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   L'oeil du dragon a été posté le : 21/06/04 10:23
Hello, jeunes fous de littérature chaotique. Pour une fois je me donne la peine de copier-coller dans les pages du forum. Critiques et commentaires acceptés, cela va sans dire.



L’ŒIL DU DRAGON
De XAVIER PENIN


Les dragons…je me souviens.
Alors que le monde commençait à prendre forme dans mon esprit, que le cycle de la vie et de la mort était admis, sinon accepté, alors que la folie intrinsèque de l’humanité avait cessé de m’étonner…les dragons.

Ils défient le temps et les lois de la nature. Immortels, gigantesques, leur comportement est incompréhensible pour les humains, pauvres créatures mortelles.
Nul ne sait d’où ils viennent. Certains disent qu’il existe de jeunes dragons…mais personne n’a jamais su comment ils se reproduisaient. Les légendes parlent d’œufs grands comme un homme, qui écloraient pour laisser sortir un petit dragon que seuls des siècles de chasse feraient grandir jusqu’à maturité.

Tout cela n’est bien sûr que fadaises et racontars. Nul mortel n’a jamais contemplé le secret des dragons, et nul ne le fera jamais, je le sais désormais, car je comprend enfin l’abîme qui sépare l’esprit des dragons de celui des hommes.
Quel être humain pourrait appréhender la perception du monde d’une telle âme ? Quelle créature mortelle pourrait envisager l’univers selon la perspective d’une pensée millénaire et vouée à se perpétuer indéfiniment ?

Et pourtant…me voilà, clamant haut et fort que j’ai réalisé cet exploit. Je profite de mes derniers instants pour laisser ce témoignage, dans l’espoir qu’un jour le monde ne soit plus foulé par l’homme, abjecte simien aux passions vulgaires et sans but, mais qu’il soit empli de majestueux dragons, n’ayant plus à craindre la vindicte inutile de cette plèbe existentielle.

J’étais le fils d’un paysan libre. Chanceux, sans aucun doute, car je n’avais ni à devenir soldat comme le fils d’un soldat, ni à rester esclave, comme l’eut été le fils d’un esclave.
En vérité, cette chance n’est qu’un obstacle de plus, pour un homme s’éveillant à la maturité dans un monde aussi dur. Celui qui n’a pas de choix n’a pas non plus d’hésitations, et il n’aura pas de regret.
J’étais indécis, partagé entre un sens du devoir qui m’avait été inculqué par mon éducation, et une ouverture d’esprit que je devais probablement aussi à mes parents. Pour plaire à mon père, j’aurais dû prendre sa suite. Pour plaire à ma mère, j’aurais dû étudier et devenir un homme important. Rien de tout cela ne me tentait vraiment. A vrai dire, je ne savais pas quoi faire de ma vie. J’étais peut-être prédestiné, ou plutôt, car rien de tel que le destin n’existe, prédisposé, à devenir ce que je suis désormais.

Je partis étudier chez mon oncle, homme de lettres, au grand dam de mon père, pour qui la pratique valait plus que la théorie, et qui aurait préféré me voir parfaire ma technique artisanale que perdre mon temps à penser dans le vide. Je m’étonne encore que mes géniteurs aient pu vivre en si bonne intelligence malgré leurs différences.
Les dragons ont toujours été le point de départ de nombreuses légendes, études et théories. Les recueils de mon oncle recelaient une collection importante sur ce thème. Au début, je ne m’y intéressais guère, préférant m’instruire de choses que je pensais plus nobles, plus importantes, ou plus tangibles, car je ne croyais guère à l’existence des dragons.
J’appris donc à lire et à écrire parfaitement. Je fus initié aux langues étrangères, de façon à pouvoir les apprendre et les maîtriser si le besoin s’en faisait sentir. Les mathématiques et les comptes me furent inculqués pour que je puisse seconder un marchand. La politique fit également partie des sciences que j’appris à connaître, car en ce monde un homme qui ne connaissait pas cette discipline ne pouvait pas espérer s’élever au dessus du commun, selon les termes de mon oncle, spécialiste en la matière.

Devenu scribe, je fis mes armes au service de Karl, un nobliau local chargé de lever des taxes sur les passages de matière première. Je rédigeais ses lettres, lisais celles qu’il recevait, écrivais ses mémoires, et accomplissait pour lui toutes les tâches que mes compétences me permettait de remplir à sa place. Des tâches ennuyeuses et ingrates, pour être honnête. Je commençais à comprendre que mes premiers choix n’étaient que des fuites, que la sécurité d’un emploi aussi protégé ne m’apporterait pas le bonheur.
La vie ne pouvait être aussi plate, le monde aussi vulgaire…il devait y avoir autre chose. Ainsi lorsque mon maître rencontra le thaumaturge Melathus, pour la première fois, mon esprit s’ouvrit à d’autres possibilités.
Melathus était déjà un homme âgé, un de ces vieillards dont la sagesse est si manifeste qu’elle vous en fait oublier qu’ils ont un pied dans la tombe. L’œil et l’esprit vif, il ne fallut pas une heure au thaumaturge pour comprendre qu’il pouvait directement traiter avec moi et oublier mon maître. Ce dernier était à la fois trop simple pour négocier avantageusement mais trop lucide pour ne pas s’apercevoir qu’il possédait l’arme adéquate pour le faire à sa place : moi.

-Vous êtes le scribe de Karl ?
-Oui monseigneur, je suis à votre disposition pour mener à bien les négociations.
-Vous avez donc tout pouvoir pour parler au nom de votre maître ?
-Tout à fait. Je puis lui demander de vous le confirmer, si…
-Inutile. Karl a sans doute raison de vous croire plus subtil que lui, mais sachez-le, depuis toujours je fixe les conditions de nos relations commerciales. Vous n’y changerez rien, quel que soit votre talent.
-J’ai étudié le sujet, vous savez, et je pense que les conditions ne sont pas équitables, justement, je pensais revoir certains points…
Je m’étais interrompu, comme frappé par un poing invisible. Melathus n’avais pas bougé, il ne faisait que me regarder, et pourtant j’avais l’impression que quelque chose de grave se produisait.
Je voulus parler à nouveau, conscient que mon comportement n’avait rien de rationnel.
-Vous n’avez rien à dire. Vous ne désirez rien dire.
C’était vrai ! J’avais comme le souffle coupé, quelque chose, une vague de doute me submergeait. J’étais en train de négocier pour grappiller quelques piécettes à un vieillard, pour le profit d’un imbécile protégé par son sang bleu, alors que je n’étais qu’un pauvre mortel destiné à n’être qu’un souvenir, lui-même voué à l’annihilation dans l’immensité infinie de l’univers. Pourquoi penser à cela maintenant, en plein phrasé ?
-Vous devriez plutôt vous demander pourquoi vous servez cet homme. Vous n’êtes pas aussi moyen que lui. Vous pourriez faire bien mieux.
-Est-ce vous qui faites cela ? demandai-je.
-En voici la preuve. Karl n’admettrais jamais ressentir ce genre de malaise existentiel. Vous êtes plus conscient que lui.
-C’est donc cela, la thaumaturgie ?
-Vous voilà maintenant curieux de moi et de mon art ? Cinq pièce d’or par livre, comme tous les ans.
-Cinq pièces d’or par livre, entendu. Comme tous les ans.
Son regard me fixait intensément. J’eus un instant l’impression qu’ils étaient ceux d’un serpent…jaunes, affûtés. Ce que j’avais ressenti à l’instant, n’était que ce que couvait mon âme depuis longtemps. Cette vacuité, cette recherche désespéré d’un sens à une existence futile.

-Vous allez venir avec moi, jeune homme.

Tout était dit. Melathus alla saluer Karl avant de repartir avec ses marchandises. Il lui expliqua que je serais désormais à son service. Karl réclama un dédommagement. Le thaumaturge lui donna une bourse pleine de pièces, sans sourciller. Mon premier maître ne put réfréner un sourire grinçant : il acceptait de mauvaise grâce un offre qu’il savait ne pouvoir refuser.


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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 10:23
Nous prîmes la route le lendemain matin, accompagnant le convoi qui repartait vers l’est. Je n’osais guère parler à mon nouvel employeur, tant il m’impressionnait. J’avais le sentiment qu’il pouvait, lui, se mettre à me parler n’importe quand, et que tout deviendrait clair. Il allait me donner raison.

