Kirdinn

-= Chaos Legions =-
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Comme pour toute chose .... a été posté le : 05/03/03 22:36
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Voilà la première partie de la nouvelle parue en février dans Labration, le journal de la fac de droit de Rennes ....
Comme pour toute chose ....
Comme pour toute chose, ça commença par un choc. Une goutte d’eau glissa lentement d'une feuille de noisetier et entama sa chute qui semblait s'étendre à l'infini. La perle d'eau attira en son sein toute la scène, comme si le monde entier s'y reflétait l'espace d'un instant, tout ses évènements, toute son histoire, résumée en une simple goutte d'eau de pluie. Une goutte qui allait d'un instant à l'autre s'écraser et se briser en mille particules sur le goudron trempé de milliers d'autres gouttelettes.
Mais arrêtons tout à cet instant t, juste avant que la bille d'H2O ne s'écrase. La voilà à présent suspendue. Travelling arrière, une homme lève une arme sur un autre. Le premier est jeune, il porte un pull à col roulé rouge et un simple jean, ses cheveux blonds, courts et ébouriffés surplombent son visage étirés dans une grimace de rage et de haine. Il pointe un revolver sur l'autre homme. Ce dernier est plus vieux, il est vêtu d'un costume noir et d'une chemise blanche, il ressemble au jeune, mais ses cheveux sont poivre et sel, il sourit mais ses yeux noisette sont dénués de toute expression.
La goutte s'écrase au sol. Une tache de pourpre s'étend sur la chemise du plus vieux. Pas un son... La perle d'eau s'éparpille en mille éclats, la vie de l'homme aussi.
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Vu de l'extérieur, la vie d'un homme ne doit pas avoir énormément de sens. Et quand on y pense, c'est franchement déprimant, et c'est pire encore si on est rationaliste : nous ne serions rien de plus que de la matière et donc pas de raison de vivre, pas d'Au-Delà et encore moins de mission existentielle pour nous pousser à continuer de vivre. C'en est à peu près ce point de ses réflexions que se trouvait Benjamin Thorine, simple étudiant de son état, un matin d'octobre. Il se tenait assis sur son lit, ses pieds nus posés sur la moquette, un revolver posé sur la table de nuit, près de son téléphone portable. A quoi bon ? Il était né seul, il mourrait donc seul, à peine aura-t-il croisé dans gens, entre temps. Du moins, au moins une. Il l'avait aimé même. Mais elle n'était plus. On la lui avait enlevée et ...
Des pas dans l'escalier. Thorine planqua l'arme sous le matelas et se plongea sous sa couette. On frappa a la porte et quelqu'un entre. Un grand coup de frais sur la peau dénudée de Thorine, l'intrus a retiré la couette le couvrant.
- Debout ! On a du boulot ce matin !
C'était Fanch, un collègue de Benjamin. Ils bossaient tout les deux au Cimetière de l'Est, en tant qu'aide fossoyeurs, même s'ils faisaient TOUT le sale boulot.
- Faut qu'on prépare le Caveau Boucheront et t'as une tombe a creuser ... Seul : tu as perdu ton pari, j'ai eu plus que 10 à mon TD de Consti !
Thorine maugréa un vague « dégage, fils de salop » avant d'enfiler maladroitement un jean et une vieille chemise. Fanch était un grand gaillard, pas un esprit très vif mais disons une grande capacité de mémoire morte ... Il était très grand avec des cheveux noirs et des yeux verts. Il arborait tout le temps un sourire carnassier. Thorine ne l'aimait pas spécialement mais ça lui faisait, disons un peu de compagnie en ce bas monde qu'il n'allait, de toutes façons, pas tarder à quitter.
Le duo quitta la résidence universitaire. Fanch souffla et regarda quelques instants la fumée provoquée par la chaleur de sa gorge dans l'air frais.
- Plutôt frisket, même pour un 4 heures du matin, hein frangin !
- M'appelle pas comme ça, Fanch et allons y, j'aimerais bien dormir quelques heures entre ma tombe et mon cours de Droit Civil.
