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Jean-Wilfried vous donne de ses nouvelles... a été posté le : 14/09/03 15:51
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A peine quelques jours se sont-ils écoulés depuis la sortie dans l'indifférence générale du dernier épisode de sa saga précédente que Jean-Wilfried Romano de Kuiperdolin éprouve le besoin de publier un nouveau texte bien faisandé. Mais que font les censeurs ?
LAISSEZ-MOI FAIRE MON TRAVAIL
Quand Juan Tares arriva à son bureau de la Rue Marbraü, il trouva sur la table un petit tube de verre portant les lettres POIYK, face auquel l'étonnement le frappa moins que la haine. Il savait ce que signifiait cette présence : un nouveau Grand Microbe était découvert, son travail consistait à élaborer le remède qui le détruirait. Il tourna entre ses doigts l'échantillon, résistant à la tentation de la fracasser contre le mur. Ce n'était pas ainsi qu'il fallait procéder, bien sûr ; analyser la structures des souches permettrait de créer un antidote que les brumisateurs urbains diffuseraient sur la Terre entière, éradiquant la maladie avant qu'elle ait pu tuer davantage. Et cependant rien ne lui semblait plus désirable que la destruction de ces fragments d'un fléau meurtrier, destruction immédiate et irréfléchie.
GYJIK avait tué sa femme et ses deux filles. La vision de Catherine lui revint un instant, avec l'écume sanglante qui avait coulé entre ses lèvres lorsqu'il l'avait découverte à Terre et prise dans ses bras. Ce n'était pas lui qui avait tué GYJIK, mais un praticien de la vieille école. Quelque mois plus tard, on lui offrait enfin sa vengeance : intégrer le Service d'Eradication des Grands Microbes. Le SEGM ne comptait alors que des médecins, et rapidement Juan avait prouvé combien il valait mieux que pour ceux métier. Juan n'était pas médecin, il était un simple petit chimiste, de ceux auquel on ne donnera jamais un prix Nobel, un petit manutentionnaire de laboratoire ; et aujourd'hui la force de sa haine servait l'humanité au degré le plus superbe. Sa haine était son instrument de travail. Les carabins qui le fuyaient, à force d'étude, avait fini par éprouver de l'affection pour cette molle anatomie des anatomies microbiennes, ils combattaient avec timidité cette chair microbienne dont l'étude les fascinaient. Mais Juan ne souhaitaient que détruire les Grands Microbes ; et pourtant il était heureux qu'il en apparût toujours de nouveaux, pour continuer son combat impitoyable.
D'un revers de la main, il écarta les revues osées qui encombraient un coin de son plan de travail. Catherine aurait désapprouvé ces lectures, mais Catherine était morte. Et c'était par leur faute, et c'étaient eux qu'il ferait mourir les uns après les autres. Les examens ordinaires lui indiquèrent les propriétés de la membrane cellulaire, qu'il schématisa sur un tableau noir : rien ne valait les vieilles méthodes. Sous son microscopes, les cellules tremblaient faiblement. Il les insulta, et après avoir effectué les mesures nécessaires il les jeta avec un éclat de joie sauvage dans de l'acide puissant. Qu'elles meurent. Qu'elles meurent à n'importe quel prix, qu'il en finisse avec le mal qu'elles représentaient. Aucune pitié, songea-t-il. Mais le seul fait qu'il évoquât la pitié dans ce cadre prouvait bien ce qu'il était en train de devenir : un pur psychotique au service de la salubrité planétaire. Qu'importait ? Catherine avait emporté avec elle son paradis blond, il ne savait où, laissant derrière elle et sur cette Terre un enfer de haine dont il était Lucifer tout-puissant.
Il récapitula les informations, encadra la structure d'une protéine de surface. Modifier un vieil antibiotique suffirait à élaborer un poison totalement spécifique, et absolument efficace. Rien n'était plus simple. Il rédigea sur une feuille volante la formule, aisément synthétisable, ajouta en regard "POIYK" et la glissa simplement sous sa porte. Ils la ramasseraient tôt ou tard.
