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Smurk

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   La bête humaine a été posté le : 04/09/04 23:40
LA BETE HUMAINE

A.-S. : Ce texte n'est pas sérieux. Je n'ai rien contre la S.N.C.F. Voilà qui est dit.
Jusqu'au deuxième jour à 7h00, ce texte est quasi-autobiographique. Après, j'ai imaginé que le blocus durait quatre jours au lieu de deux, et toutes ces choses qui se produisent. Une chose que je n'ai pas inventée cependant : le train Roland Garros.
Pour ce qui est du titre, il s'agit évidemment d'une référence à la Lison de Zola, même si ici ce n'est pas un train? Hmm.

N.D.L.R. : Certains caractères spéciaux pourraient être ici transcrits bizarrement. Le plus important, c'est le « N » avec tilde (l'accent bizarre espagnol) qui est essentiellement utilisé dans ce texte pour le mot « empanadas », prononcez « empaniadas ». Il s'agit d'un truc mangeable espagnol, portion individuelle, à mi-chemin entre la tourte et la pizza.
D'autre part, pour les incultes, sachez que la R.E.N.F.E. (prononcez « reine-fée ») est l'équivalent espagnol de la S.N.C.F.
Enfin, « flashouiller » est un terme français technique qui signifie « prendre des photos pas intéressantes de façon intempestive ». C'était la minute intellectuelle. Rassurez-vous, ça ne durera pas.

P.-S. : Un post par jour (jour dans l'histoire, pas des vrais jours) pour que ça fasse moins "pâté". Mais tout est là, déjà posté ! Ce n'est pas très long, oui je sais, c'est fait exprès.

P.-S. 2 : R.A.S., c'est juste que j'aime bien les sigles, O.K. ?


Dernière mise à jour par : Smurk le 04/09/04 23:51

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   Premier jour a été posté le : 04/09/04 23:41
Le 7/06/2003 :

- 19h15 : je monte dans le train qui relie Barcelone au monde civilisé. Au point où j'en suis, avec un petit ami fraîchement largué, un objectif de stage fini aujourd'hui-même une heure avant la fermeture des locaux, 40 euro en poche et un mémoire de stage pas écrit, n'importe quel pays qui ne serait pas l'Espagne serait « le monde civilisé ».

- 20h30 : une annonce dans le train : il n'ira pas jusqu'à Cerbère (ville-frontière du côté français), il va falloir descendre à Port Bou (ville-frontière du côté espagnol). C'est sympa de prévenir une heure avant l'arrivée.
Je commence à m'inquiéter. Le contrôleur passe et m'apprend qu'il n'y aura pas non plus de correspondance à Port Bou. Comment vais-je rejoindre Narbonne ? ou au moins Cerbère ? d'ailleurs ce train-ci ne va-t'il pas s'arrêter inopinément ou nous éjecter en route ? L'Espagne a-t'elle un cerveau omniscient qui a capté mes pensées d'il y a une heure et qui veut me les faire payer ?

- 21h15 : toujours dans le petit train espagnol. Un couple de vacanciers français, assez âgé, provenance Madrid, engage la conversation. On est dans la même galère. Je suggère qu'on prenne un taxi à trois, on partagera les frais. Faut pas perdre le nord. On est radin ou on ne l'est pas.

- 22h00 : arrivée à Port Bou. Le gentil contrôleur nous envoie gentiment nous faire pendre et se casse. J'agresse tout aussi gentiment la nana de l'accueil : grève, tout est bloqué en France. Rien ne partira de Port Bou avant mercredi au plus tôt (dans quatre jours donc). Mercredi. C'est le jour où je dois rendre mon mémoire. Mémoire pas encore écrit. Il me faudrait deux jours pour le pondre. Dans l'urgence je pourrais le faire en quelques heures, mais aurai-je seulement quelques heures ?
Première crise de larmes. On respire et on boit frais.
J'appelle mes parents pour les tenir informés de la situation.
J'accroche à nouveau la nana de l'accueil (très sympa au demeurant). J'ai beau pleurer toutes les larmes de mon corps, elle ne va quand même pas nous l'inventer, ce train ! Si je menaçais de m'ouvrir les veines devant elle, est-ce qu'elle me tendrait un mouchoir ?

- 22h30 : on prend d'assaut quelques places sur les bancs, on commence à discuter (je suis ravie d'apprendre que Franck, visiblement le fils de M-Mme X, travaille à E.D.F. et a heureusement sa voiture de fonction pour éviter ces inconvénients !). Il ne me reste plus que 34 cigarettes (merci mon dieu pour cette envie subite que j'ai eu d'acheter deux paquets avant de partir!).
Cig - 34.
Nouvelle crise de larmes. Je suis foutue. Je ne pourrai jamais rendre mon mémoire, je n'aurai pas mon diplôme, je vais être à la rue, mes parents vont me renier, mes amis vont me jeter des pierres, je vais être obligée de me prostituer pour rendre les 400 euro que j'ai empruntés à mon frère avant de partir. Comme je suis moche, de toute façon ça ne marchera pas. Je vais devoir agresser des petites mémés dans la rue pour leur tirer leur sac à main, et je mourrai d'une cirrhose du foie dans une petite cellule capitonnée.

- 23h00 : j'alpague le chef de gare, très sympa lui aussi, qui me conduit dans son bureau pour appeler un taxi (je n'ai même pas peur, je n'ai même pas peur, il n'y a que des vieux pervers qui n'ont pas vu de chair fraîche depuis deux jours, et d'ailleurs je ne comprends ni leur patois ni leurs clins d'oeil furtifs, mais je n'ai pas peur !). Oui mais voilà tous les taxis sont à Perpignan. Et demain c'est dimanche, et après demain c'est le lundi de la pentecôte. Quand allons-nous donc pouvoir partir ?! Nous tenterons quand même notre chance demain. Demain matin. Dans huit ou neuf heures. La nuit va être longue. J'ai droit à une deuxième version des aventures de Franck, et M. X a du diabète, et la bonne de son cousin lui avait dit qu'il y avait des trains entre Madrid et la France? Toutes ces choses que j'ignorais jusque là ! Comment ai-je pu vivre en ignorant tout cela ?

