Ajouter le Forum à vos Favoris
- - - -
Vous êtes ici : Forum Pen Of Chaos > Divers > Cinéma, vidéo, littérature et musique généralistes > [Film] Potiche (François Ozon ; nov.2010)
Sujet : 

Dernier Message - Message le plus récent
Ajouter aux favoris - Envoyer ce Sujet par E-Mail - Imprimer ce Sujet
Théodoric

Primus inter paresse



-= Lord of Graveyards =-
Inscription le 20-09-02
Messages : 5971



Homme  In Memoriam
Lieu de résidence : itinérant

Pourquoi vous regardez ca ?
Membre Lord of Graveyards   [Film] Potiche (François Ozon ; nov.2010) a été posté le : 22/11/11 15:32
Je ne sais pas vraiment où en est la culture politique de mes contemporains. Je sais quand même qu'il y a beaucoup de contresens en vigueur, et que ça contribue pour beaucoup à dégouter les gens de la politique. Je ressens souvent un grand besoin qu'on me recadre ou que je me recadre moi-même par rapport à certaines idées communément admises et mille fois serinées dans les médias comme allant de soi.

Dernièrement, j'ai eu, pour moi-même et pour mes interlocuteurs dans des conversations amicales, à refaire un point sur le sens que je donne à l'histoire récente... C'est le film "Potiche", d'Ozon, qui m'en a donné l'occasion. C'est un film qui a 1 an, maintenant, et qui accède, depuis peu, à la diffusion télévisuelle.

C'est évidemment un film français, et, à ce titre, assez peu passionnant. En plus, on se demande un peu quelle pourrait en être l’actualité... Qu'est-ce qui peut pousser un réalisateur à prendre en 2010, pour toile de fond les luttes ouvrières et de l'émancipation de la femme vers la fin des années 70 ?

L'histoire est assez schématique : on a une famille bourgeoise de celles que le cinéma français se borne à dépeindre comme s'il n'existait d'autres classes sociales dignes d'intérêt depuis Pagnol...

Cette famille, emprunte de cette dignité d'apparence qui lui confère son crédit, possèdent une usine. Le père (Lucchini, qui, pour une fois, ne fait pas du Lucchini), actionnaire minoritaire, en assure la direction dominatrice, qui témoigne des poncifs du capitalisme autoritaire : les ouvriers sont à traiter par le mépris, une secrétaire, ça se baise, et la morale n'est qu'un vernis derrière lequel toutes les licences sont permises.

Ce type est écarté du pouvoir dans sa propre entreprises par des circonstances, qui sont en l'occurrence une contestation ouvrière qui conduit à sa séquestration temporaire.

Je vous le spoile en raccourci : C'est sa femme (Deneuve) qui prend les rennes, elle que tous jugeaient "potiche", à commencer par sa propre fille. Pour faire simple, elle y prend goût, applique une politique d'entreprise plus conciliante, plus efficace, aussi, plus ouverte, plus "sociale"... Bref, elle se fait reconnaître comme meilleur patron que son mari. Celui-ci, avec la complicité déloyale de sa fille, va reprendre le contrôle de l'entreprise, mais la "potiche" ne rentre pas dans le rang : elle va faire de la politique et prendre le siège du député communiste local (Depardieu).

Je vous passe un peu les histoires secondaires, de coucheries diverses, où l'on apprend que ledit député a été l'amant de la bourgeoise, laquelle fut bien plus délurée que sa famille le pense puisqu'il fut loin d'être le seul. Toute cela jette, en marge de la trame socio-politique du film, des doutes sur la paternité du fiston, ce qui est gênant puisque, sans l'illégitimité de sa conception, il s'exposerait sans le savoir à commettre un inceste avec la fille illégitime de son père... Tout peut donc aller pour le mieux, et le fait que ledit fiston finisse par faire le choix, à la fin du film, de sympathiser d'assez près avec un jeune garçon, lequel est bel et bien son demi-frère, n'y change pas grand chose.

Les autres intrigues secondaires sont la progression des idées féministes chez la secrétaire, et les jeux de pouvoirs au sein de la famille, qui conduisent la fille, très conservatrice, à faire alliance avec son père pour lui restituer sa légitimité à la tête de l'entreprise... Je ne suis pas sûr qu'elle incarne un courant politique particulier (quoique), mais cette péripétie peut avoir plus, pour finalité, de pousser la mère à la politique plutôt que que de dépeindre la réalité d'une alliance historique entre une droite conservatrice et une droite autoritaire... (ou alors, le fille incarne des valeurs traditionnelles et conservatrices d'une jeune bouregoisie coincée, là où, par contraste, le fils peut peut-être incarner une sorte de bourgeoisie bohème, hédoniste dans ses mœurs, un peu artiste et un peu philosophe...)

