer toute sa science. Il adopta une position bizarre, sans nul doute le point de départ d’une combinaison savante, et son sinistre cri de guerre retentit à nouveau dans le wagon, signe annonciateur de la sauvagerie du combat à venir.
« Je n’ai pas peur de toi, vil xanthoderme ! se rengorgea Lord Kershaw, tentant de dissimuler son angoisse. Approche donc, que je te frotte les côtes ! »
Il n’eut pas à invectiver Tchang une deuxième fois : celui-ci passa à l’attaque dans la seconde. Mais le chasseur de primes ne s’attendait certainement pas à ce qui se produisit. C’était comme un tourbillon de coups de pieds et de poings qui se dirigeait sur lui à la vitesse d’un cheval au galop, tout en poussant encore et encore ce hurlement strident, qu’il commençait à connaître. Sidéré, il fit quelques pas en arrière, dans une tentative grotesque pour échapper à ce déchaînement de violence. Mais bien entendu, il ne parvint qu’à retarder d’une demi-seconde le moment où il subirait le choc tant redouté.
Il reçut d’abord un poing dans la mâchoire, puis ce fut un coup de pied dans les reins. Il essaya de riposter par quelques coups de poing dans lesquels il mit toute sa force, mais le colosse les para sans la moindre difficulté, tout en continuant à faire pleuvoir les coups. Tchang, ayant réussi à acculer son adversaire, décida de l’achever en le mettant à terre, puis en lui sautant à pieds joints sur la nuque. D’un coup de pied circulaire bien ajusté, il faucha les jambes de l’aristocrate déjà déséquilibré par les assauts précédents, qui de ce fait chuta lourdement sur le sol. Il ne lui restait plus qu’à se retourner et à lui asséner le coup fatal…
Mais avant de pouvoir mettre la seconde partie de son plan, il s’immobilisa brusquement, la tête tirée en arrière, en hurlant de douleur. Car le chasseur de primes, bien qu’à demi assommé par l’avalanche de coups, s’était, dans sa chute, rattrapé instinctivement à la seule chose qu’il pouvait saisir. En l’occurrence, la longue natte que Tchang laissait pendre fièrement dans son dos, à la mode mandchoue. Le colosse, tétanisé par la douleur, se débattait de son mieux, essayant d’écraser son adversaire entre lui et la paroi du wagon, mais celui-ci se cramponnait à la natte comme si sa vie en dépendait – ce qui était d’ailleurs le cas, et ne lâcha pas prise. Au bout de quelques secondes, Lord Kershaw se sentit même assez fort pour passer à la contre-attaque. Quelque peu honteux de devoir recourir à une tactique pareille – car bien que situés au-dessus de la ceinture, tirer les cheveux était certainement un coup bas, il se mit à bombarder le colosse asiatique de coups de pieds, sans relâcher sa prise sur la natte qui lui offrait un tel avantage stratégique. By Jove ! Si son vieux professeur de Cambridge avait été là pour le voir combattre de la sorte, il en aurait certainement eu une crise cardiaque !
Tchang avait dépensé beaucoup de son énergie dans sa dernière attaque, et se défendre contre la prise du Britannique avait achevé de le fatiguer. Ses gestes se faisaient maintenant plus patauds, et il avait définitivement renoncé à pousser son cri de guerre. Voyant cela, Lord Kershaw lâcha la natte pour continuer le combat d’une manière plutôt conventionnelle. Le colosse asiatique avait maintenant trop souffert pour profiter de sa libération, et fut incapable de se défendre efficacement contre les assauts de l’aristocrate, qui le martelait de formidables coups de poing, avec une prédilection pour le visage.
Un coup plus violent que les autres le fit rouler à terre. Avant qu’il eut pu se relever, le chasseur de primes fut sur lui et lui appuya sa botte sur le cou. Le sang jaillit. Il avait eu du nez en achetant ces éperons. Tchang saisit la jambe de ses deux mains et tenta de la tordre, mais le Britannique se pencha et le força à lâcher prise. Il appuya même un peu plus fort, faisant suffoquer son adversaire.
Dans un effort suprême, le colosse asiatique trouva quand même la force de repartir à l’assaut et parvint cette fois-ci à repousser son assaillant. Lord Kershaw perdit l’équilibre et trébucha vers l’arrière, mais parvint à rester debout. Puis, Tchang, qui était maintenant complètement exténué, se releva à moitié, et entreprit de ramper vers la porte qui menait à la plate-forme extérieure. Mais il n’allait pas s’en tirer comme ça. Le chasseur de primes prit son élan et lui sauta dessus. Il lui entoura ensuite la gorge de ses deux mains, et l’étrangla sauvagement. C’en était trop pour le colosse affaibli, dont les efforts pour se débattre étaient maintenant pathétiques. Lord Kershaw ne se laissa démonter ni par les soubresauts du malandrin, ni par les gargouillements écœurants qui se faisaient entendre et faiblissaient à mesure que l’étreinte mortelle accomplissait sa funeste besogne. Pour plus de sûreté, l’aristocrate attendit deux bonnes minutes après que le dernier spasme se fut éteint pour relâcher sa prise. Tchang n’était pas un adversaire auquel il pouvait se permettre de donner la plus infime chance de survie.
Enfin, il était victorieux. Meurtri, mais victorieux. Il relâcha le corps inerte de l’asiatique et s’autorisa un soupir de soulagement. Puis, il retourna le corps de son adversaire et récupéra la boîte que celui-ci avait glissée dans sa ceinture. Sans perdre un instant, il prit la clé qu’il s’était mis à porter autour de son cou, comme le faisait Colligwood, et ouvrit fébrilement le cadenas. Il fallait immédiatement vérifier que le Sifflet du Dragon était toujours là et intact. Ce qui était le cas. Les chiffons qui garnissaient le fond de la boîte l’avaient préservé des chocs au cours du combat. Lord Kershaw sourit, et referma aussitôt la boîte.
Brusquement, il sentit une présence derrière lui. Il se retourna et vit deux contrôleurs qui, stupéfaits, découvraient les reliefs du carnage qui venait d’avoir lieu. L’aristocrate se leva et leur adressa un signe de tête.
« C’est vous qui avez tué ces hommes ? demanda le premier de ces messieurs. »
« Je n’ai tué personne, Dieu m’en préserve, rétorqua le chasseur de primes. J’ai tué des putains de chinetoques. Pas des hommes. »
« Pour certains, c’est du pareil au même, objecta le deuxième contrôleur. »
Lord Kershaw renifla avec mépris en entendant cette remarque, mais préféra ne pas insister à ce sujet. Le contrôleur resta un instant interdit, puis haussa les épaules et alla se pencher sur le cadavre de Tchang.
« Vous allez bien ? s’enquit l’autre contrôleur, considérant avec effroi les blessures de l’aristocrate. »
« Très bien. Ce matin, je craignais de m’être affaibli au cours de ces dernières années. Mais on dirait que le manque d’action n’a en rien amoindri mes capacités. »
« Euh… Je suis content pour vous. »
Le contrôleur qui examinait Tchang prit alors la parole.
« Celui-là, je me souviens l’avoir vu dans le wagon de queue, déclara-t-il au bout d’un instant. Si lui et ses compères se trouvent ici, ce n’était sûrement pas pour des motifs honnêtes… »
« Prépare-toi à mourir, chien de profanateur ! »
L’aristocrate et les deux contrôleurs se tournèrent comme un seul homme vers la provenance de cette voix. A l’autre bout du couloir, juste devant l’entrée du compartiment du chasseur de primes se trouvait Hou Ma-Ta. L’âme damnée du terrible Ming Li Foo avait sur ces entrefaites repris connaissance. Et ramassé son Derringer. Avec un sourire sardonique, il appuya sur la détente à deux reprises, vidant les deux canons de son arme en direction des trois hommes.
Lord Kershaw cligna des yeux. Tout cela s’était produit si rapidement qu’il avait du mal à y croire. Il n’avait pas senti de projectile le transpercer, mais il s’examina quand même, histoire de vérifier qu’il n’était pas blessé. Ce n’était pas le cas. Il jeta ensuite un coup d’œil aux deux contrôleurs, qui eux aussi s’étonnaient d’être indemnes. Le chasseur de primes éclata de rire, et adressa un grand sourire au dernier des bandits.
« Rater trois hommes à dix mètres dans un couloir… Tirer, c’est pas trop ton truc, hein ? »
« Que la peste t’étouffe, chien courant ! »
« C’est ça, c’est ça. En attendant, si tu venais par ici que je te tire les oreilles ? »
« Allez, fais pas d’histoires, face de citron, aboya un des contrôleurs en s’avançant. Donne-moi cette arme et suis-nous gentiment, et je te promets que tu auras droit à un procès avant qu’on te pende ! »
Hou Ma-Ta ne laissa évidemment pas à ses adversaires l’opportunité de les rejoindre. Il tourna les talons et courut vers la porte qui menait à la plate-forme extérieure. Avant de la franchir, il défia une dernière fois le chasseur britannique.
« Tu gagnes cette manche, vil profanateur ! Mais ne te réjouis pas trop ! Car nous nous retrouverons, et ce jour-là, j’exercerai une vengeance mille fois pire ! »
Puis il disparut. Le contrôleur franchit la porte à sa suite, mais revint quelques secondes plus tard.
« Il a sauté ! annonça-t-il. L’inconscient ! S’il ne s’est pas brisé le coup en tombant, il est maintenant sans ressources au milieu de nulle part ! Je lui souhaite bonne chance pour se tirer de cette situation ! »
« Ne peut-il pas attendre le prochain train pour sauter clandestinement à son bord ? s’interrogea le chasseur de primes. »
« Il pourrait essayer de faire cela, oui. Mais avant, nous serons arrivés à destination et nous aurons télégraphié aux autres gares de faire attention sur cette portion du trajet. Comme vous voyez, quoi qu’il fasse, il est fichu ! »
Sur ces mots, le contrôleur éclata de rire. L’autre déclara :
« Je crois qu’avec ce dernier évènement, il ne fait plus aucun doute que vous ayez agi en légitime défense. Cependant, vous allez avoir une longue histoire à raconter au juge, à notre arrivée à Salt Lake City. Mais avec notre témoignage, il ne fait aucun doute que vous n’aurez aucun ennui. »
Lord Kershaw hocha la tête. Mais ces petites formalités lui feraient perdre un bon bout de temps.
« Bon. Maintenant, je crois que je ne vous serais d’aucune utilité pour nettoyer tout ça, alors, si ça ne vous fait rien, j’aimerais finir ma nuit. Bonne nuit, messieurs. Faites-moi penser à vous donner un généreux pourboire demain dans la matinée. »
Et sur ces bonnes paroles, il retourna dans son compartiment.
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 07/12/10 19:37
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CHAPITRE NEUVIEME
Dans lequel Lord Kershaw fait connaissance avec ses nouveaux hommes de main.
Salt Lake City, juillet 1884
La nuit était bien avancée quand sa seigneurie sortit de chez le juge. Même si les faits parlaient en sa faveur, et qu’il appartenait à la bonne société tandis que ses agresseurs étaient des asiatiques dont la vie ne valait pas grand-chose en ces contrées, ce pignouf de juge avait néanmoins pris un plaisir malsain à le harceler de questions avant de finalement lui concéder la légitime défense. Désormais libre, il alla retrouver Andy Wheeler au saloon de Captain Jack, un des lieux de perdition de la ville sainte des Mormons. Il le trouva à une table, en train de jouer au poker avec les trois hommes qu’il avait engagés pour épauler l’aristocrate dans sa mission.
Andy Wheeler connaissait bien Lord Kershaw, ayant travaillé pour lui à plusieurs reprises par le passé. Il pouvait même se vanter d’être une des rares personnes du Far West à avoir réussi à gagner l’admiration de l’aristocrate. Il ignorait lui-même sa date de naissance, mais à sa barbe grise, à ses rides, et aux vêtements démodés qu’il s’obstinait à porter, les observateurs les plus avertis estimaient qu’il avait dans les alentours de soixante-cinq ans. Et à ceux qui auraient objecté que c’était un âge exceptionnel pour cette région, surtout pour quelqu’un qui était encore capable de chevaucher des journées entières dans le désert, on répondait que le vieil Andy était arrivé dans ce pays du temps où il n’y avait que des coyotes et des indiens. Même les Saints des Derniers Jours reconnaissaient qu’il était arrivé dans ce pays bien avant eux. C’était un allié précieux : il parlait les dialectes de toutes les tribus indiennes qui parcouraient le Wyoming, l’Utah, le Nevada et le sud de l’Idaho, connaissait les mille et un pièges du désert ainsi que l’emplacement des points d’eau à cinq cents miles à la ronde. C’était en outre un excellent chasseur, dont l’habileté à suivre une piste dépassait celle de Lord Kershaw, qui était pourtant un expert en la matière. Et en cas de coup dur, il savait se servir d’un fusil avec plus d’efficacité que la plupart. Et avec ça, il était d’une loyauté à toute épreuve. Un être irremplaçable.
Il se leva de table dès que l’aristocrate passa la porte, imité par ses compagnons quelques secondes plus tard. Il s’approcha du nouveau venu et l’accueillit avec une tape amicale. Lord Reginald Kershaw, baronet de Willingdon, et descendant du roi Henri Ier Beauclair par une branche illégitime, toléra cette familiarité, mais uniquement parce qu’il s’agissait du vieil Andy.
« Ah, enfin ! Où diable étais-tu passé ? On commençait à s’inquiéter ! »
« Des ennuis avec cette tête de mule de juge, expliqua évasivement le chasseur britannique. Je te raconterai plus tard. Parlons plutôt de notre affaire. Je pense que ces messieurs brûlent d’en savoir plus, ou est-ce que je me trompe ? »
Les trois hommes de main émirent des murmures d’approbation.
« Mais, reprit l’aristocrate, ce cher Andy pourrait commencer par faire les présentations. »
Andy s’exécuta de bon cœur. Il commença par désigner celui de gauche, un homme légèrement bedonnant, qui se distinguait par une impressionnante moustache noire et un sourire assez horripilant.
« Celui-là, vous le connaissez déjà. C’est Jeffrey Smith. Il nous a donné un coup de main quand on a coincé Bob Wilson et son gang à Warlock, en juillet 79. C’était une grande année, rêvassa-t-il. »
« Ravi de vous revoir, monsieur, déclara l’intéressé. »
Lord Kershaw hocha la tête. Il ne se souvenait absolument pas de cet homme, qui n’était pas du genre auquel il prêtait attention. Mais il était assez avisé pour savoir qu’il valait mieux faire semblant de se souvenir. Les gens aimaient
Le visage du deuxième ne lui disait rien non plus. C’était un jeune homme, rasé de frais et habillé proprement, le genre qui plaisait aux filles et que Lord Kershaw n’aimait pas trop. Et avec ça, il arborait un sourire niais… Une vraie tête à claques.
« Voici Tom. Un peu jeune, je vous l’accorde, mais il est doué. Il est très rapide au revolver, c’est un bon cavalier. Je l’ai aussi vu se bagarrer avec un plus costaud que lui, et je peux vous assurer qu’il a du cran et qu’il cogne juste. Je pense qu’il a tout ce qu’il faut pour notre affaire. »
« Enchanté de faire votre connaissance. »
A l’accent, ce devait être un Texan.