Les effets de la haine peinaient à se dissiper chez lui. Il se força à relire une circulaire vieille de quelques jours : d'ici un mois, le code à cinq lettres devrait être remplacer par une combinaison de six caractères. Sept seraient peut-être nécessaires avant le tournant du siècle. Soudain la haine fut plus forte que jamais, il hurla, frappa les murs du poing, pleura. Il avait déjà éradiqué onze mille Grands Microbes, et rien ne lui avait rendu Catherine, Marie et Héloïse, rien n'avait dissipé l'horreur de ces nuits solitaires. Sa vie appartenait désormais à la nuit, par leur faute, et ils lui refusaient jusqu'au fait de le soulager par leurs disparitions, et l'on l'appelait un pervers morbide et obsédé, alors que tout était de leur faute… Tout était de leur faute… POIYK n'était pas seulement dangereux. Il avait déjà tué sept personnes, c'était sur l'une d'elles que l'on avait retrouvé ces cellules encore vivantes. POIYK était assassin, POIYK était un ennemi personnel.
La porte résonna de quelques coups brefs, et Karl Huys entra. Karl était le seul qui ne détestât pas résolument Juan. En voyant ses yeux rougis, il eut un petit sourire de sympathie.
" J'ai vu que vous aviez déjà trouvé l'antidote au nouveau Grand Microbe. J'ai une nouvelle qui vous apportera du plaisir. Vous vous souvenez sans doute de HUBJZ, sur lequel vous aviez travaillé la semaine dernière. Les rapports de nos équipes de terrain sont revenus. Vous l'avez neutralisé. Félicitations, plus de cent morts sont vengées… Venez donc." ajouta-t-il
Juan le suivit. Tout compte fait, c'était peut-être une bonne journée. L'ascensceur les amena à un étage froid et aseptisé, le domaine de Karl Huys. Quand celui-ci tira un tiroir d'acier, Juan sourit en voyant sur l'épaule du mort le tatouage infalsifiable HUBJZ.
" Votre matricule, s'il vous plait ?
- IYUTH
- Bien, très bien. C'est parfait. Bonne journée, Monsieur Tares", lui lança l'agent de sécurité lorsqu'il sortit de l'immeuble de SEGM.
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Dernière mise à jour par : JWRK le 14/09/03 15:57
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Réponse au Sujet 'Jean-Wilfried vous donne de ses nouvelles...' a été posté le : 21/09/03 17:22
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Ah, Septa, je vais vous décevoir, je n'ai sans doute pas été très clair. C'était sensé être une nouvelle unique, elle est finie.
La chute, c'était sensé être le fait qu'il s'agit en réalité d'un assassin au service d'un régime totaliataire, et non d'un bactériologue... En tout cas c'est fini, je n'ai absolument pas prévu de donner une suite à cette histoire.
Par contre, je rédige ces derniers temps un sonnet par jour environ pour garder la main, tout en m'attelant à un western peu banal, dont le méchant ferait passer le terminator pour une poupée de porcelaine... Mais je n'en dit pas plus, vous l'aurez peut-être pour Noël (celui-là, je compte le publier sur mon site, et non ici).
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Dernière mise à jour par : JWRK le 22/09/03 18:12
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Réponse au Sujet 'Jean-Wilfried vous donne de ses nouvelles...' a été posté le : 22/09/03 18:15
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Bah, ce n'est pas grave, c'était à moi d'être clair.
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Réponse au Sujet 'Jean-Wilfried vous donne de ses nouvelles...' a été posté le : 06/12/03 21:59
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Bon ben, retour, quoi. Avec un début sous forme de plagiat, un milieu convenue et une fin en auto-plagiat. Je me rapproche de plus en plus de la stérilité créatrice complète, c'est effrayant.
