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Anonymus

Très Gros Bill



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   Manon : De l'inconvénient d'être noble. a été posté le : 06/07/03 17:54
Chers individus de ce forum, chers membres de cette assemblée,

Je sais bien que je ne suis pas encore tout à fait intégré dans votre brillante communauté, mais j'ose tout du moins soumettre à votre jugement expert un petit texte, qui je l'espère deviendra grand, tapé en mes heures de loisirs, s'allongeant considérablement ces derniers temps, par mes blanches mains pourvues d'effilés doigts.

C'est de la fantaisie héroïque. Et oui. Même si cela n'y ressemble pas encore. J'attends de votre part de sévères critiques. Très sévères. Plus elles seront sévères, mieux ce sera...

Bon, trêve de bavardages stériles...

Ah oui, j'oubliais. Je demande aux correcteurs automatiques de bien vouloir prendre la peine et le temps de corriger les quelques hypothétiques erreurs parvenues, malgré mon attention constante, à se glisser au sein de mes lignes balbutiantes et à s'y lover pour l'hiver...

Dernière chose. C'est un peu long. 5500 caractères environ. J'adresse humblement mes plus plates excuses aux lecteurs, et leur prie de bien vouloir me pardonner cet abus.

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Ce matin-là, comme tous les matins d’ailleurs, Manon fut éveillée par le soleil. Les rayons obliques frappèrent ses paupières closes, et elle ouvrit ses grands yeux bleus. Le lit, la chambre, le château et son parc, tout avait été conçu et aménagé pour qu’à huit heures précises, l’astre du jour tire Manon de son sommeil, chasse les démons de sa nuit, ravive son corps engourdi… Et ce matin-là, comme tous les matins d’ailleurs, Manon maudit le jour naissant.
Elle aurait préféré que l’obscurité demeure, que la clarté ne revint plus. Elle aurait préféré voyager sans cesse dans le domaine des rêves, voguer à tout jamais au fil de ces fleuves imaginaires, toujours flâner dans les allées de ces jardins merveilleux qu’elle se complaisait à planter, écouter éternellement les conversations brillantes de ces preux chevaliers et de ces douces demoiselles sortis de ses fantasmes… Au lieu de cela, elle en était contrainte à vivre dans ce monde sale et plat, entourée de ces hordes de sournois, de conspirateurs, d’hypocrites, de menteurs, de mesquins, d’ambitieux, de pervers qui formaient ses obligés.
Bien sûr, elle n’était pas la plus misérable des femmes : son mari était assez beau, extrêmement riche, possédait la moitié de la ville, ne cessait d’organiser les distractions les plus raffinées, lui avait donné un magnifique fils qu’elle adorait par-dessus tout, la laissait en repos tout le jour durant qu’elle pouvait sans problème passer à faire ce que bon lui plaisait… Mais malgré tout, Manon ne parvenait pas à prendre la vie à cœur, bien consciente que quelque chose lui manquait, quelque chose de capital.
Ce matin-là, comme tous les matins, on frappa à la porte. Il était huit heures cinq.
-Entrez, dit Manon d’une voix ferme.
Une servante entra. Elle portait un plateau sur lequel s’entassaient une quantité incroyable de mets sucrés, de confiseries, de douceurs, de boissons suaves et onéreuses. Jamais elle ne réussirait à avaler tout cela, et les domestiques le savaient bien, mais les ordres venaient d’en haut. Manon se redressa sur ses coussins, ces magnifiques coussins moelleux de soie brodée, que son cher époux avait fait confectionner par les meilleurs tisserands de la région avec le meilleur tissu au monde, et attendit que la domestique ait daigné sortir pour se lever et s’asseoir à sa petite table sur laquelle se dressait maintenant la montagne de victuailles.
A peine eut-elle terminé son petit déjeuner - elle avait englouti tout ce dont elle était capable d’engloutir, à savoir une demi-tasse de lait chaud et une unique tartine de pain beurré - que la servante réapparut pour emporter les restes de ce festin gâché, suivie par une femme de chambre à la démarche langoureuse. Il était huit heures trente.
Manon n’avait jamais aimé cette femme de chambre. Elle la trouvait vulgaire. La moindre de ses attitudes, le plus petit de ses gestes était fait avec tant de recherche et de provocation que c’en était insupportable. Et sa voix, traitante, se déroulait comme un serpent prêt à mordre. Pour tout dire, Manon avait toujours pensé que cette femme, que cette fille, plutôt - elle ne devait pas avoir vingt ans - avait tous les airs d’une prostituée.
-Loulou n’est pas là ? demanda Manon.
-Non Madame, répondit la voix traînante. Elle s’est rendue au marché.
Cette phrase avait été prononcée avec tant d’ironie que Manon fut tentée de frapper l’impudente. Mais elle savait bien que ce comportement était indigne d’elle. Elle se laissa donc déshabiller, laver et sécher sans mot dire. Tout cela fut, comme tous les matins d’ailleurs, exécuté avec la précision millimétrique des mouvements longtemps répétés. La toilette achevée, il était neuf heures.
-Vous pouvez disposer.
La femme de chambre sortit, non sans avoir exécuté une révérence discrète. Seule à nouveau, complètement nue, Manon s’approcha de sa psyché, et détailla le reflet qui s’offrait à son regard dans la surface polie du miroir d’argent importé à grands prix des confins de la terre.
Qu’elle était belle, cette femme ! Dans ces traits délicats, dans cette peau d’ivoire, dans ces lèvres écarlates, dans ces yeux bleus profonds, dans ces cheveux d’or pur cascadant sur ce corps de rêve aux formes généreuses semblait s’incarner la majesté divine. Manon personnifiait l’Harmonie, la Perfection enfin atteinte. Mais comme toutes les perfections, celle de Manon était glacée. Solennelle, hautaine, méprisante, ennuyée, telle apparaissait-elle.
Et pourtant…
On frappa de nouveau à la porte, tirant Manon de sa contemplation narcissique.
-Entrez.
Cinq suivantes lui apportaient sa robe, une magnifique robe grise toute brodée de diamants, de perles et de fils d’argent. Il leur fallut près de vingt minutes pour habiller Manon avec ces kilomètres de tissu précieux, vingt autres pour la coiffer avec une sophistication rare, et autant pour la parer de bijoux plus somptueux les uns que les autres. Quand enfin elles s’éclipsèrent, il était près de dix heures.
C’était l’heure où la seule joie de vivre de Manon, son seul bonheur venait lui rendre visite. Il s’appelait Héson d’Illine, septième baron d’Anjora. Il frappait à la porte, avec la discrétion qui le caractérisait, et n’attendait pas de réponse pour entrer. Respectant le rituel qu’ils s’étaient fixé depuis longtemps, Manon ne se retournait pas pour dire :
-Votre impolitesse est décidément bien grande. Quand apprendrez-vous à respecter les Dames ?
Héson restait sur le seuil, l’air timide et désolé. Alors seulement, dans un froissement d’étoffe, Manon se retournait, et posait sur son fils ses grands yeux emplis d’un amour sévère. Et, dans un sursaut de désespoir, comme si elle s’apprêtait à mourir dans la seconde, comme si c’était la dernière fois qu’elle le voyait, elle se levait, et courait vers ce petit être de neuf ans avec la grâce et la majesté d’une reine. Se jetant à ses genoux, elle l’enlaçait de ses bras blancs, chiffonnant sa robe impeccable, dérangeant sa coiffure maniaque, le couvrant de baisers. Celui-ci, confus, ne la repoussait pas, acceptant tout l’amour de cette mère qu’il ne voyait qu’une fois par jour.
Derrière lui se dressait alors la silhouette noire du Précepteur Jorirel, un homme intègre à l’allure grave et sévère, qui, posant sa main sur l’épaule de l’enfant, mettait un terme à l’entrevue. Manon, au bord des larmes, disait dans un sanglot :
-Votre Maître vous attend, Héson, apprenez bien votre leçon, que je sois fière de vous.
Et, se relevant, fixait le Pédagogue de ses yeux mouillés, avant de détourner son visage. Jorirel saisissait alors la main d’Héson, et l’entraînait dans les couloirs vers la salle d’étude qu’il ne quitterait plus avant midi.