L'intérêt de ce film c'est qu'il est assez simpliste, schématique et primaire pour prêter à ces rapprochements historiques. Du coup, il se présente comme une allégorie d'un passage de pouvoir qui se serait effectué historiquement, à une période précise de notre société. La question est alors de savoir si ça impose une interprétation, un sens particulier, un dogme, ou si l'interprétation qu'on peut en donner à l'analyse peut dépasser les limites possibles du "message" de l'auteur si tant est qu'il y en ait un.

Déjà, je suis bien certain qu'il y en a un. On ne choisit pas un tel sujet au hasard. D'autres le font de façon plus subtile, mais là, vraiment, on nous met les points sur les i : On est au sortir des trente glorieuses mais on se remet du premier choc pétrolier. Les luttes sociales existent, même si, pour beaucoup, ces termes n'évoquent plus grand chose de concret. On a affaire aussi à des gens qui étaient des enfants pendant la guerre, et de jeunes adultes en 68. La libération sexuelle et l'émancipation des femmes sont passés par là... Le film intègre l'histoire et sans révisionnisme particulier. Le contexte historique est crédible et bien présent. L'époque est datée et l'on ne nous raconte pas une histoire qui serait valable "en tout lieu" et "de tout temps". Raison de plus pour se demander pourquoi nous raconter ça maintenant...

Pour avoir discuté de ce film avec quelques amis, je trouve que la diversité des lectures qui en sont faites prête à débats... d'où ma conviction qu'elle légitime la création d'un sujet...

Deux aspects intéressants à retenir : d'un côté le féminisme et l'émancipation de la femme, dans les années 70-80 et de l'autre le contraste des managements de l'entreprise, qui pourrait conduire à qualifier l'un "de droite" et l'autre "de gauche".

Ca a été le premier sujet de controverse, pour moi et mes amis, à propos de ce film. Il faut dire que je suis assez vacciné contre ce type d'erreurs. Ce qui s'oppose à la tête de l'entreprise, ce sont deux des principaux courants du capitalisme : d'un côté le capitalisme autoritaire, volontairement inégalitaire, la "droite musclée", celle de Pasqua par exemple, mais aussi de Napoléon, celle qui réprime les émeutes dans le sang... Et de l'autre, il y a cette droite paternaliste et chrétienne, celles des jardins ouvriers et des ventes de charité, une droite qui fait preuve de compréhension, de charité, de bonté, d'écoute... et parfois même de dialogue...

Dans les deux cas, il s'agit d'une bourgeoisie qui défend exclusivement les intérêts de sa classe. Il ne faut pas se leurrer. Il fut un temps ou les mouvements d'une gauche radicale refusaient les logements sociaux, les cités ouvrières, les jardins ouvriers, parce que c'était les moyens par lesquels une classe sociale achetait la paix sociale et l'abandon des prétentions d'une classe ouvrière au partage de la propriété de l'outil de production. Pas question de se laisser acheter par de tels cadeaux ! Sauf que cette radicalité a échoué, et nous restons dans un capitalisme bourgeois, de possédants et de rentiers.

La question, dans ce film, est de savoir qui est la gauche. Pour moi, c'est clair : c'est le syndicalisme ouvrier, les meneurs de la lutte sociale... et ils perdent. Ils perdent en le personnage qu'incarne Depardieu : le député communiste qui perd son siège. Trop bon, trop con, et sentimental au mauvais moment, mais ce n'est là que l'explication scénaristique d'une situation historique. Je ne suis pas sûr qu'on puisse extrapoler l'une à l'autre sans contresens historique.

Cette question en amène une autre : qui incarne actuellement les deux courants représentés par Lucchini et Deneuve, dans le paysage politique actuel ?

Et c'est là que je m'abîme dans la consternation en donnant raison à ceux que je condamnais plus haut : Deneuve incarne une bourgeoisie progressiste et sociale, qui se veut humaine et chrétienne dans ses valeurs... Pas une gauche, évidemment, mais un courant progressiste...

Et là, il faut peut-être reprendre les spécificités du film par rapport à la pièce dont elle est tirée, et les licences que le réalisateur s'est permis pour souligner l'actualité du thème malgré le recul de trois décennies...