- 23h30 : les gens de la première salle d'attente nous ont repéré et viennent squatter les bancs de la seconde salle. Tous des touristes visiblement. Des Allemands, des Anglais, un jeune Italien bien sympa (qui partagerait notre hypothétique taxi), plein d'autres gens. Ca se change à droite à gauche, aucune pudeur, morceaux de bidoche brûlée par le soleil, un vrai plaisir pour les yeux ! Premiers lits de fortune à même le sol. Les Allemands sont très joyeux et ça me met encore plus en colère. La nuit va être trèèèès longue ! De dépit j'avale la moitié d'une des trois empañadas que je ramenais à mes parents (pas mangé depuis ce matin, moi).
Cig - 30.

- 23h45 : c'est l'effervescence ! Un train passe devant nos yeux ébahis ! Il avance, il avance, il n'a pas l'air de vouloir s'arrêter... Oui mais normalement il n'y a personne du côté français pour faire fonctionner le changement de voies entre l'Espagne et la France ! Alors quoi ? Dans l'état où je suis, je serais prête à prendre n'importe quel train. Le train s'arrête finalement. Mouches agglutinées devant les vitres. Certains sortent sur le quai, je suis du nombre. Un train S.N.C.F., ouais ! Tout n'est pas perdu !? Entre des vieux retraités, des touristes Allemands, Anglais, Italiens, Suédois, et que sais-je encore, je suis la seule à parler français ET espagnol (c'est à se demander comment ils se débrouillaient en Espagne). On me propulse porte-parole. Le contrôleur m'apprend que c'est un « train spécial » : direct Madrid - Paris. Il ne prend personne et ne s'arrête nulle part. Et pourquoi ? Pour Roland Garros ! La grève générale, oui, mais pas pour tout le monde. Heureusement que les gens friqués peuvent encore aller voir du tennis, pendant que les autres rongent leur frein dans les gares, sans informations, sans aucune réponse...
C'est l'anarchie sur les quais. Le contrôleur sent le vent tourner et le train se dépêche de repartir. Certains essayent de monter de force. Impossible.
Cig - 28 et on en est toujours au même point.


Dernière mise à jour par : Smurk le 04/09/04 23:56

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   Deuxième jour a été posté le : 04/09/04 23:42
Le 8/06/2003 :

- 02h30 : pas possible de dormir. Je fais les cent pas. Je ne fume pas autant que je le voudrais (déjà, physiquement, ce serait impossible, il me faudrait quelque chose comme sept ou huit bouches...). Faut bien se rationner. Je n'ai pas résisté longtemps à la deuxième moitié d'empañada. On ne va pas non plus se laisser mourir de faim.

- 04h00 : voir tout le monde qui roupille comme des biens heureux, inconscients de la pénurie de cigarettes qui veille, de mon mémoire qui menace de n'être jamais écrit, et de mes ongles qui ont disparu comme par enchantement depuis quelques heures, voilà de quoi m'empêcher de dormir. Ne serait-ce que par gaminerie. Ou juste pour protester. Et tant pis si j'en suis le seul témoin. Qu'est-ce qu'ils ont tous à être soit en vacances soit retraités ? Ils ne pourraient pas être des étudiants débordés et inquiets, avec des mémoires pas écrits et des paquets de cigarettes auto-fumatifs, comme tout le monde ?

- 04h45 : je me lève pour aller guetter l'aube au-delà de la voie ferrée. De magnifiques photos à faire, la crique de Port Bou est superbe au petit matin. Horreur. Je ressemble à une touriste avec cet appareil photo. Ne pas oublier que j'ai un mémoire à faire, une colère à ressasser, cent grammes d'anthrax à mettre dans une lettre pour le P.D.G. de la S.N.C.F.

- 07h00 : rien dormi. Mes compagnons retraités ont voulu qu'on attende sept heures avant de descendre en ville en quête d'un taxi. On a attendu. On descend maintenant. Tiens donc, personne ne veut faire le déplacement de France jusqu'à Port Bou ou de Port Bou jusqu'en France. Quelle surprise. Il faudra attendre mardi minimum. Ils croient quoi ? qu'on va rester dans cette gare encore trois jours ? et qui va l'écrire, ce foutu mémoire ? qui va me trouver des cigarettes et de nouveaux ongles à ronger ??

- 07h40 : retour à la gare. On ne m'a pas volé mes deux sacs. Toujours Cig - 28 et toujours empañadas - 2. Je commence à me demander quel goût pourrait avoir un agent de la SNCF.

- 07h53 : un couple de Suédois qui ressemble à deux harengs dans une poissonnerie ne me quitte pas des yeux. Et quels yeux ! Si je lisais moins de Stephen King, je pourrais presque me retenir de hurler. J'essaye un sourire pour les amadouer mais leur sourire en retour fait se hérisser toutes mes vertèbres. Je ne sourirai plus jamais. JA-MAIS.

- 07h59 : est-ce une crise d'urticaire ou d'eczéma qui me donne ces plaques sur les bras ? des suédois-harengs peuvent-ils provoquer des crises d?'urticaire juste en souriant ? devrais-je me mettre la tête dans un de mes sacs de voyage pour me protéger ?

- 09h00 : l'avantage d'une ville comme Port Bou, c'est que si jamais des agents de la S.N.C.F. un peu retords avaient envie de coincer des touristes sur la frontière, ceux-ci ne pourraient jamais quitter la ville, à moins de s'aventurer dans la jungle environnante ou de traverser la Méditerranée à la nage. Je me dis qu'il doit exister un enfer pour agents de la S.N.C.F. et que ceux-ci doivent y être condamnés à rester à Port Bou en voyant défiler plein de trains spéciaux directs Madrid-Paris. Je prends plein de photos, comme ça j'aurai foutu ma vie en l'air mais au moins j'aurai plein de photos à regarder quand je serai en prison ou sous un pont.

- 11h00 : M-Mme X n'ont pas renoncé à me parler, en dépit du fait que je ne donne plus que de très rares signes de vie. Ca fait à peu près quinze minutes que je garde les yeux grand ouverts sans cligner des paupières par exemple, quand vont-ils s'en inquiéter ? D'ailleurs, vont-ils s'en inquiéter un jour ?

- 13h23 : tout d'un coup, je viens de lever mon appareil photo et de flasher le couple de retraités qui a décidé de me pourrir mon séjour forcé dans ces lieux. Madame X a fait un bond de huit mètres cinquante, et monsieur X est en train de suffoquer, roulé en boule sous notre banc. Je ne me suis jamais autant marré. Et puis la seconde d'après, les deux HARENGS se sont tournés vers moi et leurs grands yeux lait-caillé m'ont transpercé le coeur. Ne plus jamais rire. JA-MAIS.

