Basement Cat

-= Chaos Lieutenant =-
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Technique et poésie... a été posté le : 08/09/02 14:40
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*Teuheu, teuheu*
Broum, hum. Eh bien, voilà, certains camarades du Forum m'ont demandé quelques conseils en matière de composition de poèmes, suite à la lecture de certaines de mes pièces.
Tout d'abord, je tiens à préciser une fois encore que je ne me considère pas comme un véritable poète (enfin, plus maintenant). Tout au plus suis-je un bon technicien en matière de versification; j'ai un vocabulaire assez étendu, si on le compare à celui des béotiens qui vivent dans mon quartier (est-on jamais content ?); et mon imagination déborde souvent...
Ceci dit, je n'ai jamais refusé un coup de main quand on me le demande gentiment. Et quand il s'agit d'écrire, ma foi, je me fais plaisir par la même occasion !
Alors je diffuserai mes "conseils" comme autant de "leçons".
Première leçon :
La poésie ne s'embarrasse pas de règles. La poésie est ce qu'elle est et supporte mal d'être mise en boîte ou enfermée dans un carcan. Alors, les leçons suivantes ne sont intéressantes que pour les aspects techniques ! Si vous avez de la poésie en tête et du papier et un crayon pour la matérialiser, faites-le ! Et ne vous préoccupez pas de la suite.
Maintenant, si vous aimez mettre un peu de rigueur dans vos écrits, si le chaos n'a pas sa place dans vos textes, ce qui suit peut vous intéresser...
Deuxième leçon : la métrique.
La métrique, dans l'acception qui me préoccupe ici, c'est la science qui étudie les éléments dont sont composés les vers (in Le Petit Larousse 1993). Je compte détailler la façon dont on mesure un vers, ce qu'est un alexandrin, un décasyllabe et autres notions de rythme. Car c'est de rythme qu'il s'agit quand on écrit un poème avec la rigueur des classiques.
Je vais, dans un premier temps, m'appesantir sur la notion de syllabe. Une définition formelle de la syllabe est "groupement de consonnes et de voyelles prononcées en une seule émission de voix". C'est exactement de cela qu'il s'agit. Voyez le mot "syllabe" : il est composé de trois syllabes, "syl-", "-la-" et "-be". Ce sont cependant des syllabes écrites, qui n'ont absolument que peu de choses en commun avec les syllabes parlées ! Vocalisé, le mot "syllabe" n'en comporte que 2, de syllabes : "syl-" et "-lab'" ! C'est ce dernier cas qui doit être pris en compte quand on mesure un vers. Prenons un exemple bien particulier, ces deux alexandrins que nous devons à Victor Hugo, si je ne m'abuse :
Citation :2 alexandrins de Victor Hugo :
Gal, amant de la reine à l'atour magnanime,
Gallament, de l'arène alla Tour Magne à Nîmes.
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Ces deux vers présentent une autre particularité que nous étudierons plus avant dans la leçon consacrée aux rimes. Ici, c'est la façon dont on prononce les syllabes (attention, le terme "pieds" est parfois utilisé pour parler des syllabes d'un vers, mais je pense qu'il ne concerne que les vers en latin) qui nous préoccupe. Je réécris les vers, découpés en tranches :
1Gal / 2a / 3mant / 4de / 5la / 6rei / 7ne à / 8l'a / 9tour / 10ma / 11gna / 12nime
1Gal / 2la / 3ment / 4de / 5l'a / 6rè / 7ne al / 8la / 9 Tour / 10Ma / 11gne à / 12Nîmes
Constatons deux choses :
D'abord, les liaisons interviennent pour les syllabes. Voyez les 7e de chaque vers, et la 11e du second vers. Ensuite, l'élision automatique des syllabes ouvertes en fin de vers. "Dette", "Nîmes", "Beurre", etc. sont des mots de 1 syllabe, quand ils se retrouvent dans un vers. On ne prononce pas les -e finaux, et on ne les compte pas dans la mesure. Il convient donc, quand on écrit des vers, de les relire à haute voix en comptant les syllabes effectivement prononcées, pour vérifier qu'on ne se trompe pas !