Dernière mise à jour par : Anonymus le 17/02/04 23:30

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Anonymus

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   Réponse au Sujet 'Les frasques de Manon' a été posté le : 09/07/03 17:57
La porte s'était refermée, et son fils n'était plus là. Manon pleurait, tout en ne le voulant pas. Pourquoi donc pleurait-elle ? Elle le reverrait demain, à la même heure ! Elle sécha ses larmes de son mouchoir de soie, alors que dix heures venaient de s'écouler.
Comme tous les jours à dix heures, Manon descendit le grand escalier d'apparat qui menait au salon où le baron d'Anjora l'attendait.
-Vous êtes radieuse, ma chère, s'exclama-t-il en la voyant entrer.
Manon considéra cet homme. Cet homme auquel elle était liée par des nœuds sacrés. Grand. Un mètre quatre-vingts environ. Plutôt jeune. Trente-cinq ans exactement. Assez beau. Un visage carré et pâle, des cheveux poudrés de blanc, des yeux foncés à l'allure narquoise, de fines lèvres ironiques. Mais surtout un charisme écrasant. Se trouvait-il dans une pièce, en société que tout le monde en était éclipsé. Et Manon la première. Elle avait beau être belle, on lui trouvait toujours un je-ne-sais-quoi d'effrayant, de dérangeant, prétexte à la laisser seule.
Elle n'était vraiment pas faite pour les salons. Elle s'en rendait bien compte, maintenant. Pourquoi alors jouait-elle la comédie ? Pourquoi assistait-elle à toutes les réceptions ? Ne pouvait-elle pas laisser cette charge, ce fardeau, à son cher époux ? Lui qui ne semblait vivre que dans et pour le monde, lui qui avait tant de facilité à attirer sur lui le centre d'intérêt, lui qui n'esquissait jamais aucun mouvement sans la certitude qu'il serait vu par tous, qui ne prononçait jamais la moindre parole gratuite. Ne pouvait-il pas seul entretenir la réputation des d'Anjoras ?
-Vous semblez rêveuse, ma mie, reprit-il.
-Pardonnez-moi, je suis très fatiguée.
Fréhémont la dévisagea, un soupçon de sarcasme brillant dans ses prunelles.
-Par votre " mélancolie ", sans doute.
La colère voila les traits de Manon. Elle n'avait prononcé ce mot qu'une seule fois. Une seule et unique fois, elle avait invoqué cette excuse pour quitter plus tôt que de coutume une promenade champêtre particulièrement rébarbative, mais cette seule fois lui revenait sans cesse. Sitôt qu'elle ne semblait pas baignée d'allégresse, ou éperdue de reconnaissance, son tendre mari ne se privait pas de la moquer.
-Sans doute, oui, rétorqua-t-elle, folle de rage.
-Allons, tout doux, ma belle amie.
Fréhémont s'approcha et lui déposa un baiser sur le front, maculant la peau d'ivoire d'une légère trace rougeâtre.
-Je ne vous comprends pas. N'êtes-vous pas heureuse ? N'avez-vous pas tout ce que vous désiriez ?
Manon fixa son regard dans celui qui la dominait. Il ne pouvait pas comprendre, bien sûr.
-Si. Ne vous inquiétez pas pour moi.
-Je préfère cela. Allons... m'accompagnerez-vous dans le parc ?
Question rhétorique. Tous les jours à dix heures, le couple arpentait leurs terres à pied ou à cheval. Pourquoi en aurait-il été autrement ce jour-là ?


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Soul Agony

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   Réponse au Sujet 'Les frasques de Manon' a été posté le : 13/02/04 11:34
Nous voilà en plein dans ce en quoi j'excelle : la critique (saurez-vous dénicher l'ironie dans ces mots ?).

Ma foi, un beau travail d'écriture sur un thème pourtant commun. Je trouve que toute la scène est traitée de façon trop éthérée, il n'y a pas de vie réelle dans ces mots (c'est probablement l'impression voulue d'ailleurs car chaque personnage est enfermé dans un rêve ou un cauchemar, c'est selon). Le problème est ici qu'il s'agit d'un cadre confiné et strict, austère que rien en semble altérer. Pour que le récit m'accroche réellement il faudrait, bah la suite ;) voir ce qui viendra rompre l'écoulement monotone des jours.
D'autre part, les personnages sont relativement bien décrit et on les cerne immédiatement (alors à vous de nous faire revoir quelque idées sur eux ^^).

Hum ça ira pour aujourd'hui...


Dernière mise à jour par : Soul Agony le 13/02/04 11:36

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C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière.


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Kröy

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   Réponse au Sujet 'Les frasques de Manon' a été posté le : 13/02/04 18:47
C'est écrit d'un style plutôt agréable, et le personage, puisqu'il il n'y en a à proprement parler qu'un seul pour l'instant, est puissemment sympathique : so, balance donc la suite !

Kröy - Trublion, ion, ion du bois.


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"Ah. Ouh. Papillon."
Jean Louis Murat, Génie de la Transcendance Musicale Sub-Consensuelle.

"Oh. Je veux dire : Oh."
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"Zapata es un indio"
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Anonymus

Très Gros Bill



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   Réponse au Sujet 'Les frasques de Manon' a été posté le : 13/02/04 19:59
Je vous remercie énormément pour votre soutien (feint ou pas).
En effet, en réfléchissant bien, je me suis rendu compte que le début était assez lent. C'est justifié, certes, mais je me demande si vous aurez la patience de lire la suite, sachant que nous n'en sommes pour l'instant qu'à la page trois, et que l'évènement déclencheur intervient page dix (sous Microsoft Word).
Mais bon, vous me l'avez demandée (plus par politesse que par intérêt, avouez), la voici : la suite des frasques de Manon (rebaptisées depuis "De l'inconvénient d'être noble").