- Tu as le potentiel pour être thaumaturge. Je cherchais justement un successeur.
- Moi ? Je ne suis qu’un scribe.
- Tu es un esprit, jeune homme, un esprit empli de questions et de doutes. Je te propose de répondre à ces questions. Tu ne sauras pas tout, mais tu entreverras la vérité ultime. Après cela, tu seras entièrement dévoué à la recherche, j’en suis persuadé.
- Je ne sais de quoi vous parlez, monseigneur.
- Tu sauras en temps voulu, dit-il simplement.

Puis il s’assoupit sur un matelas aménagé pour lui dans la charrette. Ses vieux os devaient souffrir sur la route cahoteuse.


Ma seconde vie commença donc avec mon nouveau mentor, Melathus. Je devais être initié. Ce moment déciderait de mon avenir avec le thaumaturge. Il me l’avoua seulement plus tard : son intuition à mon sujet pouvait être fausse, et il avait vu fuir plusieurs disciples potentiels, terrorisés par ce qu’ils avaient entrevu.

- Tu vas regarder dans l’œil du dragon, me dit-il. Nous saurons ainsi si tu es capable de me suivre dans mes études.

Je n’osais poser de question. Qu’était cet œil du dragon ? Un nom ésotérique pour une pratique rituelle ? Que pouvait-il m’arriver ?
Peu importait, finalement. Melathus avait une emprise complète sur moi. Je lui faisais confiance.
L’œil du dragon était un artefact d’une rareté exceptionnelle, je le compris plus tard : l’essence des dragons capturée par l’Homme, un sacrilège, en vérité.

Je fus placé devant l’objet, couvert d’une lourde toile. Dès que mon maître en souleva quelques centimètres, la lumière filtra, réverbérée par le marbre du socle. Ce n’était pas une lumière agressive, mais elle étant puissante, pénétrante, dense. C’était peut-être l’œil d’une créature d’essence magique, oui, une sphère de feu dansante et vivante, prise au piège dans une bouteille assez grande pour contenir cinquante litres de vin.
Aussitôt découvert, l’œil me fut caché à nouveau. J’avais vu quelque chose, ou plutôt, perçu. L’image rémanente était directement imprimée dans mon esprit, dans mon âme, mais mes yeux n’avaient pas pu faire le point sur quoi que ce soit.
Je fus pris de vertige. Je perdis pied, ravagé par une puissance telle que le monde me semblât insignifiant. Ce fut un orgasme, un choc, une douleur. Melathus souriait. Il pouvait lire sur mon visage que cette connaissance ne m’effrayait pas, mais qu’elle me fascinait, tout comme elle l’avait fasciné lors de sa propre initiation.

-Vous aviez raison. Le reste n’a aucune importance, lui dis-je.
-Méfies-toi de l’œil du dragon, aucun mortel ne peut le contempler trop longtemps.
-Que se passerait-il ?
-Nul n’a vécu pour le dire.
-La connaissance ultime ? Ce que j’ai vu, mais sans limites ?
-Peut-être ? Mais la mort de l’homme, sans aucun doute.
-La mort n’est rien, je le sais maintenant. Il y autre chose.
-Ne vas pas trop vite. Ce n’était que ton initiation. Tu regarderas l’œil, de temps en temps. Mais tu dois étudier par toi-même, réfléchir.

Peu de temps après, Melathus mourut.
Un jour, probablement, il sut que sa vie s’achevait, alors il jeta la toile au loin et se plongea entièrement dans la contemplation de l’œil du dragon. Son hurlement fut entendu bien au delà de la maison.
Je crus y déceler de la déception.
Lorsque j’entrai dans la salle rituelle, l’œil ne brillait plus. La bouteille était comme vide, bien qu’elle fut scellée et inviolable. Mon maître était mort, le regard figé dans un rictus déplaisant. Ses yeux exorbités étaient étranges : impossible de savoir s’il avait voulu voir jusqu’au bout où c’était l’effarement qui les avait écarquillés. Mes questions restaient sans réponse, et je n’avais plus de guide. Cependant, j’avais des pistes, et j’avais surtout un but.


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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 10:24
Je découvris avec surprise que Melathus avait prévu de me laisser tous ses biens. N’ayant pas d’attaches, il préférait léguer officiellement l’ensemble de ses possessions à son disciple, même si je n’étais auprès de lui que depuis peu. J’étais donc désormais plus libre encore, puisque je possédais un domaine, et des ressources financières.
Cependant, j’étais devenu un thaumaturge à qui il manquait ce que mon maître avait eu : un mentor pour le guider suffisamment loin dans cette voie obscure, pour être capable de progresser par lui-même.
Je sentais que l’œil du dragon était la clé de tout.
Qu’était vraiment cette chose ?
Quelle force la faisait luire en permanence ? Pourquoi la mort de Melathus avait fait cesser le phénomène ? Y avait-t-il un lien avec les dragons, ces créatures de légende ? Ou n’était-ce qu’un terme d’initié destiné à embrumer l’esprit ou à impressionner le profane ?
Une seule chose était certaine, l’œil possédait un pouvoir surnaturel. Sa vision avait provoqué chez moi une transformation mentale, elle avait fait de moi un homme différent, plus conscient que la moyenne. Je comprenais maintenant qu’un esprit trop simple aurait été brisé par de telles révélations.

Je commençais donc à lire les écrits de feu Melathus. Je compris rapidement que la plupart étaient codés, écrits d’une manière qui rebuteraient vite les imbéciles et les voleurs de petite envergure. Les réponses, du moins celles que le thaumaturge avait trouvées, étaient là.
Il me semblait plus logique de déchiffrer ses écrits que de partir à l’aveuglette dans le monde, à la recherche d’un autre professeur.
Ancien scribe, j’étais à l’aise avec les lettres, et la théorie des codes ne m’était pas inconnue. J’appliquais un certain nombre de règles pour me mettre dans l’état d’esprit adéquat, et pour le cas où Melathus aurait employé un chiffrage simple.
Je ne fus pas surpris de constater qu’aucun code classique ne donnait de résultat, cependant, au cours des journées que je passais à effectuer des transcriptions, mon cerveau se configura de façon idoine et je décelai enfin quelques récurrences qui me mirent sur la piste.
Il me fallut onze jours et onze nuits pour démystifier le langage secret du thaumaturge. Un codage efficace, en vérité. Je comptais l’utiliser, moi aussi, si je me mettais un jour à écrire les résultats de mes propres recherches.

Une fois le déchiffrage possible, je parvins à trouver à quelle date les textes avaient été rédigés. Je commençais par lire le plus ancien, préférant suivre la logique du raisonnement chronologique de mon défunt mentor.
Mes employés me servirent à manger pendant les semaines que je passais à lire. Je ne pouvais quitter mon étude, tant les témoignages de Melathus me bouleversaient et me passionnaient. Je sentais ma conscience s’élargir à une vitesse démesurée. Pourtant, Melathus avait lui aussi trébuché, souffert, il avait essuyé des échecs, connu les doutes, et malgré cela, il avait continué à avancer, poussé par un désir compulsif que je sentais désormais dans mes propres entrailles.
Au bout du compte, amaigri par les privations et le manque d’air, je dus me rendre à l’évidence : Melathus avait toujours craint la vérité, il ne s’était jamais aventuré au-delà d’une certaine limite, cherchant sans cesse à détailler sa connaissance de la coquille, il n’avait jamais goûté à l’œuf.

L’œil était la clé de tout, je le tenais maintenant pour certain.
Nul écrit ne faisait mention de ce qu’était l’œil, ni de la façon dont il se l’était procuré. Mais je savais que devant l’imminence de la mort, au désespoir, Melathus n’avait pu accepter que son esprit et sa connaissance soient annihilés sans avoir tenté sa chance face ç la connaissance suprême.

L’œil l’avait-il tué ? Cela semblait possible, pour moi qui avait brièvement affronté son feu. Melathus avait-il absorbé tout son pouvoir, le rendant ainsi inerte ? Ces questions restaient, elles, sans réponse. J’en avais fini avec cette période de ma vie. Melathus m’avait livré tous ses secrets, et j’étais encore un ignorant.


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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 10:24
Je pris mon nécessaire de voyage et entrepris de suivre les pas de celui qui avait été mon maître. Sa fin aurait pu me faire penser qu’il n’était pas le meilleur exemple à suivre, mais c’était tout ce que j’avais.

