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Les lettres littéraires a été posté le : 26/07/04 15:59
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Sur Ibsen
Mon bien cher Henryk Ibsen,
Vous conviendrez qu'en vous dédiant la première de cette série de lettres, je m'expose aux reproches les plus légitimes. Il est peu probable, en effet, que dans ces pages où j’évoquerai tour à tour certaines grandes figures de la littérature de France, je me résigne à parler d’auteurs étrangers, ou du moins non francophones. Certes, je me pique de savoir l’Anglais, mais ce qui suffit pour la vie quotidienne ne constitue certes pas un viatique à l’aune duquel il soit sage de juger des textes littéraires. Quand aux traductions, n’en parlons pas.
Aussi, sacrifiant à la nécessité de ne pas déraisonner, me verrais-je contraint de reléguer mon amour pour Rudyard Kipling, Georges Orwell, Franz Kafka ou Vladimir Nabokov au second plan, le taisant de peur de ne pas savoir le justifier.
Mais quant à la place que vous tenez dans mon cœur comme dans mon esprit, et bien que je ne connaisse du Norvégien que le mot fjord, je ne saurais la cacher ; de la cette apparente folie de vous adresser cette lettre, d’une part, et de faire de vous son sujet, d’autre part.
Tâchons donc de l’expliquer, cet attachement baroque pour un auteur qui ne l’est nullement. Je vous ai connu à seize ans, en regardant Le Goût des Autres de Jean-Pierre Bacri, et c’est depuis lors dans la prolongation de ce film magnifique que j’ai placé notre relation. Car, soyons franc, je vous aimé de la façon la moins orthodoxe qui soit, mon bien cher, j’ai détourné votre nom dans des calembours idiots, associés vos œuvres à des contextes inavouables, et largement passé sous silence l’excellence de votre engagement moral et la vivacité toute républicaine de votre prose. A ce propos, toutes mes excuses : vous étiez progressiste, et je suis réactionnaire. Ce sont des choses qui se produisent.
Laissez-moi donc m’expliquer, et je sais qu’à titre posthume je ferai sourire votre face sévère, fût-ce malgré vous. Oui, vous êtes pour moi plus que vous-même, le symbole de ce que je nommerai la littérature du subreptice. Soyons franc : vous êtes aujourd’hui méconnu, et si je vous ai rudoyé sans façon, pour la part, ce n’est rien comparé aux grossiers blasphèmes dont votre estimée personne a été accablée en ma présence. Vous connaître, Monsieur Ibsen, je le dis sans fard, c’est aujourd’hui de la cuistrerie. En vous connaissant, je suis cuistre.
Et c’est en tirant votre admirable barbe, en défigurant mon tableau que je me fais le dernier d’entre eux, que je donne à ma cuistrerie tout son sens. Le subreptice, la fuite, c’est ce que j’admire le plus en littérature, cette façon mi-désinvolte mi-désespéré de s’exiler chez soi. Et donner à un auteur inconnu ses lettres de noblesse ainsi qu’un masque de farce, c’est le subreptice par excellence, alors que le pédantisme n’est d’ordinaire qu’une vénération pompeuse.
Mon bien cher Henryk, je ne prétends pas vous connaître et vous ne vous reconnaîtriez nullement dans moi. Et pourtant, je vous ai toujours, du moins depuis mes seize ans, porté sur mon cœur et tenu en place chère. Ne croyez surtout pas que j’ai pour vous la vénération froide des bibliothécaires, mais sachez que je vous porte toujours sur mon cœur, être subreptice et délicieux, chimère de la pompe républicaine et de l’histrionisme ampoulé qui m’être cher. De là le fait que je fasse de vous, dussiez-vous m’en vouloir, le dédicataire premier et principal de cette série d’improbable missive, où j’explorerai toutes les facettes de cette littérature subreptice, telle que je la définirai plus tard (subrepticement), et sans m’interdire rien que de parler des auteurs qui ne me sont pas également précieux, car si quelque haine est toujours nécessaire pour écrire avec talent, une saine lecture n’est que l’effet de l’amour.