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Et pourtant, il en fut autrement. Une averse imprévue raccourcit la promenade quotidienne de moitié. Profitant de ce fâcheux imprévu, le baron d’Anjora prit congé de son épouse, et s’empressa de regagner son bureau pour « s’occuper d’affaires autrement plus urgentes ».
Restée seule dans le salon vide, Manon bénit le Ciel et sa colère qui lui offraient enfin un réel moment de liberté. Elle agita une clochette d’argent, et aussitôt un domestique entra, non sans s’être respectueusement incliné.
-Loulou est-elle rentrée ? demanda Manon.
-Oui Madame, à l’instant.
-Priez-la de me rejoindre.
Nouvelle révérence, attente de quelques minutes… Puis, en un léger grincement témoignant de toute la douceur et de toute la délicatesse dont pouvait faire preuve la main actionnant la poignée, la porte se rouvrit. Apparut alors une vieille femme dont l’habit blanc ne révélait que le visage, une vieille femme dont le regard était empli de tendresse, ou de sévérité, une vieille femme qui semblait avoir tout vu, tout connu, et qui surtout semblait avoir beaucoup souffert, une vieille femme à la figure pourtant sereine, comme le peuvent être celles des gisants de marbre d’un cimetière en ruines, une vieille femme qui portait manifestement seule, depuis plus de quatre-vingts ans, le poids de son existence.
-Ma Loulou ! s’exclama Manon, en la voyant.
Elle se précipita dans ses bras, ces vieux bras ridés qui l’avaient reçue à sa naissance, et qui depuis ne l’avaient plus quittée. De sa vieille main à la peau parcheminée, Loulou caressa affectueusement la chevelure d’or de celle qui lui avait été confiée bientôt trente ans auparavant, et qui maintenant, le visage contre sa poitrine, se délectait du parfum de sa nourrice.
-Où étais-tu, Loulou ? Tu sais bien que j’ai horreur de me faire laver par d’autres que toi.
-Je m’étais rendue au marché. Monsieur le baron me l’avait demandé.
Se dégageant brusquement de la tendre étreinte, Manon rétorqua glaciale :
-Tu n’as pas à lui obéir. Tu es à moi. Et à moi seule. Tu n’es pas l’une de ces filles de joie qu’il embauche à prix d’or pour se repaître à longueur de journée du spectacle de leurs croupes ! Rien ne t’oblige à exécuter ses ordres. La prochaine fois, refuse !
-D’où vous vient donc ces mauvaises manières, ma Dame ? La jalousie vous égarerait-elle ? répondit la gouvernante, d’une voix aussi douce que ses yeux. Oubliez-vous que tout ici est à Monsieur, et qu’il pourrait me chasser d’un geste de la main ? Oh, inutile de me jeter ce regard noir, vous ne le connaissez que trop bien. Il a beau vous entourer de mille attentions, vous gâter de mille douceurs, vous assurer de mille serments d’amour, rien ne pourra jamais entraver son inflexible volonté.
Manon baissa les yeux, confuse.
-Hélas, ce que tu dis n’est que trop vrai, ma Loulou. Je ne suis pas maîtresse dans ma propre maison.
-Hola, hola. Je vous vois venir. Avez-vous encore oublié ce que je ne cesse de vous répéter ? Depuis votre plus tendre enfance vous vous plaignez à moi du monstrueux destin qui vous accable, de cette prison aux barreaux d’or dans laquelle vous vivez, de cette existence qui vous empoisonne et vous étouffe. Je sais tout ce que vous pensez, tout ce que vous ressentez ; je comprends tout de votre malheur ; je vous vois chaque jour dépérir davantage, je vois chaque jour votre beauté gâchée par ces éternels sanglots qui rongent votre visage. Mais je vous le répète, encore et encore : vous devez vous résigner. Acceptez votre sort. Cessez de vous morfondre en rêves qui ne peuvent rendre votre condition que plus misérable. Comprenez que nos vies ne sont pas toujours soumises à notre bon vouloir…
Manon se sentait au bord des larmes. Loulou durcit alors le ton.
-Vous devriez avoir honte. Vous ne voyez pas la chance que vous avez. Regardez autour de vous : tout croule de dorures, tout ruisselle de diamants, tout dégouline de musiques et de lumière. La moitié du quart de votre cassette suffirait à bien vivre cent ans. Je sais que tout ceci ne rend pas plus heureux, et que l’on meurt quand même dans des draps de soie, mais ouvrez les yeux ! Enviez-vous les paysans de nos campagnes, qui se harassent des heures durant sous un soleil de plomb pour subvenir aux besoins de la noblesse, dont vous faites partie, je vous le rappelle ?
Manon éclata en sanglots. Durant de longues minutes, rien ne put la consoler. Finalement, elle se raidit, les bras crispés le long du corps, poings serrés, le buste légèrement penché en avant. Elle leva vers sa nourrice un regard qui n’avait plus rien d’humain, et dans lequel grondaient les tonnerres de milliers de tempêtes.
-Finalement, vous n’êtes qu’une femme, Louisella.
Ses mots étaient cassants, durs comme la glace qui sombrait en ses yeux.
-J’avais cru pouvoir trouver en vous une alliée compatissante ; vous m’apparaissiez comme une sainte débordant de commisération. Je m’étais lourdement trompée.
Un silence oppressant s’installa dans toute la pièce.
-Vous ne comprenez pas, Louisella. Vous n’avez jamais rien compris. Vous en êtes même arrivée à me reprocher ma naissance. Allez-vous encore longtemps m’asphyxier de culpabilité ? Croyez-vous que je ne sois pas consciente de ma chance ? Vous me dégoûtez. Allez vous-en de dessous mes yeux. Et n’y reparaissez plus !
Disant cela, elle détourna son visage. Alors toute la misère du monde sembla s’abattre sur les vieilles épaules de celle que Manon n’avait jamais appelée par son prénom. De désespoir, elle tomba à genoux. Levant ses mains jointes vers celle qu’elle considérait depuis toujours comme sa fille, elle gémit :
-Par pitié ! Ne prononcez pas ces funestes paroles ! Voulez-vous donc que je meure ? Voulez-vous qu’à la fin, mon trépas vous honore ? Je me repens de tout. Tous ces horribles mots exhalés de ma bouche, tous ces ignobles conseils que mes lèvres formulaient, oubliez-les ! Mais par pitié, ne m’abandonnez pas ! Je ne suis qu’une pauvre femme sénile, dont le corps crou*******ant tend déjà vers la tombe. Pardonnez à mes vieilles années le trop de confiance que j’accorde à mon expérience. Je ne peux comprendre, et ne le nie plus. Mais de grâce, ne soufflez pas la seule lumière que mon obscur esprit recevait encore, la lumière de votre amour. Je ne suis rien sans vous. Ma vie vous appartient depuis toujours. Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté ! Je ne le regrette pas. Vous êtes tout ce qu’il me reste. Ne m’abandonnez pas…
Alors Manon se dressa de toute sa hauteur devant la suppliante. Son regard avait perdu sa violence, mais il demeurait froid. Ses traits ne portaient plus l’ombre d’un reproche, plus une trace de haine ou de mépris, mais ils restaient durs comme le marbre.
C’est au moment d’achever sa victime que Manon se ressaisit.
-Fort bien. Relève-toi.
Loulou s’exécuta avec difficulté.
-J’accepte tes excuses, et ne t’en veux pas. J’ai peut-être été trop cruelle avec toi, il est vrai. Je n’aurais jamais dû ainsi me décharger de mes peines sur ton dos éprouvé par les ans. J’aurais dû depuis longtemps comprendre que l’empathie n’est pas de ce monde. Chacun porte sa croix, seul, sur le chemin qui mène à la vallée des ombres.


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   Réponse au Sujet 'Les frasques de Manon' a été posté le : 15/02/04 18:51
Un petit pas de plus vers la page 10...

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Puis vint midi. Dans les corridors dérobés du château, les domestiques s’activaient, portant plats et vaisselle.
Comme tous les jours, Manon pénétra dans la petite salle à manger. La table, qui pouvait accueillir plus de vingt-cinq convives, débordait déjà de victuailles plus raffinées les unes que les autres. Comme tous les jours, les cuisinières s’étaient surpassées, offrant aux deux époux quantité de volailles, de viandes, de légumes, de fruits, de sucreries, de boissons somptuaires et somptueuses. Des statues de glace ornaient les extrémités du banquet, des coupes d’or regorgeaient de sculptures comestibles et des montagnes de fleurs se dressaient vers les plafonds sculptés.
Et pourtant ils n’étaient que deux. Deux seuls convives à ce festin. Manon, et son brillant époux, Fréhémont d’Illine, sixième baron d’Anjora. Ils s’installaient tous deux à une extrémité de l’immense table, coupant ainsi toute possibilité de conversation, et attendaient patiemment que le service daigne commencer.
Ce n’étaient alors que défilés de mets, de sauces, de soupes, de liqueurs, de breuvages sucrés ou amers… Manon ne prenait qu’une bouchée de chaque plat, goûtant du bout des lèvres les délices cuisinés, et se voyait rapidement submergée par la quantité. Fréhémont, lui, travaillait. Il étalait devant ses yeux les feuilles de ses innombrables dossiers, et les examinait tout en ingurgitant des quantités gargantuesques de nourriture.
Puis, une fois le dessert consommé, les époux se levaient, laissant les restes repartir à la cuisine où ils seraient redistribués, et regagnaient chacun leurs appartements respectifs.


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Saerince

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   Réponse au Sujet 'Les frasques de Manon' a été posté le : 15/02/04 22:16
J'aime beaucoup le style épuré dont tu fais preuve, cette impression de "toujours vécu" que laisse le récit. Bien qu'il ne se passe à proprement parler pas grand chose, on a tout de même envie de savoir la suite ! Les rouages bieninstallés se ropront-ils ? A en lire les mails précédents, il y a des chances, alors j'attends ta suite avec impatience !
bon courage !


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   Réponse au Sujet 'Les frasques de Manon' a été posté le : 15/02/04 23:52
Je vous remercie énormément.
Cette impression de "toujours vécu", comme vous le dites si bien, sera d'autant plus forte si vous connaissez Les Liaisons Dangereuses, Ridicule et l'Allée du Roi, films et livres dont je tiens mes "ambiances" XVII°-XVIII° siècles.
L'aspect moyenâgeux, lui, est sans doute dû aux Rois Maudits du génialissime Druon.

Et puisque vous la demandez, voici la suite. Note : après les audiences, il ne restera plus que la visite paternelle et la réception avant l'écroulement total et définitif du monde de Manon.

