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Ourgh

Nowhere Man



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   [PLC 2010]L'Heure du H a été posté le : 18/03/11 15:06
L’Heure du H

1.


Félix regarda sa montre et soupira en constatant qu’il n’était encore qu’onze heures moins vingt. Il la porta à son oreille, pour vérifier qu’elle ne s’était pas arrêtée. Mais tout venait confirmer qu’il avait encore vingt minutes d’attente avant son rendez-vous. Légèrement déçu que le temps ne s’écoulât pas à sa convenance, Félix se cala sur son banc et reprit son exemplaire de l’Umanité du jour, et en recommença la lecture pour tuer les vingt prochaines minutes.

Il s’était maintenant habitué à la disparition du H majuscule, dont le Guide Suprême avait interdit l’usage quelque six mois auparavant, sans donner la moindre explication, du moins en public. La raison pour laquelle la lettre minuscule ne faisait l’objet d’aucune interdiction était tout aussi mystérieuse. Bien sûr, il s’en était trouvé pour essayer de tourner en ridicule cette décision que même les plus fervents partisans de la Nouvelle Doctrine concédaient trouver surprenante. Mais le bon sens avait fini par l’emporter : le Guide Suprême menait le peuple de la République Populaire de France vers une Ere Nouvelle. Il était l’architecte de la gigantesque Rénovation Civilisationnelle qui aboutirait à la fondation de la Société Parfaite. Alors, à ce prix, on pouvait se permettre – et même, on devait, de fermer les yeux sur sa petite lubie, aussi mystérieuse et surprenante soit-elle. Et puis, hormis après un c, un h n’avait pas beaucoup d’influence sur la prononciation. Ce n’est pas comme si cette lettre était vraiment indispensable…


Une nouvelle fois, Félix s’arracha à sa lecture instructive pour regarder sa montre et constata qu’il était maintenant onze heures moins une. Il laissa échapper un soupir de satisfaction, plia son journal et le rangea dans la poche de son imperméable. Puis il se mit à fouiller le square du regard. Son attention finit par se fixer sur un homme qui marchait en sifflotant à une dizaine de mètres de lui. L’homme était vêtu comme un citoyen ordinaire : chemise à carreaux, blouse et casquette plate. En apparence, rien ne le distinguait de l’honnête citoyen venu se détendre au square Lyssenko en ce jour de Fête du Travail, en attendant de suivre le discours du Guide Suprême à la radio ou à la télévision. Mais l’air qu’il fredonnait, anodin pour l’oreille d’un non-initié, était celui d’une chanson en vogue dans les états capitalistes anglo-saxons, de la pornographie musicale appelée rock’n’roll, et dans le cas présent un signe de reconnaissance.

Une fois que l’inconnu fut passé, Félix se leva de son banc et partit à sa suite, le rattrapant petit à petit. Une fois arrivé à sa hauteur, il se mit à siffler le même air. Immédiatement, l’homme se mit à chantonner un autre, tout aussi obscène, également convenu à l’avance. Aucun doute, c’était bien lui. Félix murmura, en adoptant un léger accent britannique :

« George Profond, je présume ? »

L’homme fit oui de la tête. Puis répondit, sans trop élever la voix :

« Et vous, vous êtes Little John. »
« Tout juste. Et maintenant, quel est le programme ? »
« Et bien, nous allons marcher sans nous presser jusqu’à ma voiture, et je vous conduirai à Carla Brownie. »

Félix jubila intérieurement : après deux mois d’enquêtes infructueuses, il allait enfin entrer en contact avec un cadre de la mystérieuse organisation H, ce groupe terroriste que nul n’avait réussi à infiltrer jusque-là.

« All right. Je vous suis. »

Félix s’en voulut aussitôt de cette dernière réplique. S’il en rajoutait trop dans le style british, George pourrait devenir soupçonneux. Il suivit les instructions de son interlocuteur, se jurant intérieurement de se montrer plus prudent à l’avenir. S’il échouait si près du but dans une mission confiée par le Guide Suprême lui-même, il ne se le pardonnerait jamais.


2.


Félix gardait un souvenir impérissable de sa rencontre avec le Guide Suprême. Cela s’était passé dans le bureau de David Goldstein, le ministre de la Sécurité Intérieure, qui l’avait convoqué pour l’occasion. Il l’avait convoqué personnellement et secrètement. Félix avait beau savoir qu’il était le meilleur élément de la Police du Peuple - ou tout du moins celui qui obtenait les meilleurs résultats, il avait tout de même du mal à croire en l’honneur qui lui était fait.