Votre obligé,
Jean-Wilfried Romano de Kuiperdolin
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Réponse au Sujet 'Les lettres littéraires' a été posté le : 26/07/04 20:45
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Sur Gustave Flaubert, Georges Courteline et Louis-Hubert Lyautey
Cher Henryk Ibsen,
Je vous vois d’ici tiquer. Rapprocher Gustave Flaubert de Georges Courteline surprend toujours, et soutenir cette opinion dans un écrit de concours m’a, naguère, coûté cher. Communément, il est admis que le premier est tragique, donc chiant, et le second comique, donc lourd, donc un peu chiant. Ce clivage, disons-le, n’a pas de sens.
D’une part, Flaubert est drôle, et pour cette raison divertissant. Je dis qu’il est drôle car il inspire le rire, beaucoup mieux par exemple qu’il n’inspire l’émotion. Cette opinion m’a valu bien des brocards, et même des accusations de perversités intellectuelle. Pourtant, soyons pédant, laissons L’Education Sentimentale et Madame Bovary aux réadacteurs de manuels scolaires, et considérons, par exemple, Le dictionnaire des idées reçues, pamphlet beaucoup plus drôle et corrosif que tout ce qui a été écrit de semblable par la suite. Considérons la façon dont chacune des pages de ses livres est un réquisitoire féroce et jubilatoire contre le populisme niais. Considérons Salammbô, impitoyable satire d’une République décadente où « il n'était si mince goujat qui ne sût corriger les fautes d'Hamilcar ». Considérons enfin les accès de fureur lyrique, d’hénaurmité verbale qui peuplent La Tentation de saint Antoine et Trois Contes. Tout cela brosse de Gustave Flaubert un portrait jovial, presque barbare dans sa jubilation littéraire. Certes, il serait vain de nier l’aridité délibéré où l’a mené sa quête d’un roman « ne reposant que sur le style ». Mais ce serait être fou que de ne pas voir la joie et le rire dont l’ermite de Croisset savait jouer, comme l’ermite d’Egypte était visté par ses hallucinations démesurées.
D’autre part, voyons comme Georges Courteline, sous le vernis truculent du calembour, sait se faire enragé et dispenser, avec l’arme de la causticité, des réquisitoires magnifiques et sans pitié. Lisez, cher Henryk, Un client sérieux : c’est mille fois plus audacieux, mille fois plus drôle, mille fois plus cruel aussi envers les hypocrites à perruques que ce qui se vend aujourd’hui sous le label « politiquement incorrect ». On retrouve chez Courteline les diatribes de Balzac, mais des diatribes subtiles et meurtrières, qui ne visent plus à protester mais à tuer. Car cet homme qui, sachant parfaitement rédiger d’impeccables alexandrins classiques, choisissait pourtant pour s’exprimer la vulgarité des lampistes et des mendiants, est la meilleur exemple de la force dévastatrice du rire qu’avait prophétisé Victor Hugo. Si j’aime Georges Courteline, et je l’aime considérablement, ce n’est pas seulement parce que ces pièces sont des chefs d’œuvre de drôlerie et d’impertinence, c’est aussi parce que derrière leur superbe profusion se tapit un absolu qui refuse de se soumettre.
Gustave Flaubert et Georges Courteline, étaient deux révoltés, deux anarchistes de la prose, qui dissimulaient, l’un la bombe de la satire sous le lourd manteau du sérieux bourgeois, l’autre le coutelas aiguisé de la vérité accusatrice sous la livrée bariolée du bouffon. Chacun voit dès lors ce qui dans mon cœur les unit, à savoir cette même affinité pour le subreptice et la littérature d’entre-deux-portes, pour le clin d’œil aux lecteurs sachant percer plus loin que la banalité de leur évocation scolaire. Et tant pis pour les autres, tant pis pour les médiocres et les hommes de peu d’esprit qu’il faut flatter pour obtenir les lauriers d’une gloire télévisuelle.
Mais cette littérature du subreptice, est-ce simplement la littérature du dénigrement, de l’anecdotique ? Je l’ai longtemps craint, avant de lire dans La Conquérante de Robert Brasillach les vérités nobles et civilisatrices du Maréchal Lyautey, l’homme du Riff et de Madagascar. Le Général de Gaulle, plus tard, fut désigné le terme de celui qui a dit non. Il le fit en tonitruant, avec des chars d’assaut et des maquisards, des bombardements et des percées. Or, si l’on considère la correspondance et les discours qu’il nous a légué, le Maréchal Lyautey passa sa vie à faire de même, à mépriser secrètement ce même monde de rond-de-cuir et de ronds-de-jambe qu’abhorraient les deux auteurs précités, et avec le même flegme, la même habileté à composer, à maintenir coûte que coûte sa mission civilisatrice de pays où il lui fallut dompter et la jungle et le désert. Car s’il n’hésita pas à désobéir aux ordres du gouvernement, à l’occasion par exemple des évènements de 1914, il eut pourtant cette remarquable sagesse de ne jamais flatter l’opposition pour autant. Ce fut ce qui lui coûta son portefeuille, mais qu’importait pour cette homme, ce héros lui aussi subreptice et sans gloriole, mais subrepticement bâtisseur avant tout, qui se servait des idées et des lettres mieux que des détachements d’artillerie, et dont le rift austère valait bien, comme ermitage, les falaises de Croisset.