Ils montèrent dans la voiture de Fanch et se rendirent vite au cimetière où ils enfilèrent leurs cottes de travail et s'armèrent de pelles et de clés. Le géant aux yeux verts sifflotait presque gaiement en marchant entre les tombes, tandis que son compagnons le suivait, en retrait, morose. Le hasard voulut qu'ils passent devant la sépulture de Jaya. Thorine s'arrêta, et, dans l'éternité d'une seconde, cru voir le visage de son amour perdu au travers de la pierre. Son coeur se fendit, comme une pierre se fend, quand l'eau qui s'est accumulée en elle devient solide. Il eut l'impression de sombrer dans le gouffre qui s'ouvrait dans sa poitrine, de se noyer dans le sang épais qui en coulait ...
Une brusque secousse le fit revenir a lui. Fanch avait posé la main sur l'épaule de Benjamin. Celui-ci essuya d'un doigt la goutte de cristal salé qui avait coulé sur sa joue.
- Allez, viens, on a du boulot.
- Ouai ...
Les deux compères traversèrent le cimetière jusqu'au tombeau des Boucheront. Fanch tourna la vieille clé dans la serrure en partie rouillée et la porte s'ouvrit dans un sinistre grincement. Thorine entra, sans même prêter attention aux soieries d'araignées qui s'accrochaient à lui. Sans un mot, ils commencèrent d'abord à nettoyer et à remettre en état le petit autel, puis, avec un bon pied de biche, ils soulevèrent la plaque qui fermait le caveau en lui-même. Un nuage de poussières en jaillit et il y eut comme un gémissement de terreur étouffé. Fanch ricana :
- L'air renfermé là-dedans semble bien vivant pour siffler comme ça !
- Tais toi, on fait une place pour le nouveau venu et on se tire. Je n'aime pas cet endroit.
- OK OK ...
Il était presque 6 heures du matin lorsqu'ils en finirent avec Boucheront.
- Je suis bon seigneur, je vais t'aider à creuser la tombe de la p'tite Fluey ...
- Nan, c'est bon, vas-y. Je m'en charge, j'ai besoin de m'occuper les mains et la tête de toutes façons.
- T'es sûr ?
- Ouai ... Va rejoindre ta dame de la semaine
- Merci vieux, je te revaudrai ça
Thorine ravala son « j'en doute » et hocha la tête. Fanch partit, le laissant seul avec ses idées noires. L'emplacement de la nouvelle tombe se trouvait à deux rangées de celle de sa chère disparue. Thorine tenta d'en faire abstraction et creusa tant bien que mal la tombe d'une fillette. Pas bien long. Il eut pourtant envie de s'y nicher et de mourir là, pas trop loin de celle qu'il aimait encore. Il aurait voulu être avalé par la terre elle-même, revenir au monde. Quelle différence y avait-il entre naître et mourir, après tout ? Le trou était fait. Il le surplombait, pris d'une sorte de vertige ... ça lui fit penser que le trou dans son coeur n'était que la tombe de celui qu'il avait été, jadis. Il commença a basculer ...
Une fois de plus, une brusque secousse le fit revenir a lui. Un homme l'avait retenu par la manche. Il était grand, d'un charme indéniable, les cheveux poivre et sel et des yeux noisettes. Il souriait.
- Faites attention, Benjamin.
L'homme regarda soudain derrière Thorine qui se retourna. Ce qu'il vit lui glaça les sangs. A quelques tombes de là, se tenait une silhouette féminine. Jaya. Sa Jaya. Gracieuse, elle semblait l'observer, ses longs cheveux noirs tombaient en cascade sur ses épaules et ses traits fins paraissaient emplis d'une infinie tendresse. Seuls ses yeux ... Elle disparut soudain derrière une tombe. Thorine secoua la tête et, ne voyant alors plus rien que des tombes dans les brumes matinales, se retourna vers l'homme. Seulement, lui aussi, avait disparu.
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Dernière mise à jour par : Arrow Drako le 06/03/03 09:35
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