Evidemment, il y a certaines astuces que l'on emploie pour éviter des syllabes supplémentaires. Par exemple :
"Encore un vers" compte quatre syllabes, tandis que "Encore des vers" en compte 5. Le mot "encore" se retrouve souvent sous une forme élidée pour les besoins de la métrique, soit sous la forme "encor". Ainsi, "Encore un vers, encor des vers" peut s'enchaîner sans défaut de rythme...
Dans la prochaine leçon, nous aborderons la rime et sa richesse...
Bien à vous ! 
Nota bene :
Je ne prétends pas détenir la science versificatrice infuse, loin de là. Je me base essentiellement sur des lectures diverses et variées - je citerai mes sources à mesure que je les retrouverai - et sur une expérience personnelle appuyée des bons conseils de certains de mes profs d'Humanités (contrairement aux idées reçues, les bons profs sont plus nombreux que les bons élèves, il suffit parfois de leur parler un peu pour le découvrir). Cependant, et ça a beaucoup d'importance pour moi, si j'ai eu l'heur d'écrire une bêtise, faites-le moi savoir dans les plus brefs délais !!!
-------------------- Considérez-moi comme un rejeton du chat de Schrödinger. Ou alors un lointain cousin du démon de Maxwell...
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"Coupez Bruxelles dans le sens nord-sud, donnez la partie ouest au Royaume-Uni et la partie est aux Allemands. Ainsi, vous mettrez tout le monde sur un pied d'égalité, car toutes les parties râlerons avec la même intensité."
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Réponse au Sujet 'Technique et poésie...' a été posté le : 09/09/02 17:52
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Troisième leçon - La rime et sa richesse
"Rime" est un mot adorable issu du francique. Il signifie un retour du même son à la fin de deux ou plusieurs vers. Ainsi, pour reprendre notre exemple de Victor Hugo, "Nîmes" rime avec "magnanime"... et avec "rime" !!! On retrouve dans ces trois mots le même son [:im']...
Une rime est un concept sexué. Il y a les rimes masculines, et les rimes féminines. Les rimes masculines sont des sons fermés, qui ne nécessitent aucune élision lors de leur prononciation. "Amant" - "firmament", "chafouin"-"marsouin", "treuil"-"accueil", etc., sont des couples de rimes masculines. Les rimes féminines sont des sons ouverts qui nécessitent élision à la prononciation. "Belle"-"mirabelle", "audace"-"carapace", "dette"-"belette" sont des couples de rimes féminines.
Dans l'exemple d'Hugo, "Nîmes" et "magnanime" sont des rimes féminines...
D'un point de vue technique, l'association d'une rime masculine et d'une rime féminine telle que "d'ailleurs" et "meilleure" n'est pas correct, même si au niveau de la prononciation, le son est le même -> ['jer]. Maintenant, voyez la leçon un pour savoir ce qu'il faut vraiment en penser !
A présent, considérons la richesse d'une rime. La richesse correspond au nombre de sons successifs qu'ont deux rimes en commun. Un seul son (souvent une voyelle, comme dans "tombé" et "dévoyé") en commun est considéré comme donnant une rime pauvre. Deux sons, l'association d'une consonne et d'une voyelle, donnent une rime correcte, comme dans "ouvert" et "dessert". Une rime normale implique toute une syllabe comme dans "trouvère" et "calvaire", où l'on retrouve 3 phonèmes communs [v], [è] et [r:]. Dès qu'il y a plus de trois sons en commun, on dispose de rimes dites "riches". Avec les prouesses techniques comme ces deux alexandrins de Victor Hugo, que je n'en finis décidément pas de citer, où les douze syllabes du vers forment la rime la plus riche qui soit !!!