« Moi de même, répondit l’aristocrate en se forçant à être aimable. »
Enfin, ce fut le tour du troisième homme. Il paraissait un poil plus âgé que Lord Kershaw, et était à peine moins grand. Sur ses cheveux roux qui semblaient n’avoir jamais connu le peigne, il portait un stetson dans lequel était piquée une plume d’aigle. Il arborait une barbe broussailleuse qui lui cachait presque la moitié du visage. Sur le coté gauche de sa chemise brillait une décoration. Elle brillait tellement qu’il devait l’astiquer plus souvent qu’il ne prenait de bains. Le chasseur britannique, intrigué, la désigna d’un mouvement du menton.
« Où as-tu dégotté ça ? »
« A Stones River, my lord. »
Il avait un accent écossais si prononcé que l’aristocrate crut qu’il le faisait exprès. Andy s’avança pour le présenter à son tour, mais à peine avait-il ouvert la bouche que l’homme le coupa d’un geste de la main.
« Je peux me présenter tout seul, déclara-t-il d’une voix calme. Mon nom est McByrne, my lord. Douglas McByrne. Puisque ma médaille vous intéresse, je peux vous dire que j’ai eu l’honneur de servir dans l’armée du Cumberland, et que ma bravoure a impressionné le général Rosecrans lui-même. Après la guerre, je suis resté quelque temps dans l’armée, puis je suis venu dans l’ouest. J’ai été tour à tour chasseur de bison pour les compagnies de chemin de fer, éclaireur pour la cavalerie, chercheur d’or, sheriff adjoint, et présentement chasseur de primes. »
Un curriculum vitae pour le moins impressionnant. Lord Kershaw en resta sans voix pendant un petit moment.
« My Lord… répéta-t-il finalement, en se demandant si c’était une marque de respect ou de moquerie. Il n’y en a pas beaucoup de ce coté du Missouri à m’appeler comme ça. »
« On m’a souvent dit que j’étais unique. »
L’aristocrate ne sut que répondre à cette sentence lapidaire. Il continua à examiner le vétéran, le regardant droit dans les yeux. L’écossais soutint son regard sans prononcer un mot. Au bout d’un moment, le chasseur britannique détourna le regard et remarqua qu’il ne portait pas de holster.
« Je ne vois pas de revolver à tes cotés. Tu es peut-être bon dans le maniement du fusil, mais que vaux-tu au six-coups ? »
Pour toute réponse, McByrne plongea sa main droite dans la poche de son pantalon et en retira un revolver de petite taille, au canon très court, qu’il braqua sur Lord Kershaw, le tout à la vitesse de l’éclair. Instinctivement, l’aristocrate porta la main à son holster, avant de se rappeler qu’il n’avait pas encore remplacé l’arme que Tchang avait tordue dans le train. Mais il était clair que même s’il avait eu son fidèle Smith & Wesson à ses cotés, il n’aurait pas eu le temps de dégainer avant McByrne. Celui-ci, voyant que son interlocuteur avait compris le message, sourit et rempocha son revolver.
« J’aime les armes compactes, qui peuvent tenir en poche, expliqua McByrne. Comme vous à l’instant, my lord, mes adversaires ne croient pas que je suis armé, ce qui me permet de les surprendre. Et j’ai fait doubler de cuir la poche de mon pantalon pour dégainer encore plus vite. Je peux affirmer que le petit engin dans ma poche se retire plus rapidement qu’un colt ordinaire de son holster. »
« Impressionnant, dut admettre Lord Kershaw avec quelque répugnance. »
Il avait déjà entendu parler de pistoléros qui préféraient avoir un Derringer dans leur ceinture qu’un revolver dans son étui, pour les mêmes raisons de rapidité et de discrétion, mais c’était la première fois qu’il voyait quelqu’un adopter cette méthode. Il chercha quelque chose à ajouter pour avoir le dernier mot, mais ne trouva rien de satisfaisant. Il se retourna alors vers l’ensemble du groupe.
« Asseyons-nous ! ordonna-t-il avec une certaine humeur. »
L’un après l’autre, les cinq hommes s’assirent.
« Messieurs, reprit l’aristocrate, je pense que notre cher Andy vous a déjà parlé de ce qui nous attend ? »
Hochements de têtes et murmures d’approbation lui répondirent. McByrne se montra plus loquace.
« Nous savons que l’homme à abattre est Jimmy Logan. Nous savons aussi qu’il y a une prime de vingt mille dollars à la clé le jour où nous l’aurons, à partager entre nous quatre car vous renoncez à votre part, et Andy nous a déjà versé à chacun deux cent cinquante billets avec pour seule mission de vous attendre. Il ne nous a rien dit de plus. »
Lord Kershaw sourit. Conformément à ses instructions, Andy s’était gardé de faire la moindre allusion aux pouvoirs magiques du hors-la-loi. Il s’était permis de révéler la véritable nature de Jimmy Logan au vieux coureur des plaines, qui était enclin à la superstition, et qui n’aurait jamais mis en doute la parole de son ami. Mais il lui avait bien recommandé de ne pas les répéter sur tous les toits : les recrues potentielles les auraient pris pour des idiots. Mieux valait qu’elles continuent de penser que les rumeurs qui couraient au sujet du gang de Logan n’étaient que le fruit de l’imagination de victimes trop impressionnables, enrichi par les ivrognes qui avaient colporté ces racontars. On n’avait qu’à les laisser découvrir par elles-mêmes de quoi il retournait.
« Cependant, poursuivit l’écossais, je me suis renseigné au sujet de ces gibiers de potence. Et une des choses que j’ai apprises est que le Territoire de l’Utah n’a rien à leur reprocher. D’où ma question : comptez-vous vous attaquer à eux ici même, au mépris de la loi ? »
Quel enquiquineur, celui-là ! Lord Kershaw lui aurait bien répondu qu’il se contrefichait du lieu où ils leur feraient la peau, mais quelque chose lui disait qu’il valait mieux faire une réponse plus diplomatique.
« Bien sûr que non ! Mais ils viennent souvent en Utah pour se ravitailler, avant de repartir accomplir leurs méfaits plus à l’ouest. De ce fait, Salt Lake City constitue une bonne base de départ, que ce soit pour partir à leur poursuite quand ils vont au Nevada, ou nous porter à leur rencontre quand ils en reviennent. »
Cette explication eut l’air de satisfaire McByrne. Lord Kershaw s’autorisa un sourire, content d’avoir réussi à apaiser ce fouteur de ******** en puissance. En temps utile et si les circonstances l’y poussaient, il saurait lui faire comprendre que l’important était de mettre ces bandits hors d’état de nuire, et que le fait que ça se passe à un endroit ou à un autre ne changeait rien à l’affaire, du moment que les autorités concernées ne l’apprennent pas.
« Bien, poursuivit l’aristocrate, donc, notre objectif s’appelle Jimmy Logan. Il aura certainement avec lui son second William Gray, alias Bill le Balafré. Il vaut dans les mille dollars… »
« Mille deux cents, crut bon de préciser McByrne. »
« Tant que ça ? s’étonna Lord Kershaw. Les prix ont diablement augmenté, en trois ans. »
« Tout augmente, plaisanta Jeffrey. Sauf les salaires. »
« Patience, le rassura le chasseur britannique. Avec la prime que nous toucherons pour Logan, vous n’aurez plus à chercher du travail, et le travail n’aura plus à vous chercher. Bon, en plus de ces deux là, il y aura un troisième larron, qui a rejoint la bande l’an passé. Il s’appelle Hans, et j’avoue que je ne sais rien à son sujet. »
Il tourna la tête vers l’écossais, attendant une réaction de sa part. Celui-ci sourit, et, comme prévu, s’empressa de donner les renseignements manquants.
« Il s’appelle Hans Metzger. C’est un nouveau venu dans la région. Probablement un immigré de fraîche date qui n’a pas réussi à tirer son épingle du jeu dans une vie honnête. Il n’e s’est en tout cas pas encore fait de réputation. Sa tête est mise à prix à seulement trois cents dollars. »
« Merci. Vous connaissez maintenant vos adversaires. Vous devez aussi savoir qu’ils ont quitté la ville il y a quatre jours, pour une destination… inconnue ? »
Il interrogea Andy du regard.
« J’ai suivi leurs traces sur un trentaine de miles. Ils se dirigeaient tout droit vers les montagnes. »
« Le plus court chemin vers le Nevada. Il est certain qu’ils se rendent dans leur théâtre d’opérations. Chevauchaient-ils rapidement ? »
« Sur la portion que j’ai examinée, ils semblaient aller à une vitesse normale. Ils donnaient même l’impression d’aller au pas, par moments, répondit le coureur des plaines. »
Lord Kershaw se frotta les mains.
« Parfait. Si nous nous lançons à leur poursuite demain matin, en forçant l’allure, en changeant de chevaux si possible, nous pourrons les rattraper rapidement et leur tomber dessus avant qu’ils commettent un méfait de plus. Peut-être même avant la frontière ! »
« Hem ! »
C’était McByrne qui venait de toussoter ainsi. L’aristocrate se rattrapa rapidement.
« Bien entendu, si c’est le cas, nous nous contenterons de les suivre à distance jusqu’à ce qu’ils tombent sous la juridiction du Nevada. A moins, bien sûr, qu’ils ne prennent les devants… Vous m’accorderez que si jamais ils se montraient agressifs, nous serions parfaitement en droit de riposter, même en Utah. »
« Cela va de soi, observa l’écossais, approuvé par tout le groupe. Mais il ne faudrait pas que nous nous montrions agressifs les premiers. Il faut faire les choses dans les règles. »
By Jove ! Cet écossais était plus tatillon que ces foutus bureaucrates de Washington ! Enfin, si jamais la bataille se produisait sur le Territoire de l’Utah, il comprendrait que les circonstances exigeaient qu’on tourne quelque peu la loi. Jimmy Logan devait mourir, et le sol sur lequel il rendrait son dernier soupir importait peu. Et s’il ne voulait pas comprendre, il faudrait le raisonner, au besoin en lui mettant un peu de plomb dans la tête. Au sens figuré ou au sens propre, selon la gravité du cas.
« Bien. Puisque nous savons qui ils sont, et par où ils sont partis, je pense que nous pouvons nous mettre d’accord sur un départ demain à l’aube. Enfin, si tout est prêt. Andy ? »
Le coureur des plaines était occupé à bourrer sa pipe. Il s’interrompit le temps de rassurer son patron.
« Tout est prêt, déclara le vieil Andy. Il y a cinq bons chevaux qui nous attendent à l’écurie, j’ai rassemblé des vivres pour une semaine. J’ai acheté un baril de pétrole, conformément à vos instructions. Et je me suis aussi procuré les armes demandées. A part la mitrailleuse Gatling, pour des raisons évidentes. »
Lord Kershaw soupira. Peut-être qu’un jour, les Etats-Unis autoriseraient la vente libre de cet engin, mais pour l’heure, il devait renoncer une fois de plus à son rêve de manier cette arme merveilleuse. Peut-être qu’en usant de ses relations, il aurait pu convaincre les bonnes personnes et réussir à s’en procurer une, mais faire les commissions était une chose qui l’ennuyait au plus haut point, et il fallait toujours qu’il délègue cette besogne à des sous-fifres. D’ailleurs, à propos d’acheter des armes, il lui revint à l’esprit qu’il n’avait plus de revolver.
« Dans les armes que tu as achetées, il y a un revolver ? »
« Non. Je m’en suis tenu à la liste que vous m’avez donnée. »
« Bien. Alors, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne nuit, messieurs. »
Il se leva de table et se dirigea vers la sortie
« Ou allez-vous ? s’étonna Andy. »
« Acheter un revolver, pardi ! Un chinetoque m’a bousillé le mien hier soir, et je ne vais pas partir à l’aventure avec les mains vides ! »
Ses compagnons le regardèrent, interdits.
« Mais ? C’est la nuit ! »
« Et ? »
« Et les boutiques sont fermées ! »
Fichtre ! Lord Kershaw avait oublié que ce pays n’était pas civilisé au point d’avoir des magasins ouverts de jour aussi bien que de nuit. Même pour des produits de première nécessité comme les armes à feu. Qu’à cela ne tienne, il attendrait demain pour s’offrir un nouveau six-coups. Il marmonna un juron peu aristocratique et, la rage au cœur alla voir l’hôtelier pour qu’il lui indique sa chambre. McByrne et le vieil Andy l’imitèrent bientôt, et seuls Tom et Jeffrey restèrent dans la grande salle. Le premier n’avait pas fini sa bière, tandis que le second se caressait pensivement la moustache, en proie à une réflexion intense. Enfin, n’y tenant plus, il sollicita l’aide de son camarade.
« Dis-moi, à ton avis, qu’est-ce qu’il compte faire avec un baril de pétrole ? »
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 08/12/10 10:15
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[center]CHAPITRE DIXIEME
Dans lequel Lord Kershaw s’en va faire des emplettes
Arthur Monroe menait une vie paisible. Chaque matin, de bonne heure, après que sa tendre épouse lui avait servi un petit déjeuner roboratif à base d’œufs au jambon ou d’haricots au lard, selon l’humeur ou l’approvisionnement, il se rendait d’un pas tranquille jusqu’à son échoppe, où il passait toutes ses journées à attendre les clients. Quand il en repartait, tard le soir, il s’autorisait de temps en temps une halte au saloon, pour déguster quelques gorgées de whiskey, mais c’était exceptionnel. Arthur Monroe aimait sa vie sans histoires, faites de semaines de six jours de travail et d’un jour de prière. Il aurait peut-être pu choisir une activité plus paisible que la vente d’armes, mais la proximité du bureau du sheriff dissuadait la clientèle de créer des ennuis.
Ce jour-là avait commencé comme tous les autres jours. Cependant, en arrivant à sa boutique, Arthur Monroe eut la surprise de voir un grand homme vêtu d’un imperméable noir faire les cent-pas devant le pas de la porte. C’était pour le moins inhabituel. Mais il ne se laissa pas démonter pour autant. Sans presser le pas, il avança jusqu’à sa hauteur et lui adressa son sourire le plus aimable.
« Bonjour monsieur. Le temps d’ouvrir le magasin et je suis à vous. »
« Et bien, activez-vous un peu ! Ca fait une heure que j’attends, et je n’ai pas toute la journée devant moi ! »
Quand Lord Kershaw avait eu une mauvaise nuit, qu’il était pressé, et qu’il avait passé une heure à trépigner devant une porte close, il oubliait parfois de se conduire en gentleman. Arthur Monroe, stupéfait, jeta un coup d’œil furtif à l’horloge de l’église, pour vérifier qu’il n’était pas en retard. Non, il était pile à l’heure, comme toujours.
« Je suis navré que vous ayez dû attendre, monsieur. Mais j’ouvre tous les jours à sept heures et demie pile, c’est d’ailleurs affiché sur la porte. »
« Ne perdez pas votre temps à vous excuser, et occupez-vous plutôt d’ouvrir cette bon dieu de porte ! »
L’armurier dut rassembler toute sa force d’esprit pour rester imperturbable. Du coin de l’œil, il s’assura que le marshal était à son poste. Dieu merci, il était là, et regardait justement dans leur direction. Se sentant légèrement plus rassuré, Mr Monroe sortit la clé de sa boutique et ouvrit calmement la porte, s’efforçant d’ignorer les gesticulations de son client matinal. A peine avait-il mis un pied de l’autre coté de la porte que le chasseur de primes se rua à l’intérieur, le bousculant au passage. Puis, tandis que l’armurier massait son épaule endolorie sans avoir quitté son masque impassible ne fût-ce qu’une seule seconde, son client se mit à faire le tour des présentoirs, semblant chercher une chose qu’il ne trouvait pas.