- 18h00 : il faut croire que j'ai cédé au sommeil, sans m'en rendre compte. Je me réveille et je constate que les gens ont érigé des piles de vêtements entre les différents « clans ». Pas de bol, les HARENGS n'ont pas bougé d'une écaille. Je ne suis pas réveillée depuis une minute que déjà M-Mme X ont recommencé à me parler. Ce sont des coriaces, ceux-là. Est-ce que tous les retraités ont une réserve infinie de blabla ? est-ce qu'ils s'économisent quand ils n'ont pas de compagnie pour pouvoir en faire profiter les autres ensuite ? Je ne sais pas quoi faire pour m'en débarrasser, et l'homicide me paraît un peu précipité. Dans quelques jours, si la situation ne s'est pas arrangée, nous pourrons y repenser.

-18h13 : Mon petit côté psychopathe pousse de petits cris suraigus quand je ne pense pas à moi à la première personne du pluriel. Quand nous ne pensons pas à nous à la première personne du pluriel. Ca ne nous paraît pas plus inquiétant que ça. Nous nous inquièterons plus tard.

- 20h30 : j'ai conclu un pacte avec lui. J'ai le droit d'écrire au singulier quand je le veux. C'est déjà ça. J'ai bien assez à faire avec les deux retraités et les HARENGS, sans en plus me prendre le chou avec moi-même. J'ai mangé une deuxième empañada, on est donc à cig - 15 et empañada - 1. Avant de partir, je m'étais dit que plus jamais je ne mangerais d'empañadas : une par jour pendant deux mois, c'était bien assez. Maintenant je me rends compte que je pourrais en manger toute ma vie. Si j'avais su, j'en aurais ramené deux cents pour mes parents, qu'est-ce que je suis radine des fois !

- 20h40 : je n'aurais pas dû manger cette empañada. Maintenant, j'ai encore plus faim et je n'arrive pas à me sortir de la tête qu'il m'en reste encore une dans mon sac.

- 20h41 : j'ai cédé. J'ai ouvert mon gros sac et finalement... j'ai commencé à manger mes comptes-rendus de stage. De toute façon, ils ne m'auraient servi à rien. Quelque chose me dit que les fringues seront moins digestes, mais au moins là je n'ai plus faim et il me restera toujours une empañada pour plus tard.
Ah, bon point pour la gare de Port Bou, les toilettes sont gratuites et nous pouvons donc boire à volonté. Certains auraient aussi besoin de s'y laver, mais enfin il faut faire contre mauvaise fortune bon coeur. Tiens, quand j'ai le ventre plein, je suis moins schizophrène, moins agressive et j'ai plein de proverbes très moches qui me reviennent à l'esprit.

- 22h00 : je n'arrive pas à croire que ça ne fait qu'une journée que je suis là. J'ai l'impression que j'y suis depuis des semaines et des semaines. Il faudrait que je me trouve des occupations. Je pourrais par exemple faire un peu de course à pied le matin et le soir. Bon, pas ce soir. Tiens, je pourrais aussi repeindre la gare s'ils me fournissaient la peinture. Ou alors faire des mots croisés géants avec les dalles par terre. Est-ce que je devrais consulter un psy quand je sortirai de cet enfer ? Si j'en sors un jour...


Dernière mise à jour par : Smurk le 05/09/04 00:03

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   Troisième jour a été posté le : 04/09/04 23:44
Le 9/06/2003 :

- 06h00 : on doit être lundi si je n'ai pas tout à fait perdu la notion du temps. Cig - 8 et je commence à paniquer à l'idée que je pourrais tomber en panne de cigarettes avant de retrouver le monde civilisé. Je descend en ville mais, ô surprise, il n'y a pas un seul commerce ouvert aujourd'hui. Bon, je n'ai qu'à considérer que demain ce sera ouvert, et donc fumer tant que je veux dans la limite des stocks disponibles. C'est cela, oui. Demain ça ira mieux. Tiens, il commence à faire faim quand même.

- 10h00 : les HARENGS sont en train de construire quelque chose qui ressemble fort à un gros cocon. J'en déduis que les HARENGS font des cocons pour se reproduire ou je ne sais pas, peut-être dans les moments difficiles, pour hiberner. A moins que ce ne soit un piège. Pour attraper à manger. Et qui serait la victime alors ? Je n'ai pas peur...
Je ne quitte plus mes deux sacs de voyage d'un pouce. A cause de la faim ou du stress, qui sait ce que pourrait tenter un esprit fragile ! Je ne veux pas risquer de perdre ma dernière empañada ou... non, en fait il n'y a rien d'aussi important dans mes sacs. Ne pas penser à l'empañada. Je me concentre sur l'observation minutieuse des dix ou douze cheveux de monsieur X, qui dort paisiblement près de sa femme.

- 11h15 : je viens de constater, bien par hasard, un fait troublant. J'ai levé mon appareil pour prendre en photo le rebord de la fenêtre la plus proche, et monsieur HARENG a eu un mouvement de recul. De suite, il a tapoté la nageoire de madame HARENG et lui a soufflé quelques mots à l'ouïe. Les HARENGS auraient-il peur des appareils photos ? Cela a peut-être un rapport avec le flash, la lumière... des poissons, forcément... Le fait est que j'ai pendu mon appareil photo à mon cou et qu'il n'est pas prêt d'en partir.

- 11h23 : je viens d'enfiler un pull et de m'enrouler un tee-shirt autour de la tête, pour protéger tout ce qui peut l'être. En effet, sans doute en réponse à l'agression photographique, je viens de subir un nouvel assaut d'urticaire. N'empêche que je ne lâcherai pas mon appareil pour autant. Chacun ses armes. Au moindre signe suspect de la part des HARENGS, à la moindre rougeur qui fait mine d'apparaître, je les flashouille sous toutes les coutures. Pas de pitié.

- 13h00 : la nana de l'accueil a tenté de s'approcher de nous, elle avait un gros carton dans les bras. Je me demande encore si ce sont les hourras du groupe d'Allemands, ou les cris de rage de certains électrons libres, qui l'ont fait fuir.