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Deux heures furent annoncées, et avec elles les premières audiences de Manon.
Cet après-midi-là, comme tous les après-midi d’ailleurs, elle devait recevoir. Recevoir les innombrables doléances des plus misérables d’entre ses vassaux, recevoir les plaintes et les rancœurs d’une foule de pleurnichards ruinés qui infectait ses terres, recevoir les plus grands d’entre les petits pour les assurer de sa plus sincère amitié, et toutes autres réjouissances ennuyeuses et rébarbatives que son rang lui enjoignait d’accomplir.
Venait en premier lieu le marquis de Mandozard. Le rituel était toujours le même, et c’en devenait grotesque. Il entrait, s’asseyait face à sa suzeraine, commençait par se plaindre du temps, affirmait qu’il faisait trop chaud, trop humide, trop froid, pas assez sec, et qu’il n’y avait plus de saisons, ce qui ruinerait ses terres et ses cultures, qui lui fournissaient quand même trois cents livres de rente ! Puis, passant de l’extrême fierté de son aisance à une mine affectée de la plus grande des misères, il suppliait Manon de lui venir en aide, prétextant une famille nombreuse, un train de vie à respecter, des domestiques à payer, des bonnes œuvres à secourir… S’agenouillant presque, il faisait monter ses intonations vocales dans des aigus stridents, fondant en gémissements grand-guignolesques et en lamentations théâtrales. A bout de patience, mais affichant une figure compatissante, Manon se levait, délaçait sa bourse pleine et en sortait une pièce d’or, d’une valeur d’une livre. Elle lui tendait négligemment. Et là, tel le fidèle recevant l’extrême bénédiction, le marquis recueillait en sa main gantée cette aumône extraordinaire. En un éclair, elle disparaissait dans le pli de son vêtement. Il se relevait alors, saluait bien bas en agitant son chapeau emplumé en moult moulinets mouvants, et quittait la pièce d’un pas rapide non sans avoir lancé négligemment un fort désobligeant « A demain, Madame ».
Entait ensuite Dame Aliannette à la réputation plus que douteuse. Elle ne manquait jamais de s’extasier sur l’immense beauté de son hôtesse, la complimentant pour toutes ses belles toilettes et son goût raffiné pour les parures resplendissantes. Son sourire hypocrite tentait tant bien que mal de dissimuler des dents noircies par la maladie. Un châle souvent troué ne cachait rien de ses bras rongés de variole et son visage était maquillé à outrance pour masquer les pustules suppurantes qui le défigurait. Manon éprouvait en sa présence un malaise et un dégoût bien compréhensibles. Elle tentait tout ce qui était en son pouvoir pour se débarrasser au plus vite de cette présence répugnante. Mais rien n’y faisait. Dame Aliannette prenait son temps. Elle aimait à exhiber ses plus récentes trouvailles, souvent des bijoux de pacotille ou des robes rapiécées, vantant le moindre coût de ce qu’elle considérait comme les plus somptueuses des merveilles. Il allait de soi que la moindre des dentelles de Manon aurait suffi à racheter un domaine et à le faire prospérer des générations entières, mais Aliannette ne semblait y prêter qu’une attention discrète et polie. Ce qu’elle recherchait avant tout, c’était l’excentricité. Seules les fripes des ports et des bouges comblaient pleinement ses désirs. Et lorsque Manon lui offrait une demie livre d’argent, elle savait pertinemment qu’elle causait sa propre perte, puisqu’elle lui reviendrait le lendemain sous la forme d’un jupon mité.
Puis venait le comte de Gennard, si avare qu’il comptait même ses mots. Sa conversation était d’un ennui mortel, et Manon se surprenait souvent à bayer aux corneilles, au mépris de la plus élémentaire des politesses. Ici aussi, une livre d’or s’échappait de ses mains pour enrichir cet homme qui n’en avait pourtant nul besoin. On le disait en effet partout comme l’une des plus importantes fortunes de la région. Les rumeurs les plus folles circulaient à son sujet. D’aucun prétendaient qu’il avait été corsaire et qu’il cachait en son manoir les coffres débordants des bijoux volés aux navires ennemis, le couteau entre les dents. D’autres affirmaient qu’il avait épousé la princesse d’une contrée lointaine et qu’il l’avait assassinée après avoir reçu la dote. Son cadavre pourrissait d’ailleurs toujours au fond des douves. Mais tout le monde s’accordait sur ce point : les murs de sa demeure regorgeaient de lingots d’or, et du plâtre friable s’écoulait parfois un rubis gros comme le pouce. On avait souvent surpris la nuit un rôdeur solitaire grattant de la pointe de sa dague les bases abordables des tourelles. Mais Manon n’en avait cure : elle devait supporter les silences de cet homme, sans que cela n’excitât son imagination pourtant fertile.
Lorsque enfin il partait, il devait être trois heures. C’était l’heure de la trêve. Car à trois heures entrait la comtesse Bathilde. Cette femme avait tout d’extraordinaire. Aux yeux de Manon, elle était exemplaire. Discrète mais présente, courtoise mais ferme, soumise mais décidée, gracieuse mais majestueuse, belle mais candide, elle semblait l’incarnation de la féminité telle qu’elle aurait toujours dû être. Elle n’était pas issue de la haute aristocratie, ce qui lui fermait bien des portes, mais son manque total d’ambition contrecarrait ce méchant coup du sort. Car il était évident qu’elle aurait pu être reine. Epouse et mère irréprochable, sa place au trône aurait été juste. C’est du moins ce que se disait Manon tandis que, accompagnant au clavecin sa voix angélique, la comtesse égrainait les notes d’une triste mélopée.
Mais elle partait trop vite. Leurs rires s’effaçaient trop brusquement, leurs paroles délicates se déchiraient trop soudainement, et c’est en écoutant disparaître leurs échos que Manon accueillait le prêtre Robertin. Cet homme austère et grave était aussi sinistre que son temple. Un corbeau perché sur un gibet aurait semblé plus gai. Il ne prononçait pas un mot qui ne soit cassant, pas une remarque qui ne soit venimeuse et pas un compliment qui ne soit lourd de sous-entendus. Selon lui, tout le monde était coupable. Chaque homme avait au moins une fois fauté, et c’est pour ce péché qu’il brûlerait aux Enfers. La pureté n’était pas de cet univers, et les Paradis étaient vides. Combien de fois n’avait-il pas ordonné à Manon de couvrir d’un voile pudique son décolleté généreux, combien de fois ne l’avait-il pas mis en garde contre la beauté de son visage, combien de fois ne lui avait-il pas fait comprendre que ses mœurs n’étaient pas dignes d’une femme respectable ? Et chaque fois, éperdue d’illégitimes remords, Manon priait avec lui pour son salut, pour celui de son fils, pour celui de son époux, pour celui de son père, pour celui de sa mère morte depuis longtemps, et elle donnait. Le quart de sa bourse gagnait ainsi les coffres du clergé.
Les audiences se poursuivaient, interminables, jusqu’aux alentours de cinq heures. Le vicomte de Vallier, libertin jusqu’au bout des doigts, la duchesse de Cross, prude à s’en mortifier, Dame Palmina, niaise à n’en pas distinguer le jour de la nuit, Maître Stanilas, immigré des lointains pays montagneux, le capitaine Rouville, élégant, charmeur, mais pompeux au ridicule, autant de personnalités disparates qui achevaient d’épuiser l’aumônière et la patience de la baronne, à tel point que, bien souvent, elle s’endormait à même son fauteuil, juste après qu’enfin ! la porte de son petit bureau se soit refermée.