« Où sont vos Smith & Wesson ? demanda-t-il finalement d’une voix presque hystérique. »
« Je regrette, monsieur, mais nous ne proposons pas cette marque-là. Mais je peux vous assurer que nous avons d’excellents revolvers fraîchement sorti des usines Colt ou Remi… »
« Je me fiche de vos colts ! Je suis fidèle à la firme Smith & Wesson, moi ! »
« Si vous tenez absolument à avoir un Smith & Wesson, j’ai un contact à Dodge City qui peut m’en expédier un d’ici une semaine. Il faudra juste m’indiquer le modèle… »
« Je n’ai pas le temps d’attendre une semaine ! Y a-t-il une autre armurerie dans ce fichu patelin ? »
« Ma foi, vous pouvez toujours essayer le Suédois qui est à l’autre bout de la ville. Mais je ne pense pas qu’il ait plus de Smith & Wesson qu’ici. Et, bien qu’il ne soit guère séant de dire du mal des autres, je me permets de vous signaler que le Suédois fait surtout le commerce d’armes d’occasion, contrairement à notre maison qui met un point d’honneur à ne proposer que du matériel neuf. »
Le soupir rageur de l’aristocrate fut si fort qu’on pouvait l’entendre à l’extérieur.
« Et bien soit, puisque c’est ainsi, montrez-moi ce que vous avez de plus cher. »
Lord Kershaw était de ceux qui croyaient que le prix était proportionnel à la qualité. Cela collait à sa vision des choses : il eût été fort anormal que les objets chers, donc réservés aux gens de qualité, soient de moins bonne facture que ceux accessibles au commun des mortels. L’armurier, qui s’était jusque-là tenu immobile, s’anima et alla ouvrir une vitrine qui présentait un assortiment de revolvers flambants neufs.
« Ce sont là nos meilleurs revolvers, dit-il en les alignant sur le dessus du présentoir. Voici un Colt du dernier modèle. Celui-ci est un excellent Remington, le fameux John Scott ne jure que par ce modèle. Son seul défaut est d’être un peu lourd. Un autre Colt, celui-ci est utilisé par le célèbre Randolph Wayne, le justicier de Fort James, comme vous le savez peut-être. Ce quatrième est un… »
« Ca suffira, merci ! »
Lord Kershaw se pencha pour examiner les armes d’un œil soupçonneux. Fidèle depuis toujours à Smith & Wesson, il était un peu perdu avec ces revolvers qu’il ne connaissait pas. Il hésita un long moment devant chacun d’eux, puis revint au premier sans s’être fixé, et recommença à les examiner. Il réfléchit encore quelques secondes, puis se décida pour le Remington. Il avait plus d’estime pour John Scott que pour Randolph Wayne, et puis l’arme était plus lourde. S’il tombait à court de munitions, il pourrait toujours cogner avec.
« Je prends celui-ci. Avez-vous un endroit où je peux l’essayer ? »
« Bien sûr. Veuillez me suivre. »
L’armurier prit une boîte de cartouche et le conduisit à une porte au fond du magasin. Elle donnait sur une cour où plusieurs cibles en bois avaient été installées. Il s’agissait de cibles normales, faites de cercles concentriques avec un point rouge au centre. Arthur Monroe désapprouvait les cibles fantaisistes qui représentaient des indiens ou des desperados. Il pensait curieusement que tirer sur des personnes humaines était un acte sérieux, et qu’il n’était pas moral de le commettre dans le but d’essayer une arme ou pour le plaisir. Il n’avait pas demandé confirmation au révérend, mais il était presque sûr que c’était un péché. Ou, en tout cas, ça méritait de l’être. Il tendit une cartouche à Lord Kershaw, qui s’empressa de la charger dans le barillet de sa nouvelle acquisition. Puis il la mit dans son holster, prit une profonde inspiration, et dégaina et tira dans le même mouvement. La balle perça la cible un peu en dessous du centre. L’armurier s’inclina légèrement, en signe d’admiration.
« Je félicite monsieur pour son excellent tir. »
« Peuh ! Je suis sûr qu’avec un Smith & Wesson, j’aurais fait mieux. Mais dites-moi, n’avez-vous pas autre chose que ces cibles ? »
« Je vous demande pardon ? s’étonna Arthur Monroe. »
« Ben, pour me faire une idée des dégâts que cet engin provoque, l’idéal serait de le tester sur une personne humaine. Quelqu’un de pas important pour la société, genre un indien, un nègre, un clodo… Vous n’en connaîtriez pas un qui traîne dans le coin, par hasard ? »
Mr Arthur Monroe sonda son client du regard. Il ne semblait pas plaisanter. Pourtant, il n’osait pas imaginer que pareille demande puisse être autre chose qu’une plaisanterie…
« Je regrette, monsieur, parvint-il à dire au bout de plusieurs secondes de silence gêné, notre maison n’offre pas ce genre de services. »
« Tant pis. J’essayerai de trouver un coyote dans la journée, mais ce n’est pas la même chose. »
Ah ! S’il avait eu plus de temps devant lui, il serait allé chercher querelle à un as-de-la-gâchette et aurait su ce que valait véritablement son arme.
« Sans doute, monsieur, répondit l’armurier, assez mal à l’aise. »
Le chasseur britannique soupira et enfila le revolver dans son holster. Ils retournèrent dans le magasin. Là, l’aristocrate se souvint de la démonstration de McByrne la veille au saloon. Et au combat contre le colosse asiatique, durant lequel il avait été fort marri de se voir privé de son seul revolver. Avoir à sa disposition une arme de secours, plus discrète qu’un six-coups, ne serait vraiment pas du luxe.
« Dites-moi, vous avez des Derringer ? »
« Oui, monsieur. Ils sont là-bas, dans le coin. »
Lord Kershaw se précipita vers l’endroit indiqué, et contempla les engins de mort miniatures, une lueur de folie dans les yeux.
« Je vais vous en prendre deux de ceux-ci, dit-il en pointant son index vers un modèle à deux coups. »
« Bien monsieur. C’est un excellent choix, approuva l’armurier en déverrouillant la vitrine qui exposait les Derringer. »
« Et puis vous me rajouterez deux boîtes de munitions pour le Remington, poursuivit le chasseur de primes. Et une autre pour les Derringer. Pas la peine de les emballer, c’est pour utiliser tout de suite. »
Mr Arthur Monroe alla chercher derrière son comptoir chercher ce qu’on lui demandait. Tandis qu’il posait les différents objets sur le meuble, Lord Kershaw sortit son portefeuille et se mit à le fouiller, en prenant soin d’affecter un air désinvolte. Il pensait que prendre à la légère les affaires d’argent était le comble de la classe.
« Maintenant, pouvez-vous me dire combien je vous dois ? »
« Et bien, ça fera soixante deux dollars et cinquante cinq cents. »
L’aristocrate brandit un billet vert à l’effigie d’Abraham Lincoln. L’armurier plongea dans son tiroir-caisse et se mit à chercher de la monnaie.
« Ne vous donnez pas cette peine, lui dit le chasseur de primes d’un ton paternaliste. Gardez plutôt la monnaie et allez vous saouler à ma santé avec. Je ne vous connais pas beaucoup, mais vu la tronche que vous avez tiré depuis que je suis entré, je ne pense pas que vous ayez une vie bien intéressante. »
Arthur Monroe, bouche bée, le regarda avec des yeux ronds. Comme pétrifié, il ne fit aucun mouvement pour saisir le billet que lui tendait son client. Lord Kershaw le considéra un instant avec surprise, puis, voyant que l’armurier restait immobile, posa le billet sur le comptoir, prit les Derringer qu’il coinça dans sa ceinture, et enfin embarqua les boîtes de cartouches dans les poches profondes de son cache-poussière, sans prononcer un seul mot.
Puis, il tourna les talons et marcha jusqu’à la sortie. Avant de franchir le pas de la porte, il se retourna une dernière fois. Le marchand d’armes n’avait toujours pas bougé. Légèrement dérouté par ce comportement pour le moins étrange, il décida néanmoins de ne pas y prêter attention.
« Passez le bonjour de ma part à votre petite famille. Et adieu ! dit-il en claquant la porte. »
L’armurier resta dans la même position pendant encore un long moment. Puis, subitement, il recula d’un pas, et se mit à fixer le billet de cent dollars avec horreur, comme s’il s’agissait d’une bombe à retardement. C’est dans cette posture qu’il se trouvait lorsque le révérend entra à son tour dans le magasin.
« Bonjour Arthur. »
L’armurier sembla émerger d’un profond sommeil.
« Oh. Bonjour, mon révérend. C’est un plaisir de vous voir. Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite ? »
« Un grand malheur, répondit le serviteur de dieu en s’approchant du comptoir. Ce bon monsieur Crawford nous a quitté hier soir. Je suis arrivé à temps, mais pas le docteur. Un grand malheur. »
« Certes. Vous pouvez compter sur moi pour prier pour le salut de son âme. Encore que le connaissant, nous n’avons pas à nous inquiéter à ce sujet. »
« Je n’en attendais pas moins de vous. Mais sa mort nous prive de notre joueur d’harmonium… Et ça, c’est assez embarrassant. Vous savez jouer de l’harmonium, Arthur ? »
« De l’harmonium ? Euh, non, pas du tout. »
« Ah bon ? Et bien tant pis… Il va donc me falloir essayer ailleurs, je suppose. »
Le révérend tourna les talons, mais Mr Monroe le retint par le bras.
« Attendez ! Puisque vous êtes là, j’aimerais faire un don. Pour vos offres de bienfaisances. Prenez cet argent, je vous en prie. »
D’un signe de tête, il indiqua le billet auquel il n’avait toujours pas touché. Le révérend, intrigué, le prit et l’examina avec un intérêt non dissimulé. Pas de doute, c’était bien un billet de cent dollars. Et un vrai, par-dessus le marché.
« C’est trop. Je ne puis accepter, dit-il avec un regard glouton qui contredisait ses paroles. »
« Si, si. J’insiste. »
Le révérend ne se le fit pas redire encore une fois. Il avait eut le tact de refuser une fois, alors qu’on n’aille pas lui reprocher d’être un rapace !
« Ma foi… Dans ces conditions, je dois bien m’incliner… dit-il en empochant l’argent. Soyez-sûr que l’Eternel vous le rendra au centuple ! »
« Je n’en doute pas. Mais dites-moi, mon révérend. J’aurais aussi une question à vous poser. »
« Je vous écoute, mon fils. »
« Le diable… Vous l’avez déjà rencontré ? »
« Mon fils, tôt ou tard, chacun d’entre nous doit affronter le démon. »
« Je me demandais… A quoi ressemble-t-il ? »
Surpris, le révérend resta silencieux un instant.
« Il y a bien des idées sur la question, finit-il par dire, mais on représente généralement Satan sous les traits d’un immense diablotin cornu, à la peau rouge et squameuse, et avec une queue fourchue. Mais pour nous mettre à l’épreuve, il peut prendre bien des formes, beaucoup plus séduisantes. Parfois même celle d’une personne que nous connaissons bien. »
« C’est bien ce qu’il me semblait. Merci, mon révérend. »
Le prêcheur hocha la tête et quitta les lieux. Enfin seul, Arthur Monroe s’assit, l’âme à présent soulagée. Il savait que le diable était venu à lui sous la forme d’un grand homme vêtu d’un cache-poussière noir, et qu’il l’avait mis à l’épreuve. Mais il avait su résister à la tentation, il avait refusé l’argent que lui avait offert le Malin et compris le message que lui avait envoyé le Seigneur. A partir de maintenant, il se montrerait plus vertueux. Il se jura qu’il n’irait plus jamais corrompre son âme au saloon, et même jetterait la bouteille d’alcool qu’il gardait dans un recoin du magasin pour les « cas d’urgence », et il n’achèterait plus à sa femme de bijoux ou d’articles de fourrure, qui étaient des marques d’orgueil. Et, profitant que personne n’était là pour le voir, il tomba à genoux et se mit à prier.
Au même moment, à l’autre bout de la ville, cinq cavaliers s’élançaient vers l’ouest. Leurs pensées, qui étaient d’un ordre beaucoup moins théologique, se fixaient sur une piste qu’Andy avait repérée quelques jours plus tôt, et sur les hors-la-loi qui se trouvaient au bout. Eperonnant leurs montures, ils disparurent à l’horizon.
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 09/12/10 16:17
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CHAPITRE ONZIEME
Dans lequel les bandits sont de retour et les défenseurs de la loi sont réveillés en sursaut.
Dans le grand désert salé
Tapi derrière les rochers qui dissimulaient parfaitement sa présence, Jimmy Logan regardait avec méfiance la colonne de poussière qui s’élevait au loin dans le ciel extraordinairement pur de l’Utah. Il l’avait repérée au cours de la matinée, mais n’y avait pas prêté beaucoup d’attention. Après tout, il se trouvait encore dans les limites du Territoire de l’Utah, où la justice n’avait rien à lui reprocher. Il se sentait encore en sécurité. Il avait quand même ordonné de faire un détour, mais seulement parce qu’il n’aimait pas trop qu’on fouille le nez dans ses affaires. Vu ce qu’il avait l’intention de faire au Nevada, il était préférable de voyager avec discrétion.
Mais à la longue, il était devenu évident que ces cavaliers, quels qu’ils fussent, étaient sur leurs traces. Le sorcier se saisit d’une paire de jumelles qu’il avait dérobées quelques mois plus tôt à un voyageur fortuné. Il les porta à ses yeux et les braqua vers le nuage suspect. Peu à peu, il vit les silhouettes floues de cinq cavaliers en sortir. Ils étaient évidemment encore trop loin pour pouvoir les distinguer avec précision, mais celui qui chevauchait en tête attira son attention. Il s’agissait d’un individu beaucoup plus grand que la moyenne, engoncé dans un imperméable noir. Une grimace de contrariété se dessina sur le visage émacié du bandit de grand chemin tandis qu’un nom de sinistre mémoire lui revenait à l’esprit.
Lâchant un juron, il tourna les talons et descendit ventre à terre le monticule où il s’était perché pour mieux guetter ses poursuivants. Le reste de sa bande l’attendait en bas. Il y avait là Bill le Balafré, son fidèle lieutenant, qui profitait de cette pause imprévue pour s’offrir quelques gorgées d’une flasque au contenu indéterminé, mais vraisemblablement alcoolisé. En voyant son chef, il ne put retenir une exclamation.
« Ben mon vieux, tu tires une de ces gueules d’enterrement ! Qu’est-ce qu’il se passe ? C’est le diable que tu as vu, avec tes yeux-qui-voient-loin ? »
Et en effet, le visage de Jimmy Logan faisait peur à voir. Le sorcier était déjà émacié et pâlot au naturel, mais là, il était blanc comme un linge. On l’aurait presque pris pour un cadavre.