- 13h20 : très intéressant. Les Allemands et les troupes barbares ont tenté une approche communicationnelle basée sur le lancé de chaussures et autres ustensiles. Au début, les Allemands semblaient nettement inférieurs... évidemment, même en pleine crise ils n'arrivaient pas à se séparer de leur petit côté gais lurons... mais ils ont vite repris le dessus quand les troupes barbares sont arrivées à court de munition. Depuis c'est le statu quo.

- 15h00 : ayé, napu d'empañadas. Non seulement je mourais de faim, mais j'ai en plus dû partager ma pitance avec le couple de retraités. Si je n'arrive pas à perdre du poids avec ce régime, il n'y a plus d'espoir. Sans parler de la chaleur qu'il fait ici... bon, c'est sûr, si j'ôtais une des trois épaisseurs de tissus que j'ai sur moi, ce serait plus agréable... Mais d'un autre côté, je craindrais plus l'urticairisation par les HARENGS.
Tiens, c'est la diététicienne que j'avais vu il y a quelques années qui seraient ravie là. Il faut toujours voir le bon côté des choses. J'imagine qu'on peut très bien être chômeuse alcoolique névrosée ET mince. A moins que tous les tops models soient alcooliques et névrosés. Peut-être est-ce une condition sine qua non. Peut-être que j'ai attendu toutes ces années la solution miracle, sans savoir qu'il suffisait en fait d'être coincée quatre jours dans une gare espagnole avec des retraités trop bavards, des Suédois-harengs, des Allemands vaguement exhibitionnistes et plein d'autres gens stressés et sous-alimentés. Si j'avais encore une chance de rentrer à la maison, je prendrais la décision d'écrire un livre pour toutes les femmes dans mon cas. Enfin, ça ne fait pas beaucoup de monde, mais l'important n'est-il pas de cibler son public ?

- 17h30 : j'ai à nouveau faim. J'ai toujours faim. Si un truc mort passait à proximité, quelque soit ce truc, je serais capable de lui sauter dessus pour le manger. J'ai beau me dire qu'il me reste encore trois pantalons, cinq ou six tee-shirt et quelques autres vêtements, ce n'est pas une idée très rassurante. J?ai beau me dire aussi qu'il y a peu de chances qu'un truc mort passe tout seul dans le coin, ce n'est pas plus rassurant.

- 19h00 : j'ai compris ! A l'instant, madame X me racontait pour la sixième fois son dernier voyage au Turkménistan, lorsque mon esprit vagabond a bloqué deux-trois coïncidences dans un coin de mon cerveau, avant de leur coller une raclée, de les ficeler et de les interroger. J'aurais dû m'en douter ! Comment se fait-il que je n'aie pas compris plus tôt toute cette machination ? Rappelons les faits.
Tout d'abord, le voyage-aller vers l'Espagne : aucune agression dans le train de nuit, aucun retard, un siège confortable, un wagon calme, des correspondances parfaites... Tout était organisé pour que j'arrive bien en Espagne, rien ne devait m'en empêcher. Et pourquoi, hein ? Parce qu'un traitement bien pire encore m'y attendait : Port Bou au retour.
Autre fait troublant : pourquoi je n'ai pas pu profiter de cette offre super-pas-cher d'un billet d'avion Barcelone-Paris par internet ? (bon, je n'habite pas Paris mais on ne va pas chipoter quand même...) Parce que je n'ai pas de carte de crédit. Et pourquoi ? Parce que la moitié de ma bourse passe dans les billets de train ! Aha. Voyez comme tout s'enchaîne !
Dernier fait troublant : la madame de la R.E.N.F.E. à Barcelone, si gentille, si polie, qui m'a dit bonjour et a même essayé de parler français quand elle a vu mon niveau d'espagnol... Comment se fait-il qu'elle ait trouvé cette place de train moitié moins cher, à peine deux jours avant le départ ? Je ne suis pas parano mais là ça fait beaucoup quand même. TOUT LE MONDE voulait que je le prenne, ce fichu train Barcelone - Port Bou. TOUT LE MONDE voulait que je reste coincée là, pour ne pas écrire mon mémoire, rater mes études, rater ma vie entière, sombrer dans l'alcoolisme et la délinquance. Mais je sais maintenant, JE SAIS !

- 21h00 : depuis que je crie « Je sais ! JE SAIS !? », madame X a cessé de me raconter sa vie trépidante, et d'ailleurs un périmètre de sécurité de quelques mètres s'est instauré autour de moi. Pourquoi n'ai-je pas percé plus tôt à jour LE COMPLOT ? J'aurais économisé deux jours de conversation mondaine, et j'aurais pu profiter pendant tout ce temps de mon banc là, toute seule...

- 23h15 : il ne faut surtout pas que je m'endorme. Je ne suis pas stupide, j'ai bien compris que la jeune femme de l'accueil là-bas est avec eux. Que pourrait-elle encore trouver pour me pourrir un peu plus l'existence ? Il doit bien exister des choses pour aggraver ma situation, j'ai beau ne pas en trouver là, je suis sûre que ça existe. Si je dors, je suis fichue. Ne pas dormir, surtout pas.


Dernière mise à jour par : Smurk le 05/09/04 00:09

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   Quatrième jour a été posté le : 04/09/04 23:45
Le 10/06/2003 :

- 01h40 : avec ma ceinture en cuir, j'ai mis au point un système assez ingénieux (je dois avouer que j'en suis très fière) qui me permet non seulement de relier ensemble mes deux sacs de voyage, mais également de les attacher ainsi à ma cheville. Bon, je n'ai pas encore trouver un système qui me permette également de réagir rapidement au cas où je doive me mettre à courir, mais ça viendra.