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   Réponse au Sujet 'Les frasques de Manon' a été posté le : 16/02/04 18:08
Vous analyserez les rapports de l'héroïne à la figure du père et vous en déduirez le profil freudien de la baronne. (10 points, 2 heures)

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La douce voix d’une servante la réveilla peu après.
-Que Madame me pardonne, mais Monsieur votre père vient d’arriver.
Il lui fallut quelques instant pour comprendre.
-Je le rejoindrai au salon, balbutia-t-elle enfin.
-Bien Madame.
Manon se leva difficilement. Un léger vertige, rapidement dissipé, fit danser le décor. Après avoir gagné la salle d’eaux, et s’être quelque peu rafraîchie, elle traversa les vastes antichambres vides pour enfin parvenir au salon où un vieil homme richement vêtu l’attendait, contemplant au travers d’une fenêtre les massifs colorés du parc.
-Vous féliciterez pour moi vos jardiniers, dit-il en se retournant. Vos parterres sont vraiment magnifiques.
Puis, s’approchant de Manon, et l’embrassant :
-Comment se porte la plus belle d’entre les belles, ma fille ?
-Fort bien. Et vous, mon Père ?
-Ma foi, ce pourrait être pire. Monsieur Dieter, mon médecin, m’assure que je vivrai encore longtemps !
-Espérons-le.
Ils prirent place dans des fauteuils jumeaux, et attendirent qu’on leur serve le thé. Quand ils furent à nouveau seuls, le vieil homme s’exclama :
-A ce que je vois, vos domestiques sont aussi diligents et soignés que vos jardiniers. Est-ce vous, ma fille, qui avez su trouver de si rares perles ?
-Non. Le baron s’occupe lui-même de la maisonnée. Je n’ai que la lourde tâche de me faire servir.
-Ce doit être épuisant !
-Ne vous moquez pas, mon Père. Vous ne pouvez concevoir l’éternel ennui dans lequel je suis ici plongée.
-Mais enfin, ma fille. Ignorez-vous que c’est là destin de femme ? Estimez-vous déjà heureuse d’avoir trouvé un mari qui vous aime, et qui se préoccupe de vous ! On ne lui prête pas de maîtresse, ce qui est chose rare de nos temps. Sa fortune est grande, le pays est en paix, vos moindres caprices sont satisfaits…
Exaspérée, Manon l’interrompit :
-… et comme je n’en ai pas, tout va pour le mieux. Je connais votre sermon, Père, vous me l’avez fait des centaines de fois !
-Et je vous le referai sans doute encore.
Son ton avait été celui du père aimant, surprenant son enfant après quelque bêtise et n’osant lui faire trop remontrance, excusant sa jeunesse et son inexpérience.
Lasse, Manon se tut, et se souvint.

Aussi loin que la portait sa mémoire, la silhouette de son père se dressait toujours derrière elle, rassurante et protectrice. De son enfance, heureuse malgré l’absence de sa mère, ne lui revenaient que quelques images. Un jeu dans un champ clairsemé de coquelicots, une mélodie jouée sur une harpe, l’odeur du goûter préparé par Nanie, la cuisinière du château… Ces tableaux, baignés de la lumière du passé, ressurgissaient souvent lorsque la tristesse enserrait son âme au point de l’étouffer.
Son adolescence, elle, demeurait plus nette. Comme toutes les jeunes filles de son rang, Manon avait été instruite. Elle avait appris la musique, la poésie, le chant, la danse. Elle avait lu les romans où de valeureux princes pourfendaient le Dragon pour enfin sauver la Dame de leurs pensées. Son imagination s’était développée telle la fleur qui s’épanouit sous le soleil. Elle avait alors à son tour ardemment souhaité qu’un jour, un maléfique sorcier l’emprisonne dans une tour de bronze, et que, recluse, elle attende d’être enfin sauvée par un beau jeune homme…
Mais ce jour avait été remplacé par un autre, bien plus cruel. L’annonce de son prochain mariage l’avait plongée dans une détresse abyssale. Son père avait tout organisé : Manon d’Elodia, comtesse de Vilanambray épouserait bientôt un certain Fréhémont d’Illine, baron d’Anjora, homme qui tenait de son père le titre le plus important du pays. C’était inespéré. Quel beau parti !
Le moment venu, elle avait endossé le voile de ses noces, et s’était fait conduire, tremblante, au temple, où l’attendait son futur. Le découvrant, paré de mille bijoux, épée au ceinturon, droit et digne dans la nef baignée de lumière, elle n’avait pu retenir ses larmes. Ainsi donc, il était là, son prince, son héros auquel elle avait tant rêvé !
Elle ne s’était pas entendue prononcer son consentement. Tout était baigné de magie. Tout était trop beau. Quand la cérémonie serait finie, elle sortirait, au bras de son tout nouvel époux, et ils partiraient tous deux, sur son cheval blanc, en direction de son palais enchanté, où des esprits bienveillants les serviraient tandis que des chœurs d’anges chanteraient l’hymne de leur amour. Heureuse pour l’éternité, elle règnerait sur un domaine bercé d’un éternel printemps, où les fleurs aux parfums suaves feraient s’écrouler les massifs, où les oiseaux égrèneraient les notes de symphonies pastorales, où les biches viendraient boire aux fontaines…
Hélas ! Rien de tout cela n’était arrivé. Les anneaux échangés, le couple avait descendu les marches et avait pris place dans un carrosse ordinaire dont les chevaux s’étaient précipité jusqu’à ce château ordinaire, où des domestiques ordinaires les attendaient dans l’allée ordinaire d’un parc ordinaire. Elle avait reçu une chambre ordinaire, pourvue d’un lit ordinaire et d’une coiffeuse ordinaire. Rien de magique, rien d’enchanté.
Et pourtant, tout ceci était l’œuvre de ce père qu’elle avait tant aimé. Elle n’oublierait jamais ces mots, qu’il avait prononcés alors qu’il visitait pour la première fois ce qui serait désormais le domaine de sa fille : « C’est immense ! Il doit y avoir trente mille hectares ! Manon, vous avez fait le bon choix. »


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   Réponse au Sujet 'Manon : De l'inconvénient d'être noble.' a été posté le : 23/02/04 12:36
Bon, elle vient, cette suite...
Au risque de paraître impatient, bien sûr... Ce qui n'est pas du tout mon cas, vous me connaissez... Ah non, c'est vrai, vous me connaissez pas. Alors autant pour moi.

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   Réponse au Sujet 'Manon : De l'inconvénient d'être noble.' a été posté le : 23/02/04 18:30
Vous m'excuserez, cher ami, mais je passai cette fin de semaine en la capitale teutonne, et ne fus donc point en liaison avec le monde virtuel.

Puisque vous la demandez, la voici.
Et c'est presque la fin de la monotonie.

---

Le vieil homme était parti. Six heures sonnèrent à la pendule. Manon soupira. Ces six coups, innocents pour le reste de l’humanité, marquaient son entrée dans la vie publique. Dans deux heures, la réception commencerait, comme tous les soirs. Dans deux heures, torturée de dégoût et de désespoir, la baronne pénètrerait dans la grande salle, escortée de ses suivantes et de ses obligées.
Il n’y avait plus de temps à perdre. Elle fit irruption dans sa chambre en courant. Dix femmes de chambre se précipitèrent à sa rencontre. Elles la déshabillèrent, la lavèrent de nouveau, massant sa peau superbe avec d’onéreux onguents faits de lait d’ânesse et d’amande douce, la séchèrent au creux de splendides draps de soie, poudrèrent de blanc son corps entier, lui passèrent une robe de brocart pourpre et or brodée de diamants et d’émeraudes qui surpassait en magnificence tout ce qui était concevable, la coiffèrent encore plus remarquablement que la veille, fardèrent ses lèvres de rouge et ses joues de rose et l’ornèrent enfin de bijoux : diadème, collier, bagues, bracelets et pendeloques.
Ce traitement achevé, Manon osa s’examiner. Comme chaque soir, elle ne se reconnaissait plus. Sa beauté, loin d’être rehaussée par cette mise, semblait souillée. Ce n’était pas pour rien que les déesses portaient une simple toge. Les kilos de pierreries qui faisaient étinceler son corps profanaient le mystère de sa pureté. Certes, elle était loin d’être laide. Au contraire. Nulle mortelle n’avait jamais autant resplendi. Mais l’outrance de sa toilette enlevait à sa grâce naturelle, figeait son éclat. La vie s’était éteinte en elle. Elle ressemblait à une morte.

Peu avant l’heure fatidique, Manon entra dans son boudoir. Sa cour l’y attendait déjà. Les dames s’inclinèrent en un harmonieux concert de frottements d’étoffes. Prenant la tête de la procession, elle escorta ses convives jusqu’à la salle de bal. Sur son passage, par les couloirs désormais pleins, les gentilshommes courbaient, agitaient les plumes de leurs chapeaux. Une impératrice n’aurait pas joui d’un traitement plus cérémonieux.
C’est qu’avec son allure solennelle, davantage alourdie par ses monceaux d’ornements, Manon ne pouvait que rappeler certaines vieilles légendes. Celles qui s’ancraient depuis toujours dans l’inconscient humain et qui mettaient en scène des souveraines cruelles, avides de pouvoir, détrempant leurs manteaux du sang de leurs amants, maniant avec maestria les vertus de poisons raffinés, se livrant volontiers à la torture, sadiques sans jamais être vulgaires, régissant de main de fer un peuple asservi et docile sous le joug.
S’ils avaient su lire dans les âmes, auraient-ils même pu admettre que derrière ce masque fantasmatique se cachait, timide, la femme la plus douce et la plus sentimentale au monde ?