Je parcourus donc le pays sur les traces de Melathus, aidé par ses mémoires.
Les ruines de Pangérion furent ma première étape. Là, les thaumaturges venaient étudier la cité antique, soit-disant ravagée par la fureur des dragons, il y a plus de mille ans. Les traces de la créature et de son passage étaient rares mais elle avaient rendu l’endroit fameux.

L’argent laissé par mon bienfaiteur m’ouvrit les portes du pays, même si je délaissais quelque peu ma mise et ressemblais finalement plus à un voyageur quelconque qu’à un propriétaire terrien.
Je parvins finalement à mon but et commençai mon observation détaillée des vestiges : des colonnes abattues, des pans de mur rongés par les lichens, des coupoles branlantes et autres fondations affleurantes étaient tout ce qu’il restait de Pangérion.
Les experts du cru me montrèrent les traces de griffes de dragon. Elles auraient tout aussi bien pu avoir été taillées par d’habiles contrefacteurs. Les dômes calcinés également, ne prouvaient rien. Tout cela sentait trop le commerce pour être honnête, mais puisque c’était un lieu de référence pour tout étudiant du dragon, je me devais d’inspecter l’endroit avec un esprit ouvert, ce que je fis.
Je rencontrai des collègues, des hommes étranges, et non des copies de Melathus, que j’avais inconsciemment pris comme exemple typique de la profession. Non, les thaumaturges étaient divers et variés, et moi-même je ne ressemblais guère à mon initiateur.

La compagnie de ces hommes m’ennuya rapidement. J’ignorais comment ils avaient été initiés et depuis combien de temps, mais leur façon d’aborder le dragon me semblait prétentieuse et vaine.
Je ne cherchais ni réputation ni pouvoir d’influence, je ne voulais que comprendre. Tout cela fut à l’origine de mon repliement sur moi-même. Je me sentais déjà différent avant, mais depuis la révélation de l’œil, j’étais de plus en plus persuadé de ne pas être un fou, mais bien une conscience solitaire dans un monde de fous.
Même si Melathus avait toujours été obscur et original, il n’avait rien à voir avec ces thaumaturges de bazar, qui se moquaient de la réalité ou non des légendes de Pangérion. Il me semblait pourtant critique de déterminer la véracité du passage d’un dragon en ces lieux, pour ne pas perdre un temps précieux à analyser n’importe quoi.
Hélas, rien ne semblait possible à discriminer. Là où je m’attendais à trouver des preuves aussi frappantes que l’œil du dragon, je ne découvrais que des exemples douteux.

Ces événements me décidèrent à raccourcir mon parcours pour aller directement à l’endroit qui m’intriguait le plus : le gouffre de Méians.
Après son voyage dans cette région, Melathus avait commencé à étudier l’œil et à annoter son œuvre en fonction de lui, s’y référant systématiquement.
L’avait-il trouvé là-bas ? Rien dans ses écrits ne permettait de le savoir, il ne parlait nulle part de son acquisition de l’objet magique, mais il ne faisait aucun doute qu’il y avait un lien. Après le récit morne et désillusionné de plusieurs cités mortes comme Pangérion, son écriture se déliait et il parlait enfin de l’œil du dragon.
Méians avait été une étape majeure de son voyage : j’en étais persuadé.


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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 10:25
Pendant que mes intérêts commerciaux menaient leur propre vie, là bas, au pays, je continuais donc à parcourir les chemins à la recherche de ces réponses à des questions que je n’avais même pas encore pu formuler.

Le gouffre de Méians était une faille gigantesque dans le corps de la Terre, très au nord de ma contrée natale, au bord de l’océan Il y faisait froid à longueur d’année et le gel et la neige y étaient presque toujours les éléments de décor principaux.
Ce fut donc emmitouflé de fourrures bariolées que j’arrivai en vue de la fameuse anomalie rocheuse. La mer était calme, et ses sages vagues versaient leur écume sur la roche, dans le delta de la faille.
De nombreuses colonies minières s’étaient installées sur la toundra alentour : les ouvriers venaient s’y refaire des forces chaque nuit, attendant les lueurs du matin pour descendre dans les innombrables galeries qui gangrenaient les parois de la faille.
Il n’y avait guère de place pour un voyageur, un oisif qui venait non pas pour travailler mais pour visiter les lieux. Je me résignais à camper par mes propres moyens, espérant tout de même acheter de quoi me nourrir et me chauffer à la petite communauté minière.
Les chemins à flanc de montagne étaient si escarpés qu’il fallait se tenir à la paroi ou aux plantes grimpantes pour atteindre les grottes. Impossible de s’y croiser : les mineurs n’allaient jamais dans deux sens différents, de toute façon. Le matin, on descendait en file indienne, et le soir, on remontait de la mine.
Melathus ne parlait guère des soucis matériels de ce genre, il ne mentionnait pas précisément son chemin dans le gouffre.

Je m’informai auprès d’un contremaître rustaud : personne ne venait dans les grottes, à par des prospecteurs, qui repéraient des filons de métaux et lançaient de nouveaux chantiers.
A vrai dire, aucune cavité n’était naturelle, toutes étaient d’anciennes mines et certaines restaient en activité. J’avais du mal à imaginer comment quelqu’un aurait pu trouver l’œil du dragon dans ces conditions, et surtout comment Melathus avait peu s’en rendre propriétaire ?
Une mine aurait pu percer une ancienne chambre : les ouvriers auraient alors exhumé l’objet, mais sa vision trop puissante les aurait terrassés.
Nulle homme ne se souvenait de Melathus, ni de la découverte d’un quelconque objet étrange. On creusait Méians pour le cuivre et l’argent, voilà tout.

Ironie du sort, ce fut probablement par la même maladresse que mon défunt mentor que je découvris ce que recelait le gouffre. Remontant penaud la cordée jusqu’à la surface, je glissai sur la roche givrée et chutais sur la pente abrupte. Mes ongles raclèrent la pierre pour stopper la descente mais j’étais inexorablement entraîné vers le bas. Les gravillons pleuvaient sur mon visage et je me voyais déjà mort, empalé sur une roche pointue ou brisé en deux par une chute sur un rocher saillant.

Rien de tout cela n’arrivât : je tombai sur une pente presque nette et glissai jusque dans la mer avec seulement quelques vilaines égratignures. Je m’en extirpai avec fébrilité avant de geler sur place et m’agrippai à un escarpement rocheux heurté régulièrement par les petites vagues salées. J’étais là, trempé jusqu’aux os, affaibli par la morsure du froid, et pourtant, je jubilais.
Ma chute impromptue m’avait permis de découvrir ce que j’étais venu chercher. La seule question était : comment explorer cette salle inondée à la naissance de la faille, sans mourir de froid en le faisant ?

Le contremaître, qui m’avait vu chuter, me lança un cordage et il me hissa, aidé de quelques-uns de ses puissants tailleurs de pierre. Ils me tancèrent pour mon imprudence et me forcèrent à rester dans leur grotte, près du feu : ils me ramèneraient à leur campement lorsqu’ils auraient fini leur journée. Selon eux, je ne devais pas revenir.
Quels imbéciles ! Leur altruisme niaiseux ne pardonnait pas le fait qu’ils voulaient m’interdire de continuer ma quête. Tout en me réchauffant à l’entrée de la mine, je conçus un plan : cela réclamerait de l’énergie, du temps et de l’argent, mais j’étais prêt à les investir.


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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 10:25
Le soir même, requinqué par mon après-midi à lézarder, je pris la route en direction de la ville la plus proche. Je savais que de nombreux mineurs en mal de travail y attendaient qu’un prospecteur chanceux viennent les embaucher pour exploiter une nouvelle mine. Ils ne seraient probablement pas regardants à la tâche, du moment qu’il y avait une paie à la clé.
A ce sujet, mes ressources de voyage se tarissaient, et je dus commencer par quémander un cavalier pour aller porter le message à mon secrétaire : il me fallait plus de liquidités.