- 03h00 : peu à peu, des gens ont commencé à pénétrer mon périmètre de sécurité. Evidemment, les HARENGS ont été les premiers. Dès que quelqu'un fait mine de s'approcher de mon banc, je me remets à crier « JE SAIS ! JE SAIS ! », mais je sais surtout que tôt ou tard je n'aurai plus de voix. Et puis je commence à avoir sommeil. D'ici peu je vais tomber de fatigue, et je ne sais pas encore comment me protéger... Le mieux que je puisse faire, c'est encore de tout régler de façon à réagir très vite quand on me réveillera. Dans cette optique, je viens de nouer le cordon de mon appareil photo autour de mon cou... on ne sait jamais, c'est après tout la seule chose qui tienne les HARENGS à distance.
Je constate que, dans l'agitation qui a suivi ma révélation, les clans ont commencé à se regrouper de part et d'autre d'une ligne imaginaire où subsistent les derniers clans isolés. Parmi lesquels groupes isolés : les HARENGS. Mais bientôt tout le monde aura choisi un camp... Devrai-je en faire autant ? J'ai le choix entre les troupes barbares à droite et les Allemands & co. à gauche. Les nationalités les plus représentées, comme les Suédois et les Italiens, se sont ralliées aux Allemands, tandis que les minorités sont passées à l'ennemi. De fait, ces dernières ne sont plus tellement en minorité et, eût égard à l'agressivité des troupes barbares, elles auraient même un certain avantage en cas de conflit. Il reste à espérer qu'ils n'en arriveront pas là. A moins que...

- 03h30 : oui, c'est certain, si une guerre éclatait entre les gauchistes et les droitistes, j'aurais beaucoup moins d'ennemis subitement. Ce serait génial. Rassurée par cette perspective si positive, je relâche un peu ma vigilance et m'abandonne au sommeil.

- 08h30 : c'est une annonce dans tout le hall qui me réveille. Il paraîtrait que peut-être, si les agents du K.G.B. déguisés en agents de la S.N.C.F. arrêtent de nous casser les pieds avec leur satanée grève, et si le temps le permet, si un train libre est disponible pas trop loin, si aucun problème technique ne survient, et si la pression atmosphérique est telle que le contrôleur chargée de la programmation des trains a droit à son gros câlin du matin, on pourrait à la limite envisager la possibilité d'espérer qu'un train daigne se présenter demain matin à Port Bou. La foule pousse des « ahhh » approbateurs, sans que je ne parvienne à me l'expliquer. Ils sont donc si pressés de quitter ces lieux enchanteurs ?

- 08h45 : eh eh, la bonne blague ce serait que ce train pointe effectivement le bout de son nez demain matin, mais qu'il soit à destination de Madrid, avec tous les fans de Roland Garros qui rentrent chez eux. Bon, il m'a fallu un quart d'heure pour avoir une nouvelle idée sadique, ça veut dire que je redeviens sociable. Ca doit être parce que je ne suis pas encore tout à fait réveillée. Je demande illico à madame X - laquelle a osé avec son mari reprendre possession de MON banc pendant la nuit - de me reparler de son voyage au Turkménistan, histoire de me remettre en condition.

- 08h48 : ça y est, je recommence à en vouloir à la Terre entière. Ca me rend heureuse, je décide de ne plus tenter de faire fuir monsieur-madame X, qui sont quand même les plus grands em********urs de la gare et, rien que pour ça, je leur dois une fière chandelle.

- 10h50 : je viens de sortir ma dernière cigarette et j'aurais dû y réfléchir avant. Je n'avais pas pensé que la salle contenait une bonne trentaine de fumeurs qui meurent de faim, de fatigue et qui n'ont plus une cigarette depuis au moins vingt-quatre heures. Aussitôt, la meute s'est tournée vers moi, la bave aux lèvres, l'oeil fou. Peut-on tuer pour une cigarette ?
Je n'avais pas envie de le découvrir, aussi je suivis mon inspiration du moment et là ce fut l'apothéose, le couronnement de mon long séjour à Port Bou : j'ai jeté ma cigarette entre les deux groupes ennemis, à peu près au niveau des HARENGS.
Ralenti sur image : on voit une cigarette qui plonge lentement vers deux individus poissonnides effrayés. Elargissement du plan : une trentaine d'individus se lèvent et tendent les bras vers l'objet précieux. Les plus proches se jettent sur les HARENGS. Les plus éloignés s'élancent avec de grands gestes enragés. Tout ce qui est à portée de main peut servir d'arme. Avant les premiers cris, on voit des chaussures, des valises, des chaises et des enfants, tout cela en vol plané vers la mêlée centrale.
Je flashouille à tout va, je suis la plus heureuse des femmes.

- 11h00 : si je n'arrive pas à revendre une fortune ces photos, à plein de magazines à sensations, je ne sais pas ce qu'il faut. Peut-être qu'on peut être riche même en ayant raté ses études et sombré dans la folie à cause d'une grève de la S.N.C.F.
D'un autre côté, j'évite de penser au fait que je n'ai pas changé la pellicule depuis près de deux semaines et que, depuis mon arrivée à Port Bou, j'ai dû prendre une bonne centaine de photos. On va dire que c'était une très grosse pellicule. Si, si, elle s'est bien enclenchée dans l'appareil quand je l'ai mise en place. J'y crois à mort. Tant que je n'entends pas le rembobinage automatique, je continue à flashouiller.

- 11h30 : pour m'occuper, je compte les morceaux humains par terre. Je me demande à partir de quel moment ça a dégénéré. Peut-être que quelqu'un a agrippé une oreille au lieu d'une chemise, et crac. Ensuite, vengeance sur les oreilles ennemies, les cheveux, les dents, etc. Folie collective, tout le monde s'y met. Personne n'est mort mais c'est vraiment inexplicable. En tous cas, les lieux sont redevenus très calmes maintenant. A part les râles de souffrance et les escarmouches qui reprennent par épisode, on se croirait presque dans une gare normale. Bon, il faut aussi excepter les bouts de corps humains par terre, la couche de fringues crades, les gens quasi-nus qui se rafistolent un peu partout. Ouais, en fait, ça ne ressemble pas tant que ça à une gare normale.
Evidemment, il ne viendra jamais ni flic ni ambulancier. Pour ça, il faudrait que quelqu'un les ait alerté. Donc il faudrait que la nana de l'accueil ou les contrôleurs sortent du bunker où ils se sont enfermés, il y a presque une heure.

