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Basement Cat

-= Chaos Lieutenant =-
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Réponse au Sujet 'Het Reservaat' a été posté le : 06/03/07 22:27
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Maintenant que j'ai lu le roman en question, je peux me fendre d'un résumé plus circonstancié, d'une comparaison avec d'autres oeuvres déjà lues, et d'une critique personnelle et argumentée. Tadam.
Attention, c'est du décarpillage d'histoire bien lourd !
[SPOILER INSIDE]
Le résumé (95% objectivité prudente).
Il s'agit d'une histoire en trois volets, se déroulant dans un Pays-Bas d'après-guerre ployant sous un régime "démocratique" tellement lourd que l'individualisme est perçu comme une tare, voire une menace pour l'ordre public. La première partie raconte comment Basile Jonas, professeur de lettres dans un collège pour jeunes filles, se retrouve accusé de détournement de mineur après avoir tenté de sauvegarder une de ses élèves, Martha Simons, des poursuites d'un financier fort influent et fort proche d'un ministre important. La seconde partie raconte comment, après une enquête psychologique, il découvre qu'il est manipulé, que son dossier est "maquillé". Après une tentative de fuite à l'étranger, il se fait reprendre à la frontière et emmener dans une espèce de centre spécialisé ("het reservaat", bien entendu) où l'on "collectionne" les asociaux dans son genre. La dernière partie recentre le récit sur Martha Simons, qui s'est "adaptée" aux circonstances et en tire son parti, satisfaite de certains avantages acquis à défaut d'être heureuse.
La comparaison (60% subjectivité assumée).
Basile Jonas, depuis lors, est devenu dans le collectif néerlandophone une espèce de symbole de l'idéalisme résistant. Sa personnalité cristallise en effet le sens du devoir et des responsabilités malgré une société encourageant l'auto-aveuglement, l'amour du beau malgré un vilain traumatisme à l'aube de l'âge adulte, un certain sens critique malgré une censure à peine voilée. Qualifié d'Homo Mollis (l'homme qui ne réagit pas) par ses geôliers, il est précisément le contraire : il se bat contre un système qui anesthésie le commun des citoyens et qui masque certaines formes de corruptions justifiées selon "la loi du plus fort".
Je rapproche l'histoire de Basile Jonas du 1984 de George Orwell. Il y a un côté dystopique et désespérant dans l'ambiance générale, et la conclusion ne fait pas grand'chose pour y remédier. Il y a les allusions à un système politique tout aussi totalitaire à sa manière, avec en bonus l'hypocrisie absente du Parti de Winston (les hauts pontes du Parti cherchant le pouvoir pour le pouvoir, sans s'embarrasser de justification) quand il y a collusion entre un procureur, un proviseur, un ministre et un financier pour masquer les agissements nauséeux de ce dernier, en faisant porter le chapeau à Basile Jonas. Ceci dit, "Het Reservaat" est un rien plus effrayant que 1984, en ce sens qu'il est plus proche de la réalité que le roman d'Orwell (replaçons l'histoire dans son contexte : Pays-bas, après-guerre - l'ouvrage date de 1964). Il y a également des allusions très directes et honnêtes au Rhinocéros d'Eugène Ionesco - il me semble d'ailleurs que Ward Ruyslinck a été gentiment qualifié d'Ionesco des néerlandophones, avec cette espèce d'obsession des éléphants, tout en revenant sur le thème de l'individualisme avec l'éléphant blanc au sein d'un troupeau gris.
La critique (100% subjectivité revendiquée).
J'ai bien aimé. Le style de l'auteur m'a semblé limpide, une fois que je me suis familiarisé avec son vocabulaire (rappel : c'est un roman en néerlandais). Sans doute dois-je également à mes précédentes lectures sur des thèmes similaires la facilité avec laquelle j'ai dévoré ce roman. Maintenant, les éléments qui ont contribué à mon enthousiasme sont : le personnage principal, Basile Jonas, rendu sympathique à force d'être marginalisé par ses traits de personnalité et ses habitudes (il est violoniste dans une société où la musique doit être consensuelle au lieu de susciter des émotions, il écrit des poèmes de libre-penseur dans une société où le moindre texte doit être approuvé par une commission pédagogique, il fume la pipe dans une société de fumeurs de cigares ou de cigarettes, etc.); ensuite, le personnage de Martha Simons, pour lequel j'ai eu le même élan protecteur que le héros malheureux (mon côté macho refoulé ?); enfin, le concept de la réserve, qui m'a semblé diablement efficace pour mettre en exergue ce que peut advenir dans une société normalisée, formalisée, collectivisée. Les "étiquettes" des marginaux rassemblés dans la réserve en question font frémir : amans platonicus, typus equestris Parcevaliensis, homo mollis...
[/SPOILER INSIDE]
Ouf.
Je recommande volontiers la lecture pour les éventuels néerlandophones, pour trois raisons. D'abord, l'auteur a été récompensé pour ce titre, tant en Flandre qu'en Pologne, et je n'irai pas considérer des prix littéraires de langues étrangères pour nuls et non avenus. Ensuite, c'est un classique de la littérature néerlandophone (qui fait partie des listes scolaires de lectures obligatoires, au même titre que des Balzac, Hugo, etc. en Francophonie) et ses textes peuvent être une intéressante ouverture sur la culture flamande (et néerlandophone par extension) ou sur la langue néerlandaise. Enfin, l'histoire elle-même vaut le détour, à mon humble avis...
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Cachée
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