« Non, Bill, pas le diable. Mais ce n’est guère mieux. J’ai l’impression que cette charogne de Lord Kershaw n’en a pas eu assez lors de notre dernière rencontre. Il est revenu et il a quatre hommes avec lui. Il va falloir frapper plus fort, cette fois. »
« Wer ? »
C’était le troisième et dernier membre du gang qui venait de parler. Hans, un immigré originaire d’Allemagne, parlait à peine l’anglais, mais le comprenait assez bien pour suivre les instructions que lui donnait le boss. Jimmy lui sourit.
« Je te raconterai plus tard, lui promit-il. Pour l’instant, tout ce que tu as besoin de savoir, c’est qu’il est mortellement dangereux, et que nous ne serons tranquilles qu’après l’avoir refroidi. »
Bill hocha la tête. Au feu qui couvait dans son regard, le sorcier devina que son fidèle ami n’avait toujours pas digéré la mort de Crazy-Leg Johnson.
Logan prit les rênes que Hans lui tendait en silence et d’un bond, enfourcha sa monture. Il prit le temps de remettre son couvre-chef, un bonnet en fourrure à la Davy Crockett, qui était quelque peu déplacé par une telle chaleur, puis s’élança vers l’ouest, aussitôt suivi par ses deux acolytes. Bill éperonna son cheval pour remonta à la hauteur du chef de la bande. Il avait certainement envie de connaître la suite du programme.
« C’est la troisième fois que ce fils de coyote vient s’en prendre à nous. Cette fois-ci, il va falloir s’en débarrasser une bonne fois pour toutes. »
Le sorcier opina. En règle générale, les adversaires qu’il ne tuait pas sur-le-champ étaient tellement découragés qu’ils n’osaient plus se frotter à lui. La plupart quittaient même la région, épouvantés par les pouvoirs du hors-la-loi. Quand il avait appris que Lord Kershaw était retourné dans l’Est, il avait cru avoir réussi à démoraliser même ce chasseur de primes de légende. Sa réapparition, en plus de blesser son orgueil, ne lui disait vraiment rien qui vaille…
« Nous allons continuer à chevaucher jusqu’à la tombée de la nuit, expliqua-t-il. Ensuite, à la faveur de l’obscurité, nous leur rendrons une petite visite. Je crois que j’ai trouvé un moyen de les mettre facilement et définitivement hors jeu. D’ici demain, ils ne seront plus qu’un mauvais souvenir. »
« Restons quand même méfiants, souffla Bill. Ils sont quand même cinq et l’un d’eux au moins est un tireur d’élite. Et puis, leur chef sait à quoi s’attendre en ce qui te concerne. Tu crois qu’il a une idée derrière la tête ? »
Jimmy Logan ne répondit rien. Cette pensée lui avait traversé l’esprit, à lui aussi. Mais il ne voyait pas comment Lord Kershaw espérait triompher de ses petits talents. Et si son adversaire comptait sur la ruse, celle-ci serait inefficace maintenant qu’il était averti de leur présence. Jimmy Logan aussi savait faire fonctionner sa matière grise, et il allait s’en servir pour frapper fort et en premier. Mais une chose était sûre : il allait falloir jouer serré.
***
Les cinq cavaliers avaient mis pied à terre pour inspecter les restes d’un campement. Le vieil Andy, un genou sur le sol, examinait avec intérêt un amas de crottin de cheval. Il en saisit un bout et l’effrita longuement entre ses doigts. Lord Kershaw, légèrement en retrait, l’observait attentivement tandis que le vieux coureur des plaines mûrissait son estimation.
« Ils sont partis il y a au moins deux heures, déclara Jeffrey qui examinait les vestiges du feu de camp. »
L’aristocrate ne lui prêta aucune attention. Seule l’opinion du vieil Andy avait de l’importance en la matière. Après avoir reniflé une dernière fois son indice, il se leva et déclara, avec l’assurance du professionnel :
« Je dirais qu’ils n’ont maintenant que trois heures d’avance tout au plus. Sans doute un peu moins. »
Lord Kershaw sourit. L’étau se resserrait.
« Magnifique. Nous les aurions peut-être même déjà rattrapés si nous n’avions pas fait halte nous aussi. »
C’est alors que Tom, qui était allé reconnaître la piste des hors-la-loi, revint et leur rapporta une information complémentaire.
« Je n’ai examiné leur piste que sur une dizaine de mètres, mais à ce que j’en ai vu, on dirait qu’ils sont partis au grand galop. Ca veut peut-être dire qu’ils nous ont repérés. »
« Avec toute la poussière que nous rejetons sur ce fichu désert, ce ne serait pas étonnant, grommela McByrne dans sa barbe. »
Sans prononcer un mot, l’aristocrate et le vieil Andy s’avancèrent pour constater ce fait par eux-mêmes. Ces deux experts en pistage n’eurent pas besoin de se baisser pour lire les magnifiques traces que les trois fugitifs avaient laissées sur le sol du Grand Désert Salé. Et c’était indubitable : ils avaient bel et bien forcé l’allure.
« Nous ne sommes plus très loin des contreforts des Ruby Mountains, dit Andy. Là-bas, le sol est beaucoup plus difficile à lire. Ils le savent sans doute, et veulent en profiter pour nous semer. C’est ce que je ferais si j’étais à leur place. »
« Mais tu n’es pas à leur place. Tu es avec nous. »
« C’est quand même la tactique la plus probable. Ils n’ont aucun intérêt à chercher la bagarre tant que nous sommes dans le territoire de l’Utah, et s’ils veulent disparaître, les Ruby Mountains sont la seule direction à prendre. »
« Tu as peut-être raison… Mais le diable seul sait de quoi Logan est capable. »
Lord Kershaw contempla l’horizon en se caressant la barbe. Il devenait urgent de rattraper les fuyards. S’ils gagnaient effectivement la montagne, ils seraient tellement ralentis que les bandits pourraient aisément prendre le large. Et tout serait alors à recommencer.
« A cheval ! ordonna-t-il. Nous devons les rattraper le plus vite possible ! Ne ménagez pas vos montures ! Nous chevaucherons la nuit s’il le faut ! »
« Sauf votre respect, my lord, intervint l’écossais, nos bêtes sont déjà à bout de forces. Si nous insistons trop, elles risquent de nous claquer entre les doigts. Ensuite, la nuit sera sur nous dans peu de temps. Je nous vois mal suivre leur piste à la lumière d’une torche, et encore moins combattre s’ils décident de nous attaquer. Ils sont sur leurs gardes, à présent. Et enfin, je vous ferais remarquer que nous n’avons pas encore franchi la frontière du Nevada. »
« La frontière ? Il n’y a pas âme qui vive, pas un village à cinquante miles à la ronde. Quelle différence cela ferait de les tuer là-bas plutôt qu’ici ? »
« A vos yeux, c’est peut-être la même chose. Mais pas à ceux de la loi. Et nous ne pouvons prétendre servir la loi si nous ne la respectons pas nous-mêmes. »
By Jove ! Etait-il possible qu’on puisse être à ce point procédurier ? Cet écossais avait décidément été marqué par sa brève carrière de sheriff adjoint… Mais le chasseur britannique n’allait pas se laisser réduire au silence aussi facilement.
« Jimmy Logan et son gang sont des bandits sanguinaires, rétorqua-t-il, qui peuvent à tout moment causer la mort d’honnêtes citoyens ! Si nous avons l’occasion de leur régler leur compte, il faut sauter dessus. Le faire ici sera peut-être illégal, mais les laisser respirer ces dangers publics un jour de plus est un véritable crime ! Et je ne connais aucun juge qui trouverait à redire à cela ! »
« Sans doute, admit McByrne. J’ai pu constater que bien des juges pensent également que la fin justifie les moyens. Mais si vous voulez mon opinion, ils se rabaissent au niveau des racailles qu’ils combattent. »
Lord Kershaw n’écoutait déjà plus le discours de son homme de main. Celui-ci commençait à lui courir sur le système au point qu’il avait du mal à se conduire en gentleman.
« Ton opinion, tu peux te la… »
« Mais comme je vois que je n’arriverai pas à vous convaincre, je reviens à mes deux autres arguments. »
De mauvaise grâce, l’aristocrate dut reconnaître que ceux-là n’étaient pas dénués de fondement. Il changea son ordre en conséquence.
« On va suivre les traces sans trop forcer l’allure jusqu’à ce qu’il fasse nuit. Après une bonne nuit de repos et un bon repas, nous serons en forme pour reprendre la poursuite. Et demain, on ne s’arrêtera pas avant qu’ils soient complètement refroidis. »
Et sans transition, il donna le signal du départ. Ils chevauchèrent pendant encore près de deux heures, puis, le crépuscule étant venu sur ces entrefaites, ils établirent leur campement. Ils dînèrent rapidement de haricots au lard, puis se couchèrent immédiatement. Lord Kershaw interdit à Tom de chanter en s’accompagnant à la guitare, comme celui-ci en avait l’habitude chaque soir, arguant que les bandits, peut-être tout proches, risquaient de l’entendre. Mais comme il n’écouta pas McByrne quand celui-ci fit la remarque que leur feu de camp pouvait se voir à des miles à la ronde, ses compagnons s’interrogèrent sur les véritables motivations de leur chef. Cependant, ils obéirent aux ordres sans discuter, et, à la seule exception de celui qui était chargé de monter la garde, s’endormirent rapidement, sans se douter une seule seconde que pendant tout ce temps, leurs faits et gestes avaient été suivis avec le plus grand intérêt par trois paires d’yeux et une paire de jumelles…
***
A l’est, l’obscurité du ciel commençait à se teinter d’une lueur rougeâtre. Jimmy Logan, qui somnolait assis en tailleur sur un rocher, déplia sa carcasse dégingandée et bailla bruyamment. Puis, il fit quelques pas pour achever de se réveiller. C’était le moment qu’il avait choisi pour passer à l’attaque : juste avant l’aube, le guetteur serait fatigué et les autres, encore endormis. L’effet de surprise serait donc maximal. De plus, l’apparition des premières lumières signalait à ses deux complices, partis occuper une position avancée, que le moment était venu de se préparer au combat. Et il faisait encore assez sombre pour que les hors-la-loi embusqués soient pratiquement invisibles, tandis que les chasseurs de primes, éclairés par leur feu de camp, seraient des cibles faciles.
La veille, le sorcier avait pu constater que ses poursuivants avaient plutôt mal choisi l’endroit où installer leur bivouac. En effet, le terrain accidenté offrait plusieurs endroits d’où de bons tireurs pouvaient les canarder sans trop s’exposer, puis s’enfuir sans craindre une éventuelle riposte. On ne pouvait pas imaginer de meilleure situation. Logan sourit. Il ne lui restait plus qu’à ouvrir les hostilités, et ses complices se joindraient aussitôt à la partie.
Le sorcier farfouilla dans la poche de son cache-poussière pour y prendre ses chères cigarettes. Il en alluma une en s’abritant derrière un rocher, pour être sûr que le guetteur adverse n’apercevrait pas la flamme de son briquet. Et, comme il l’avait fait trois ans plus tôt, il se mit à exhaler de longues bouffées de fumée qui ne dissipaient pas dans l’atmosphère. Puis, il récita les incantations et effectua les gestes qui lui permettaient de plier à sa volonté ce nuage de fumée surnaturel, jusqu’à façonner un être semblable à celui qu’il avait invoqué précédemment contre le chasseur britannique. Mais cette fois, Jimmy Logan n’était pas affaibli par une « mort » récente… Il était même en pleine forme. La créature qu’il allait déchaîner sur ses poursuivants seraient beaucoup plus grosse, son contact serait beaucoup plus cruel, et il serait capable de la piloter beaucoup plus loin.
Enfin, le sorcier, satisfait de la chose qu’il avait invoquée, étendit les bras et se concentra. Le démon éthéré, jusque-là immobile, se tourna conformément aux ordres que son maître lui donnait par la pensée, et se dirigea avec de longues enjambées vers le feu de camp des chasseurs de primes. Jimmy Logan eut un sourire sadique en imaginant ce qui allait se passer.
***
Sa seigneurie Lord Reginald Kershaw ouvrit les yeux. Une sensation étrange venait de le réveiller en sursaut. Il s’assit et regarda tout autour de lui. Tout semblait normal. Le vieil Andy, dont c’était le tour de garde, lui adressa un salut amical sans cesser de préparer le café du matin. Si un guetteur aussi vigilant que lui n’avait rien remarqué d’anormal, c’est qu’il n’y avait rien à remarquer. Et pourtant… il y avait dans l’air un je-ne-sais-quoi qui mettait tous ses sens en éveil. Une sorte d’impression de danger imminent… Le chasseur britannique, qui pourtant se piquait d’avoir de l’instinct, n’avait jamais rien senti de pareil. Il se leva, bien décidé à découvrir ce qui clochait.
Brusquement, son attention fut attirée par un bruit soudain : leurs chevaux, qui avaient été attachés non loin de là, venaient de se mettre à piaffer. En hennissant, ils essayaient de se libérer de leurs entraves. Eux aussi semblaient ressentir quelque chose d’inquiétant. Ce vacarme tira ses autres compagnons de leur sommeil. Tom et Jeffrey se levèrent aussitôt, Andy, intrigué, interrompit sa besogne, mais McByrne, qui avait assuré le tour de garde précédent, se contenta d’enfoncer son chapeau sur ses oreilles, en poussant des grommellements indistincts.
Lord Kershaw sentit les battements de son cœur s’accélérer. A chaque seconde, la sensation de mal à l’aise se faisait plus forte, laissant présager un dénouement imminent et terrible. Brusquement, tout se fit clair dans son esprit. Les animaux, grâce à leur instinct animal, étaient sensibles au surnaturel. Les chiens n’étaient-ils pas supposer hurler à la mort quand des fantômes étaient dans les parages ? Et lui-même, lors de sa rencontre éprouvante avec la sorcellerie de Logan, avait dû développer un sixième sens qui le mettait en garde contre un tel danger.
Un cri d’alerte monta dans sa gorge, mais il était déjà trop tard. À la seconde même où le chasseur britannique réalisait la nature de la menace, une silhouette fantomatique bondit au milieu du campement. Les cinq chasseurs de primes furent instantanément pétrifiés de terreur. Même Lord Kershaw, qui savait pourtant à quoi s’attendre, sentit son sang se glacer dans ses veines lorsqu’il vit le résultat de l’invocation du sorcier. La créature de fumée qui se trouvait devant lui était bien différente de celle qui l’avait agressé trois ans auparavant, chétive et de forme très simple. Là, le sorcier s’était surpassé : haute de plus de trois mètres de haut, elle se composait d’un torse difforme et ballonné, duquel partaient des membres longilignes terminés par des mains griffues ; une sorte de tête informe surmontait le tout, avec un point de fumée rougeâtre en son milieu, qui évoquait furieusement un œil cyclopéen. Et les différences ne se limitaient pas au seul physique : au lieu de flotter maladroitement dans les airs, elle marchait avec une aisance et une vitesse qui faisaient peur à voir.
La chose, après avoir marqué un arrêt comme pour les dévisager de son œil unique, reprit sa route sans un bruit. Elle était absolument silencieuse, et d’une certaine manière, ce silence de mort était plus effrayant qu’un rugissement de bête sauvage.