L’attente fut longue. Dix jours pour qu’un de mes serviteurs se présente à Méians avec suffisamment d’or pour que je puisse embaucher quelques hommes.
Ma demande leur parut incongrue, je le vis sur leur visage, mais ils ne refusèrent pas. Le travail serait probablement plus humide mais guère plus dur ou dangereux que d’aller au fond de la mine.
Nous commençâmes par construire un treuil : je ne voulais plus emprunter le ridicule chemin glissant qui longeait la paroi interne de la faille : une plate-forme en bois bien solide permettrait désormais de faire l’aller-retour entre le haut du précipice et la surface de l’eau. C’était une base nécessaire pour la suite des travaux. Mes vaillants briseurs de granit fracassèrent les pans de rocaille qui versèrent dans la faille. J’estimais qu’un barrage de cinq mètres de haut pour cinq de large suffirait à isoler la zone qui m’intéressais.
Ignorant le regard désapprobateur et inquiet des mineurs, je menais mon chantier à son terme : il ne restait plus qu’à vider la mare que nous avions formé à grand coup de seaux.
Pataugeant dans l’eau glaciale, mes besogneux employés dégagèrent l’ouverture que j’avais vue : j’espérais qu’elle ne menait pas à une cavité plus profonde, elle-même remplie d’eau : la vider serait une tâche bien plus ardue.
Lorsqu’il fut possible de se glisser dans le passage, je pris une torche et éclairai l’endroit : je pourrais y entrer, à condition d’écoper un peu. Mais je dus me résoudre à l’évidence : la salle restait immergé en son fond, et je ne pourrais pas la visiter à sec : elle se trouvait désormais sous le niveau de la mer. Que le barrage cède, et la mer reprendrait ses droit, m’enfermant à jamais dans ses eaux.

Finalement, je pénétrai dans la cavité et démarrai un feu, avec difficulté. Au moins, j’étais éclairé et je pouvais réchauffer mes pieds trempés. L’architecture du plafond se révéla à mes yeux.
Il s’agissait probablement d’une chambre secrète, taillée dans le roc. Les parois étaient irrégulières mais l’ensemble était manifestement géométrique, artificiel. Il me fallait découvrir ce qui se trouvait plus bas.
N’y tenant plus, je me déshabillai, et, devant les yeux incrédules du seul mineur que j’avais gardé à mon service, je plongeai.
Dans l’eau à la froideur mortelle, ma vue était troublée, et la clarté dansante du feu rendait irréels les contours du mobilier. Une table et des bancs de pierre avaient été façonné succinctement, et au milieu de la pièce, je découvris un autel magnifiquement décoré, comme si l’on avait négligé le confort des sièges pour tout sacrifier à cet objet de culte. Il était aisé de comprendre que Melathus avait découvert cet endroit. Comment il avait pu y pénétrer, je l’ignorais : la marée était trop faible pour expliquer que quelqu’un aie pu découvrir cette partie de la faille sans plonger, du moins depuis les centaines d’années nécessaires pour que la faille s’enfonce à ce point sous la mer.
Peu importait la façon dont Melathus s’y était pris : le socle en pierre était taillé à l’effigie d’un dragon. La créature se tenait sur deux pattes arrières et semblait plus humaine que je ne l’aurais imaginé : ses pattes antérieures n’étaient pas les vestiges inutiles des représentations communes, mais deux bras armés de griffes préhensiles avec un pouce opposable. Le cou était long mais ne devait pas mesure plus du triple de la longueur de la tête, laquelle était plutôt aplatie comme celle d’un chien qu’allongée comme celle d’un cheval. Des crocs plutôt petits s’alignaient sur ses gencives, et une crête de triangles hérissés partait du sommet du crâne pour s’amenuiser jusqu’à l’extrémité de la queue.
Ses orbites étaient vides, et seuls des sourcils furieux laissaient à la sculpture son allure terrifiante. Pris de panique, je remontais à la surface, où Gitus, mon mineur, m’agrippa avec vivacité pour m’étendre sur la roche humide, à côté de mon feu. Je riais à gorge déployé, heureux de ma trouvaille, même si aucun œil de dragon ne m’attendait ici.

Je notai avec zèle tout ce que j’avais découvert, prenant soin de coder chaque phrase avec précision. Je libérai ensuite Gitus et me préparai à quitter l’endroit pour continuer à suivre le chemin tracé par Melathus.


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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 10:26
Lorsque je débarquais sur l’île de Malène, là où Melathus avait effectué son dernier voyage avant de s’installer en sédentaire, je compris que j’étais un homme différent au regard des autres. Moi qui me croyait simple étudiant, frustré par ses limites, je me rappelais Melathus et son assurance face à Karl. Oui, j’étais plus qu’un homme.
Lorsque je poussais la porte de l’auberge, les regards se figèrent. Tous ceux qui croisaient mon le mien changeaient d’expression, d’attitude. Ils me craignaient.
Un petit homme grassouillet m’aborda.

-Je suis Berih, aubergiste. Soyez le bienvenu, thaumaturge.
-Qui vous a dit que j’étais thaumaturge ?
-Excusez moi, monseigneur, c’est que nous avons l’habitude d’en voir, ici, je ne voulais pas vous offenser.
-Il n’y a pas d’offense, aubergiste Berih. Je désire passer la nuit dans votre établissement.
-Bien entendu, laissez-moi vous montrer nos chambres.

L’homme était servile mais pas trop déplaisant. Sa peur était mêlée de respect, non de haine. Je m’étonnai de la certitude de ce jugement, que je portai sur lui après un court dialogue. Ma perception s’était affinée, et les hommes étaient si triviaux.

Le thaumaturge est un être à part. Il survole le monde des hommes, étranger. C’est pour cette raison qu’il peut espérer de comprendre le dragon, car en un sens, il lui ressemble. C’est ce que ce voyage m’a fait découvrir. Après des années d’étude, enfin cette pensée m’était venue : le secret n’est accessible que si l’on s’éloigne de l’humanité pour se rapprocher du dragon.
Il me fallait vraiment un guide pour aller plus loin. Personne n’avait jamais raconté une rencontre avec un dragon, il était impensable d’espérer dialoguer avec l’un d’eux, si jamais on en trouvait un.

Je trouvai en Berih un informateur utile. Comme il avait déclaré connaître des Thaumaturges, je lui demandai où les trouver. Il me répondit qu’il en venait en moyenne un tous les ans, et que tous étaient partis vers la montage, pour ne jamais revenir.
Le mont Malène. On disait qu’un dragon y vivait. Personne ne s’aventurait guère dans la sombre forêt qui menait au centre de l’île, là ou s’élevait le volcan endormi. Je me demandais si le dragon avait tué les thaumaturges. Se pouvait-il qu’ils vivent là, en sa compagnie ? Ou qu’ils aient trouvé ce qu’ils étaient venus chercher, et finalement, soient partis sans passer part l’unique cité portuaire de l’île ?
Il était plus probable que le dragon les aie massacrés. Et curieusement, aussi persuadé que je fus, je me préparais à suivre leur exemple.


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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 10:26
Mon périple sur l’île de Malène se poursuivit donc par la traversée de la forêt interdite, dans l’humidité suffocante et sous un soleil de plomb.
Contre toute attente, je ne fus jamais menacé par plus terrible ennemi qu’une horde de moustiques assoiffés de sang. Je ne rencontrai aucune créature surnaturelle, aucun thaumaturge ermite et évidemment aucun dragon.
Au abords de la montagne, je découvris enfin la trace d’une activité humaine : une porte de pierre semblable à celle d’une mine, creusée dans le flanc du vieux volcan.
En me rapprochant, je sentis enfin tout ce que les lieux portaient en eux de puissance et d’histoire. Les gravures dans la pierre étaient recouvertes de mousse mais il émanait d’elles une force étonnante. En m’approchant, je découvris qu’il s’agissait de hiéroglyphes, des signes abscons inutilisés depuis longtemps dans nos contrées. J’étais donc en présences d’écrits plusieurs fois millénaires. Je grattais le lichen qui avait déjà du être dégagé de nombreuses fois par le passé, peut-être par d’autres thaumaturges en quête du dragon.
Justement, parmi les sèmes et les glyphes qui jonchaient les montants bruts de la porte et les parois lissées aux abords de celle-ci, se trouvaient de nombreuses représentations de dragons, succinctes mais facilement identifiables. Ils étaient semblables à celui du l’autel de Méians. J’étais sur la bonne piste !
J’hésitai quelque instants entre me lancer dans une téméraire tentative de traduction ou entrer directement dans la sombre grotte. Espérant déduire quelques chose des images primitives, je me donnai tout de même la peine de nettoyer le maximum pour tenter de saisir une information ou deux.
La symbolique était plus complexe que je ne m’étais imaginé. Sur le moment, je ne pouvais rien interpréter, ignorant que j’étais. J’aurais été surpris de constater à quel point ces mortels disparus depuis plus de trois mille ans étaient plus au fait des vérités de ce monde que mes contemporains…