« Agent 75-203, lui avait dit le ministre, s’adressant à lui par son matricule, et ne se perdant pas en préliminaires comme à son habitude. Avez-vous déjà entendu parler de l’Organisation H ? »

Félix répondit, tout en se retenant à grand-peine de tousser à cause de la fumée infecte des cigares toscans que le ministre s’envoyait les uns après les autres.

« J’en sais ce qu’en ont dit les journaux, monsieur le ministre. »
« Autrement dit, pas grand-chose, conclut le ministre en grattant la tête de son chat blanc, lové sur ses genoux. »
« En effet. Je sais que ce réseau s’est fixé pour but de propager la connaissance interdite, j’ai eu vent de quelques actions de propagande qu’ils ont menées, mais ma connaissance s’arrête là. Et si je puis me permettre, monsieur le ministre, je vois mal pourquoi vous leur accordez tant d’importance. Ce sont peut-être des ennemis du régime, mais les terroristes de l’Action Française me paraissent infiniment plus dangereux pour la société. »

Le ministre hocha la tête et se leva. Le chat bondit à terre et partit se réfugier sous un meuble.

« Je dois avouer que nous n’en savons guère plus, agent 75-203. Vous ne serez pas le premier à essayer d’infiltrer ce groupe. Mais j’espère que vous aurez l’honneur d’être le premier à réussir. Tous ceux qui vous ont précédé sont rentrés bredouilles ou ont été éliminés avant d’avoir pu rapporter des informations concrètes. Au bout de deux ans, j’ai appris qu’H est un réseau de cellules autonomes, qui prend ses directives d’une cellule directrice dirigée par un homme qui se fait appeler Outis, et pas grand-chose d’autre. Et ça, c’est très grave. Je vous le demande, agent 75-203, arriveriez-vous à dormir la nuit si vous étiez à ma place, à devoir faire face à un ennemi dont vous ne savez presque rien ? J’ai peur, agent 75-203. J’ai peur qu’un jour une de ces cellules se décide à utiliser des méthodes violentes, et d’être incapable de faire quoi que ce soit pour empêcher ce jour-là. Et évidemment, il va sans dire que la nature de leurs activités irrite le Guide Suprême au plus haut point. »

Félix hocha la tête.

« Je vois. Je suppose que c’est à cause du nom de l’organisation que le Guide Suprême a fait interdire l’usage de la lettre H ? »

Le ministre sourit.

« En partie. L’une des choses que nous avons apprises sur l’organisation H est qu’ils ont choisi le H majuscule comme emblème, par ce qu’il peut se lire comme… »

Il n’alla pas plus loin, car c’est à ce moment que la porte s’ouvrit brusquement, et que le Guide Suprême de la Révolution entra sans avoir été annoncé. Ce fut à peine si le ministre haussa les sourcils, ce qui laissait penser que Frédéric Bitterman était coutumier de ces entrées fracassantes.

Le Guide Suprême était moins grand que ne le laissaient supposer ses photos ou ses apparitions à la télévision. Comme Staline ou Tito, il portait l’uniforme. Mais à leur différence, il dédaignait les tenues pompeuses et leur préférait celle du simple soldat, afin de rappeler que même le premier personnage de la République n’était qu’un serviteur parmi d’autres.

« Bien le bonjour, camarade ministre et camarade agent, claironna-t-il. Je tiens à accorder personnellement ma bénédiction à celui qui va combattre les ennemis du peuple dans leur antre. »

Il s’avança vers Félix et lui tendit la main.

« Alors, c’est vous, le super détective ? Je suis ravi de vous rencontrer. »
« Le plaisir est réciproque, monsieur le Guide Suprême. »
« Je vous en prie, appelez-moi camarade. Mon garçon, laissez-moi vous dire que l’avenir de la Révolution est entre vos mains. »

Félix fut extrêmement flatté, et dut rassembler toute sa volonté pour répondre, plein de fausse modestie :

« N’exagérons rien. »
« Je n’exagère pas ! Les terroristes de l’Action Française, la racaille criminelle de la CIA, ce sont des ennemis ordinaires, contre lesquels nous savons lutter ! L’organisation H est d’un tout autre registre. H est un cancer qui ronge notre société ! »

Le Guide Suprême reprit son souffle. A son regard enfiévré, Félix comprit qu’il allait réciter sa tirade habituelle.

