Grand Bourreau

-= Chaos Servants =-
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Le Sourire de l'Ange a été posté le : 07/12/02 18:34
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Voici une petite nouvelle que j'ai composée sur un coup de tête il y a de cela environ 18 mois, et que j'ai eu tout loisir de modifier et retravailler depuis que je suis retombé dessus, il y a quelques jours. Je voulais écrire une histoire simple sur une oeuvre ancienne retrouvée après des siècles de recherche, et me voilà en train d'écrire un récit étrange que je ne saurais plus qualifier.
A vous de me le dire !
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L’EXPOSITION TRESORIGINES A ENGHIEN : UN EVENEMENT D’IMPORTANCE INTERNATIONALE
Samedi 14 décembre, l’illustre hôtel de luxe Grand Chambellan à Enghien accueillera une galerie inédite, regroupant plus d’un millier d’œuvres d’arts retrouvées au cours des vingt dernières années de recherches par l’institut Bellérophon. Cet organisme international, regroupant divers chercheurs et experts en authentification picturale…[…] M.P…, directeur de l’Institut et héritier de la chaîne d’hôtel de luxes, explique qu’il a fallut rénover une aile de l’hôtel spécialement pour l’occasion. […] Esperanza de Belém, compagne de M.P… et Première Membre de l’Institut Bellérophon, sera présente. […] Un gala y sera donné la veille au soir, auquel notre reporter vedette Samuel Leumex se rendra […].
Extrait du périodique « Votre actualité » n°111, novembre 2002
Samuel Leumec était dans un état de nerfs réel lors de son arrivée à l’hôtel. Son mystérieux rêve le hantait depuis près d’un mois, de nuit, et plus récemment même, de jour. Et quand il tentait de garder à lui quelques détails du songe, il ne parvenait qu’à rattraper d’insignifiantes bribes de couleurs et de sons sans intérêt. Il ignorait jusqu’au contenu de ces rêves et cela l’agaçait fabuleusement.
« Du calme, se dit-il. T’es « Le Mec », et pas n’importe qui. J’ai un scoop à fournir… et une réputation à maintenir. Il ne s’agirait pas de faire le mariol, ce soir. »
Il passa un portique, traversa une large esplanade gravillonnée, bordée d’un petit jardin à l’anglaise, et arrêta sa voiture devant l’entrée d’un grand bâtiment de style ancien, aux murs couleur pastel. Sa façade vitrée, exposant de nombreuses photos artistiques, affichait en filigrane le nom de la galerie en lettres cursives, associé au nom resplendissant de l’hôtel de luxe.
Il gara sa voiture et grimpa quatre à quatre les larges marches de marbre qui conduisaient aux portes à tourniquet donnant sur un petit vestibule. Il le franchit avant de s’annoncer à un vigile dans le vestibule qui lui ouvrit la porte intérieure du hall d’entrée.
Une bouffée de chaleur, de bruit et d’odeurs le cerna. Il s’avança, le regard alerte et la mémoire en action ; jamais de prises de notes, ni de dictaphone ; son cerveau seul travaillait. Il entendit immédiatement une voix douce, familière et féminine. Il vit alors, près du comptoir de l’accueil, une femme en robe de soirée d’un rouge luisant qui participait à une conversation. Leurs regards se croisèrent presque aussitôt et elle s’avança vers lui en prenant congé de ses interlocuteurs.
Samuel la regarda intensément. Elle était toujours aussi belle, avec son corps svelte, son visage caractéristique des métis amérindiens, ses yeux fins et ses cheveux longs et soyeux noués en un chignon rebelle, et ses sempiternels longs gants blancs.
— Salut Esperanza. Çà fait un bail. C’est très gentil de m’avoir invité à ta réception. Comment çà va depuis que tu m’as lâché pour ce débris de M.P ?
Le sourire qu’elle arborait ne fondit pas. Cela ne lui était pas habituel. Avait-elle mûri ?
— Toujours aussi trouble-fête, Leumec. Depuis deux ans t’as pas changé. Suis-moi, dit-elle après un moment. Tu ne prends toujours pas de notes, j’imagine ?
— Toujours pas, non. C’est là que çà se passe (il pointa sa tête de l’index).
L’exposition se tenait dans le vaste hall de l’hôtel, refaçonné pour l’occasion en multiples couloirs, chambres et boudoirs par d’épaisses cloisons fixées au sol. Les gens s’agglutinaient d’avantage aux buffets et aux ribambelles de journalistes qu’aux œuvres d’arts exposées.