Au premier coup de huit heures, Manon passa la double porte dorée de la salle de réception. Et tandis que la foule pliait, l’orchestre explosa en notes claires de flûtes et de trompettes, qui roulèrent sous les voûtes ouvragées où des myriades d’angelots riaient du protocole absurde que s’imposaient depuis toujours ces orgueilleux humains. La baronne, hiératique, parcourut les quelque cent cinquante mètres qui la séparaient de l’estrade imposant sur lequel trônaient les fauteuils jumeaux des maîtres de maison. Elle s’installa, auguste, aux côtés de son époux resplendissant.
D’un signe de la main, il ouvrit le bal. Les musiques redoublèrent. Les couples se formèrent, entamèrent les pas complexes des voltes, des gigues, des menuets et des bourrées. Les robes tournaient, les mains claquaient, les genoux fléchissaient. Tout le faste et tout le raffinement d’une civilisation se déployaient entre les imposants piliers du château d’Anjora. Les dalles noires et beiges résonnaient des sauts et des portés. Les licornes et les dragons, immobiles au haut de leurs tentures, admiraient la grâce et l’élégance des danseurs dont le synchronisme était parfait.
Le baron se leva. Tous les regards le suivirent. D’un pas gracieux, accordé aux mouvements de l’orchestre, il descendit les quelques marches qui le séparaient de la fête et s’y mêla. Les dames se pressèrent autour de lui, riantes, charmeuses. Manon, dont personne ne se souciait plus, restait impassible, son visage de marbre posé sur son collet-monté de perles et de plumes. Elle, ne s’amusait pas.
Ce soir-là, comme tous les soirs d’ailleurs, elle se mourrait d’ennui. Fanfreluches et ronds de jambe occupaient tous les esprits. Tous, sauf un. Manon, seule parmi la multitude, se recroquevillait sur elle-même. Les prunelles fixes, le dos droit, elle ne regardait pas les corps se croiser, se frôler. Réfugiée dans son rêve, elle s’enfuyait loin de ce palais, de ces voûtes, de ces anges narquois, de ces tentures poussiéreuses et de ces nobles suffisants. Les murs qui l'asphyxiaient s’écroulaient, le ciel nocturne baigné de lune s’épanchait sur un paysage désertique immense. Rien n’avait plus de limite. Au bord de l’infini, Manon se dressait seule…


Dernière mise à jour par : Anonymus le 23/02/04 18:32

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   Réponse au Sujet 'Manon : De l'inconvénient d'être noble.' a été posté le : 24/02/04 14:29
Je vois ici une allusion à la truelle attitude, ce en quoi je ne peux que vous apllaudir à deux mains. ALors voila, je le fais. Clap clap. Clap clap. Clap clap. Houra. La truelle attitude périra, un jour. J'espère.
...
Wouaw, c'est super intéreressant ce que tu racontes, Jonathan.
...
Ouais, je sais. Merci.

Kröy - Gabelou d'Acier.


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   Réponse au Sujet 'Manon : De l'inconvénient d'être noble.' a été posté le : 24/02/04 17:09
La truelle attitude ? Elle doit alors remonter au XVIII° siècle (cf. : Barry Lindon). Serait-ce un mouvement historique ?

Bon, la suite : la lézarde. Y'en a peut-être qui vont être déçus.

---

Soudain, elle reprit conscience. Quelque chose l’avait tiré de sa torpeur. Mais quoi ? Une fausse note ? Un verre brisé ? Un claquement de porte ? Un rire trop haut ? Elle n’en savait rien. Peu importait, en fait. Ce détail anodin n’avait gêné personne. Mais il avait changé Manon. La bulle qui l’enfermait s’était fêlée, avant d’éclater. Des voix lui tonnaient aux oreilles. Sa tête en était pleine. Tout tournait devant ses yeux.
Et la lumière fut.
Plus rien ne resta de l’ancien monde. Les marbres perdirent leurs couleurs, les lumineuses conversations se muèrent en cris grossiers et bestiaux, la mélodie délicate crissait, grinçait horriblement. Il fallut à Manon tout son courage et toute sa patience pour ne pas s’enfuir en hurlant. Se levant brutalement, elle déclara d’une voix qu’on ne lui connaissait pas :
-Je suis lasse. Continuez sans moi.
Le silence s’était fait. Elle traversa la salle démesurée, fendant la foule qui s’écarta sur son passage, oubliant les révérences.

Elle claqua la porte de sa chambre, non sans avoir ordonné à une servante qu’on ne la dérange pas. Ses voix s’étaient calmées, éloignées tout du moins, mais son sang bouillonnait toujours. Manon se dévêtit, laissa choir sur le sol sa somptueuse robe, desserra son corset et, lorsqu’elle ne fut plus qu’en chemise, plongea son visage dans l’eau glacée.
Sa décision était prise, irrévocable. Soulagée d’entendre à nouveau les musiques, signe que l’on ne prêtait pas trop d’importance à son départ prématuré, Manon exécuta son dessein.
Elle étendit son corps fiévreux sur le lit douillet aux draps de flanelle et, affectant de dormir tout en ne le faisant pas, elle attendit, longuement, que la lune atteigne son zénith et que, son déclin entamé, elle disparaisse derrière le grand arbre qui obstruait par sa cime une partie du paysage enténébré, dont les contours se dessinaient par-delà les vitres. Cette heure, elle le savait, était propice aux escapades nocturnes. Une fois déjà, un hululement de chouette l’ayant nuitamment réveillée, elle avait parcouru le palais désert, un candélabre à la main, projetant de cette lumière vacillante les ombres déformées des objets qui, bien que familiers, avaient pris des allures monstrueuses.
Mais ce soir, tout était différent. Il n’était plus question d’éclairer les couloirs. L’obscurité seule devait guider Manon vers les buts que, veillant, elle s’était fixé. Son esprit, momentanément apaisé, avait forgé un plan. Il se préparait maintenant à l’exécuter, sans faille, avec la tension d’un assassin.
Elle posa son pied nu sur le carrelage glacé et, furtive comme une chatte, se glissa sans bruit hors de la chambre qui n’était déjà plus la sienne. En se croisant, ses cuisses émettaient un léger son de frottement. Le tissu évanescent de sa chemise flottait derrière elle, comme le drap d’un spectre. Silencieuse, Manon ouvrait les portes, traversait les salons, descendait les escaliers. Son instinct la guidait, plus que sa connaissance des lieux. Enfin, après un dernier colimaçon, elle parvint à son premier but. La cuisine.
La pièce était immense, encombrée de tables sur lesquelles s’amoncelaient, tels autant de cadavres putréfiés, les restes du dîner et leurs ustensiles gastronomiques. L’astre de la nuit n’émettait qu’un faible halo, mais cette clarté diaphane suffisait à Manon. Les braises de la haute cheminée finissaient de mourir en de légers craquements tandis que, dans les mansardes voisines, les domestiques sommeillaient. Le moindre bruit aurait suffi à les avertir, mais la baronne fut parfaite. Elle dénicha d’un coffre un vieux sac en jute. De ses mains délicates, elle arracha aux pyramides de vestiges alimentaires de quoi subsister quelques jours. Et elle quitta l’endroit comme elle y était entrée.
Sa deuxième destination était la garde-robe. Il y faisait noir comme dans un four. Manon n’y voyait goutte ; tout juste parvenait-elle à se repérer à l’ouïe : lorsqu’elle frôlait de trop près un vêtement, un bruissement l’en avertissait. Ses bras tendus, elle attrapa au hasard cinq toilettes, sans doute somptueuses, mais qui se résumaient à présent en un amas informe de tissus.
Le bureau était sa troisième étape. Les montagnes de papiers ne dissimulaient que fort mal l’imposant coffre-fort où reposait le trésor familial. La combinaison était bien connue de la maîtresse de maison. Elle se composait de douze chiffres, entrelacés en une complexe symbolique. Sans difficulté aucune, le cliquetis de la serrure se fit entendre, et l’huis, bien huilé, pivota sur ses gonds. Manon s’empara de sa boîte à bijoux, vida sa cassette dans le sac rugueux, et noua une bourse pleine à sa taille gracile.
Chargée de tant de fardeaux, Manon regagna sa chambre. Elle repoussa son corset, objet de mille tortures, et ajouta dans son sac une couverture lourde et chaude. De sa robe grise, elle se vêtit seule, avec difficulté. Un dernier sursaut de vanité la conduisit devant son miroir. Dans l’ombre, ses pierres ne brillaient plus, et l’ivoire de sa peau avait un aspect effrayant. Bien vite, elle détourna les yeux du spectacle de sa faiblesse.
Elle endossa une cape épaisse de brocart gris scintillant, et, avant de quitter définitivement le sanctuaire de sa vie, dont le lit-tabernacle l’accueillait depuis bientôt dix ans, et dans lequel elle avait perdu tant de choses, à commercer par beaucoup de temps, elle embrassa du regard l’ensemble de la pièce. Un nuage la priva du peu de lueur qui lui restait, et le noir fut. Manon comprit le signe. D’un geste calme mais volontaire, elle referma pour toujours la porte dont elle n’ignorait plus aucun détail.