***
A une distance respectable, embusqués derrière une dune, les deux lieutenants de Logan assistaient au spectacle avec des sentiments assez différents.
« Wunderbar ! s’exclama l’Allemand, fasciné par le miracle qui se produisait devant lui. »
« Je ne m’habituerai jamais… murmura Bill, la gorge serrée. »
Puis, s’arrachant à la contemplation des ébats du démon de fumée, il ramassa sa Winchester et l’arma. Hans l’imita quelques secondes plus tard.
« Le moment est venu d’ajouter notre grain de sel. Tu te souviens quelles sont nos cibles ? »
Son complice hocha la tête en épaulant sa carabine. Bill fit de même et, une fois qu’il eût ce qu’il voulait au bout de son canon, donna le signal du début des hostilités.
***
Les premiers coups de feu claquèrent alors que la créature éthérée venait de reprendre son chemin. Elle se dirigeait vers les montures des chasseurs de primes, toutes griffes dehors. Montures qui étaient aussi la cible que Logan avait assignée à ses complices. Privés d’elles, Kershaw et ses sbires ne pourraient continuer la poursuite. Et même s’ils parvenaient à échapper aux terribles assauts de l’invocation, ils se retrouveraient démontés au milieu du Grand Désert de Sel, dans une situation où il était difficile de survivre.
Lord Kershaw fut le premier à se reprendre. Il se précipita vers sa sacoche, où il avait rangé le Sifflet du Dragon. Mais dans sa hâte, il trébucha et s’étala de tout son long sur le sol, et perdit ainsi de précieuses secondes.
Jeffrey eut la présence d’esprit de jeter sa couverture sur le feu de camp, dont la lumière révélait leur présence aux tireurs embusqués. Pendant quelques secondes, une pénombre salvatrice tomba sur eux… Jusqu’à ce que l’œil unique de la créature s’illumine soudain, prodiguant une lumière rouge qui éclairait encore mieux que leur feu de camp. Jimmy Logan déployait tout son art.
Un premier cheval s’écroula par terre, frappé à mort par les carabines des bandits. Le vieil Andy se précipita pour essayer de mener les autres à l’abri. Il eut le temps d’en libérer deux, en coupant leurs liens avec son couteau de chasse, avant qu’une balle ne le fauche à son tour.
Mac Byrne venait à peine de se relever et n’avait pas encore ramassé son fusil. Tom, lui, avait empoigné son revolver et, n’écoutant que son courage ou son inconscience fit feu sur l’être de fumée. La balle le traversa sans lui causer le moindre dommage et termina sa course dans le gras de la jambe de l’Ecossais, qui poussa un juron et s’affala, les deux mains pressées sur sa blessure.
Le démon fuligineux arrêta sa course vers les chevaux et se retourna lentement, pour se diriger vers Tom. S’il avait échoué à blessé l’être surnaturel, il avait en revanche parfaitement réussi à attirer son attention. Le jeune pistoléro, sans doute trop paniqué pour penser à fuir, continua de tirer sur la chose éthérée, sans autre résultat que de vider son revolver. En quelques enjambées, elle fut sur lui et lui enserra la gorge de ses mains spectrales.
Tom s’écroula en hurlant de douleur. Jeffrey recula, épouvanté par le spectacle de cette chose impalpable, qui ne pouvait donc déchirer les chairs, mais dont le contact causait des souffrances inimaginables. Lord Kershaw sentit son sang se figer dans ses veines, se rappelant la douleur qu’il avait lui-même éprouvé lors de sa rencontre avec le petit frère, sans doute moins puissant, de cette créature.
Mais cette fois-ci, il n’allait pas prendre lamentablement la fuite : l’aristocrate avait enfin mis la main sur le Sifflet du Dragon et était prêt à en faire usage. Il allait maintenant savoir si le professeur Halifax avait eu du nez en le lui conseillant. Il courut se placer à quelques mètres de l’invocation, qui continuait de s’acharner sur l’infortuné Tom, et le porta à ses lèvres.
Sans se préoccuper des coups de feu qui sifflaient tout autour de lui, l’aristocrate prit une profonde inspiration et souffla dans l’instrument, en priant silencieusement qu’il fût efficace. Il en tira un son suraigu qui déchira les tympans de toutes les personnes présentes. Les deux chasseurs de primes encore en état de le faire se couvrirent les oreilles de leurs mains, et Lord Kershaw regretta de ne pouvoir en faire autant, et dut faire appel à toute la force de son âme pour continuer à souffler. Même Bill et Hans, qui pourtant se trouvaient assez loin, en furent incommodés au point de cesser temporairement leur fusillade.
Mais le sifflement eut un effet immédiat. Le démon de fumée arrêta aussitôt de labourer la poitrine de ce pauvre Tom et se retourna d’un bloc pour faire face à cet assaut imprévu. Lord Kershaw lui trouva un petit air furieux, pour autant qu’une telle monstruosité pût laisser transparaître des émotions, et en conclut qu’il était sur la bonne voie. Braquant son œil unique sur l’aristocrate, il étendit un de ses bras interminables pour le saisir. Mais sa proie recula lentement, tout en continuant de siffler, de plus en plus fort.
La créature éthérée avançait toujours, mais ses mouvements avaient sensiblement ralenti. Même, elle semblait tituber. En dépit de cela, elle sembla un instant sur le point d’enserrer le chasseur britannique dans son étreinte mortelle, mais finalement, le pouvoir du Sifflet du Dragon se révéla plus fort. On vit des volutes de fumées s’élever du corps de la chose, qui se mit à se tordre dans tous les sens, comme sous l’effet d’une douleur intense. Puis ses membres se séparèrent de son tronc, avant de se désagréger en morceaux plus petits, qui disparurent rapidement. Lord Kershaw n’arrêta pas de siffler avant que l’être ait totalement fini de se dissoudre dans l’atmosphère.
Alors, ses lèvres s’entrouvrirent et laissèrent échapper l’instrument qui tomba à terre, heureusement sans se briser. Il vacilla un instant et finit par tomber lui aussi, sur ses genoux, complètement vidé de ses forces. Il avait dû retenir sa respiration pendant un long moment pour vaincre l’invocation, mais ça ne suffisait pas à expliquer l’état de faiblesse dans lequel il se trouvait. D’une certaine manière, le Sifflet du Dragon devait tirer son pouvoir de l’énergie vitale de celui qui l’utilisait, songea-t-il tout en inspirant bruyamment de larges goulées d’air.
Mais l’heure ne se prêtait guère aux spéculations mystiques : de nouvelles détonations se firent entendre, et des balles faisaient voler des gerbes de sable à quelques mètres de lui. Hans et Bill, maintenant que le sifflement déstabilisateur avait cessé, reprenaient leur attaque. Cependant, ils étaient désormais privés de la lumière que produisait le démon fuligineux, et les premières heures de l’aube n’éclairaient pas assez pour voir distinctement leurs cibles. Ils en étaient donc réduits à tirer au jugé, ce qui était pour le moins inefficace. Jeffrey et McByrne, ravis de faire face à un danger qu’ils comprenaient saisirent leurs fusils et ripostèrent, sans rencontrer plus de succès.
Lord Kershaw poussa un soupir et ramassa le Sifflet du Dragon qui gisait sur le sable. Il l’épousseta d’un revers de sa manche et le rangea dans une des poches de son imperméable. L’objet était trop précieux pour le laisser traîner une seule seconde plus.
Puis, il se leva en titubant. Il s’était à peine remis de sa récente épreuve. Il marcha d’un pas hésitant jusqu’au cadavre de sa jument et sortit son fusil de son étui. C’était l’une des armes qu’il avait expressément demandé à Andy de se procurer : un fusil Sharps, à un coup, conçu pour la chasse au bison. On disait qu’il était capable de foudroyer un bestiau d’une tonne à un quart de mile. Il s’agissait probablement du fusil de chasse le plus puissant qui existât au monde. Il prit dans sa sacoche trois cartouches appropriées à son fusil monstrueux, en mit une dans la culasse, et cala les deux autres derrière son oreille. Puis il plissa les yeux, espérant voir les ennemis qui le canardaient ainsi.
Il ne les vit pas, mais les flammes que produisaient leurs Winchester révélaient leur présence. L’aristocrate sourit et pointa son arme dans leur direction. Quand elles réapparurent, il était fin prêt et tira sur celle de gauche.
A un peu moins d’une centaine de mètres de là, Bill le Balafré tomba soudainement à la renverse. Hans lui jeta un coup d’œil rapide, et comprit immédiatement qu’il n’y avait rien à faire pour aider son complice. Le trou béant qu’il avait en haut de la poitrine était une chose à laquelle nul ne pouvait survivre. Désormais seul, l’Allemand sentit son courage fondre comme une noisette de beurre sur une poêle brûlante. Il avait d’abord vu la magie de son chef, qu’il croyait invincible, être réduite à néant en un rien de temps, et maintenant, une balle qui aurait tout aussi bien pu le faucher, lui, frappait mortellement son seul compagnon. Après quelques secondes d’hésitation, il courut enfourcher sa monture et partit au galop rejoindre son chef. Il opéra un large détour pour éviter d’être aperçu par le tireur d’élite qui avait pris la vie du fameux Bill le Balafré.
Il retrouva Logan à l’endroit où ils l’avaient laissé. Quand il arriva, il trouva le sorcier face contre terre, comme prosterné, en train de marmonner des paroles incompréhensibles. En plus d’avoir anéanti son invocation, le pouvoir du Sifflet du Dragon lui avait brisé l’esprit. Hans mit pied à terre et vint lui prêter assistance. Le chef du gang ne réagit d’abord pas à ses bourrades. En plus de détruire sa créature, le Sifflet du Dragon lui avait brisé l’esprit. En désespoir de cause, l’Allemand se mit à lui asséner de formidables claques. Il obtint le résultat souhaité : Jimmy Logan reprit conscience et se redressa, en regardant autour de lui d’un air hébété.
Un instant, Hans craint que son esprit ait été atteint. Mais il le vit cligner des yeux, se secouer comme pour s’ébrouer, et finalement se relever. Il avait un peu de mal à garder son équilibre, mais son regard, au moins, était vif et alerte. L’Allemand vint le soutenir par l’épaule et le guida vers son cheval.
« Oohh… J’ai mal à la tête comme si j’avais été scalpé vivant…. Que s’est-il passé ? demanda le sorcier tandis qu’il se laissait mener. »
« Sais pas. Il y a eu un grand bruit. Puis, pfuit ! Invocation détruite. »
« Où est Bill ? »
« Mort. Pas rester ici. Dangereux. »
Jimmy Logan accueillit la nouvelle de la mort de son fidèle lieutenant avec froideur. Sans doute avait-il été trop éprouvé par le choc magique pour donner libre cours à la tristesse et à la rage qui le saisissaient. Et puis, le plus important était de mettre les voiles avant que les chasseurs de primes se reprennent et se mettent à leur poursuite.
Hans l’aida à monter sur son destrier, puis, après s’être assuré que le sorcier était assez remis pour ne pas glisser de sa selle, s’en alla enfourcher le sien. Les deux hors-la-loi éperonnèrent ensuite leurs montures, et chevauchèrent de concert en direction de l’ouest.
***
Après son tir parfait, Lord Kershaw avait immédiatement vidé la culasse de son arme pour charger une autre de ses cartouches. Il avait ensuite attendu que le deuxième bandit se remette à tirer pour le localiser et lui faire subir le même sort, mais la fusillade semblait avoir définitivement cessé.
Méfiant, il se releva et se mit à scruter les alentours, tandis que ses deux acolytes profitaient de ce répit l’un pour poser un garrot à sa blessure et l’autre pour porter secours à Tom qui gémissait lamentablement, prostré sur le sol.
Tout semblait immobile à l’horizon, mais l’aristocrate continua de fouiller le paysage désertique du regard. Plissant les yeux pour mieux distinguer les mouvements dans la pénombre qui se dissipait peu à peu sous l’effet des rayons du soleil levant. Soudain, il aperçut au loin les silhouettes fugitives de deux cavaliers qui montaient une dune. Vif comme l’éclair, il épaula son monstrueux fusil, visa brièvement et tira avant qu’ils eussent eu le temps de disparaître.
En pleine course, le cheval de Logan, mortellement frappé par la balle du fusil à bison, s’écroula dans le sable, désarçonnant son cavalier. Le sorcier fut projeté en avant et s’étala tête la première sur le sol parsemé de cailloux pointus. La détonation arriva aux oreilles des deux bandits une bonne seconde plus tard, ce qui impressionna vivement l’Allemand, qui avait entendu parler de la vitesse du son et savait ce que cela voulait dire. Néanmoins, il résista à la peur qui lui commandait d’accélérer et de quitter les lieux sans se préoccuper de son compagnon. Il fit demi-tour et revint rapidement à la hauteur du sorcier, qui se relevait déjà. Cette fois, il avait récupéré à une vitesse stupéfiante. Se remettre d’une chose aussi ordinaire qu’une chute lui était beaucoup plus simple que d’un choc magique.
Une gerbe de sable se souleva à quelques pas de là, puis une nouvelle détonation retentit. Lord Kershaw avait tiré sa troisième cartouche et manqué son coup. Entendre ce coup de feu acheva de réveiller Jimmy Logan qui sauta en croupe. Hans éperonna à nouveau sa monture et reprit sa course, sans regarder en arrière.
A une bonne distance des fuyards, le chasseur britannique rechargea rapidement son arme et l’épaula de nouveau. Mais cette fois-ci, il ne tira même pas. Même pour un tireur de son acabit et pour une arme d’aussi bonne facture que la sienne, atteindre une cible mouvante à cette distance relevait de l’exploit. De rage, il jeta son fusil à terre et regarda les fuyards disparaître dans le lointain.
« ******** ! A un poil près, on les avait ! »
« Vous ferez mieux la prochaine fois, my lord, déclara la voix de Douglas McByrne dans son dos. Mais en attendant, je pense que vous nous devez quelques explications. Je crois que vous ne nous avez pas tout dit au sujet des hommes que nous poursuivons. »
Lord Kershaw se retourna, et jeta un regard terrible à l’écossais, qui le soutint sans changer d’expression. Quel em********ur, celui-là !
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 11/12/10 17:09
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CHAPITRE DOUZIEME
Dans lequel on débat de l’euthanasie et on découvre les vertus de la marche à pied
Lord Kershaw contemplait le corps inerte du vieil Andy. Il n’avait pas l’habitude de se lier d’amitié avec ses contemporains, aussi ne savait-il pas vraiment comment se comporter en pareille occasion. Il avait connu de très bons moments avec le vieux coureur des plaines au cours des nombreuses « parties de chasse » qu’ils avaient fait ensemble, et avait beaucoup appris de lui. Il avait fini par s’attacher à ce vieux bougon.
Pour tout autre qu’Andy Wheeler, l’aristocrate se serait contenté d’abandonner la dépouille aux coyotes. Mais en cette occasion, il avait ordonné à Jeffrey de creuser une tombe à peu près décente. Celui-ci avait pris une petite pelle que le coureur des plaines avait apporté avec lui (il était une de ces personnes qui trimballent leurs maigres possessions partout où ils vont) et s’était acquitté de sa tâche en maugréant, pestant d’être le seul à faire tout le travail. L’aristocrate lui avait fait remarquer que c’était une besogne indigne d’une personne de sa condition, qu’il n’y avait de toute manière qu’une seule pelle, et qu’il ne le payait pas pour protester.