Je m’engouffrai donc finalement dans la caverne obstruée de toiles d’araignées. Aidé d’un long bâton, je détruisis ces demeures d’arachnides, me disant qu’elle prouvaient que l’endroit n’avait pas été visité depuis longtemps. Il me fallut faire demi-tour pour allumer un feu et confectionner une torche de façon à pouvoir m’éclairer dans les entrailles de la montagne.
Une fois ce contretemps écoulé, j’explorai ce qui avait peut-être été la demeure d’un dragon. Je fus convaincu lorsque j’atteignis une cavité gigantesque après quelques minutes de descente en pente douce, dans la direction du cœur du volcan. La chaleur était forte, mais je devinais à l’allure des stratifications internes que la lave avait un jour coulé ici même, et que la chaleur avait du diminuer petit à petit depuis cet événement géologique.
Dans la grande salle, comme je l’appelai désormais, je découvris une possible trace de la créature : une sorte de lit taillé à même la pierre par des griffes d’une puissance terrible et d’une solidité incroyable. Le dragon qui avait vécu en ces lieux avait creusé un nid dans le corps de la montagne. Nul cadavre ou squelette centenaire ne traînait sur le sol irrégulier de la grotte, contrairement à ce qu’aurait facilement imaginé un aventurier de bas étage.
En effet, seuls les barbares vivent au milieu des ossements de poulets et autres ordures ménagères qu’ils créent. Pourquoi un dragon apprécierait-il cela ?
J’en étais à personnifier ce dragon, encore hypothétique, car il me paraissait désormais absurde de considérer qu’il puisse s’agir d’un monstre sanguinaire sans intelligence. Non seulement les dragons devaient être intelligents, mais ils devaient être plus conscients que nous, plus élevé dans l’échelle de la vie.
Seul, ébahi devant l’œuvre de la bête, je m’interrogeai soudain sur ma santé mentale. Comment étais-je devenu ce voyageur esseulé, passionné par les mythes, traînant un regard méprisant sur ses semblables, encensant la légende du lézard de feu ?
Quelle force pouvait justifier cette folie qu’était ma solitude ?
Le doute ne dura pas. Chaque piste, chaque espoir, ravivait la flamme de ma passion pour le dragon. Mon regard fut attiré par la lueur d’un feu. C’était en réalité le reflet de ma torche : quelque chose dans ces ténèbres renvoyait la lumière.

Je m’approchai : un miroir m’accueillit, comme serti dans la pierre. J’étais abasourdi : cet objet était parfait, plus parfait que n’importe quel miroir qui m’ait été donné de voir. Plat, sans défaut, incrusté dans un cadre taillé dans la roche. Comment l’artisan avait-il pu réussir ce tour de maître ?
Autre chose : le miroir était de ma taille. Un homme avait résidé ici. Un homme qui n’avait pas pris la peine de meubler l’endroit, et qui avait pourtant fait installer, ou construit lui-même, cet objet fantastique.
Je m’attardais sur les montants ciselés : des formes reptiliennes s’y mêlaient comme dans une orgie, des têtes draconiques s’en extirpaient pour ouvrir une gueule hérissée de dents. Entre les anneaux de ces choses, je voyais distinctement des bras et des jambes humaines, comme broyées dans la masse, essayant vainement de s’échapper.
J’étais furieux, consterné par mon ignorance et mon incapacité à trouver un raisonnement, un raccourci logique pour expliquer tout ceci. Il y avait un sens dans ces gravures, et la présence du miroir en ce lieu était d’une importance capitale, j’en avais la conviction !

Ne sachant quoi faire d’autre, je décidai de vivre ici. C’était un choix désespéré : je n’avais plus aucune piste à suivre. J’espérais que les lieux m’inspirent une réponse, une idée. En attendant, je m’organisai pour survivre. Une paillasse bien dodue me suffirait à dormir, et je ne courais aucun risque d’attraper froid. Je ramassais des plantes huileuses et du chanvre pour confectionner des torches et des brûlots que je répartis près de mon couchage, après avoir inspecté le sol rocailleux à la recherche d’insectes venimeux et autres dangers potentiels. Les araignées, curieusement, ne s’étaient pas introduites jusqu’ici : la chaleur trop forte et le manque d’humidité devait les incommoder.
Il me faudrait ensuite trouver un moyen de me nourrir. Pour le moment, je piochai dans mes réserves de voyage et entrepris de passer ma première nuit à méditer.


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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 10:27
J’avais simplement oublié que dans les ténèbres du volcan, la notion de jour n’avait plus cours. Je me surpris à sortir en pleine nuit pour trouver de quoi me nourrir. Ma torche déchirait la nuit mais je restais aveugle, incapable de trouver la moindre idée pour me sustenter. Je rentrai dans mon antre.
Mes éclairages de fortune étaient morts. Il me fallait manger, et surtout boire. Mais comment guetter la levée du jour d’ici ? Malgré cette contradiction, je voulais rester à l’intérieur. Je réfléchis : j’avais besoin d’eau, le reste était secondaire.

Je sortis finalement peu après l’aube, la gorge sèche et ravinée, les muscles tremblants. Je mangeai quelques baies juteuses que je trouvai, et déterrai quelques plantes bulbeuses dont je dévorai les racines crues. J’entrepris de faire le tour de ma nouvelle demeure, longeant les arêtes coupantes du volcan. Je découvris un ruisseau qui serait ma source vitale. Il était clair mais probablement pas totalement sain. Je me gorgeai d’eau comme une outre géante, et rentrai à l’abri du soleil.

Les jours passèrent et je perdis la notion du temps. L’arrivée du froid me rappelât que j’étais parti en automne. L’hiver était là, et je me souciais peu de la possible gelée de ma source. Je m’étais habitué à manger des insectes, source d’énergie formidable. Ils étaient lents et stupide, surtout ces délicieux phasmes qui se croyaient assez camouflés sur les branchages pour échapper à la mort sans avoir à bouger : je les cueillais sans difficulté et m’en régalais. Les baies se faisaient rares et les racines comestibles avaient toutes disparu dans mon estomac, je devais donc me résoudre à trouver de nouvelles ressources pour la saison froide.

Je ne savais plus vraiment ce que j’attendais, dans cette grotte. Le dragon m’était sorti de l’esprit, tant je mobilisai maintenant toutes mes forces pour survivre. Lorsque la neige tomba, je sus que les semaines à venir seraient décisives : soit ma folie m’emporterait dans la tombe, soit je serais devenu un véritable ermite, complètement autonome.

Mes yeux craignaient maintenant la lumière, et je préférais sortir la nuit, aidé par la lueur des étoiles que me renvoyait la neige. Mes pieds cagneux brûlaient dans les hardes qui me servaient de chaussures, imbibées de l’humidité glaciale du sol. Lorsque j’étais repu, j’allais me réchauffer sur les pierres les plus chaudes de ma demeure, cuisant ma peau à force d’alterner le chaud et le froid.

Un jour, j’eus l’idée de me regarder dans le miroir. Sans lumière, cela semblait stupide, mais même en ces lieux ténébreux, il y avait toujours un peu de lumière. Je le savais maintenant que je vivais avec elle seule. Je pouvais m’orienter sans difficulté dans la grotte, et mes plantes de pieds roussies ne sentaient même plus la rudesse de la rocaille qui me servait de sol.
Je me plaçai face au miroir. Je fus frappé de voir mon reflet avec tant de clarté. Je fus également surpris de ne pas me reconnaître. Mes cheveux abîmés étaient tombés en masse, et n’avaient pas été remplacés : j’arborais une tonsure impressionnante, ma peau était craquelée et mes yeux aux contours rougis étaient d’un jaune maladif.

Je sentis le sol trembler sous moi. Cela ne dura qu’un instant, mais la vibration était énorme : elle semblait avoir ébranlé la montagne toute entière.
Je frissonnai : je n’osais croire ce que mon imagination me disait : et si un dragon venait de se poser, là, sur la montagne ? Mon cœur battait la chamade : je me rendit compte à quel point j’étais encore émotif. Quelle déception m’attendait si tout cela n’avait été qu’un mouvement d’humeur du vieux volcan ?