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   Réponse au Sujet 'Manon : De l'inconvénient d'être noble.' a été posté le : 22/03/04 01:06
Allons-y gaiement ! Le premier remords.

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C’est au milieu d’un couloir que sa détermination faillit. Alors qu’elle fuyait à pas discrets, et que seulement quelques galeries la séparaient encore de son but ultime, une chose indéterminée, une force puissante, comme un barrage invisible la cloua sur place, et lui interdit le moindre geste.
Son cœur s’arrêta brusquement. Tout son sang reflua dans ses jambes, qui prirent le poids du plomb. Fébriles, ses bras se laissèrent pendre mollement. Le sac, énorme, glissa de l’épaule, soudain lasse, et chut sur le sol avec un bruit mou. Prise de tournis, Manon se sentit défaillir. La tension avait été trop forte. Maintenant qu’elle touchait à son but, l’énergie lui manquait. Pourquoi donc ?
Puis, comme la fulgurante intuition de sa faute, elle entrevit en un éclair le visage de son fils.
Son esprit implosa. Un océan de remords abattit sa violence sur la pauvre femme désemparée. Ne tenant plus debout, elle fit deux pas fiévreux vers un fauteuil et, s’y appuyant, s’y retint avec effort. Son corps hagard ne put contenir un formidable sanglot.
Comment ? Comment avait-elle pu ? Comment avait-elle pu même y penser ? Etait-elle devenu folle ? Avait-elle perdu la raison ? Avait-elle perdu tout sens du devoir ? Avait-elle perdu tout honneur ? Et qu’importaient la raison, le devoir et l’honneur ! Avait-elle perdu son cœur ? Son âme ? Et tout ce qui faisait d’elle une femme ? Quelle ignoble abomination s’apprêtait-elle à commettre ? Quelle furieuse démence avait bien pu lui faire convoiter projet si inhumain ? Dieux ! Comment pareille abjection avait-elle pu naître en sa pensée ? Et si, entraînée par son aliénation, elle avait fui, comme elle l’avait prévu, comment aurait-elle pu survivre à pareil crime ? Comment aurait-elle encore osé se montrer au grand jour ? Comment aurait-elle encore osé respirer l’air de ce monde ? Elle qui n’aurait plus été que souillure, elle qui aurait fait honte à l’univers entier, aurait-elle osé supporter cette condition plus que misérable ? N’aurait-elle pas plutôt préféré errer éternellement dans les cavernes sombres, et rejoindre à jamais les infernales ombres ?
Là, elle leva les yeux. Dans les ténèbres, les murs massifs semblaient des murs de crypte.


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   Réponse au Sujet 'Manon : De l'inconvénient d'être noble.' a été posté le : 22/03/04 01:09
Instantanément suivi par (vous en avez de la chance !) : l'escapade sylvestre.

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L’écurie était plongée dans un silence glacial. L’air était immobile, figé. D’épais rubans de vapeur s’exhalaient des naseaux frémissants des chevaux. Aucun d’eux ne dormait. Avaient-ils présagé qu’en cette aube de cendre un destin se jouait ? Manon sella elle-même sa jument blanche. Confiant, l’animal se laissa faire, sans émettre le moindre son. Tout se passa comme en un rêve.
Et, lorsqu’elle s’élança au grand galop à travers l’immensité du parc, Manon sentit que cette nuit, qui paraissait déjà irréelle, s’achevait. L’aube terne se muait en aurore rosâtre, et l’astre d’or, majestueux, reprenait sa course infatigable. Ses premiers rais horizontaux touchèrent les piles de la grille toujours ouverte qui séparait les propriétés disciplinées des d’Anjora de la campagne paysanne, au moment même où Manon la franchissait.
Le chemin s’embourba, des herbes folles y perçaient et ses courbes fréquentes ne tardèrent pas à effacer l’architecture pompeuse qui, tant d’années durant, avait clos et retenu tous les espoirs de Manon.

Manon galopait. L’air sifflait à ses oreilles. Le paysage défilait devant ses yeux. Elle galopait. Toujours plus loin. Toujours plus vite. Où allait-elle ? Tout droit. Elle filait comme l’éclair. Traversait les bosquets. Les champs. Les prairies. Tout se taisait. Le jour venait. Il ouvrait le chemin. Elle galopait. La jument sautait les obstacles. Elle ne touchait plus le sol. Ses sabots résonnaient. Soulevaient des mottes de terre. Sa crinière était folle. Rien ne l’arrêtait. Le vent sifflait. S’engouffrait sous la cape. Elle claquait. Elle battait. Elle volait. Elle galopait. Où allait-elle ? Elle filait. Ses sabots martelaient. Sa cape s’affolait. Elle filait. Où allait-elle ?
Bientôt, les champs se firent rares. Les bosquets plus nombreux, plus touffus. Bientôt, ils se muèrent en bois. Qui se muèrent en forêts. Qui finirent par recouvrir les terres. Les arbres étaient immenses. Mais leurs hautes frondaisons, denses et entrelacées, ne laissaient pas le soleil violer les sous-bois, dont le sol nu était couvert d’un tapis de feuilles mortes. Manon ne s’en souciait pas. Elle galopait.
Elle galopa jusqu’au crépuscule. Elle avait fait des kilomètres. La forêt l’enserrait de toutes parts. Ce n’est que lorsqu’elle prit conscience de l’obscurité croissante qu’elle consentit à freiner sa monture. Dans les ténèbres s’épaississant des branchages, la baronne fut soudain saisie d’inquiétude. Où était-elle ?
L’achèvement de sa course effrénée, qui avait mis entre elle et son existence passée une distance éternelle, l’avait laissée exsangue. Elle était presque aussi fatiguée que sa jument. D’autant qu’elles n’avaient rien mangé de la journée. Qu’allaient-elles faire, maintenant, au beau milieu de nulle part ? Elles n’allaient tout de même pas coucher par terre !
C’est alors que, lointain et distant, comme porté par un vent mystérieux, un chant se fit entendre.


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Kröy

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   Réponse au Sujet 'Manon : De l'inconvénient d'être noble.' a été posté le : 22/03/04 13:04
Voila, ça c'est bien ficelé ! C'est vraiment béton, limite tragique mais sans tomber dans le mélodrame piteux, bref, c'est très bon. Et en plus, il n'y a pas une seule faute d'orthographe, ce en quoi je ne peux que vous envier... Bon, eh bien en attendant la suite, hein !

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   Réponse au Sujet 'Manon : De l'inconvénient d'être noble.' a été posté le : 23/03/04 00:12
Mouais, bien ficelé... C'est assez linéaire. Plat, dirais-je également si j'osais. Et puis c'est bien lourd. Pompeux. Enfin, ça me plait quand même, rassurez-vous... sinon je ne persisterais pas à vous l'infliger.
Bon, et bien pour vous remercier de ces gentils compliments, voici la suite. Qui retrouvera la siiii subtile allusion... Pardon, je refais : la siiii subtile reprise cinématographique cachée dans ce passage ?