LE BATON
I – LES EAUX GLACEES
Mille ans avant la fondation de Jéricho et Babylone, dans la région des Deux Fleuves où paissaient déjà quelques chèvres rétives, plusieurs clans déjà sédentaires dressaient les premières huttes des premiers villages. Ainsi, çà et là, dispersés et frileux, leurs groupes de huttes précaires prêtaient à la vie sédentaire les anciens pasteurs nomades, qu'un simple concours de circonstances rendait souvent à leurs existences sauvages. Fondé près d'un petit lac de basse montagne où pullulaient des poissons fades, l'un des plus septentrionaux comptait quelque dix abris de bois léger, étroitement tassés près de la rive qu'avait déjà usée le piétinement quotidien des habitants.
La nuit, le feu devenu banal éclairait le camp comme une nouvelle étoile de la vallée, et projetait sur l'eau noire des reflets clapotants aux delà desquels on distinguait le masse étrange des grands monts indomptés.
C'était une ère de changements abasourdis et troubles, dont les noms n'ont pas survécu au temps d es patriarches. La faim et les loups, des siècles durant, menaceraient encore ceux qui ne connaissaient ni la pierre de construction ni le blé domestique, mais déjà des changements inquiets frémissait dans l'ancienne forêt quand venaient paître à son orée les premiers ongulés asservis, déjà les premières poteries maladroites s'échafaudait entre des mains affinées, et déjà, plus au Sud, la première aristocratie d'un monde naissant rassemblait dans une multitude effarée le premier peuple de l'Histoire ; et déjà, dans l'Europe couverte de forêts sombres, une race aux aguets, bossue et ancienne comme les animaux qu'elle chassait, sentait à de terribles présages que le destin s'abattait sur eux, et qu'ils ne pouvaient pas davantage que le lièvre au collet qui l'étreignait à la gorge.
Lourds, affamés, robustes, les conquérants d'un avenir énigmatique ressemblaient encore aux brutes vêtus de fourrures qui perpétuaient pour un temps le vie dure et errante dans les montagnes inaccessibles. Travaillant opiniâtrement, mais sans le génie des grands peuples à venir, ils courbaient, premiers de générations innombrables, leurs épaules vers la terre avare, mais parfois ils relevaient la tête comme au son d'un appel, et dans le silence des âges distinguaient l'obscur sentiment d'une historie naissante.
Le malheur et la misère, plus qu'aucune doctrine future, les avaient pénétrés de la vanité des existences dans un monde où la Mort était partout présente, où elle endeuillait sans recours le jour et la nuit, frappait l'enfant par des fièvres irrémédiables et l'homme par des trépas violents, où la main des autres hommes était parfois impliquée. Son ombre était dans les yeux des êtres aimés qui pouvait disparaître dès le lendemain, elle semblait rentrer et dans les huttes de branchages et s'asseoir avec un sourire insolent de l'autre côté de l'âtre, comme un hôte fort et insolent.
Ils savaient, comme on sait l'évidence, que leurs noms ne traverseraient aucune des générations suivantes, et s'étaient résignés à vivre dans la seule pensée du combat éternel des faibles pour le gruau quotidien, des forts pour la domination violente. Nul, à jamais, ne se souviendrait de ces groupes frileux d'habitations qui ne se donnaient pas de nom, de ces hommes en qui la faim et la peur dressait l'assise des forces civilisatrices à venir, les premières litanies où rôdaient les frayeurs fondatrices des cultes de Moloch et Mithra, les premiers mythes où naissait la tradition humaine.
La nuit, au bord du lac, était profonde et meurtrière. Le fratricide remplissait le silence de sa clameur sourde ; la maigreur des provisions entraînait la mise à mort des plus faibles, et sous l'étroitesse devenue sordide d'un toit de ramure, deux hommes adultes aux épaisses épaules tenaient à la gorge un vieillard souffrant. Derrière le visage de l'homme, la bête affamée triomphait et montrait ses crocs, et le vieil homme était condamné. C'était une créature grise, barbue et fripée, un petit être diminué qui n'avait jamais appartenu aux rangs des plus vaillants combattants de la tribu. La peur et la résignation l'avait fait se contenter d'abord de simples sanglots criards hoquetés à mi-voix, mais quand sa chair s'était effondrée sous les cris l'instinct et la douleurs l'avaient soulevé de convulsions désespérées.