L’entendement de Samuel fut alors bousculé par les relents âcre de la sueur mêlée à celle du parfum, la saveur chatoyante du champagne, les effluves lourdes et asphyxiantes du tabac et de la marijuana, sur fond de paroles futiles toutes nationalités confondues. L’ensemble se mêlait obscurément pour former la puanteur de l’orgueil brut, et Samuel réalisa qu’il venait d’atterrir en pleine réception.
A travers tous ces arômes artificiels pointait une fragrance vive et étrange, qui tira Samuel de l’étourdissement sitôt qu’il l’eût perçue.
Esperanza lui prit le bras et le conduisit à travers le labyrinthe de foule et de murs. Une vingtaine de personnes vinrent la voir, la féliciter, et la conseiller.
— C’est ma vie d’attachée de presse, que veux-tu, dit Esperanza lorsqu’elle remarqua le dégoût prononcé qui tintait ses yeux.
— C’est pour çà que tu m’as quitté ? Parce que ton ambition passait avant tes sentiments ?
— Oui, dit-elle en le regardant sans ciller, pourquoi ? N’est-ce pas ce que tu fais toi aussi ? Le journalisme, n’est-ce pas laisser le bon pour prendre le mauvais et le rendre encore pire ? Chassez le naturel…
Elle se retourna, prit deux coupes de champagnes sur une table et en tendit une à Samuel.
Mais Samuel n’était plus là. Le jeune homme, préoccupé par un pressentiment étrange qui enflait en lui, s’était faufilé dans la foule pour échapper au regard acerbe d’Esperanza. Il avait l’impression que son rêve allait revenir, comme régurgité par son inconscient. Et il ignorait les conséquences que cela pouvait avoir. Cette fois-ci, comme à chaque fois, il se sentait poussé vers quelque chose. Mais le pressentiment était bien plus fort à présent. Troublé, il tituba à travers la galerie. Il évita les buffets, ses collègues et les excentriques de la jet-set. Cette réunion ne l’intéressait guère et tendait plutôt à l’écœurer.
Mais bientôt ses pensées quittèrent l’absurdité du gala et se vidèrent. Le bruit autour de lui ne parvenait même plus à ses oreilles. Autour de lui, le monde devint silence et il perçut alors un tintement étrange, surnaturel, qui venait de quelque part dans l’hôtel. La cacophonie des conversation n’était plus qu’un murmure et il entendit le bruit du vent qui effleurait doucement contre ses oreilles. Ce qu’il fit alors lui échappa complètement. Il était juste conscient du fait qu’il marchait vers l’objet. Qu’il fallait qu’il le voie. Il prit un couloir à droite de l’accueil de l’hôtel, tourna cinq fois dans les corridors, marcha entre deux rangées de bas-reliefs provenant de l’Acropole. Il ne les entendit ni ne les vit. Son âme obscurcie par la solitude marchait vers la Lumière. Il était sur le point de L’atteindre, son cœur battait en rythme avec le vent carillonnant qui remuait son esprit.
Au détour d’un couloir d’obscurité, la fragrance qu’il avait perçut depuis son entrée dans le hall se fit plus forte. L’odeur électrique d’ozone inhiba totalement ses sensations ; la lumière jaillit sur son âme, et il sut qu’il était en plein rêve lorsqu’il vit l’Être.
Il avait une forme lumineuse et humaine. Au-dessous de la taille, le corps semblait avoir la consistance d’une robe de lumière. Samuel vit sa peau bleutée et opalescente, striée par de petites vaguelettes de lumière, tel qu’on en voit au fond de la mer lorsque le soleil est au zénith. L’Être se tourna vers lui lentement et la robe de lumière qui formait son corps ondula lentement ; il lui montra son visage dépourvu de traits. Il vit son regard et chercha ses yeux, mais il n’en avait point. Il n’eut pas peur, car il avait déjà vu l’Être par le passé. Mais où ?
Il fut bousculé. Cela le tira de sa léthargie et toutes ses sensations lui revinrent d’un seul coup. Choqué, il resta figé longtemps, sans comprendre ce que lui disaient les quatre vigiles autour de lui. Une femme s’interposa entre eux et lui. Une femme ? Esperanza. Elle dit quelque chose, et les vigiles se retirèrent en bougonnant. Puis Esperanza se pencha sur lui.