On ne s'étonne pas trop de retrouver dans la bouche de Lucchini des phrases de Sarkozy, qu'il s'agisse du "travailler plus pour gagner plus", ou du fameux "Casse-toi, pauv' con !". C'est bien cette droite autoritaire, hypocrite, décomplexée, dominatrice, machiste et arrogante qui s'incarne dans le personnage que joue Lucchini.

Quand à la droite molle, la droite chrétienne, la droite qui transige, la droite qui fait passer ses valeurs inégalitaires par sa charité, la droite qui accepte de limer ses griffes tant qu'elle ne perd pas sa place... cherchez là plutôt chez Ségolène royal, qui prête ses discours sur la fraternité et son tailleur clair au personnage de la bourgeoise progressiste...

C'est le socialisme. Mais je maintiens quand même que ce n'est pas la gauche.

Il reste la question de l'émancipation de la femme, et là aussi, on peut constater combien l'ancien idéal bourgeois de la femme au foyer a cédé la place à un autre idéel, mais tout aussi bourgeois, de la femme d'affaire, qui donnera en son temps l'executive woman... C'est un peu la même dérive, je trouve.

La grande force de la classe dirigeante est clairement d'avoir trusté sa propre opposition pour ne faire, du débat démocratique, qu'un combat entre deux nuances d'une même vision, sans rien remettre en cause des hiérarchies sociales. je ne sais pas bien si c'est ce que le réalisateur voulait monter, mais c'est en tout cas ce que j'y vois. Je ne tiens donc pas ce film pour intéressant en soi, mais quand même assez pour ouvrir un débat.

Cordialement vôtre,
Théodoric





Dernière mise à jour par : Théodoric le 22/11/11 15:43

--------------------
Jeune depuis plus longtemps que vous !
:dem3
L'abus de modération est dangereux pour la santé.
Merci de jeter votre dévolu dans les réceptacles prévus à cet effet.
Restons fer-plaie !


      Retour en haut de la page IP Cachée  
typhon

Tonnelier



-= Chaos Servants =-
Inscription le 19-11-05
Messages : 259



Homme  Age : ???
Lieu de résidence : Twin Peaks, WA

Pourquoi vous regardez ca ?
   Réponse au Sujet '[Film] Potiche (François Ozon ; nov.2010)' a été posté le : 26/11/11 21:33
Voila qui est beaucoup lire dans ce navet supposément humoristique que je me suis infligé sur les conseils d'un membre de ma famille.
Swimming Pool, c'était mieux. Au moins, il y avait Ludivine Sagnier à poil.

Ce qui est caractéristique de la gauche et de la droite, c'est que quand on se retourne, la gauche devient la droite, et réciproquement. Les mots gauche et droite ne portent aucune idéologie. Ce sont des mots qui ont à peu près la même fonction que "eux et "nous".
Je trouve particulièrement stupide, par exemple, de ranger Pasqua et Napoléon dans une "droite" fantasmatique. Ce sont deux hommes qui n'ont à peu près rien en commun, et sur le plan idéologique, comparer l'un à l'autre serait un anachronisme aberrant.

Je ne crois pas qu'il y ait le moindre message profond dans ce film. C'est un n-ième navet qui se moque de l'ordre moral des années 1960 incarné par Lucchini, le vieux grincheux dépassé par la modernité galopante, tout en jouant sur la nostalgie. Les problématiques économiques n'ont aucune importance en elle-même et son évacuées, comme dans toutes les comédies. Le communiste et les syndicalistes sont là pour le folklore. Le personnage du député communiste fait partie du décors de cette époque révolue que sont les années 70, de la même façon que le chevalier fait partie du décors de tout film situé au moyen-âge.

Il a trente ans de retard sur le monde actuel, et c'est assez logique, étant donné que c'est l'adaptation d'une pièce de théâtre écrite en 1980.


--------------------
« DISCUSSION, n.
A method of confirming others in their errors.
»
(Ambrose Bierce, The Devil's dictionary)
Rien de Mieux à faire ?
Je souis sur Touiteure
Ex-terminate : la signature Dalek


      Retour en haut de la page IP Cachée  
Ajouter aux favoris - Envoyer ce Sujet par E-Mail - Imprimer ce Sujet
Dernier Message - Message le plus récent
Pages: [ 1 ]

Open Bulletin Board 1.X.X © 2002 Prolix Media Group. Tous droits réservés.
Version française, modules et design par Greggus - enhancement par Frater