Un poing soudain s'abattit sur celui des deux hommes qui l'étranglait, et le vieillard vit son fils, un jeune adolescent souple et agile, déjà presque aussi fort qu'un homme. Les corps luttèrent, il vit, prostré, la silhouette maigre s'effondrer, la nuque brisée, et courut dans la nuit en tenant un bâton qui était au sol. Des cris épars résonnaient dans le village ; on tuait aussi d'autres bouches inutiles. Telles étaient les nuits de furie qui survivaient à l'aube des peuples civilisées, et au petit matin la vie reprendrait son cours ordinaire. La sauvagerie humaine s'apprivoisait, c'était un monstre fiévreux et blessé qui livrait son dernier combat odieux.
Une ombre effraya le vieillard, qui fuit dans la forêt emplie de ténèbres.
Sa course s'acheva dans un petit val où il reposa son souffle débile sur un lit d'ombelles rêches, dans la senteur immense de la terre, de la lune, de l'eau qui dégorgeait de l'humus sale. Blotti contre une pierre, il guetta longtemps des bruits de pas qui ne vinrent point. Il sut alors que sa vie était misérable, celle d'un vieil animal sans meute, sans espoir, sans fils.
Exclu, il avait perdu également Ayn, cet être né de sa chair et élevé sous ses regards d'une secrète ferveur. Dans ses sanglots rauques passaient des détresses qui transcendait la brutalité de cette âge, il se souvenait de la plainte des bêtes qui n'entendent pas les leurs répondent à l'appel ancestral. Dans son esprit, en vain, il chercha parmi les syllabes abruptes de sa langue les mots qui pouvait formuler sa rage et sa douleur, ce garrot qui cisaillait ses entrailles. Et il pleura contre le sol moite et froid, des heures durant, pétrifié dans l'âge cruel où le réconfort était inconnu.
Quand il se releva, des nœuds douloureux bourgeonnaient en lui. Entre ses larmes, dans sa gorge blessé, la résolution d'une haine vengeresse le tenta. Il tenait toujours à la main son bâton, une arme primitive qu'il avait pu manier dans sa jeunesse. Il les attendrait près des sources et des itinéraires de chasse, il serait un chasseur discret et assassin comme les lynx cauteleux des collines boisées. Son fils serait vengé.
Après quelques pas seulement, il tomba en genoux en pleurant, car il était seul et faible. Toujours il avait été le vaincu, toujours il avait plié l'échine, serré les dents. Il ignorait la force et les ruses du combat. Il ne tuerait jamais aucun des habitants du village, mais devrait fuir pour sa vie, et jamais Ayn ne lui serait rendu. Jamais la nuit ne relâche ceux qui y ont sombré, sut-il, et il voulut mourir, mais il comprit alors, dans une gerbe de douleur aveuglante, qu'il désirait par-dessus tout vivre.
Les ténèbres qui le cernaient restaient solitaires et sans merci.
II - THOPHUR
Il s'en alla misérables, rampant sur les pentes décharnées, misérable et craintif, tournant l'oreille à chaque bruit qu'il surprenait. Il mangea quelques œufs et de petites baies au goût âcre. Le soir, recru de fatigue, il se ta*******ait sous un abri étroit que dissimulaient quelques branchages. Dans le lointain, à des mois de marche, une immense masse noire se levait. C'était une montagne si imposante qu'il se la fixa en guise de but. Avec lui, il traînait toujours le bâton lourd, parfois s'en aidant pour franchir des pentes fatigantes, parfois le traînant comme un fardeau de servitude.
Les nuits surtout le faisaient souffrir. Si, avec le temps, ses douleurs s'apaisaient quelque peu, c'était au prix d'un véritable affaiblissement de la conscience et de la raison. Il sentait, certains soirs, à la faiblesse harassée de ses membres répondre un autre déclin, celui de ses esprits qui se délitaient sensiblement. La vue d'Ayn, à terre, la nuque rompue, les yeux vides, disparaissait souvent désormais comme il l'avait honteusement espéré dans sa douleur, mais c'était avec eux le visage de toute une humanité qui s'effaçait.