« La révolution doit être pour le peuple ce que la mue est pour le serpent : nous devons abandonner notre ancienne peau pour pouvoir vivre pleinement dans notre nouvelle enveloppe. En leur temps, les Jacobins avaient déjà réalisé cela et avait entrepris la déchristianisation du pays, détruit de grands symboles de l’Ancien Régime et mis les restes des souverains à la fausse commune, afin que l’ancienne société meure dans les cœurs et soit effacée des esprits, garantissant ainsi la stabilité de l’Ordre Nouveau. Mais les révolutionnaires de 89 ne sont pas allés jusqu’au bout. Ils n’ont pas poursuivi dans cette voie, et ils ont fini par échouer ! Parce que tant que subsisteront les traces de l’ancienne société, il y aura des hommes pour tenter de la faire revivre ou de détourner la révolution de sa finalité ultime, ce qui revient à la faire échouer ! »

Exalté par sa diatribe, le Guide Suprême arpentait maintenant la pièce en gesticulant.

« Oh, bien sûr, des hommes comme vous et moi savent faire la différence et ne se laisseront pas séduire par les idéologies ploutocrates. Pas plus qu’ils ne se laisseront abuser par la science bourgeoise, fausse par essence, alors qu’ils ont la science prolétaire, vraie par définition, à leur disposition. Mais malheureusement, beaucoup de nos concitoyens n’ont pas l’esprit critique que nous confère notre éducation marxiste, ou ont hérité des préjugés de leurs ancêtres, ce qui les rend vulnérables à ces poisons intellectuels. Notre système éducatif sera un jour assez performant pour éliminer ce problème, mais en attendant, la diffusion de ces idées dangereuses est une menace dont nous devons nous débarrasser à tout prix, faute de quoi nous risquons de dévier dans notre chemin vers la Société Parfaite. Et édifier la Société Parfaite est un devoir que nous avons envers l’Humanité. Nous n’avons pas le droit d’échouer ! »

Epuisé par cette harangue, le Guide suprême se laissa tomber dans le fauteuil du ministre.

« Les radios britanniques, poursuivit-il en reprenant son souffle, nous abreuvent d’obscurantisme et de leur rock’n’roll obscène, mais nous pouvons brouiller leurs ondes. L’organisation H, elle, est un cancer qui nous ronge de l’intérieur, et donc infiniment plus dangereuse. Il faut à tout prix exciser cette tumeur, sans quoi l’avènement de la Société Parfaite sera une fois de plus reporté. »

Goldstein profita de cette pause pour reprendre l’initiative.

« Veuillez m’excuser, camarade guide, mais l’heure tourne, et j’ai un planning à respecter. Il nous faut conclure. »
« C’est moi qui doit m’excuser, camarade ministre. Je me suis laissé emporter et je vous fait perdre votre temps. »

Le camarade ministre tendit un dossier relié de cuir noir à l’agent de la police du peuple.

« Vous trouverez ici toutes les informations dont nous disposons au sujet de l’organisation H. Nous vous laissons seul juge des méthodes à employer pour parvenir à vos fins, et vous bénéficierez d’un crédit illimité pour cela. Votre seule contrainte sera de faire des rapports réguliers. »
« Evidemment, ajouta le Guide Suprême. Il est très important, je dirais même vital, que nous soyons informés des progrès de votre enquête. »
« Vu l’importance de la mission, vous ne les ferez qu’à moi seul. Vous trouverez dans le dossier la procédure spéciale pour me joindre directement. J’insiste sur ce point : des rapports réguliers et surtout confidentiels. Considérant la capacité extraordinaire de l’organisation H à éliminer nos agents, nous ne devons pas écarter l’hypothèse qu’il y ait une taupe parmi nos services. »

Félix avait hoché la tête, et s’était incliné respectueusement.

« Camarade guide, jura-t-il, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour mettre ces déviants hors de course. »



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3.


Félix fut interrompu dans sa rêverie flashbackienne quand lui et George rejoignirent le véhicule de celui-ci.

L’automobile était une Renault dernier modèle. Un honnête travailleur ne pouvait normalement acquérir un véhicule de ce type qu’après de longues années d’attente. Le modèle était trop récent pour qu’un particulier en possède, à moins de glisser quelques pots-de-vin bien placés. Une preuve supplémentaire que l’organisation H était animée par les capitalistes friqués désireux d’asservir la classe ouvrière.