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C’était une voix de femme, rauque et usée. Un brouillard épais s’était levé, donnant aux troncs désormais nimbés de nuit des allures fantomatiques. Des langues de brume serpentaient entre les souches. Mue par un pouvoir occulte, la jument se mit en marche, sans que Manon ne la retint.
Elle s’immobilisa à la lisière d’une clairière. Des millions d’étoiles emplissaient le ciel cristallin, mais la lune restait cachée. La litanie était toute proche, à présent. Ces accents monotones murmurés en une langue inconnue avaient quelque chose d'angoissant. En baissant les yeux, Manon vit, au milieu de la trouée d’arbres, une cabane aux murs de chaume. Elle mit pied à terre, et s’approcha.
La porte était elle aussi de paille. Elle s’ouvrit sans difficulté. L’unique pièce était minuscule, mais inondée d’une lumière éblouissante. Au milieu du sol de bois surélevé, une vieille femme, vêtue d’un simple manteau blanc, à genoux, se courbait sur un rouet. Sa main droite actionnait la manivelle tandis que sa gauche guidait le fil au fuseau.
Manon n’était pas entrée. La vieille n’avait pas levé la tête. Indifférente, les mouvements de son bras continuaient de rythmer sa lugubre mélodie. Et lorsque enfin le dernier couplet vint mourir sur ses lèvres desséchées, sans toutefois quitter du regard la manivelle aux isochrones révolutions, elle prit la parole, et sa voix avait le timbre crissant :
-Toujours l’orage gronde, toujours le vent rugit, toujours la pluie ruisselle… mais ce soir, Manon a quitté sa demeure, et approche des lieux qui joueront son destin.
-L’orage, le vent, la pluie. Connaissent-ils ma route ? demanda la baronne, fascinée.
-Ils connaissent bien des choses… Va donc te reposer, et ne crains pas la nuit.
Sans autre mot souffler, Manon se déchaussa, et se hissa dans la petite pièce. Le long d’un mur, une couche de laine accueillit son corps exténué. Avant de tomber dans un sommeil sans rêve, elle entrevit les prunelles de la fileuse. Elles étaient entièrement blanches.

Lorsque Manon s’éveilla, le lendemain, le soleil était déjà haut dans le ciel. Une mosaïque d’ombre et de lumière ta*******ait l’intérieur de la chaumière. La vieille avait disparu. Et son rouet aussi.
En proie à un vif et désagréable pressentiment, Manon se précipita au dehors. A son grand étonnement, sa jument s’y trouvait toujours. Fraîche et dispose, restaurée par une nuit de repos, elle n’attendait plus que sa maîtresse pour se remettre en route.
Le sac en toile de jute gisait à quelques pas de là. Il avait dû choir la veille, à l’orée de la forêt. Son contenu, épars, se déversant par l’ouverture béante, étincelait dans l’herbe encore humide. Le rouge profond des rubis et des grenats, éparpillés de-ci de-là sur le tapis de verdure, contrastait de fort plaisante façon. Insensible à ce spectacle radieux, Manon les ramassa un à un, et les remit bien vite à leur place. Incrédule, elle dut pourtant se rendre à l’évidence : il n’en manquait pas un.
Et tandis que, rassasiée d’une pomme défraîchie et remontée en selle, elle s’éloignait au pas, la cahute de chaume tombait en fumée évanescente.


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Saerince

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   Réponse au Sujet 'Manon : De l'inconvénient d'être noble.' a été posté le : 23/03/04 00:31
Ma culture ciinématographique étant asymptotique à zéro, quelqu'un aurait-il l'extrême bonté de me dire quelle est la siii subtile allusion ?
Sinon c'est toujours super bon à mon sens, mais la rupture entre sa prise de conscience qu'elle abandonne son fils, et son départ, est selon moi trop brutale. Il manque peutêtre un paragraphe ou deux.
Sinon, ben... on attend la suite !

Sae, qui un jour aura du talent et écrira aussi.


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Très Gros Bill



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   Réponse au Sujet 'Manon : De l'inconvénient d'être noble.' a été posté le : 23/03/04 22:07
C'était bien sûr une scène du Château de l'Araignée, de Kurosawa... Pardon...
Alors, maintenant : le premier mystère.

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Elles galopèrent encore toute la matinée, sous les hauts feuillages qui ne laissaient filtrer qu’une sombre lumière. Parfois seulement, la déchirure d’une clairière permettait d’entrevoir un morceau de ciel, étonnamment pur. Puis, aux alentours de midi, elles parvinrent enfin à la limite de terres cultivées. Les champs s’étendaient à nouveau devant elles, en de paisibles collines où s’élevaient par endroits quelques fermettes solitaires.
Un simple chemin de terre, envahi de fleurs sauvages, serpentait entre les parcelles bien délimitées. Traversant une friche, Manon le rejoignit et, se retournant pour contempler une dernière fois la forêt qui désormais la séparait de son ancienne vie, elle éperonna sa monture, qui repartit à une vitesse effrénée, ignorant la fatigue.
Les habitations se firent rapidement de plus en plus groupées. De bâtisses isolées, elles devinrent hameaux, puis villages. De lointaines, elles se firent proches. Tant et si bien que ce qui n’avait été d’abord qu’un petit sentier devint vite une route à proprement parler, route qui, d’ailleurs, plongea soudainement au cœur d’un bourg de moyenne importance, ceint d’un profond fossé et d’une palissade de rondins grossiers. Elle le traversait de part en part, via deux larges portes que l’on ne fermait visiblement que la nuit.
Manon ralentit l’allure. Elle franchit l’entrée sans hésitation, sans encombre, et sans être interrogée par le gros garde rubicond qui essayait tant bien que mal de surveiller les allées et venues d’une population certes restreinte, mais néanmoins fort instable. Elle poursuivit sur quelques mètres, et avisa un jeune indigène vêtu le plus modestement du monde, fort occupé à ne rien faire, assis qu’il était sur le seuil d’une minuscule mais proprette maisonnette.
-Cher enfant, lui dit-elle après avoir stoppé son éburnéenne monture à sa hauteur, et en prenant sa voix la plus mielleuse. Aurais-tu l’extrême obligeance de m’apporter de quoi me désaltérer ? Je chevauche depuis des jours, et je dois dire que je meurs de soif.
Elle avait prononcé ce dernier verbe avec une langueur digne de la pire des courtisanes. Le pauvre hère, qui n’avait saisi de ce discours que le mot final, se leva d’un bon, se précipita à l’intérieur, et revint bientôt, tremblant, en portant un plateau de bois sombre décoré de motifs géométriques, sur lequel se dressaient une cruche de grès et un gobelet d’étain remplis d’une eau claire à défaut d’être cristalline. Visiblement, il tenait à faire honneur à son hôte de quelques instants : ces trois couverts, à l’aspect intact et poli, devaient constituer son trésor, ou celui de ses parents. Il porta le plateau à hauteur de son visage et s’inclina de manière fort accorte, sans toutefois quitter la baronne des yeux. Celle-ci, dégageant sa main fine et subtile de sous le pan de son manteau perlé, saisit délicatement la timbale, la porta à ses lèvres purpurines et renversa légèrement la tête.
Le vent léger en profita. Il s’insinua avec une grande perfidie dans la capuche grise, qui retomba en arrière avec une élégance molle, libérant une cascade d’or et dévoilant les traits parfaits de la splendide cavalière.
Un silence extraordinaire se fit. Dans un rayon de vingt mètres, plus rien n’osa bouger. Même le vent, surpris sans doute de sa propre audace, retomba subitement. Tous les regards étaient maintenant fixés sur un unique point, et les visages, stupéfiés, ne parvenaient pas à s’en détourner. Lorsqu’elle eut fini, Manon reposa gracieusement le godet et, d’une voix toujours affable :
-Merci, cher enfant. Aurais-tu à présent la bonté de m’indiquer la direction que je dois prendre pour me rendre à la ville la plus proche ?
Le gamin, toujours muet, les yeux exorbités, leva le bras vers la sortie du village.
-Je te remercie infiniment.
Et, avant de reprendre sa route, Manon rabattit son capuchon et déposa sur le plateau, entre les deux récipients frustres, un coruscant saphir qui bouleversa de son éclat outremer la vie monotone de la contrée.


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