Après près de deux semaines de marches sur des chemins inconnus, il rencontra d'autres hommes, d'une peuplade étrangère dont il avait déjà vu quelques représentants, à un âge moins avancé. Ils ne lui firent pas de mal, mais s'arrêtaient dès qu'ils le voyaient au loin, tournant vers lui leurs faces plates et osseuses, le suivant du regard comme un oiseau suspicieux mais tranquille sur sa branche.
Un jour, en se retournant sur ses propres traces, vers la franche d'un épaulement calcaire que couronnait le soleil baissé, il vit une silhouette noire qui le suivait. Personne, en ce temps, n'aurait porté en bandoulière les arcs très courts que taillaient eux-mêmes les chasseurs montagnards, et il était difficile de savoir si celui-ci le portait suspendu à sa ceinture, comme il était d'usage, ou à la main, prêt à décocher sa flèche. Inquiet et incertain, le vieillard pressa l'allure, faisant rouler sous ses pieds hâtifs une cavalcades de petites pierres blanches, mais de tout évidence la silhouette suivait sans peine aucune ses pas fatigués. Quand il s'arrêta enfin, perplexe, il vit que c'était un jeune homme dont l'arc battait la cuisse. Dans ses mains, il tenait un ouvrage de vannerie grossière, où plusieurs escargots et de gros fruits étaient disposé.
" Je m'appelle Thophur." expliqua-t-il
Le vieil homme le considéra d'un air méchant et triste. Mourir, pour autant qu'il puisse ressentir cette perspective, lui apparaissait comme assez inéluctable, et il n'aurait ressenti qu'une peur sereine en sentant une flèche traverser son épaule, au point que vise l'archer chez le buffle de la vallée, entre omoplate et clavicule. Mais la parole humaine appartenait à un monde pour lui révolu, interdit et scellé comme une sépulture respectable.
Il accepta pourtant les provisions offertes, et maugréa quelques mots sans sens. Chaque jour, Thophur le suivit. Au deuxième coucher de soleil, le vieillard se résigna à sa présence ; peu à peu il s'ouvrit à lui. Thophur était un chasseur solitaire, qui ne s'était jamais connu d'attaches parmi les siens. Parfois sauvage, avec cette fureur sanguinaire que lui donnait sa force qui n'était pas encore la force noble de l'athlète, mais celle laide et redoutable du chasseur solitaire, son compagnon savait se taire des heures durant. Il admit sans sourciller les bribes de mots que laissait retomber le vieillard, et l'avancée farouche vers le mont noir à la pointe duquel luisait un petit cimier blanc.
Après deux lunes, ils se parlaient comme deux familiers. Leur avancée ne s'effectuait plus que dans des ergs arides et méconnus, où la nourriture était rare et la marche exténuante. Souples et infatigables, les muscles de Thophur luisaient de sueur sous ses hardes chaudes, et les vents de ces altitudes étaient pourtant étrangement glacés. Parfois il se retournait et voyait s'avancer la silhouette voûtée et chétive, claudicant en s 'appuyant toujours désormais sur son bâton. Les mains du vieillard se décharnaient, se piquetaient de tâches brunes. Plus accoutumé aux trépas violents de ce temps redoutable, l'instinct du chasseur n'en reconnaissait pas moins la mort approchant sous ses formes plus insidieuses. Il aurait voulu donner ses forces au vieil homme, mais celui-ci l'intimidait encore, par la sévérité qu'il avait trouvée au sein des déserts, et qui le pénétrait d'une dignité supérieure à celle qui avait jamais été la sienne parmi les hommes. Il le laissait prendre un peu d'avance, puis reprenait la marche, et de petites bourrasques de sables, entre les plis du sol accidentés, effaçaient rapidement ses traces légères.