Dans la leçon quatre, je vous parlerai de l'importance du rythme dans un vers, de la façon dont on peut le découper pour augmenter son impact dans l'oreille...
Bien à vous !
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Dernière mise à jour par : nyxl le 09/09/02 17:56
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Réponse au Sujet 'Technique et poésie...' a été posté le : 11/09/02 19:54
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Quatrième leçon - le rythme
Alors, ici c'est un peu plus confus... Dans l'ordre, je vais essayer d'aborder la longueur des vers, puis la façon dont on peut les "tronçonner".
Dans les constructions classiques, on trouve des vers de 6, 7, 8, 9, 10, et 12 syllabes (personnellement, je ne connais aucun exemple de vers de 11 syllabes), appelés respectivement hexa-, hepta-, octo-, nona-, décasyllabe et alexandrins (ah, les alexandrins !).
En fonction de leur longueur, les vers devront être rythmés différemment. Dans des vers courts, il convient d'user de mots courts également (3 syllabes maximum), pour bien tenir un rythme rapide. Pour les plus longs, il n'y a pas de véritable condition, sauf pour les césures...
Les hémistiches désignent soit les deux parties d'un vers, soit la césure elle-même. Car un vers sera le plus souvent coupé en deux. Prenons à nouveau notre exemple de Victor Hugo...
Gal, amant de la reine // à l'atour magnanime,
Gallament, de l'arène // alla Tour Magne à Nîmes.
Les // marquent les hémistiches. Constatez que le vers est coupé en deux morceaux de 6 syllabes. C'est la façon classique de gérer le rythme d'un alexandrin. On peut le couper selon une césure 4 / 8 plutôt que 6 / 6, ce que fait assez régulièrement Baudelaire dans ses "Fleurs du Mal" (je pense notamment à "Bohémiens en Voyage", si je ne me trompe pas de titre - vérification bientôt). Pour les vers à nombre pair de syllabes, on coupe en général au milieu... Sauf évidemment les hexasyllabes qui se prêtent mal à ce genre d'exercice.
Les vers à nombre impair se couperont de façon moins évidente. Pour les nonasyllabes, on usera de la proportion 1/3-2/3 ou 2/3-1/3. Pour les heptasyllabes, ce sera 3-4 ou 4-3. Bien sûr, la difficulté est de se maintenir à une forme de césure dans la même strophe, ou pour le moins de respecter une forme de logique, selon la rime, selon le rythme, etc.
Je dis "couper", "tronçonner", ou "faire la césure", mais j'oublie d'expliquer ce que j'entends par là... Honte sur moi, je fais un prof pitoyable. Couper un vers revient à le diviser en deux morceaux vaguement indépendant, au niveau de la syntaxe ou du sens. On trouve souvent un signe de ponctuation à une césure... Une césure représente en fait une "respiration" pour celui qui récite le poème, c'est un endroit où l'on peut marquer une pause imperceptible, ce qui permet non seulement au récitant de respirer, mais aux auditeurs de renouveler leur "attention span" et de suivre le poème plus facilement...
Le rythme se trouve non seulement dans les hémistiches, mais également dans les sons. En multipliant dans un même vers - voire dans la même strophe - des sons semblables (consonnes, le plus souvent, car plus sonores), on augmente l'impact de ces vers sur l'oreille de l'auditeur. Un magnifique exemple est ce vers de Racine :
"Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?"
On y retrouve 5 fois la chuintante [s], et une alternance de voyelles graves puis aiguës (les o et les i, les e font transition). Admettez que l'effet est autre que "Pour qui sont ces ophidiens qui frétillent sur vos crânes ?" ! Ce genre d'effets spéciaux donnent de l'emphase au contenu du poème : de tels vers sont souvent ceux que l'on retient le plus vite dans un texte poétique !!!
Voilà pour aujourd'hui...
Les leçons suivantes aborderont quelques exemples de poèmes structurés (sonnets, ballades, pantoums, etc.)...
Bien à vous !
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