Je m’enfonçai un peu plus que d’ordinaire dans les couloirs qui menaient au cœur du volcan, ceux qui émettaient la faible lumière rouge issue de la lave lointaine. La température augmentait radicalement dès qu’on pénétrait dans ces gorges de pierre, et je sentis ma peau cuire plus encore lorsque la lueur de la lave se fit vraiment visible.
J’étais certain qu’il existait un grand espace un peu plus loin, une chambre volcanique renfermant un lac de lave, mais la température était intenable, je ne pouvais m’en approcher.
Cependant, la lumière était assez forte pour que je voie danser les reflets de la lave mouvante sur les parois rocheuses…était-ce le dragon qui se baignait dans la pierre en fusion ?
Mes yeux pleuraient de douleur, je ne pouvais plus les garder ouverts. La chaleur et la puanteur eurent raison de mon courage, je battis en retraite et dus me reposer longtemps pour être en mesure de me lever à nouveau.

Pendant le demi-sommeil qui s’ensuivit, mon esprit formait d’innombrables théories sur le dragon. Il était là, je le savais, près de moi, et mes prédécesseurs thaumaturges s’étaient installés ici pour communier avec lui.

J’entendais une voix dans ma tête…où était-ce un délire ? Je savais que les émanations gazeuses du volcan pouvaient être toxiques…m’étais-je trop approché ? Ou étais-je depuis le début de mon séjour, saturé de polluants qui embrumaient mon esprit ? La sensation était celle que j’avais ressentie en me plongeant dans l’œil du dragon : un sentiment de plénitude, de conscience infinie, brûlante.


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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 10:27
Lorsque je me levai et cherchai à prendre l’air, je ne pus me résoudre à affronter le soleil, tant mes yeux craignaient sa lumière trop vive. J’attendis la nuit dans laquelle je voyais désormais sans problème, et vagabondait loin du volcan dans l’espoir d’y voir la trace de mon dragon.

L’air frais, les moustiques et l’humidité provoquèrent des démangeaisons : ma peau abîmée protestait contre le régime sévère que je lui faisais subir. C’était démentiel : je devais faire cesser cela : une intuition me fit utiliser le jus sucré et gras d’un fruit que j’avais découvert, sorte de mangue à la chair pourpre.
Je m’oignis les bras jusqu’à les avoir bruns et me sentis mieux. La brûlure était homogène sur mes membres supérieurs : je souffrais mais cela ne me grattait plus.

Je ne trouvai pas de signe du dragon sur la montagne. Peut-être, au sommet, les arbustes avaient semblé différents. Peut-être le dragon s’était-il faufilé dans un cratère pour aller dans son refuge de feu, peut-être avais-je finalement raison ?

L’urticaire s’étendit à tout mon corps, mais ma solution de fortune fonctionnait. Le jus de la mangue noire guérissait le mal, tout en teintant fortement ma peau. Mon reflet dans le miroir avait encore changé : ma peau mutilée formait maintenant des arabesques sombres et mon crâne était glabre comme à la naissance. Pour l’humain que j’étais encore, ce spectacle était affreux, désolant, effrayant, même, mais quelque part, j’étais juste intrigué par l’effet visuel. Je me disais que ma peau semblait écailleuse, ainsi, même si les lambeaux d’une peau malade ne valaient pas la parure majestueuse d’un dragon.

Cette voix intérieure m’appelait constamment. Tout d’abord effrayé, je la trouvais ensuite fascinante, mais le doute restait présent en moi : avais-je toute ma raison ? Cet ermitage ne m’avait-il pas rendu fou ? Depuis combien de temps n’avais pas vu un de mes semblables ? J’avais perdu la notion du temps…des mois avaient du s’écouler.

La faim me tiraillait : mes forces diminuantes m’avait fait prendre conscience du déséquilibre de mon régime : il me fallait de la viande. Ce besoin s’était petit à petit mué en désir impérieux, si bien que je partis à la chasse, sans outil, sans arme, avec la motivation comme seule alliée.
Malgré la promiscuité de la forêt, presque inviolée, les mammifères se méfiaient de moi. Difficile d’attirer à soi un lapin ou un cochon sauvage. Ces derniers étaient nombreux à fourailler dans la terre noire entourant mon volcan, à la recherche de champignons odorants. Mu par un instinct que je me connaissais pas, je me ruai sur l’un d’eux, surpris le groin dans un trou, en hurlant comme un dément.
La bête stupide et gauche glapit en prenant la fuite. Ses pattes courtaudes ne lui permettaient pas de bondir par dessus les obstacles nombreux de la forêt, et son esprit simple ne l’autorisait pas à utiliser l’avantage de sa petite taille contre moi.
Prédateur improvisé, je traversais sans précaution les buissons et plantes épineuses, écorchant ma peau à peine cicatrisée, faisant couler mon sang. Ce sang rouge, brûlant, renforça ma sauvagerie, et je me jetai finalement sur le cochon, l’écrasant de tout mon poids. Mon bras s’enroulant autour de son cou, évitant la morsure puissante, et je serrai de toute mes forces, espérant l’étouffer ou lui briser la nuque.

Ce fut mon premier combat. Pour l’occasion, je réappris à faire du feu. Je fis calciner la bête et me régalai de sa chair. Un festin somptueux, me dis-je. Moi qui me sustentais tant bien que mal, à l’aide de racine, de baies et d’herbes fadasses, d’insectes et de champignons puants, je redécouvris la chair.

Enivré par ce plaisir charnel si lointain, j’en avais oublié l’état déplorable de mon corps. Couvert de sang séché, je commençais à être saturé de douleur. Vidé de ma sensibilité, je me dis que l’habituelle brûlure de la pierre chaude suffirait à assourdir le mal. C’était désormais ma méthode pour supporter les maux qui m’accablaient : m’infliger une douleur répartie et volontaire.

Couché dans mon antre, je digérais. Un bonheur simple, dénué de toutes ces pensées qui profanaient habituellement chaque instant de satisfaction. Qu’était devenue ma quête du dragon ? J’étais devenu un sauvage, un homme-bête, tuant de ses mains pour se nourrir, vivant seul dans une caverne…voilà, cela revenait, cela m’empêchais de déguster le plaisir sain de mes flatulences. La honte perça dans mon esprit alors que mon corps souriait à cette juste manœuvre.

Ce fut une période étrange. Je connus l’animal qui était en moi. Ce fut également la période la plus agréable de mon existence de thaumaturge. Une vie faite de jouissance pure, de plaisirs simples. La faim, la chasse, la récompense. Chaque réclamation de mon corps était assouvie sans arrière pensée. Je perdis de vue tout ce que j’avais accompli. Je ne me regardais plus dans le miroir, je ne portais plus de vêtement.


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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 10:28
Quelque chose allait m’empêcher de finir mon existence d’humain dans cette condition. L’humanité, oui, cette maladie mentale qui corromps la nature : il suffit qu’elle vous effleure pour tout changer.


Je venais de saigner un bouquetin, et je buvais son sang chaud à sa gorge encore palpitante. La lueur d’une torche me blessa les yeux.
L’homme cria quelque chose à sa femelle : il me prenait pour un vampire, ou quelque autre monstre d’opérette que ses misérables géniteurs lui avaient enfoncé dans l’esprit à coup d’histoires pour garnements. Je la voyais parfaitement, elle qui n’était pas protégé par le halo brillant de la flamme. Elle brandit un arc. Ses intentions étaient sans équivoque. Je me ruai sur elle, toutes griffes dehors. Je plantai mes ongles dans ses yeux et son cou. Je mordis à pleines dents son sein rebondit, et emportai toile de lin et chair sans effort. Elle était sucrée, délicieuse. La flèche grinça sur mon cuir ventral alors que son bras sans vie relâchait sa prise sur l’empennage.
Les hurlements démentiels du mâle ne firent qu’attiser ma fureur : j’évitais sans difficulté sa lame courbe et me jetais sur lui d’un bond sans retenue. Il chuta et je lui déchirai la face en quelques secondes. Leurs compagnons fuirent sans demander leur reste. J’avais assez ripaillé, je ne les poursuivis pas.