La nuit, moins fatigué que son compagnon, il en observait le corps grêle qui respirait lourdement, dans l'ivresse du sommeil. Thophur connaissait l'ivresse et la vigne. Dans la nuit bleu, il se demandait quelle force en lui le liait à cet être mourant.
Et la marche recommençait dès le lendemain.
Thophur aurait cru que le vieil homme tomberait un face contre terre, un jour, à bout de souffle, mais en réalité ce fut une aube tiède qui le trouva sans force, incapable de se relever.
L'ayant, avec la délicatesse d'une lionne soulevant ses petits, transporté à l'ombre d'un arbre isolé, il le veilla et tenta de rendre son agonie moins pénible, mais ne trouva que dureté chez le vieillard.
" Crois-tu que cela ait un sens ? disait-il. La vie n'a pas de sens. Tu croyais être mon fils, nous croyions marcher vers la grande montagne noire. mais nous sommes en chemin, et je meurs, et toi tu n'iras pas à la montagne. Non, tu n'es pas mon fils, mon fils est mort. Il est mort pour moi. Vas. Pars. Je ne te déteste pas, nous sommes étrangers l'un à l'autres, comme l'homme et la femme ou comme la vieillesse et l'enfance."
Thophur hésitait. Parmi les peuplades de l'Orient néolithique, même les plus rudes savaient la nécessité d'une sépulture, mais il savait aussi, et le vieillard le lui confirmait, combien il était préférable de laisser là un vivant, pour en emmener avec lui l'esprit et le verbe. Quand enfin il accepta de partir, le vieil homme dit :
" Laisse ici mon bâton, je ne veux pas mourir sans lui."
III – LA PRETRISE ET LE CONTE
En mémoire du vieil homme, Thophur tailla un bâton semblable au sien, qu'il devait garder sa vie durant. Après plusieurs mois passés sur ces terres sans hommes, il revint aux villages de la plaine. Robuste et audacieux, malgré son instinct sombre, il prit femme dans l'un d'entre eux et en devint plus tard le chef. Une vingtaine de huttes aux toits de roseaux, sous son autorité, prospéra médiocrement ; jamais Thophur n'avait prétendu être un bon chef, il garda pourtant son peuple de la disette, et ces hommes modestes vécurent dans un labeur soucieux, attentifs aux saisons toujours redoutables, et aux perspectives lointaines qui se dessinaient dans le Sud lointain, où s'échafaudaient de fabuleuses entreprises, dont l'immensité des temps futurs donnerait seule la mesure.
Désormais vieux, Thophur écoutait avec calme ces rumeurs lointaines et symboliques. Un peu de leur sujet viendrait à eux porté par le vent et les siècles. Et ce serait alors l'embrasement d'une aire solaire, qu'il contemplait dans l'embrasement de l'horizon désertique, un sourire pénétrant sur ses lèvres desséchées. Mais ce temps ne serait pas le sien. Sa mort approchait, et déjà il se tournait vers le soleil couchant avec l'amour nouveau et le serein regret que lui donnait cette conscience.
Son seul fils survivant, Hadr, le rendait fier par les premières forces de la civilisation que l'on devinait sous ses épaules disciplinées. Par sa voix douce, et pourtant profonde, qui mariait la douceur des nouveaux arts et la beauté rude des chasses lointaines, il exerçait ce rôle aujourd'hui disparu, qui réunissait la prêtrise et le conte.
Les cultes, alors, n'étaient pas solidement campés sur leurs pierres d'achoppement, et le verbe mystérieux en changeaient chaque jour les contours spectraux. La farouche extase mystique des temps sauvages se sacralisait dans les premières adorations rituelles, mais il en subsistait encore le fascination farouche et indistincte pour les forces, la beauté et la nuit. Le vérité, alors, n'avait pas de sens ni de pouvoir; dans ce monde où le danger hantait chaque ombre et chaque rencontre, d'où n'avaient pas encore disparu les derniers grands fauves, le mystère gardait des profondeurs mortelles. Les hommes, en ce temps-là, savaient qu'il ne fallait pas soulever certaines pierres où marcher en certains lieux. Mais ce n'était qu'une connaissance sauvage, que ne justifiait pas l'aplomb des connaissances. Aussi ressentait-il l'appel hurlant des transes et des interdits comme un pouvoir allant de soi. L'ignorance, sainte, naissait dans les plis du discours explicite, et s'interroger sur l'exactitude d'une histoire juste était insensé.