Subrepticement vôtre,
Jean-Wilfried Romano de Kuiperdolin.
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Réponse au Sujet 'Les lettres littéraires' a été posté le : 26/07/04 20:55
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et quelques mots d'explication en passant :
Yo, mes jeunes amis, vous l'avez constaté,
L'objet de ces écrits de forme épistolaire
Est de parler d'auteurs, du style et d'en tâter
Le pouls loin des entraves du monde scolaire.
Ibsen, mon vieil ami, sera destinataire
Par défaut de ces lettres, mais n'ignorez pas
Que je cherche ici même quelques volontaires,
Acceptant de m'aider sans risquer le trépas.
Si donc vous acceptez qu'une lettre s'adresse
A vous, envoyez-moi un message privé,
Et bientôt votre nom, mieux encor qu'en la presse,
Sera plus répandu que vous l'aurez rêvé,
Et donc même si je ne me trouve plus de rimes, envoyez-moi un message avec éventuellement une suggestion de l'auteur dont vous voulez que je vous parle pour m'informer de votre consentement, et ainsi, zou, la forme épistolaire me permettra de jouer éventuellement sur des références communes, traits de carcatères de mon interlocuteur, et ce sera très cool.
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Réponse au Sujet 'Les lettres littéraires' a été posté le : 19/08/04 15:42
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Sur sujet d'Anatole France et José-Maria de Hérédia :
Mon bien cher Henryk,
Qui mieux qu'Anatole France, ce dilettante, pourrait incarner cette littérature du subreptice dont je vous ai déjà rebattu les oreilles ? L'attrait d'un facile jeu de mots y est pour beaucoup : subreptice, la prose de feu Anatole France est aussi subversive.
Lui-même revendique clairement cetta associtation par exemple dans la Révolte des Anges où il présente comme une victoire sur l'austérité de l'âge chrétien l'art décadent des gothiques, les gargouilles obscènes dissimulées entre les vitraux édifiants. Pour ma part, bien sûr, je ne peux que juger cette doctrine haïssable, on peut juger, aujourd'hui, banals et consensuels, des prises de position qui ne le furent pas de son temps, par exemple en ce qui concerne les animaux. Mais il faut reconnaître à Anatole France cette merveilleuse et suprême capacité à faire rire.
Inspiré par l'exemple peu judicieux du fade et vulgaire François Rabelais, Victor Hugo avait espéré cette communion sublime du rire et de la grandeur, ce paradoxe joyeux et solennel ; il en avait en effet pressenti la force dévastatrice, et il s'en approcha remarquablement, quoi qu'en vain, dans l'Acte Troisième de Marion de Lorme. Mais il reste trop d'amabilité dans sa pompe bonhomme, et il s'englua au piège de l'humour.
Il n'est pas d'humour chez Anatole France, seulement de la drôlerie, une drôlerie immense et toute-puissante, dont les manigances et les tortuosité d'une phrase préfigurent le déferlement irrésistible ; comme un cobra se love pour mieux frapper. Ce rire est fort parce qu'il est sans pitié ; et que tout plie devant sa force, car il n'épargne pas même ses amis, pas même la justice, pas même ses propres convictions : lire la férocité de bien des apges qu'il consacra aux dreyfusards est surprenant pour bien des esprits faibles, qu'on voit alors bredouiller : mais... Anatole France était donc réactionnaire ?
Il est, chez ce bourgeois, un surprenant nihilisme ; qui le pousse à n'avoir que faire même de ce qu'il écrit, comme dans L'Ile des pingouins, où il oublie vers la moitié de l'ouvrage qu'il parle d'une terre utopique symbolisant la France, et place à Paris les ministres de Pingouinie ; qui l'isola de tous, car tous n'étaient pas résolus à supporter l'intransigeance de sa propre tolérance ; qui s'achoppe, enfin, sur une culture inouïe des Antiques et des modernes, précieuse sans pédantsime, qui ne trouve sans apreil, parmi ses contemporains, que chez José-Maria de Hérédia.