Enfin, le trou était achevé. L’aristocrate y jeta un coup d’œil rapide. Bien sûr, il était loin de faire les six pieds de profondeur qu’exigeait la coutume, et peut-être faudrait-il plier les jambes du cadavre pour que celui-ci y rentre. Mais il semblait pouvoir faire l’affaire. Il ordonna à son homme de main d’y placer le corps et de le reboucher, puis se détourna pour regarder McByrne qui revenait au campement, sa mission accomplie. Après avoir dû lui expliquer rapidement la véritable nature de Jimmy Logan et comment il comptait contrecarrer ses mystérieux pouvoirs, il lui avait ordonné de partir à la recherche des chevaux dispersés dans les environs. Il ramenait maintenant les deux qui avaient survécu au massacre, plus celui du bandit mort. Jeffrey profita de ce qu’il n’était plus l’objet des attentions du chasseur britannique pour fouiller les poches du défunt et faire main basse sur les dollars qu’il avait touchés d’avance.
« My lord, vous en avez bien mouché un, annonça l’écossais en mettant pied à terre et en ramassant la cafetière. Et pas n’importe lequel. Bill le Balafré lui-même ! »
Lord Kershaw hocha la tête. C’était déjà ça, mais ce n’était qu’une maigre consolation en regard du regret d’avoir laissé échapper le chef de la bande. Mais maintenant qu’ils avaient à nouveau des montures, il envisageait la suite des opérations avec plus d’optimisme.
« Ils n’ont plus qu’un seul cheval, déclara-t-il avec une joie non dissimulée. A porter deux cavalier, il s’épuisera rapidement… Cette fois-ci, ils ne peuvent plus nous échapper ! En selle, mes compagnons ! Et d’ici ce soir, nous aurons expédié ces gibiers de potence en enfer ! »
Jeffrey releva la tête.
« Excusez-moi, chef, mais nous n’avons plus que trois chevaux. »
L’aristocrate le regarda avec étonnement.
« Et bien ? Il y a moi, toi et l’écossais, énuméra-t-il en comptant sur ses doigts. Ca fait trois. Le compte est bon. »
« Sauf votre respect, my lord, dit McByrne en se servant un gobelet de café brûlant, nous sommes quatre. »
D’un mouvement du menton, il désigna la silhouette qui gisait sur une couverture. Tom avait sombré dans un semi-coma, et gémissait doucement en tremblant de fièvre. Lord Kershaw fit une grimace, il l’avait complètement oublié, celui-là.
« Il faudrait l’amener à un médecin le plus vite possible, continua l’écossais. Tout au moins, il faut absolument que l’un de nous reste avec lui pour le veiller. »
« Moi, je veux bien, déclara Jeffrey qui ne tenait pas particulièrement à recroiser la chose de cette nuit. Partez à la poursuite de Jimmy, et je me charge de le soigner. »
Mais le chasseur britannique les écoutait à peine. Il marcha jusqu’au blessé et se pencha sur lui. Il était salement atteint. La seule vue des plaques rouges qui marbraient son corps raviva un peu la douleur que l’aristocrate avait ressentie autrefois. Lord Kershaw contempla Tom pendant quelques secondes, puis esquissa une moue dédaigneuse.
« Tom est foutu. Je doute qu’un médecin puisse faire quoi que ce soit pour des blessures de ce genre. »
Jeffrey écarquilla les yeux à l’énoncé de cette déclaration. McByrne cessa instantanément de boire, et jeta un regard méfiant à son employeur.
« Il y a trois ans, poursuivit sa seigneurie, j’ai été blessé par une créature de la même espèce. J’ai souffert comme un damné pendant deux semaines. Et pourtant, j’étais atteint cent fois moins que lui. Alors, dans ces conditions, c’est un service que je vais lui rendre… »
Joignant le geste à la parole, l’aristocrate dégaina son revolver et l’arma. Il en appliqua le canon en songeant qu’il aurait quand même préféré étrenner son Remington sur une cible plus vivante.
Mais il ne pressa pas la détente. Il entendit soudain le bruit d’un objet métallique tomber au sol, suivi aussitôt du cliquetis d’un pistolet qu’on arme. Puis la voix de l’écossais, d’un ton lourd de menace, retentit :
« A votre place, my lord, je ne ferais pas ça. »
Le Britannique tourna lentement la tête et vit McByrne qui le tenait en joue avec son revolver de poche. Jeffrey se tenait derrière lui. Il avait sa Winchester en main.
« Veuillez lâcher votre arme, lever les bras et reculer de quelques pas poursuivit McByrne d’une voix ferme. »
L’aristocrate jaugea les deux hommes du regard. Si Jeff semblait hésitant, le visage de l’écossais reflétait une détermination sans faille. Il tirerait au moindre geste suspect, et à cette distance, il ne fallait pas espérer qu’il rate sa cible. Il n’avait donc pas d’autre choix que de s’exécuter. Il laissa donc tomber son revolver sur le sable et s’en éloigna de quelques pas. Il leva aussi les bras en l’air, mais pas trop. McByrne sourit et fit signe à Jeffrey de tenir l’aristocrate en respect tandis qu’il ramassait son arme. Si Lord Kershaw avait espéré profiter du moment d’inattention de l’écossais pour sortir l’un des Derringer piqués dans sa ceinture, c’était raté.
« Bien, déclara l’écossais. Maintenant que vous êtes devenu raisonnable, nous allons pouvoir discuter. Pour commencer, laissez-moi vous dire qu’il est hors de question d’abandonner Tom. Vous nous dites qu’il est condamné, mais maintenant que je commence à vous connaître, je vous crois bien capable de nous mentir juste pour vous débarrasser d’un poids mort. Et même si cela est vrai, je m’y opposerais aussi. Pas question d’abandonner un blessé, c’est un principe. »
« Mais enfin, ne vois-tu pas qu’il souffre le martyre ? Comment peux-tu être insensible à ses souffrances ? Nous avons le devoir d’abréger son calvaire ! »
« J’y suis sensible autant que vous l’êtes. Ou que vous feignez l’être. Mais qui suis-je pour décider à sa place ? Nous ferons tout notre possible pour qu’il s’en tire, et nous laisserons à Dieu le soin de décider s’il doit vivre ou mourir. »
Lord Kershaw réalisa qu’il était inutile de discuter avec McByrne. Il décida de changer de tactique :
« Vous voudriez renoncer à les poursuivre alors que nous sommes en si bonne voie ? La prime qui pèse sur la tête de Logan est toujours de vingt mille dollars. Je n’ai toujours pas l’intention de réclamer une part, et Andy n’est plus là pour toucher la sienne… Je vous laisse faire le calcul… »
L’écossais ne se laisserait sans doute pas séduire par une telle offre. Jeffrey, en revanche, pouvait fort bien être tenté. Lord Kershaw espérait qu’il ait un argument avec McByrne. Les deux hommes le croyaient désarmés et cesseraient sans doute de le tenir en joue pendant une seconde ou deux. C’était tout ce dont il avait besoin pour saisir ses Derringer, éliminer l’opposition, et reprendre la route, seul. Mais cet espoir fut déçu : une lueur de convoitise brilla dans les yeux de Jeffrey, mais celui-ci ne dit ni ne fit quoi que ce soit. Il était trop attaché à Tom. Ou trop faible pour résister à la personnalité écrasante de l’écossais.
« C’est en effet beaucoup pour une journée de travail, admit ce dernier sans détourner son arme. Mais c’est pas cher payé pour une vie… Ou pour une âme… »
« Vous vous êtes engagés à me servir ! »
« Vous faites bien de me le rappeler. »
De sa main gauche, il fouilla une poche de son pantalon et en retira une liasse de billets, sans cesser de fixer le Britannique. Il la jeta aux pieds de l’aristocrate.
« Voici ce qui reste de vos trente deniers. J’en ai déjà dépensé une partie, mais j’estime qu’avec l’épreuve que nous avons traversée, j’ai largement gagné la somme manquante. Jeff, tu devrais en faire autant. »
Jeffrey préféra s’abstenir. L’écossais ne sembla pas s’en formaliser outre mesure et poursuivit :
« Le contrat qui nous lie ne vaut plus rien. Nul accord ne saurait exiger de moi que j’abandonne un homme à la mort. Et puis, dès le départ, vous n’avez pas été très honnête avec nous. Quand j’ai signé, vous ne m’aviez pas dit que nous aurions à affronter des démons venus du fin fond de l’enfer. »
« M’auriez vous cru ? »
« Peut-être pas, en effet. Mais ça ne change rien à ma façon de penser. »
Lord Kershaw ricana.
« Vous vous réfugiez derrière de nobles sentiments et de grandes phrases. Mais dans le fond, la véritable raison, c’est que vous avez peur. »
L’appât du gain n’avait pas fonctionné. La provocation n’avait guère plus de chances de réussir, mais cela ne coûtait rien de l’essayer.
« Peur ? Je veux bien affronter des bandits sanguinaires, des indiens déchainés ou n’importe quoi d’ordinaire, mais des choses insensibles aux balles, ma foi, je serais le dernier des cons si je n’en avais pas peur… Même à Chickamauga, j’avais été plus à l’aise que ce matin… »
Ayant épuisé toutes ses ressources, Lord Kershaw ne répondit rien.
« Bref, my lord, libre à vous de continuer cette chasse à l’homme si tel est votre bon plaisir. Mais Jeff et moi, nous repartons pour Salt Lake City. Et nous emmènerons Tom. Le pauvre diable a besoin d’un docteur. »
Il fit une nouvelle pause. L’aristocrate demeurait silencieux, mais le feu qui couvait dans ses yeux révélait la rage qui montait en lui.
« Et donc, à mon grand regret, nous allons avoir besoin des trois chevaux. »
Cette fois, Lord Kershaw laissa éclater sa rage. Le Grand Bassin était un territoire sacrément hostile. Y abandonner un homme seul et sans monture, c’était presque un meurtre…
« Espèce d’écossais galeux ! Si tu veux te débarrasser de moi, pourquoi ne me descends-tu pas, tout simplement ? Ca sera moins douloureux et plus rapide ! »
« Vous abattre comme un chien ? Désolé, ce n’est pas mon genre. Je préfère laisser à Dieu le soin de décider si vous devez vivre ou mourir. Mais ne soyez pas si ingrat. Nous allons vous laisser de l’eau, de la nourriture, votre foutu baril qui nous encombre inutilement depuis le début du voyage… Nous allons même vous laisser vos armes. Mais un cheval, ce n’est pas possible. Vous m’en voyez navré. »
Lord Kershaw ne répondit rien Impassible, fièrement dressé, il semblait défier les deux hommes du regard.
« My lord, veuillez vous retourner et marcher lentement. Ne vous arrêtez que lorsque je tirerai en l’air. Ensuite, vous attendrez que nous ayons disparu à l’horizon pour revenir au campement pour y chercher vos armes. Nous ne voudrions pas qu’il vous prenne l’envie de les utiliser avant que nous ne soyons hors de portée… »
Tandis que l’aristocrate s’éloignait conformément aux instructions, sous la menace du revolver de l’écossais, Jeffrey alla attacher Tom sur l’un des chevaux et le recouvrit d’une couverture pour lui éviter d’être brulé par le soleil. Jugeant que le Britannique était trop loin pour représenter un danger, McByrne tira alors en l’air. Il le vit se retourner et croiser les bras, et se mettre à les regarder fixement.
Les deux hommes haussèrent les épaules et enfourchèrent leurs montures. Ils levèrent immédiatement le camp et partirent en direction du soleil levant, se retournant de temps à autre pour s’assurer que sa seigneurie ne tenterait pas un coup en traître. Mais non. A chaque fois, ils virent Lord Kershaw exactement dans la même position qu’avant. Auraient-ils été plus près qu’ils auraient pu constater que le Britannique se contentait de les observer fixement, sans bouger un cil.
Ce n’est qu’une fois que les trois hommes eurent disparu à l’horizon qu’il s’anima. Alors, maintenant que plus personne n’était là pour le voir, il s’autorisa à jeter son chapeau sur le sol, et à le piétiner en hurlant de rage.
***
Indifférent aux vautours qui tournoyaient dans le ciel, Lord Kershaw continuait inlassablement sa route, marchant aussi vite que son barda le lui permettait. Il n’avait emporté que ce qu’il avait jugé indispensable pour mener à bien sa traque : ses armes, le Sifflet du Dragon, les réserves d’eau disponibles, et le baril de pétrole. Ce strict nécessaire pesait bien cent livres, au bas mot, et le transporter sous ce soleil de plomb était une véritable torture. Mais il devait continuer à tout prix : son seul espoir de survie était de rattraper les fuyards, de les tuer et de s’emparer de leur cheval. Mission impossible ? Peut-être pas, car la piste laissée par l’unique monture des hors-la-loi indiquait clairement qu’elle était à bout de force. Si la chance était de son coté, il pourrait les surprendre alors qu’ils la laisseraient souffler. Il reconnaissait qu’il n’avait que de faibles chances de succès. Mais c’était réussir ou périr : il aurait fallu les connaissances du vieil Andy ou un miracle pour trouver un point d’eau salvateur, et il ne fallait pas s’attendre à trouver une main secourable dans ce désert.
Il s’arrêta le temps de boire quelques gorgées d’eau. Malgré le soulagement que cela lui procura, il se sentit gagné par une invincible lassitude. Les rayons du soleil le cuisaient à petit feu ; ses pieds, endoloris par la marche harassante, n’étaient plus que souffrance ; et enfin, son chargement l’écrasait. Pendant un instant, il eut envie de se laisser tomber sur le sol et d’y attendre la mort.
Mais il se reprit rapidement. Il se devait de ne pas céder au découragement. Il eut été fort inconvenant qu’un gentleman de sa condition se laissât aller comme un vulgaire bon à rien. S’il avait atteint les limites de son corps, et bien, il allait les dépasser. Si la douleur le torturait, et bien il allait l’ignorer. Il se remit en route, plus décidé que jamais. Tout son être se concentrait maintenant sur un seul but : avancer encore et encore le long de la piste. Il ne fallait pas penser aux charognards qui volaient en cercle au-dessus de sa tête, ni au soleil qui le rôtissait lentement, ni à la distance qui le séparait de la ville la plus proche, ni aux réserves d’eau qui s’épuisaient. Il ne fallait penser qu’à la piste, et à mettre un pied devant l’autre encore et encore ; tout le reste n’existait plus.
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 13/12/10 11:33
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[center]CHAPITRE TREIZIEME
Dans lequel la chance fait de mauvais tours aux uns et aux autres, ce qui est normal pour un chapitre au numéro porte-malheur.[/centre]
Lord Kershaw n’était pas le seul à nourrir des idées noires. Du coté des hors-la-loi, la situation n’était pas non plus satisfaisante. Ils avaient chevauché à vitesse réduite pendant environ deux heures, puis, leur bête étant complètement exténuée, avaient dû s’arrêter dans un petit massif rocheux, signe qu’on approchait des contreforts des Ruby Mountains.