- 14h30 : madame X s'est effondrée à l'instant, en sanglots. Son mari m'explique que c'est sans doute le choc, qu'elle a réussi à paraître si calme tout ce temps, alors qu'en fait c'est une grande anxieuse, et avec cette bagarre de ce matin... ses nerfs...
J'essaye de faire comprendre à monsieur X que je ne m'inquiétais pas du tout pour la santé de sa petite femme, mais il semble persuadé que je suis une fille gentille, je n'arrive pas à l'en dissuader. Et ce n'est pas faute d'essayer ! Il se met en tête de me raconter la première fois qu'il l'a vue, leur premier rendez-vous, leurs enfants, etc. Je ne dis pas un mot, pour ne surtout pas l'encourager, mais apparemment il n'en a pas besoin. Et puis subitement, il se met à pleurer lui aussi, la tête contre mon épaule. Je ne sais pas trop quoi faire. C'est la faute de la S.N.C.F., tout ça ! Je suppose que je n'étais pas la seule visée dans ce complot, mes deux amis retraités aussi doivent être des victimes. Je ne vois pas trop ce qu'ils ont pu faire pour s'attirer ainsi la colère de la S.N.C.F., mais enfin moi non plus je n'ai jamais rien fait contre elle. Il faut croire que nous sommes choisis au hasard. Combien d'individus ont été maltraités ainsi ? Qui sait depuis quand dure ce petit manège ! Plusieurs générations, peut-être... Ayant perdu la raison, ou peut-être trop heureux de retrouver le monde civilisé, ils n'ont sans doute pas pu en parler. Mais moi je sais. Et je ne ferai pas avoir comme eux. Et puis j'ai plein de photos pour me rappeler. Je vais y arriver. Ils ne m'auront pas.

- 16h15 : ça fait un bout de temps maintenant que j'essaye de convaincre monsieur X que nous devons entreprendre quelque chose de très grand, pour mettre fin à cette barbarie de la S.N.C.F. Et que nous devons avant tout nous protéger d'elle. Il paraît un peu déstabilisé. Peut-être son choc passé, ou plus vraisemblablement le fait qu'il ne m'a jamais entendu parler autant. Madame X fait de brèves apparition dans le monde conscient. Je n'ose pas déjà lui parler de prendre le maquis avec nous deux.

- 20h00 : les clans initiaux se sont un peu dispatchés, d'autres groupes se forment. Je me demande si c'est par catégorie de blessures. Il n'y a plus aucune dispute maintenant, mais à nouveau des regards malsains passent d'un groupe à l'autre. Préparent-ils une nouvelle baston générale ? Aurais-je dû conserver une cigarette de plus, pour mettre encore le feu aux poudres ?
Les deux harengs-suédois semblent vouloir se rapprocher de notre banc maintenant ; ils n'ont plus vraiment cet air hargneux qui me repoussait avant, d'ailleurs ils paraissent vaguement me... supplier ?... de les accepter près de nous. Mais je repense aux crises d'urticaire et ça me coupe aussitôt toute faiblesse. Dès qu'ils lèvent vers moi leur petits yeux de merlans frits, je lève à mon tour mon appareil photo avec un petit rire sadique. Ca suffit en principe à les calmer.


Dernière mise à jour par : Smurk le 05/09/04 00:16

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Smurk

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Pourquoi vous regardez ca ?
   Cinquième jour a été posté le : 04/09/04 23:46
Le 11/06/2003 :

- 08h30 : je suis réveillée depuis plusieurs heures maintenant. Comme d'habitude, je suis allée voir le lever du soleil sur la crique du port. C'est toujours aussi beau. Je pourrais peut-être me plaire ici finalement.
Dans une heure maximum - la nana de l'accueil nous l'a annoncé depuis l'autre côté de sa vitre blindée où elle passe ses journées en compagnie des contrôleurs - un train S.N.C.F. devrait venir nous chercher. Mais qu'importe, puisque aujourd'hui enfin les plus pressés auraient pu descendre en ville prendre un taxi pour le monde civilisé. Si ce n'est pas un fait exprès, ça, je veux bien être pendue !
Je regarde les merlans-suédois et ils ne font plus du tout peur maintenant. Je regarde les autres sauvages, et ils ne m'amusent plus du tout. D'ailleurs ils n'ont même pas profité de leur dernière nuit ici pour s'entretuer. Encore un signe, s'il en fallait, qu'on ne peut pas compter sur la S.N.C.F. !
Je crois que finalement je ne pourrai pas non plus compter sur le soutien de M-Mme X. Oh, bien sûr, j'aimerais les garder à mes côtés, mais c'est qu'ils ne sont pas assez forts pour cela. Ca me désole mais je crains qu'ils ne partent comme les autres et qu'ils reprennent le fil de leur petite vie tranquille. Or il va falloir que je sois forte. Que je ne cède pas. JA-MAIS.
Ni à mon envie de rentrer en terre sacrée, ni à mon besoin de cigarettes, ni aux cajoleries de la S.N.C.F. (j'imagine déjà la petite lettre d'excuse avec le remboursement de mon billet, bon je rêve un peu sans doute, mais même si ça se produisait, j'y serais imperméable...). D'ailleurs ils ne me retrouveront jamais. J'attends jusqu'au bout ; on ne sait jamais, des fois que le train tant attendu se perde entre Cerbère et Port Bou (dix ou quinze kilomètres en ligne droite, c'est plus qu'il n'en faut pour qu'un train se perde...), je ne voudrais pas manquer la réaction des gens... Mais après...

- 09h15 : un silence hébété s'est abattu sur la pauvre salle d'attente quand au loin nous avons perçu le bruit léger d'un train. Encore loin. Et les gens n'osent pas vraiment y croire. Néanmoins, discrètement, silencieusement, ils rapprochent leurs valises, serrent contre eux leur veste, se tendent au maximum - sans bouger - vers les portes vitrées. Curieux spectacle, que cette attente fébrile, incrédule.
Pour ma part, j'ai vidé mes sacs par terre et remis le strict minimum dans le plus petit des deux. J'ai repéré les lieux, il y a quelques minutes. Je sais quand et comment je vais agir.
M-Mme X me regardent bizarrement, ils semblent me croire finalement... Enfin, ils croient au moins que je suis décidée, et c'est déjà pas mal. Perçois-je comme une pointe de regret dans les yeux de monsieur X ?
Les merlans sont debout, tout penauds, contre les vitres. A leur façon, ils vont me manquer eux aussi. Et les Allemands aussi, bien sûr. Et tous les autres en fait, entiers ou en morceaux.
Maintenant, le sifflement continu du train. Et comme le tremblement des rails qui se répercute dans toute la gare. Tout proche. Juste là.
Oui, là, en effet. Le train s'arrête et tous les gens sortent en courant sur le quai. Je me suis levée moi aussi, je les regarde s'éloigner. Une seconde, je capte une dernière fois le regard de monsieur X, perdu dans la foule. Un temps d'attente ; quelqu'un questionne le contrôleur. Et c'est la cohue. Les gens se précipitent, se marchent les uns sur les autres, on jette les enfants en avant, sous prétexte de laisser passer les plus faibles mais surtout pour qu'ils réservent des places assises à leurs parents. Un binôme barbare, déjà dans le train, jette en bas un gros touriste suédois. Lequel est rejeté dans le train par les Allemands d'en bas qui ont pris ça pour de la provocation. Et je devine aux mouvements de foule, la lutte qui se poursuit à l'intérieur du train. Le contrôleur fait une rapide apparition, une fois que tout le monde est, bon gré, mal gré, monté. Il fouille du regard les salles d'attente en quête d'un éventuel retardataire, et tombe inévitablement sur moi.
Aha, tu voudrais bien que je le prenne, ce train, hein, minable, crétin, petit con prétentieux qui t'imagine que je vais accourir comme un chien devant un os ?! Ca te ferait plaisir que j'oublie ces quatre jours d'enfer et que je vous laisse continuer à malmener de pauvres étudiants innocents ?! Accroche-toi, mon coco, parce que si tu veux que je monte, faudra m'attraper.
Je jette mon sac sur l'épaule, cours en direction des autres portes, sors du côté de l'ancienne voie désaffectée, commence à escalader le grillage qui sépare la gare du reste du monde... Je cours, je cours !
Ils ne m'auront pas.