Les liens entre ces deux hommes furent nombreux ; tout académicien citera le sonnet, quoique dans cet exercice le microcéphale maniaque soit moins à l'aise que l'aristocrate espagnol, dans sa plénitude d'or colonial. Plus commune se trouve être cette vision de l'histoire comme d'un éternel et fatal retour à la nature, qui conclut l'Ile des Pingouins et commence les |Trophées, cette exaltation de l'Abtiquité protéiforme : car dans ce prisme aux arêtes fines, ils discernent, avec une acuité d'encyclopédistes, tout à la fois la modestie des uns, comme Gallus, et l'immensité des autres, qu'elle soit immensité morale d'hommes meilleurs, ou la généreuse férocité deu culte bacchique. Mais la Vendange est formelle : ces temps révolus survivent, avec une subrepticité prudente qui ne se révèlent qu'à l'homme digne et penseur.
Telle est bien, finalement, leur propre subrepticité, celle d'un anachronisme humble et triomphateur, à l'image d'Hannibal pensif sur la Trebbia, et qui fit de leur génération, après laquelle, nous le savons aujourd'hui, ne devait plus verdir de troisième acanthe, la dernière où l'on pût sans bassesse être heureux.
Trop heureux,
Jean-Wilfried Romano de Kuiperdolin
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Réponse au Sujet 'Les lettres littéraires' a été posté le : 29/11/04 17:13
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sur le sujet d'Eudore Evanturel et William Chapman :
Mon bien cher Henryk,
Il est heureux qu’en un âge où quiconque peut se croire déjà lassé des choses du monde, la vérité littéraire demeure un Meschacébé mystérieux et primesautier, ou le Saint-Laurent d’une terre vierge et féconde. Par un surprenant concours de circonstances, j’ai, à quelques jours d’intervalles, découvert les deux magnifiques auteurs canadiens Eudore Evanturel et William Chapman, tous deux francophones, tous deux brillants, sobres et riches, d’une noblesse nourrie aux sources du Nouveau Monde.
Certes, il est surprenant de découvrir vivace une culture auquel l’imbécillité des Français a prêté les traits d’un jargon édénique et ridicule. Vieille France, mélange farouche des pionniers d’un siècle où il n’est pas interdit de voir un âge d’or et d’une nature édifiante par son gigantisme, le Québec a su se forger une littérature à la mesure de ce qui se fit sur la vieille terre. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre indice de la valeur d’une telle ancienne colonie française, que cette force déconcertante avec laquelle une langue apatride pourtant a su y fixer des racines anciennes et nobles. L’amour de la paysannerie, l’amour de la terre se lisant dans le sonnet Le laboureur de William Chapman prouve assez cette continuation du mystère saint des semailles et des moissons, qui hors de la France, grenier de l’Europe, ne trouve hormis les Canadiens pas de véritable équivalent.
Cependant qu’épargnés par les brutalités de la terreur, par les vulgarités du bonapartisme, ces auteurs descendant de titans ont su préserver, telle une flamme petite, un peu de la désinvolture des Lumières, un peu de la poésie idéale écrasée chez nous par les purges républicaines ; nous y reviendrons.
Il n’est pourtant, pas contradictoire qu’Evanturel évoque le spleen dans Rodolphe, car le sang craché toute la nuit par le collégien de ses souvenirs, mort « à la fin du Carême » ne se distingue que mieux sur le neige d’un sol sacré et neuf, pareil au marbre antique.
C’est, j’ose l’affirmer, là le plus remarquable point de cette littérature que ce paradoxe, ce contraste des forêts immaculées du Nouveau Monde et des noirceurs de la nuit arctique, lesquelles la Mort ne fait que personnifier chez Chapman, lorsqu’ »il neige ». Auteurs mystérieux d’un style limpide et purs, ces trois noms méconnus et superbe ne seront pas les moins subreptices que je vanteraient en ces lettres, et l’oubli même des hommes, cette injustice apparente, ne fait qu’ajouter à leur mystère et à leur beauté, comme une eau glacé coulant sur les pierres que foula l’explorateur.
Français,
Jean-Wilfried Romano de Kuiperdolin
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