Hans était occupé à donner à boire au cheval épuisé. Jimmy Logan, assis en tailleur sur un promontoire rocheux, scrutait inlassablement l’horizon avec ses jumelles. A chaque instant, il s’attendait à apercevoir une silhouette ou un nuage de poussière qui indiquerait l’approche imminente des chasseurs de primes. Si leur monture n’était vraiment pas capable de faire un seul pas de plus, il aurait continué. Ils étaient vraiment trop proches de leurs poursuivants pour se permettre de faire une halte.
Complètement absorbé par sa tâche, il sursauta quand la voix de l’Allemand se fit entendre dans son dos :
« Boss… commença-t-il d’une voix hésitante. »
« Qu’y a-t-il ? demanda le sorcier d’une voix acerbe, irrité d’avoir été dérangé en sursaut. »
« Munitions. Zu wenig. Plus beaucoup. »
« Tu n’as qu’à en prendre dans la réserve, triple buse ! »
« Petit problème… »
Logan le regarda sans comprendre, puis, brusquement, se souvint. C’était à Bill qu’il avait confié la réserve. Et dans le feu de l’action, l’Allemand n’avait pas songé à la récupérer. Le chef du gang retint à grand-peine un cri de rage. Lui-même n’avait que les cartouches suffisant à sa consommation personnelle, laquelle n’était pas très élevée. Sans les munitions que transportait le Balafré, ils ne seraient certainement pas capables de supporter un long combat. Cette perte survenait de plus à un moment délicat, où la sorcellerie de Jimmy risquait de ne pas suffire à les tirer d’embarras : Lord Kershaw avait montré cette nuit qu’il disposait désormais d’une défense efficace, et de toutes manières, Logan était épuisé au point de ne pas pouvoir tirer le maximum de ses pouvoirs magiques.
Pas de doute, si les poursuivants survenaient, la situation deviendrait critique. Heureusement, l’horizon était toujours aussi vide. Pourtant, les chasseurs de primes auraient dû être là depuis longtemps… Le sorcier se prit à penser qu’ils avaient renoncé à la poursuite. Il commençait à s’en persuader quand un point sombre apparut tout à coup dans le lointain. Jimmy Logan se figea instantanément, tel un chien tombant en arrêt, et braqua ses jumelles vers la silhouette indistincte. Après quelques secondes d’observation, l’anxiété qui se lisait sur son visage s’effaça au fur et à mesure que s’y inscrivait un petit sourire cruel. Enfin, il laissa échapper un petit ricanement sardonique.
« Le diable m’emporte si j’y comprends quelque chose, annonça-t-il d’une voix triomphante, mais on dirait bien que le destin nous fait un cadeau royal ! »
Et pour cause : à la place des cavaliers qu’il redoutait, il n’y avait que Lord Kershaw, seul, à pied, et épuisé par sa longue marche. Il leur suffisait juste de s’installer confortablement dans les rochers et d’attendre patiemment qu’il arrive à portée de tir. Il serait une cible idéale pour les hors-la-loi embusqués. Un vrai jeu d’enfant. C’était presque trop facile. Par acquit de conscience, il fit un nouveau tour d’horizon pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’autres gêneurs, mais cette vérification s’avéra superflue : il n’y avait qu’eux trois.
***
Ce ne fut que par le plus pur des hasards que Lord Kershaw échappa au triste sort qui lui était destiné. Par coïncidence ou caprice du destin, il releva la tête juste à temps pour apercevoir un éclat de lumière parmi les rochers. Il comprit en un quart de seconde qu’il s’agissait d’un objet métallique sur lequel se reflétait le soleil de midi. Et dans sa pensée, qui disait objet métallique disait arme à feu. Instinctivement, il se baissa, et la balle qui lui était destinée ne fit que lui ôter son chapeau, qui vola à quelques mètres.
Sa seigneurie ne perdit pas de temps à remercier la Divine Providence pour avoir échappé de justesse à la mort. La première balle l’avait raté, mais d’autres allaient suivre. Il lui fallait absolument trouver un abri, ou il allait se faire tirer comme un lapin.
A quelque distance de là, peut-être à une trentaine de mètres, se trouvait un rocher de couleur ocre, long de trois mètres et assez haut pour qu’un homme puisse y trouver refuge, à condition d’être agenouillé.
Rassemblant toute son énergie, il s’élança, aussi vite que le lui permettait son fardeau. Plusieurs balles sifflèrent à ses oreilles, mais miraculeusement, aucune d’elles ne l’atteignit. Il y avait donc un dieu pour les chasseurs de primes. Enfin, au bout d’une course brève mais éreintante, il arriva derrière le roc providentiel. Il se laissa tomber sur le sol et y demeura un instant, cloué par le poids de son chargement. La première chose qu’il fit après avoir repris son souffle fut de se débarrasser des cordes qui maintenaient le baril de pétrole sur son dos. Il vérifia ensuite que celui-ci n’avait pas été percé par une balle. Être vivant ne lui servirait pas à grand-chose s’il perdait le liquide qui lui permettrait de détruire par le feu le cadavre de son ennemi juré.
Mais le baril comme son porteur étaient tous les deux indemnes. C’était pour le moins étonnant, pensa Lord Kershaw en songeant à la distance qui le séparait du tireur. Mais il n’allait pas se plaindre. Après avoir repris son souffle, il risqua un coup d’œil furtif par-dessus le rocher. Les deux hors-la-loi étaient eux aussi parfaitement à couvert, pratiquement inatteignables depuis la position où il se trouvait. L’aristocrate jeta un coup d’œil à droite et à gauche, et s’aperçut que son abri était très isolé. Il ne pouvait le quitter sans s’exposer au feu adverse, et il faudrait bien un autre miracle pour gagner un point du massif rocheux où il serait en sécurité.
Un instant, il songea à tenter le coup, mais il renonça. Mieux valait ne pas tenter le diable, et puis, même en supposant qu’il parvienne à atteindre le massif, il aurait été naïf de penser que Logan attendrait sagement qu’il vienne lui régler son compte. Il changerait probablement de position pour l’attaquer alors qu’il escaladerait les rochers. Et il se retrouverait peut-être dans une situation pire que la présente.
Pourtant, il ne pouvait pas non plus rester où il se trouvait. Le rocher rouge le protégeait certes des carabines de ses ennemis, mais pas du soleil brûlant du Nevada. Vu ce qui lui restait comme réserves d’eau et la chaleur extrême qui régnerait encore quelques heures, il serait aussi déshydraté qu’une momie égyptienne avant que la température se mette à baisser. Il déboucha une de ses gourdes, en but quelques gorgées et s’aspergea la figure. Il était crucial de trouver une solution avant qu’il soit trop assommé par le soleil. Avec la plus grande prudence, le chasseur de primes avança à nouveau un œil par-dessus son rocher et se mit à examiner attentivement la position des hors-la-loi. Il fallait qu’il trouve un moyen de les combattre depuis son refuge. Il chercha longuement, et ne trouva qu’une seule idée. Une idée qui lui semblait si folle que même courir jusqu’au massif sous les balles des bandits lui semblait avoir plus de chances de succès. Mais finalement, il décida de la mettre quand même en pratique ; si elle échouait, il pourrait toujours essayer de courir plus tard. Il saisit son fusil à bison et commença à rassembler ses cartouches.
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 14/12/10 12:04
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Bon, le moment est venu de dévoiler ce que j'ai écrit à la hâte pour atteindre les 50000 mots
INTERLUDE
Dans lequel l’auteur, pour prolonger le suspens avant le combat final et faire de la copie pour terminer son ouvrage à temps, décide soudainement de raconter ce qui arrive à d’autres personnages, sans se demander si cela sert vraiment l’intrigue.
Au même instant, à bien des kilomètres de là, écroulé sur le comptoir d’un bar quelconque, Coyote Tacheté, qui avait bu au point de ne pouvoir plus ingurgiter une seule goutte supplémentaire d’eau-de-feu, ronflait bruyamment. A part lui, il n’y avait dans le saloon qu’un chercheur d’or aviné et un barman qui nettoyait ses verres en se disant que si les affaires étaient meilleures, il aurait déjà mis ce vieux fou de peau-rouge à la porte depuis longtemps. Soudain, le vieux fou de peau-rouge se redressa, l’œil guère lucide mais néanmoins réveillé.
« J’ai senti une grande perturbation dans le monde des esprits… déclara-t-il d’une voix hésitante. »
Le barman continua de nettoyer ses verres sans rien dire. On n’entendait maintenant que le couinement de son chiffon.
« J’te jure, continua-t-il, espérant visiblement une réponse de la part de son interlocuteur, j’ai vu dans mon rêve Nanabozho le Grand Lapin sautiller dans tous les coins, en proie à une grande excitation. Et tous les manitous parlaient entre eux d’un combat imminent entre deux ennemis jurés. Une lutte épique à suivre absolument, qu’ils disaient ! »
Le barman interrompit sa besogne, posa le verre qu’il était en train de nettoyer sur le comptoir et alla rejoindre l’indien radoteur.
« Et puis, poursuivait celui-ci, qui n’avait pas remarqué le regard féroce du tenancier, il y avait aussi une espèce de grand bison rose, avec des oreilles immenses, un serpent qui lui descendait du nez et des cornes placées à un endroit incongru… »
Mais le barman n’écoutait plus. Sans un mot, il saisit le vieux fou de peau-rouge par les épaules, le tourna vers la porte, et d’un formidable coup de pied au cul, le poussa énergiquement au-dehors. Coyote Tacheté, bien trop saoul pour espérer conserver son équilibre, s’effondra sur l’abreuvoir. Le tenancier ramassa la canne et le chapeau de l’indien et les lui lança, sans se soucier de viser correctement. Puis il se frotta les mains et regarda avec satisfaction l’autre moitié de sa clientèle qui continuait à picoler comme si de rien n’était. Ca c’était un client comme il les aimait : prodigue et silencieux.
***
Au même instant, à bien davantage de kilomètres, dans une cave obscure et sinistre, qui semblait imprégnée des âmes des pauvres diables qui y avaient péri dans d’atroces souffrances, et qui ne pourraient trouver le repos éternel qu’une fois vengés, Hou Ma-Ta n’en menait pas large. Pourtant, le vénérable Ming Li Foo s’était montré plutôt clément jusqu’ici. Il n’avait pas mis à exécution sa menace de le faire frire vivant, ni celle de lui arracher la langue ou quoi que ce soit. Mais il avait ordonné qu’on lui enfonce des aiguilles chauffées à blanc sous les ongles, ce qu’Hou Ma-Ta avait modérément apprécié, tout en s’efforçant de ne pas pousser de cris qui irriteraient davantage son seigneur et maître. Il ne fallait surtout pas déclencher la fureur du grand Ming Li Foo avant d’avoir été autorisé à s’expliquer. En attendant, le protocole voulait qu’il ait un avant-goût de ce qui allait suivre si ses réponses ne satisfaisaient pas le marchand de rêve.
« Et bien, rejeton de cancrelat, dit Ming Li Foo tout en tirant sur sa pipe d’opium, qu’as-tu à dire pour ta défense ? »
« Ô seigneur et maître, tes humbles esclaves ont fait ce qu’ils ont pu, mais le profanateur était aidé de plusieurs hommes de main qui nous ont pris en traître ! Tous mes hommes sont morts, et je n’ai moi-même survécu qu’au prix d’efforts surhumains ! »
Ming Li Foo renifla dédaigneusement.
« Peut-être aurais-tu mieux fait de périr avec eux. Cela aurait été plus honorable et moins salissant pour ma modeste salle de tortures. Meï Bao ! Quel est le supplice le plus cruel que tu as dans ton répertoire ? »
« Vénérable seigneur, répondit servilement le bourreau, je peux lui offrir la Mort des Mille Coupures. »
« C’est pas mal, mais je trouve ça un peu trop classique. Pourrais-tu le raffiner un peu ? »
« Ô seigneur et maître, les interrompit Hou Ma-Ta. Pardonne mon incorrection de parler sans y avoir été invité, mais je me permets de préciser que mon devoir était de rester en vie pour rapporter à tes sublimes oreilles certains renseignements… »
Ming Li Foo posa sur son subordonné un regard où la curiosité se mêlait à la méfiance. Essayait-il de gagner du temps ?
« Parle, vermisseau, avant que je décide de te jeter vivant en pâture à mes écrevisses. »
« J’ai découvert l’identité du profanateur, vénérable seigneur. Ce chacal est un noble originaire de la perfide Albion… Il se nomme Lord Kershaw. »
« Renseignement utile. Mais insuffisant pour faire oublier ton échec. Bourreau, fais preuve d’imagination ! »
« Attendez ! s’exclama Hou Ma-Ta. Je peux encore être utile, ô Fils de la Lumière ! C’est moi qui connais le mieux notre adversaire ! Le jour où nous le retrouverons, nous aurons de plus grandes chances de succès si je suis là pour faire partager mon expérience ! »
Ming Li Foo réfléchit en tirant sur sa pipe. Puis il se leva et déclara d’un ton sec.
« Je dois reconnaître que ta cervelle d’oiseau pense juste… Cependant, je ne peux laisser ton impertinence et ton incompétence impunies… Bourreau ! Coupe-lui une oreille pour montrer à tous ce que je pense d’un échec. Et toi, misérable vermine, souviens-toi qu’il est très rare que j’accorde une seconde chance. Alors, n’en espère pas une troisième ! »
Hou Ma-Ta hocha la tête sans protester. Une oreille en moins… Connaissant de quoi était capable l’honorable Ming Li Foo quand il était contrarié, il s’en tirait à très bon compte.
***
Bien plus proches, Jeffrey Smith et Douglas McByrne contemplaient le corps inerte de Tom. Comme l’avait prédit l’aristocrate, le jeune pistoléro avait crevé à petit feu. Quand ses gémissements avaient soudainement cessé, ils l’avaient étendu sur le sol pour l’examiner. Mais ils ne pouvaient plus rien pour lui.
« Nous devons lui donner une sépulture décente, déclara l’écossais d’un ton sans réplique au bout d’une minute de silence. »
Ils avaient emporté avec eux le matériel du vieil Andy, dont sa pelle. Mais après quelques essais, ils s’aperçurent que le sol était trop dur. Ils renoncèrent.
« Tout compte fait, estima l’Ecossais, mieux vaut l’emmener jusqu’à la ville la plus proche et l’enterrer là-bas. Par cette chaleur, il empestera probablement à une lieue à la ronde avant que nous ne soyons arrivés. Mais il pourra reposer en terre chrétienne, au moins. »
Jeffrey hocha la tête sans grande conviction. Maintenant que Tom n’était plus de ce monde, la prime colossale qui pesait sur la tête de Jimmy Logan lui revenait à l’esprit.
« Ne crois-tu pas qu’on devrait essayer de rattraper Kershaw ? A nous trois, on pourrait essayer de rattraper les bandits… Il y a quand même vingt mille dollars en jeu, ce n’est pas rien. »
McByrne secoua la tête. Il avait du mal à croire que son compagnon put être aussi naïf.
« Je ne pense pas que Lord Kershaw soit du genre à nous pardonner… Il serait plus probable qu’il nous tire à vue plutôt que d’accepter notre aide. Aide-moi à remettre Tom sur ce canasson et reprenons notre route. »
Jeffrey obtempéra et saisit le cadavre de Tom par les aisselles. Voyant que l’écossais lui avait tourné le dos, il en profita pour faire les poches du défunt.