FIN


Dernière mise à jour par : Smurk le 05/09/04 00:20

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Zien Nith

Dixit Eo



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   Réponse au Sujet 'La bête humaine' a été posté le : 05/09/04 14:53
Complètement déjanté ! J'adore ! J'aime l'exagération schizophrénique qui ressort de ces textes ! C'est fameux !

Le ton décalé me plait, résoluement !


Dernière mise à jour par : Bique_Ant le 05/09/04 14:57

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Septa

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   Réponse au Sujet 'La bête humaine' a été posté le : 05/09/04 15:13
J'aime beaucoup.
Le "pétage de cable" final de la narratrice est assez jubilatoire, le texte en soit est drôle et l'évolution du personnage est bien rendu...

En bref, c'est du tout bon.


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Boten Eo

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   Réponse au Sujet 'La bête humaine' a été posté le : 05/09/04 15:32
Alala, quelle tranche de plaisir!
J'aime beaucoup ton ton d'écriture, chère Smur :D
En tout cas ça se lit très bien, d'un bout à l'autre (sans pouvoir s'arreter), c'est fascinant.
Je louperai pas tes prochains écrits, ça c'est sur :7


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soron elendil

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   Réponse au Sujet 'La bête humaine' a été posté le : 05/09/04 15:35
Franchement...
c'est trop bon !!!
je me suis bien marré en le lisant, et j'aime trop le héros, il est attachant, et tout tout...



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Boten Eo

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   Réponse au Sujet 'La bête humaine' a été posté le : 05/09/04 16:28
La héroïne :D


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JWRK

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   Réponse au Sujet 'La bête humaine' a été posté le : 05/09/04 16:28
C'est très drôle, impossible d'affirmer le contraire... Très légérement inégal au milieu, mais néanmoins fort drôle.

D'autant que je connais les lieux, pour y être -brièvement- passé.

Et que cela se lit d'une traite. Et toute sorte de bonnes choses pimentent la lecture.



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Yavine03

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   Réponse au Sujet 'La bête humaine' a été posté le : 05/09/04 17:34
J'ai beaucoup aimé aussi :) Cette histoire m'amuse d'autant plus qu'elle me rappelle une histoire personnelle, que je me permettrai de raconter ici.


A l'époque où mon homme vivait près de Barcelone, j'ai dû faire le voyage Strasbourg-Barcelone en moyenne toutes les trois semaines, avec changement à Port-Bou à l'aller et à Cerbère au retour.

L'an dernier, j'ai dû rentrer en catastrophe pour mes partiels de janvier (j'arrivais à 8h45 le lundi matin, je m'étais dit que bon, ça irait, à moins que ces crétins ne mettent une épreuve à 8 heure tout de suite, mais bon, y'a peu de chances pour que ça arrive hein ! L'épreuve commençait à 8h30 :D ). Départ donc le samedi soir au lieu du dimanche, validation de billet à la gare mais plus de réservation valable... "Nous pouvons vous le faire pour le côté espagnol, mais il faudra vous débrouiller avec le contrôleur côté français." OK, pas de problème, je n'ai jamais eu de problème avec les contrôleurs Français.

A 25 minutes de Cerbère (où je devais théoriquement changer), arrêt du train. Aucune information. Nous sommes à Figuer(r?)as, c'est la dernière ville de taille raisonnable avant la frontière. 2 minutes passent... C'est habituel :) Puis 5... Puis 10...

Les gens commencent à bouger, contrairement au train. Beaucoup de touristes japonais. En face de moi, deux français, ils travaillent pour la SNCF et bon, ils vont pas se plaindre, ils ont les billets gratos hein ! Bref :D J'appelle chez moi, j'annonce que je vais sûrement louper ma correspondance pour raison d'arrêt innopiné, je demande à ma mère de faire une recherche sur internet voir si elle trouve des infos... Que dalle. Nous prenons notre mal en patience. Je papote avec les deux fonctionnaires, ils viennent de la région de Lille ("ah, c'est ça, l'accent lillois ?").

Un premier contrôleur passe. Certaines personnes l'arrêtent. Une rumeur se répend : un incendie au niveau de la frontière qui bloque trains, voitures, et même le Talgo (le TGV espagnol :D ) qui s'est arrêté sur la voie d'à côté. 1h30 après l'arrêt, on nous fait changer de train. Celui dans lequel nous étions repart dans l'autre sens : il assure en continu la ligne Barcelone-Cerbère/Port-Bou, et à l'heure prévue, il repart pour la capitale de la Catalogne (la région la plus riche de l'Espagne).

Plus tard encore, un autre contrôleur passe. Il demande les destinations à chaque passager, les note sur un bout de papier. Un espoir de mouvement ? Les gens ont mangé depuis longtemps, la fatigue et le stress pointent le bout de leur nez.