Un soir, Thophur appela près de lui son fils, sentant sa mort prochaine. Jamais, jusqu'alors, il n'avait parlé à quiconque de ce vieillard dont il se sentait moins que jamais l'image, mais qu'il gardait en lui par d'inexplicables liens. Ce soir là, en termes très clairs, limpides comme l'eau des sources moussues, il lui apprit cette histoire, qu'Hadr écouta attentivement. Il lui dit pourquoi l'existence humaine n'avait aps de sens et pourquoi il était vain d'y rechercher un but ou une portée.
" Garde-toi, mon fils, de donner un sens à nos vies." rappela-t-il plusieurs fois, et il cita les propres paroles du vieillard mourant. " Je sais que parfois, dans tes récits, tu es tenté de faire danser la flamme d'une humanité pragmatique. C'est l'effet de ces temps, et sans doute n'y vois-tu que justice. Mais garde-t'en, surtout garde-t'en. L'homme n'est rien sur cette terre."
Il voyait devant lui se dessiner plusieurs siècles de ténèbres, et il aimait les ténèbres et leur pupille unique. Dans le désert, au Sud, étaient proférés les premiers mythes solaires, et cela lui inspirait un malaise affreux.
" Aime l'obscurité où vivaient nos pères, dit-il, et ne crois pas que ce soit faire partie des plus nombreux, où des plus fort, dans un monde où chacun s'enorgueillit de poteries ou de musique. L'homme n'a aucun sens, et je ne sais ce qu'il en est des dieux, mais aime-les car ils sont ce qui nous tient sur terre. Sans dieu, rien ne serait plus dérisoire."
Il n'était pas possible de diriger les hommes sans leur mentir, ni de les côtoyer sans les connaître. Thophur mentit : " Le vieillard m'a donné ce bâton, signe d'un héritage que je te laisse à mon tour. Prends-le."
Il mourut dans la nuit, presque sans souffrances. Le lendemain, un bûcher de roseau fut dressé près du fleuve, sur une très petit butte. Seul près de son père, Hadr pleurait dignement, serrant le bâton contre son cœur. Quand enfin il enflamma les fagots secs, une fumée grise s'éleva. Dans leur tristesse impassible, les témoins reconnurent, s'élevant du brasier naissant, l'odeur de fleurs brûlées que dégageait la mort solennelle. Lilas et asphodèles, cueillis, tressés puis livrés au feus, répandaient dans l'air une senteur capiteuse, puis les premières flammes claires drapèrent l'aïeul dans un linceul de lumière.
Du bâton, Hadr ne sut que faire. Devait-il le jeter au feu, près de son père qui l'avait toujours désiré, où l'abandonner sur le chemin, où en faire l'insigne du pouvoir que remettait en ses mains la communauté ? L'examinant, il vit qu'il était quelconque, sans signe distinctif ni dessein particulier, à l'image de l'humanité marchant sans but dans les déserts de l'histoire naissante.
Il entra chez lui et le posa sur le sol. Son épouse était une fille du fleuve, souple et belle, dont les cheveux noirs vivaient d'un frémissement ample, continu comme celui de la nuit. La tristesse, dans son cœur, mêla à la dérision de son destin l'inéluctabilité des faits, et dans le cœur d'une époque brillante et désespérée, il se rapprocha d'elle jusqu'à poser ses mains sur ses bras tremblant.
Et tous deux joignant leurs souffles, oublièrent tout du monde, unis par l'étreinte dont naîtrait dans la douleur son fils.
FIN
Et je n'ai rien à ajouter.
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