***
Dans un tout autre endroit mais toujours au même instant, l’ancien explorateur Charles Collingwood profitait de la vie. Il avait abandonné le Kansas pour la Nouvelle-Orléans et, heureux d’être débarrassé de la surveillance étroite des hommes de Ming Li Foo, dépensait les dollars que lui avait donnés l’aristocrate en repas fins, beuveries dantesques et compagnie féminine. Il ignorait tout des évènements qui se produisaient dans le Grand Désert Salé, mais l’aurait-il su qu’il s’en serait moqué comme de sa première chaussette. Il n’aimait pas qu’on mette le nez dans ses problèmes, et en retour se refusait à se mêler des affaires des autres. Si Lord Kershaw était dans la ******** jusqu’au cou, qu’il se débrouille tout seul ! Il était assez grand, non mais.
***
Toujours au même instant, par pure coïncidence ou caprice du destin, à l’autre bout du pays, son ami le professeur Halifax s’écroulait dans son appartement. Quand la police, attirée par la puanteur de son cadavre, viendrait quelques jours plus tard pour examiner le corps, elle conclurait à une crise cardiaque. Mais les inspecteurs ne pourraient donner d’explications sur l’expression de terreur indicible qui était figée sur son visage. Ils étudieraient brièvement les carnets de l’ethnologue, sur lequel il avait griffonné à la hâte des propos décousus au sujet de choses qui pénétraient par les angles des murs, avant de décréter que le pauvre homme avait perdu la raison comme le prétendait le voisinage, qu’il était décédé de mort naturelle au cours d’une de ses crises et de clore l’affaire au grand soulagement de tous.
***
Enfin, à San Francisco, au siège de la Wells Fargo, le directeur Lloyd Tevis faisait la sieste. N’étant pas doté du talent de double vue de Coyote Tacheté, et Sullivan n’ayant aucun motif de venir troubler le sommeil de ceux qui dorment pour la santé financière de la compagnie, il continua à dormir comme un bienheureux et eut une journée on ne peut plus normale. A quelques bureaux de là, l’existence de Sullivan n’était guère plus folichonne, comme d’habitude. L’homme de confiance songeait d’ailleurs à laisser tomber la banque pour aller mener une vie un peu plus excitante, comme par exemple celle d’un monsieur respectable qui se chargerait d’écouler le butin d’une bande de hors-la-loi. Il y avait des moments où ce projet insensé le tentait diablement... Il se surprit certes un instant à penser à Lord Kershaw, mais revint bientôt à des préoccupations plus prioritaires comme deviner ce que sa chère épouse allait lui servir ce soir.
Comme on le voit, le lien de ces derniers avec les évènements qui se déroulaient simultanément en d’autres lieux était plus que ténu. Nous allons donc clore cet interlude douteux et revenir sans plus tarder au récit.
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Réponse au Sujet 'Kershaw 2.0' a été posté le : 15/12/10 16:58
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CHAPITRE QUATORZIEME
Dans lequel on est récompensé par le combat final qu’on attendait depuis le début.
« Teufel ! s’exclama Hans en rechargeant sa carabine. Raté. Maudit soleil. M’a ébloui. »
« Dis plutôt que tu n’as pas attendu assez longtemps, cracha son chef. Il fallait le laisser approcher davantage. »
Mais en dépit de ce contretemps, Jimmy Logan était assez satisfait de la tournure que prenaient les évènements. Même si tout ne s’était pas déroulé exactement comme il l’avait prévu, il se retrouvait incontestablement en position de force. Le chasseur de primes était encore vivant, mais assiégé derrière un rocher où il serait lentement rôti par le soleil. Le sorcier sourit en imaginant les souffrances que son ennemi endurerait avant de se résoudre à sortir de son refuge pour se faire tirer dessus comme à la fête foraine. Cette fois, il serait assez proche pour que même Hans ne le rate pas. Jimmy Logan songea avec nostalgie à l’habileté de Bill le balafré. Si seulement l’Allemand avait péri à sa place ! Le cas de Lord Kershaw aurait maintenant été résolu de manière définitive.
Mais faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il s’installa aussi confortablement que possible et se remit à surveiller le rocher rouge avec sérénité. Ils n’avaient qu’à laisser la soif se battre à leur place.
Au bout de quelques minutes, quelque chose remua soudain du coté du rocher rouge. Les deux hors-la-loi se penchèrent en avant pour mieux distinguer ce qui se tramait. Lord Kershaw avait sorti son fusil et le pointait approximativement dans leur direction. Logan eut un sourire méprisant. Il se savait en parfaite sécurité.
Une détonation éclata, et la balle vint s’écraser sur une paroi rocheuse qui se trouvait à quelques mètres sur leur gauche. Hans ricana bêtement, tandis que le sorcier s’interrogeait. Si Lord Kershaw avait voulu leur tirer dessus, sa balle aurait du s’écraser sur le rocher qui se trouvait devant eux. A cette distance, un tireur d’élite comme Lord Kershaw envoyait sa balle où il voulait qu’elle aille. Mais avant qu’il eût le temps de réfléchir à la question, l’aristocrate tirait une deuxième fois, après s’être légèrement déplacé.
A nouveau, la balle frappa la paroi rocheuse, à quelques pouces du premier impact. Cette fois, le doute n’était plus permis : c’était elle que le chasseur de primes prenait pour cible. Mais dans quel but ? Cela n’avait tout bonnement aucun sens. La seule solution qu’il vît était que son adversaire avait perdu la boule.
Perplexe, le sorcier fronça les sourcils et observa avec attention le manège de l’aristocrate. Celui-ci s’était encore déplacé et levait à nouveau son monstrueux fusil. Mais cette fois-ci, son tir eut un résultat pour le moins inattendu… Au lieu de s’écraser comme les autres sur le rocher, elle ricocha dans la direction des deux bandits et termina sa course juste à coté de la botte de l’Allemand. Celui-ci, effrayé, se leva et recula instinctivement, avant de réaliser qu’il venait de se découvrir. Il se jeta à plat ventre juste à temps pour éviter la balle que le Britannique, prêt à profiter de la moindre occasion, destinait à la tête qui dépassait.
Jimmy Logan ne put retenir un sifflement admiratif devant l’étendue des ressources de son ennemi juré. Repérer que la paroi avait l’inclinaison adéquate pour faire ricocher les balles sur eux n’était pas à la portée du premier venue. Il fallait un œil de lynx et une bonne dose d’intelligence.
Logan se mit à évaluer la nouvelle situation tandis que Lord Kershaw tentait de retrouver le bon angle de tir. Cette tactique était vraiment désespérée. La probabilité qu’il touche Hans ou lui-même de cette manière était extrêmement faible. Pour autant, il n’avait pas envie de courir le risque et de rester ici, sans rien faire, à attendre que le chasseur de primes ait épuisé ses munitions ou ses forces…
Hans s’était remis en position de tir et fit feu sur le rocher rouge. Lord Kershaw disparut immédiatement derrière son abri, mais Hans continua à tirer, voulant visiblement ôter à l’aristocrate l’envie de s’exposer. Le sorcier vit tout de suite le danger de cette tactique :
« Arrête ! lui ordonna-t-il. Tu vas épuiser nos munitions. »
Hans obtempéra sans grand enthousiasme.
« Alors, quoi ? demanda-t-il. Zauberei ? »
« Non, Hans, pas de magie. Je ne suis pas en état et il a une protection. Nous allons devoir utiliser des moyens beaucoup moins spectaculaires pour nous débarrasser de lui. »
Il lui fit signe d’approcher, et d’une voix de comploteur, lui exposa le plan d’action qui avait germé dans son esprit.
« Tu vas faire le tour du massif par-derrière, et ramper jusqu’à cette petite crevasse, lui dit-il en montrant l’endroit du doigt. Tu devrais pouvoir le faire sans qu’il te voie. Quand tu seras arrivé là, attends que je me mette à tirer. Il te faudra alors courir jusqu’au rocher rouge pendant que je te couvre. Et là, tu me le massacres. Compris ? »
Hans hocha la tête. Si parler l’anglais lui posait quelques problèmes, la communication dans l’autre sens passait bien. Même pour des phrases aussi compliquées que celles-ci. Mais il était évident que le plan ne l’enchantait pas du tout.
« Zu gefährlich, déclara-t-il. Zu dangereux. Mieux vaut filer. Lui seul, à pied. Crèvera bientôt. »
Jimmy Logan avait déjà envisagé ce plan. Dans un certain sens, c’était le plus logique et le moins risqué : maintenant que leur monture avait repris du poil de la bête, ils pouvaient fuir plus loin, abandonnant leur adversaire à une mort lente dans le désert. Mais le sorcier était de ces hommes qui veulent à tout prix voir leurs ennemis étendus devant eux, complètement refroidis.
« Pas question ! s’écria-t-il. Même s’il n’avait qu’une chance sur un million de s’en tirer, ce serait toujours trop ! Cet homme est un véritable démon, il serait bien capable de survivre. Et avec sa défense contre ma magie, je ne serai pas tranquille avant d’être certain qu’il soit mort. J’en ai plus qu’assez qu’il soit le chasseur et moi le gibier, alors pour une fois que les rôles sont inversés, il faut en profiter ! Sans compter que ses munitions nous seraient d’un grand secours… »
L’Allemand ne répondit rien. Il regardait le rocher, mesurant sans enthousiasme la distance qui séparait la crevasse du rocher rouge. Puis il se tourna vers son chef et secoua négativement la tête. Jimmy Logan soupira. Qu’il était difficile de se faire obéir, en ces temps troublés ! Il ferma les paupières et se concentra. Quand il les rouvrit, une lumière bleue brillait dans ses yeux, et il plongea son regard dans celui de son complice.
« Voyons, Hans… Tu dois avoir confiance en moi comme j’ai confiance en toi… Ce plan est le seul valable… D’accord, c’est risqué… Mais tu es un dur à cuire, pas vrai ? Tu peux réussir, j’en suis certain… »
Incapable de détacher son regard de celui du sorcier, l’Allemand écouta religieusement ces consignes. Il ne s’anima à nouveau que lorsque Logan fit claquer ses doigts pour le libérer de son emprise hypnotique. Hans cligna des yeux à plusieurs reprises, avec l’impression de s’être assoupi un instant, puis se rappela ce qu’il devait faire. Logan lui avait confié une mission risquée, mais n’avait aucun doute sur sa capacité à la mener à bien. Cela faisait plaisir de voir que son chef avait foi en lui. Il posa donc sa carabine contre un rocher et entreprit de descendre le massif. Cependant, à peine avait-il fait vingt pas que le sorcier le rappela :
« Une dernière chose, Hans. Tu devrais me confier ton colt. Ainsi que les munitions qu’il te reste. »
Hans le regarda, perplexe. Il n’avait visiblement aucune envie de se séparer de son arme.
« Allons ! poursuivit Logan. Tu vas te battre au corps-à-corps, ton couteau te sera bien plus utile ! Mais moi, j’aurais bien besoin d’une arme supplémentaire pour te couvrir… »
Il y avait une autre raison que le sorcier se garda bien de révéler : son complice avait oublié les munitions, raté Lord Kershaw et ne se pliait pas de bon gré à ses ordres. Quelque peu contrarié par tout ceci, Jimmy Logan avait décidé de se débarrasser de ce bon à rien sitôt que le destin de l’aristocrate aurait été scellé. Ainsi désarmé, lui régler son compte ne présenterait aucune difficulté... Et ensuite, il pourrait voyager plus à l’aise. On était bien à l’étroit, à deux sur la même monture…
Hans fronça les sourcils. Un instant, le sorcier crut qu’il allait devoir à nouveau recourir à son pouvoir de persuasion. Mais finalement, l’Allemand dégaina son revolver et le lui lança. Logan l’attrapa au vol. Peu de temps après, la cartouchière presque vide suivit le même chemin.
« Parfait, murmura le sorcier en s’assurant que le colt était chargé. »
Hans alla ensuite à son cheval, et fouilla les fontes de sa selle. Il en sortit un couteau à large lame. De son index, il en caressa le tranchant et en éprouva la pointe. Voyant le sang perler, il le glissa dans sa ceinture, rassuré de sa capacité à tailler son adversaire en pièces. Après quoi, il se remit en route. Passant par un sentier détourné, il fit le tour du massif en faisant bien attention à rester hors du champ de vision du chasseur de primes, qui continuait à faire pleuvoir les balles sur la paroi rocheuse. De temps à autre, Logan ripostait avec la Winchester, histoire d’occuper l’aristocrate. Il ne fallait pas que celui-ci soupçonne qu’un des bandits avait quitté son poste…
Avant de se mettre à ramper vers la crevasse que lui avait indiquée son chef, Hans se débarrassa de son chapeau, qui était susceptible de le faire repérer. Il s’engagea avec méfiance sur la bande de terre qui l’en séparait. Une fois arrivé à destination, il s’octroya quelques secondes de repos, puis évalua la distance qu’il lui restait à parcourir. Au moins vingt mètres. Vu d’ici, ça semblait diablement dangereux. Enfin, il était trop tard pour faire demi-tour. S’avisant au dernier moment que le bruit de sa course risquait de révéler sa présence, il prit une ultime précaution avant de s’élancer : il retira ses bottes. Après quoi, il adressa un signe discret à son chef pour lui signifier qu’il était prêt.
Le sorcier posa alors sa carabine pour prendre un revolver dans chaque main et attendit que Lord Kershaw tire à nouveau pour entrer dans la danse. Alors, il se leva et, tirant alternativement de l’un et de l’autre, fit pleuvoir les balles sur le refuge de l’aristocrate de façon presque continue. Celui-ci se recroquevilla derrière son abri le temps que cette grêle de projectiles cesse.
Hans s’élança un quart de seconde après le début de la fusillade et franchit en peu de temps l’espace qui le séparait de son objectif. Il finit sa course en se jetant à plat ventre au pied du rocher rouge. Le Britannique n’avait pu le voir, et avec tout ce raffut, il n’avait pas pu entendre le bruit de sa cavalcade.
Le sorcier cessa de tirer et disparut derrière son rocher. Hans retint son souffle. Dans le silence qui avait remplacé le vacarme de la fusillade, le seul bruit de sa respiration, ou même celui de son cœur battant à la chamade, lui semblaient assez fort pour éveiller l’attention de son adversaire.
Cependant, Hans s’aperçut très vite que celui-ci ne se doutait pas le moins du monde qu’il se trouvait à moins de deux mètres de lui. L’Allemand entendit en effet un bruit au-dessus de sa tête et, en levant les yeux, vit le canon du fusil à bison dépasser du sommet du rocher. Un coup de feu assourdissant éclata peu de temps après, montrant que Lord Kershaw reprenait son travail là où il l’avait interrompu, comme si de rien n’était. Hans fut un instant tenté de lui arracher son arme des mains, mais, au dernier moment, s’avisa qu’il valait mieux contourner le rocher pour le prendre à revers. Ayant repris son souffle, il se saisit de son couteau de chasse et rampa silencieusement à l’autre extrémité du rocher oblong.
Là, il attendit qu’une nouvelle détonation retentisse. Mieux valait passer à l’attaque quand Lord Kershaw serait occupé à recharger son fusil. Quand il entendit enfin le chasseur de primes décharger son arme, il s’élança, le poignard à la main, en poussant un hurlement féroce.
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