Ma vie reprit son cours. Je ne me souciais plus des hommes et de leur affaires, mais eux, fonctionnaient toujours de la même façon.
Quelques jours plus tard, je découvris leur campement, sur mon territoire. Ils étaient nombreux, trop pour que puisse les tuer. Plusieurs guerriers en armure montaient la garde. Je n’avais aucun doute sur l’enjeu de leur mission : me retrouver et me tuer. Ils étaient une vingtaine, principalement des mâles, bien équipés, prêts à me traquer jusqu’au bout.

Je rôdais longtemps, hésitant, soudain rappelé à une certaine logique humaine par ce nouvel ennemi. Depuis que je m’étais installé dans la montagne, je n’avais jamais eu de prédateur, j’étais le sommet de la chaîne alimentaire dans la région.
Il avait fallut cet incident avec deux explorateurs téméraires pour que les choses changent.

Je rentrai finalement dans mon antre, pour profiter de la tiédeur de mon lit de pierre. Le combat viendrait bien assez tôt.


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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 10:29
Ils me trouvèrent.
Evidemment, je laissais des traces, comme tout animal. Il était aisé pour un pisteur expérimenté de retrouver le passage d’un homme qui marchait pied nu, et de finalement localiser l’endroit ou il passait chaque nuit.
Mon oreille, habituée au sons de la forêt et au silence de la caverne, capta immédiatement leur troupe lorsqu’ils mirent le pied à proximité de ma cachette.
Ils auraient des torches, ils m’éblouiraient dans mon propre refuge et leurs armes viendraient à bout de moi.
Je reculais plus profondément, là ou la chaleur de la lave les découragerait d’aller. Je m’aventurais bien plus loin que la dernière fois, lorsque j’étais encore un homme, un thaumaturge en quête du dragon.
Ma notion de la température avait évolué de façon radicale. La chaleur imposante de la grotte était devenue idéale, et la fournaise dans laquelle je marchais maintenant était supportable. Mes écailles de cuir fournissaient un bouclier efficace contre le feu, et seuls mes yeux, plissés au possible, souffraient encore. La lumière me semblait intense, lorsque j’entrevis la coulée de lave.

Il y avait cette vibration étrange. Cela ne venait pas de la grotte où les humains débattaient de la suite de leur expédition, mais du cœur du volcan. C’était faible mais perceptible. Je pouvais en savoir plus, il me suffisait d’aller plus loin.
Il faisait très chaud lorsque je passais près de la lave, mais la vibration au rythme lent m’attirait irrésistiblement.

A peine plus loin, je sus. Il n’y avait plus de doute. Tout me revint à l’esprit. La quête du dragon, ce que j’avais occulté par peur et par doute, les risques que, à l’image de Melathus, j’avais refusé de prendre.
Le dragon était là, quelque part au cœur du volcan, il dormait d’un sommeil si profond qu’une vie d’homme ne durait pour lui que le temps d’un rêve.
C’était sa respiration qui faisait trembler la montagne. Il devait être immense.
Je m’avançai en suivant la direction approximative que le son m’indiquait. Le cœur battant, je m’apprêtais à connaître mes réponses.

La vibration se faisait plus forte à chaque pas, et j’étais stupéfait de constater à quel point elle s’affaiblissait avec la distance : un tel ronflement aurait du s’entendre à des centaines de mètres !

Je ne le vis pas tout de suite, parce que sa peau était semblable à la roche. Comment voir un dragon lorsque son orteil vous semble être un mur ?
C’était une cavité d’environ un kilomètre de diamètre. Le ciel nocturne était visible. J’étais dans le cratère du mont Malène, là où personne n’avais jamais pu venir, sauf quelques élus. Ils n’étaient jamais revenus, tout comme je ne reviendrais pas. Certains avaient du périr, d’une manière ou d’une autre, le chemin est trop étrange pour un humain, pour que certains ne s’y soient perdus.

Il m’était difficile de voir la forme générale du dragon, car il était trop grand et je n’avais pas de recul. Je me mis à chercher sa tête. Je marchais longtemps, sautant par dessus les coulées de lave, m’appuyant parfois contre lui, et je finis par accepter le fait que je ne pouvais pas entrer en contact avec lui. J’étais un insecte ridicule, invisible, insignifiant.
Une créature aussi formidablement grande n’avait rien à faire des mortels.

Qu’en était-il des légendes ? Quel lance, même brandie par le plus brave cavalier, porté par le plus puissant destrier, pouvait entamer ce blindage ? ! Quelle machine de guerre pouvait projeter un projectile assez massif pour endommager un dragon ?

Non, c’était impossible. Les dragons existaient bel et bien, mais ils n’étaient pas de notre monde. Depuis combien de temps dormait celui-ci ? Qui pouvait bien l’avoir contemplé avant moi ?

C’est alors qu’il s’ébranla.
Je fus balayé comme un fétu de paille par un simple pivot de sa patte. Pendant qu’il s’étirait, je tentais de me redresser, mais la plupart des mes os étaient brisés. J’étais là, pantin désarticulé, les yeux grands ouverts pour voir l’impensable, le grand dragon sortir de son sommeil millénaire !

Le crissement de ses écailles faisait un vacarme d’enfer ! Le raclement de gorge qu’il produisit en levant la tête produisit autant de bruit que la foudre ! Il se leva doucement, dépliant bras, jambes et ailes atrophiées jusqu’à dépasser le sommet du cratère. Il devait être visible à des kilomètres à la ronde, maintenant. On en parlerait longtemps, entretenant la légende du dragon de Malène. Même si personne ne pouvait ramener de preuve, la légende serait pérennisée.
Etait-ce vraiment moi qui avait éveillé le grand dragon ? Pourquoi était-il sorti de son sommeil pour moi ? Le faisait-il à chaque fois qu’un mortel trouvait le moyen de parvenir dans la chambre centrale du volcan ?

Je tentais de bouger. Je n’étais pas mourant, seulement blessé. Juste une question d’habitude. Je n’avais jamais connu les guerres, les bandits, et le douleur qui m’étreignait était différente de celle qui m’étais quotidienne, mais je pouvais y survivre, si le dragon m’épargnait.

Je percevais sa tête, très haut dans le soleil, il semblait regarder autour de lui. Puis sans hésitation, il baissa la tête vers moi. Ses yeux incandescents n’étaient que deux points jaunes au loin, mais ils me parlèrent plus que celui de Melathus.

Mon esprit fut consumé par une terreur sèche. Ce qui restait de mon humanité partit en lambeaux sanglants, et je hurlai de terreur, pleurant toutes les larmes de mon corps. Je savais désormais…ce que je voulais savoir.
Personne ne veut vraiment savoir. Personne d’humain ne veut affronter la vérité. Elle est si terrible que seul un être d’essence immortelle peut la supporter, la dompter.

Il tourna à nouveau la tête. Quelque part, dans une clairière, les aventuriers en quête de gloire facile, cherchant à m’abattre pour rapporter ma tête en trophée, croisèrent le regard du dragon.
Il aurait pu souffler et incendier la forêt toute entière, il aurait pu bondir et piétiner chevaux et carrioles, il aurait pu dévorer femmes et enfants, mais quel intérêt ? Ses yeux flamboyants percèrent leurs misérables âmes et les réduirent en miettes.
Il me regarda à nouveau. Je sus alors ce que devais faire.

Le grand dragon s’allongea à nouveau, prenant soin de ne pas m’écraser, et s’assoupit dans un fracas tonitruant. Il allait faire un somme en attendant que je revienne. Je savais désormais que c’était sa voix qui me parlait, un message constant émanant de ses rêves. Je savais que les dragons ne pondent pas d’œuf, je savais qu’ils ne se reproduisent pas. Je savais qu’ils ne sont que la forme ultime d’existence, l’aboutissement de toute évolution.

Je rampai vers la grotte au miroir.
Malgré mon corps endommagé, la douleur n’était plus qu’une information, et je savais que je pouvais survivre.
J’atteignis mon refuge, où quelques guerriers étaient restés à l’affût. Le premier qui m’aperçut se figea, l’arme en position de défense. Chacune de mes reptations le faisait trembler, jusqu’à ce qu’il lève la visière de son casque et écarquille les yeux à s’en faire sortir les yeux des orbites. Il hurla à la mort et tomba à genoux.
Tous les autres l’imitèrent rapidement. Bien que je susse ce qui en moi les terrifiait ainsi, j’étais curieux de voir ma propre apparence : je rampais donc jusqu’au miroir, dans lequel je me mirai.