— Où t’étais passé ? dit-elle, irritée.
Il ne répondit pas, le regard ailleurs. Esperanza lui dit à voix basse.
— Tu te trouves devant l’aile spéciale du Hall. Sais-tu ce qui s’y cache, là, derrière cette porte ?
Une porte ? Il se retourna. L’Être avait disparut ; à sa place se trouvait une double porte noire blindée. Il se demanda comment il était venu ici.
— J’ai vu un ange, dit-il au bout d’un moment.
Esperanza le regarda avec surprise, interprétant ses paroles comme une réponse.
— Non, pas vraiment, réagit-elle enfin. Mais… tu dois avoir raison. Peu importe. Tu as du entendre çà quelque part pendant la réception. Mais tu n’as encore rien vu. C’est une chose qui va marquer l’histoire de l’humanité. Tu veux la voir ? dit-elle en remarquant une lueur insolite dans les yeux de Samuel.
— Oui, dit enfin, tremblant d’excitation au grand bonheur d’Esperanza.
Elle lui sourit et ouvrit rapidement la porte. « N’avance pas trop, sinon les alarmes d’exploseront les oreilles et j’aurai des problèmes ». Ils entrèrent et elle referma les portes sur leur passage. Samuel fit trois pas et se figea. Le tintement emplissait son esprit.
La pièce était plongée dans l’obscurité, éclairée par une faible lumière bleue. Il n’y avait rien d’autre à voir dans la pièce que la gigantesque toile, étendue contre le mur du fond. Elle devait dépasser les trois mètres de hauteurs et les deux mètres de largeur. Samuel se plongea littéralement dans la beauté de cette œuvre d’art monumentale. Une plume, blanche et courbe y flottait, immobile, en se réfléchissant dans un petit miroir rond. Il s’y reflétait aussi un mince croissant de Lune. Le miroir lui-même flottait parmi de sombres nuages gris-bleutés qui s’amoncelaient derrière la plume.
Samuel ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
Esperanza dit alors : « C’est énorme, Samuel, par la taille et par le contenu. Un amateur d’arts abstraits l’a appelé le Sourire de l’Ange, en référence aux formes courbes représentatives de l’œuvre d’art, et à la plume, symbole angélique par excellence. Une vingtaine de parchemins liés entre eux la composent, et il a fallut près de trente ans et plus de cent hommes pour la faire, du moins c’est le minimum estimé.
» Attends, c’est pas fini. La trame est constituée d’un gigantesque texte microscopique. Ils n’ont pas encore eu le temps de tout voir, à l’Institut, mais on est déjà sur qu’il s’agit d’une très ancienne version de la Bible en hébreux. On a pas eu le temps de l’étudier, mais des linguistes ont déjà remarqué certaines dissemblances frappantes avec la Bible telle que nous la connaissons ; le texte inscrit ici est plus long de plusieurs milliers de générations, et çà change toutes les données historiques !
» Beaucoup sont déjà convaincus qu’il s’agit de la version initiale dont on s’est inspiré par le passé pour écrire la Bible que nous connaissons. On l’a découverte il y a trois ans dans les fondations d’un temple enfoui près de Jérusalem. Mais le hic le plus grand est là: cette œuvre date de plusieurs millénaires avant l’invention même de l’écriture, et elle semble avoir été écrite jusqu’à un futur encore indéterminé ! La Bible est le premier Texte de l’Humanité !
Mais le corps de Samuel fut soudain agité de spasmes. Avant qu’elle ait put faire quoi que ce soit, il courut vers le tableau et s’agenouilla face à lui, en larmes. Il entendait une Voix qui l’appelait à Elle. Et il sut que c’était de cela qu’il avait toujours rêvé. Il n’entendit pas les alarmes qui hurlaient autour de lui.
Dans le reflet du miroir sur la toile, il discerna son visage, devenu celui d’un chérubin qui lui souriait. Tout dans le tableau évoquait un sourire. A présent il pleurait devant le sourire de l’ange. Son propre sourire.