2h30 après l'arrêt du train, des taxis arrivent. Je ne lâche pas mes deux fonctionnaires (ou est-ce que ça vient d'eux, ils auraient décidé de me protéger, petite Alsacienne que je suis ?). Ma résa n'est pas valable et seuls ceux qui en ont sont autorisés à bord des taxis. "******** !" "T'en fais pas, reste avec nous, on va te faire passer." Heureusement, aucun contrôle. Les taxis déposent tout le monde à Narbonne.

Grosse surprise pour le personnel de la gare de Narbonne : nous n'étions pas attendus (nous étions une cinquantaine de passagers, quand même). Nos correspondances sont parties depuis longtemps, bien sûr. Mais pourquoi les contrôleurs nous ont-ils demandé où nous allions si c'était pour nous lâcher dans une autre gare guère mieux que notre point de départ, si ce n'est que nous étions plus proches du but ?

Mes deux fonctionnaires approchent leurs collègues et commencent à papoter. Ils prennent tout le groupe en charge, les choses se font assez naturellement et, bizarrement, dans le calme.

Dans la gare, encore de l'attente, organisation : un train va nous déposer à Perpignan (bah, y'a plus de place en seconde, mais vous n'avez qu'à vous regrouper en première, ça ira :) ), où nous aurons une correspondance pour Lyon. La plupart des gens irons ensuite sur Paris pour rejoindre leurs destinations finales... Je suis la seule à aller à Strasbourg. Je suis même la seule à ne pas passer par Paris. Je consulte une borne pour voir les horaires : 4 heures d'attente à Lyon pour avoir un direct pour Strasbourg. Arrivée : 14h. Je rappelle chez moi : "dîtes, vous m'attendrez pour manger, hein ???" "Mais oui ma fille, ne t'en fais pas !" Ouf ! Je rediscute avec mes deux agents SNCF, qui m'envoient au guichet. La dame du guichet, très gentille, me concocte un trajet par Nancy qui me fait arriver à 11h30 à Strasbourg ! "Merci merci merci !" Je rappelle encore chez moi (vivent les portables, je n'ai jamais été aussi heureuse d'en avoir un que ce jour-là), puis mon frère pour lui demander de venir me chercher à l'heure dite.

Un type complètement paumé erre dans la gare, il est français mais a l'air extrêmement choqué. La guichetière s'occupe de lui, lui fait plusieurs trajets, le conseille... Finalement, il suivra le groupe comme un petit mouton.

Départ pour Perpignan... Une fois là-bas, ils ne sont toujours pas informés (ha ha ha), mais ce coup-ci, les agents SNCF avec nous discutent directement avec le contrôleur pour lui expliquer. Pas de problème. Certains vont s'installer en couchette, d'autres en sièges inclinables.

Reste de la nuit et du lendemain : ma foi, pas grand-chose à ajouter. J'ai fait les changements prévus, les agents SNCF rencontrés cette nuit-là ont TOUS été adorables.


Quand j'entends des gens se plaindre de la SNCF, je raconte cette histoire-là, juste pour mettre en évidence le contraste entre SNCF et RENFE (en ajoutant le temps d'attente au guichet : facilement plus de deux heures à Barcelone, rarement plus de 15 minutes à Strasbourg).

Voilà, j'arrive au bout... Je crois que nous avons de la chance d'avoir la SNCF que nous avons. Certes, elle n'est pas parfaite, mais quelle création humaine peut-elle prétendre à la perfection ? Alors depuis que je voyage en Espagne, et plus particulièrement depuis ce jour-là, je l'accepte comme elle est, avec ses qualités, ses défauts, et les gens qui la composent, essentiellement humains mais toujours, pour ceux que j'ai pu rencontrer, au service des autres.

Alors ils font la grève massivement ? Songez qu'ils ont peut-être de bonnes raisons... Songez aussi que le jour de grève où certains contrôleurs ont voulu faire une grève de zèle en assurant les fonctions permettant aux trains de rouler mais ne contrôlant pas les billets (de fait, rendant les transports gratuits), la direction les a immédiatement sanctionné.

J'entends des voyageurs en train se plaindre des grèves en disant que ces salauds de la SNCF les prenait en otage.

Mais qui prend qui en otage ?

Bizzzzzzzzzz :7 :7 :7
Yav', grande voyageuse qui repart demain (ah non, c'est plus Barcelone, c'est Lille, maintenant :) )...


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Mais puisque je vous dis que je suis une lurkeuse ?! Mon post-count ne veut rien dire, d'abord !
Escaflowne : la signature manga.
Vous aussi, sauvez le monde !
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J'offre un bisou par visite chez mon dragon (qui aurait cru que ces bestioles étaient aussi sociables :? )
http://yavine.dragonadopters.com/dragon_34624


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Smurk

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   Réponse au Sujet 'La bête humaine' a été posté le : 05/09/04 21:52
Merci, merci, les gens ! Ca me fait plaisir, tous ces messages.
Public, je t'aime.
On se la fait quand, cette SossoCon pour que je vous signe des autographes ?

Vi, JWRK, je sais bien que c'est un peu longuet au milieu, mais c'est difficile de se renouveler pour un petit cerveau comme le mien. Et j'étais bien obligée de faire durer ça quelques jours pour que le pétage de plomb soit crédible. Crédible, vous avez dit crédible ? Moi je trouve que tout ça est très très crédible, si, si.

Et oui en effet, c'est une héroïne, bien que l'emploi de la première personne du singulier ne permette pas de s'en souvenir... ;)

Enfin, pour ma part, je n'ai pas été si déçue par le système espagnol, Yavine, c'est la S.N.C.F. que je maltraite ici (la grève concernait la France, pas l'Espagne). D'ailleurs, de mes deux mois et quelques passés en Espagne, je n'ai rien à redire à la R.E.N.F.E. ni aux autres trucs moyens de transport (métro etc).
Du reste, même si j'étais très en colère contre la S.N.C.F. sur le moment, je n'ai rien à lui reprocher le reste du temps. On se plaint, comme tout le monde, c'est dramatiquement normal, mais dans le fond il y a des choses bien plus graves contre lesquelles se battre. En tous cas, je suis bien d'accord avec toi, faut qu'on arrête de se plaindre.
(Figueras, à mon avis...)

[N.B. : réflexion écrite de mon meilleur ami qui revient d'un voyage autour de l'Europe = "Ca me manque quand même, mon petit confort capitaliste..."]

En tous cas, merci beaucoup, les gens ! Dire que j'ai longtemps hésité à poster dans cette section... je m'en rappellerai. ;)


:7 :7 :7



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