Ma posture grotesque rappelait une araignée, mais ma peau était celle d’un reptile, écailleuse, rugueuse. Mon crâne chauve portait également les dessins irréguliers des brûlures et des cicatrices mêlées de sang et de terre.
Mes yeux étaient ceux d’un serpent, mais il émanait d’eux une lueur semblable à celle de la lave voisine.

Je devais reprendre des forces, et éliminer ce qui restait de ma vie d’humain. Lorsque le dragon s’éveillerait, dans quelques années, je serai là, prêt à suivre le chemin qu’il me montrera.
Je me nourris donc des rations de voyage des mes ennemis vaincus, et de leur corps. Je trouvai un nécessaire d’écriture et il me vint l’idée d’évacuer mes souvenirs par ce biais, avant de plonger dans ma nouvelle destinée, d’étreindre une nouvelle existence.

Je suis donc ce qu’un humain appellerait sans doute « proto-dragon »…ma forme définitive n’est pas acquise, mais mon esprit s’envole littéralement et lorsque je serai complet, mon souci actuel de voir d’autres hommes tenter de me rejoindre sera évanoui complètement, tant ce genre de préoccupations humaines me seront devenues étrangères…triviales.

L’envol est pour bientôt…adieu donc, monde mort des humains…


FIN


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Oph qu ourse

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Membre Dungeon Keeper   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 19:54
Ce qui m'interpelle toujours dans ce genre de récit, c'est comment des êtres humains parviennent à imaginer des états hors de l'humanité. On se plonge dans cette histoire comme le héros plonge dans l'eau glacée: d'un coup, sans hésiter. On est happé et on parvient, malgré tout, à s'identifier au personnage. Compte tenu de ma difficulté à m'identifier à ce qui ne me ressemble pas, je trouve que c'est un exploit.

Attention quand même au passé simple et à l'imparfait, il semble parfois que tu te mélanges les pédales entre les deux...


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Nyxl

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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 20:59
Gran-diose !

Ventre Saint-Gris, et qu'Oph me pardonne, mais ce texte me semble de loin l'emporter en profondeur sur tous les autres !
Tu es tout pardonné. Je n'ai pas fait dans la profondeur, de toute façon. :7

Ca me rappelle certains textes lovecraftiens, par le parcours Humain -> Inhumain et le côté "fouilles archéologiques". A l'horreur, cependant, est substitué un mélange de noblesse et d'immensité...

<Mode Chieur ON>
Les quelques écarts par rapport à cette bonne vieille concordance des temps me semblent dus à ces raccords nécessaires pour coller au quota des vingt pages, me trompé-je ?
<Mode Chieur OFF>


Dernière mise à jour par : Oph qu ourse le 21/06/04 21:03

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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 21/06/04 21:20
La dernière phrase est un peu "pompeuse" à mon goût, mais c'est un des meilleurs textes draconiques (du PLC) que j'ait lus. L'idée est très bien développée, mais quand même, le dragon, il est assez grand...même 100m, ç'aurait été déjà pas mal, alors je m'étonne un peu que le thaumaturge ait pu survivre au coup de patte : c'est un peu comme si tu donnais un coup de pied avec de grosses bottes à une fourmi...Eh oui, je fais mon chieur...
Quant aux problèmes de raccords de temps, je ne m'en serait jamais aperçu sans les précédents posts.

Allez hop ! J'écris mon classement des différents textes de dragons...
1)Zaz
2)Nyxl
3)Oph (j'ai jamais été très grand fan de Star Trek ou de Galaxy Quest...)
4)Labombance
5)MageGaHell
6)Skro

Voilà voilà :)

PS (Overzaz) : Edit plus haut


Dernière mise à jour par : G@rf 76 le 22/06/04 13:29

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C'est la fin de la fin de la fin du début du début du début du début du début du début du début ! Préparez-vous à l'Apocalypse, pauvres et malheureux mortels !

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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 22/06/04 09:06
Merci à vous pour ces messages qui me touchent beaucoup.
Pour info l'idée me vient de loin...un projet de BD que j'ai réalisé avec mes petites mains vers 20 ans...l'histoire était bien plus large que ça ( pour ceux qui connaissent ma propension à écrire des fleuves...) mais n'ayant aucun talent pour le dessin j'ai du me résoudre à enterrer la chose.
Toujours est-il qu'enterrer mes personnages était beaucoup plus difficile. J'ai tenté par la suite de transposer en roman mais j'étais dérangé par ma propre naïveté (hé oui avec 10 ans de plus c'est dur). Du coup, c'était l'occasion de ressortir quelques idées de ce récit dans un format plus court et de m'affranchir du reste.

Pour répondre à vos questions et remarques :

Chère Oph, je suis un adepte du passé simple, ce qui me met parfois dans des positions délicates. Il se peut tout à fait que je me plante de temps à autres. Mes excuses :)

Maître Nyxl, vous avez analysé en profondeur ma concordance des temps, et m'avez pris en défaut ? Je ne puis que répondre encore que c'est ma faute. J'ai en effet, et je l'ai déjà dit, souffert de la contrainte de volume et de ce fait bidouillé un peu salement mon texte.

Gàrf 76, mon idée (faut que je me relise) c'est que le dragon bouscule presque par inadvertance le vermisseau, sans intention de le tuer, sinon il est évident qu'il serait mort. Cela dit je me suis bien étendu sur l'ampleur des dégâts que j'estime conséquents :)



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Zien Nith

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   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 23/06/04 17:33
Et bah voilà... ouais... comment ? Bien ? Ouais. Bien. Très bien. Fameux aussi, ouais. Je ne suis pas très fan des passages descriptifs, mais ça, c'est la même chose avec tout les écrivains que j'ai lu, mais globalement, ça claque. La fin donne un sentiment de puissance terrible, qui s'ammorce avec le face à face entre la créature et les "aventuriers" restés dans le repère....

J'ai repéré quelques petites fautes de frappe (que je ne suis probablement plus en mesure de retrouver, comme un "je" qui manque ou un "mon le mien" issu d'une modification ) mais sinon, la forme est tout de même splendide, complète, et, j'ai envie de dire: "littéraire". Si ça passe par des correcteurs humains, à mes yeux, ce sera irréprochable.

Chapeau bas.


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Paris a ça de commun avec les petits villages de la campagne profonde que ce sont les deux seuls endroits où on peut y trouver des individus foncièrement agressifs, stupides, associaux de nature, se croyants intelligents et n'étant pas conscient de la vie qui existe hors de leur commune. (Dixit Eo)
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Membre Chaos Elite Troops   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 24/06/04 15:09
magnifique, mon préféré des textes du PLC!
et effectivement, comme Nyxl, j'ai trouvé parfois une dimension un peu lovecraftienne au récit, dans la façon de 'fouiller' du personnage.


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Membre Chaos Elite Troops   Réponse au Sujet 'L'oeil du dragon' a été posté le : 24/06/04 15:37
Ah ouais moi aussi, j'avais trouvé ça lovecraftien dès le début. Genre le gars qui commence toujours son récit , genre "après toutes ses années vous ne me croirez sûrement pas, vous me prendrez pour un fou" ou "je sentais au plus profond de moi-même la lente transformation".... etc tous ces trucs, mais il manquait le mot tentacule alors :)

Mais effectivement j'avais aussi mis ce récit comme le premier de la liste, étant donné qu'il parle de dragon du début à la fin, que j'ai eu envie de le relire, et que c'était bien écrit. Ca m'embêtait d'ailleurs de voter encore pour ce Zaz. Mais je préfèrais largement ce texte à Nuit noire. Il me semblait le plus difficile à écrire (j'ai pas eu l'impression que Zaz usait de facilités pour séduire son lecteur ou lui plaire) et justement j'ai apprécié après coup la difficulté du truc. Après avoir apprécié la lecture bien entendu.



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Manendi Etonae ad perficiendas Britannicas litteras, Nero flagrabat desiderio Urbis.

En séjour à Eton pour perfectionner son anglais, Néron brûlait de revoir Rome

Citation :
ZiGGy> Tu permet une MAJ de mon avis dans ton profil: "Grade : chieuse. Talent : max.

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