Il avait été un journaliste hors-pair, capable de se propulser au-dessus de l’actualité et de lier tout ce qui était obscur afin d’en faire une trame claire digne d’une enquête policière. En trois ans il était parti de rien pour devenir un des journalistes français les plus reconnus au monde. Mais il avait l’intuition que ses dons n’étaient pas voués à la presse. Il devait voir, penser, analyser. Tout ce qu’il voyait était soumis à une critique intérieure perpétuelle. Ses intuitions le taraudaient comme une légion de moustiques. Il se demandait souvent d’où il tenait de telles intuitions. Et à présent, alors qu’il entendait La Voix, il comprit. Et ses sensations entamèrent une folle sarabande, un cyclone d’énergie pure et ondulante dont il était l’œil, un séisme d’électricité dont il était l’épicentre…
Lorsque le maelström s’estompa, il ouvrit les yeux et se souvint. Il avait quitté le monde des hommes et se trouvait maintenant de l’autre côté. Rêvait-il encore ? Non, cette fois il sut qu’il ne rêvait pas. Il était enfin rentré chez lui. Il observa ses mains bleues, impalpables et translucides; il se souvint pourquoi il avait été sur Terre, et ce qu’il était vraiment. A présent, c’était son séjour parmi les hommes qui paraissait un lointain rêve, dont les détails s’effilochaient déjà comme la brume au matin. Il entendit La Voix qui l’appelait à nouveau. Elle était à présent tout près de lui, La Voix de Dieu.
Archange Samuel, tu as eu beaucoup de retard. Tu devais rester un an sur Terre. Tu y es resté trois…
— Me voilà enfin, Seigneur.
Samuel fut surpris de ne pas entendre les mots sortir de sa bouche, car il n’avait plus de bouche pour parler, ni de corps au sens physique du terme. Il avait repris sa forme traditionnelle d’archange, son corps astral originel. Sa voix était celle de l’esprit et il la redécouvrit avec curiosité mêlée de plaisir. Cela ressemblait à ce que les humains appelaient musique.
Il leva ses yeux vers la Lumière et lui sourit.
Alors, Samuel, Juge de l’Humanité. Qu’as-tu appris au cours de ces trois longues années ?
Il lui restait un vague souvenir. Il le lui relata : il avait décidé de devenir un homme, avec son identité et sa vie propre, pour mieux juger l’Humanité, et voici ce qu’il avait retenu. Il avait apprit que l’Humanité, sans avoir de véritable but, n’était pas totalement anarchique, et qu’elle se distinguait par les infinies différences entre les individus. En fait, ses imperfections faisaient sa beauté. Beaucoup d’hommes s’étaient détournés de Dieu, mais ils n’en méritaient pas moins de vivre que ceux qui Le priaient sous divers noms.
Il avait appris autre chose : le sourire.
Les hommes ne méritaient pas ce deuxième Déluge qui avait déjà trop duré. Ils ne comprenaient pas l’Apocalypse qui les frappait depuis des millénaires et qui les avait opposé à leur propre nature, cruelle et paradoxalement inhumaine. Une question leur brûlait les lèvres à tous : Pourquoi ? Pourquoi Dieu permettait-Il la Haine ?
Dieu dit alors : Lorsque tu es descendu parmi eux, je leur ai donné le Premier Texte. En feront-ils bon usage, Juge ?
— Oui.
Et c’est ce que Samuel dit à l’Éternel.
Alors Dieu médita pendant une éternité.
Au neuvième jour, l’Eternel se pencha sur la Terre, rappela à lui ses Quatre funestes Chevaliers, la Guerre, la Mort, la Peste et la Famine, puis Il souffla la Paix sur le monde.
Et ce fut la fin du Deuxième Déluge.
Seconde Genèse, I, 2
FIN
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Attentat du WTC : je sais pas vous, mais moi çà, ça me hérisse, et pas qu'un peu. (trouvé sur www.onnouscachetout.com)
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Réponse au Sujet 'Le Sourire de l'Ange' a été posté le : 07/12/02 18:47
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Alors, là, Rôdeur, je suis soufflé...
Morbleu, c'est bô !!! Quelle intensité, quelle...
Bon, zou, direction le sommaire, sinon je vais encore m'emmêler les doigts sur le clavier, là...
Bien à toi...
-------------------- Considérez-moi comme un rejeton du chat de Schrödinger. Ou alors un lointain cousin du démon de Maxwell...
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"Coupez Bruxelles dans le sens nord-sud, donnez la partie ouest au Royaume-Uni et la partie est aux Allemands. Ainsi, vous mettrez tout le monde sur un pied d'égalité, car toutes les parties râlerons avec la même intensité."
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