Enfin, au moins la voiture était confortable et rapide. Trop rapide, même. George la conduisait de main de maître, mais sans trop respecter les limitations en vigueur. Qu’un milicien consciencieux se pointe et tout risquait de foirer.

« Ne devriez-vous pas ralentir ? Mieux vaut éviter d’attirer l’attention des forces de l’ordre. »
« Si vous voulez, répondit-il avec désinvolture, sans sembler prêter beaucoup d’importance à ce détail. »

L’automobile ralentit légèrement et prit la direction de la banlieue parisienne. Après ce qui sembla un temps interminable à Félix, elle finit par entrer dans la cour intérieure d’un abattoir abandonné. Quand George coupa le moteur, un comité d’accueil d’une demi-douzaine de sbires, mené par un colosse binoculé, sortit du bâtiment et vint encercler le véhicule. Félix descendit de la voiture avec méfiance. L’homme aux lunettes se chargea de l’accueillir.

« Agent Little John, déclara-t-il d’une voix neutre, bienvenue à l’abattoir quatre-vingt douze. Je suppose que vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je vous fouille ? »

Félix sourit et sortit son pistolet en évitant tout geste brusque.

« Je vous facilite la tâche, dit-il en le lui donnant. »
« Merci. Mais je dois quand même vous fouiller. »

Normal. Félix le laissa procéder sans broncher.

« Tout est en ordre. Veuillez me suivre. »

Sans se hâter, le gorille les mena à travers le bâtiment. Après bien des couloirs, ils débouchèrent dans une salle aux murs lépreux, dans laquelle on avait installé un bureau. Carla Brownie, une femme d’âge mûr qui était l’une des plus importantes lieutenantes d’Outis, se tenait debout à coté d’un fauteuil pivotant.

« Voilà l’homme, annonça le gorille en s’effaçant. »

Le pseudo-agent de Sa Majesté salua la terroriste en imitant les manières d’un gentleman britannique qu’il avait vu au cinéma.

« Madame Brownie, je suis ravi de faire enfin votre connaissance. Que puis-je pour votre service ? »

C’est une voix venue de derrière le fauteuil qui lui répondit.

« Pour commencer, vous pourriez abandonner cet accent ridicule. Il vous donne la voix de Stan Laurel.»

Le fauteuil pivota, pour révéler le ministre de la Sécurité Intérieure, un cigare à la main et son chat blanc sur les genoux.

4.


En une fraction de seconde, le gorille pointa un pistolet sur Félix. George Profond, visiblement aussi surpris que lui par la tournure des évènements, resta pétrifié pendant une ou deux secondes avant d’imiter son compère.

Le ministre se leva et sourit.

« Je dois vous avouer que je suis quelque peu mécontent de vous. Ah ! Vous auriez fait des rapports réguliers comme je vous l’avais demandé, je me serais fait un plaisir d’aiguiller votre enquête sur une fausse piste. Mais, vous êtes plutôt du genre à ne faire de rapports que lorsque vous avez du positif à dire ou de l’aide à réclamer. C’est regrettable. Votre appel d’hier soir m’a totalement pris de court, et comme la communication au sein du groupe laisse un peu à désirer, j’ai dû venir ici en personne. Et mon planning de la journée est tout chamboulé. Enfin, vous n’êtes pas le seul à blâmer… »

Il se tourna vers Carla Brownie et la fixa d’un regard noir.

« Je pense qu’à force de compter sur moi pour assurer leur sécurité, mes subordonnés deviennent beaucoup trop confiants… Prendre l’initiative de recevoir un agent britannique mal identifié sur les lieux et le jour même de l’opération Catharsis, voilà l’idée la plus idiote que j’ai jamais vue de ma vie. Et Dieu sait que j’en ai vu passer, des idées idiotes. »

Il s’interrompit le temps de tirer une bouffée de son cigare.

« Moi qui vous aimais bien… Je vais être obligé de prendre des mesures… déplaisantes… »

Félix ne put se retenir plus longtemps :

« Arrêtez avec vos paroles mielleuses ! Vous n’êtes qu’un traître infâme ! »

Pour la première fois, le ministre perdit son calme.

« Traître, moi ? cracha-t-il. Moi, je suis un vrai communiste ! Jusqu’au bout des ongles ! Mais le véritable marxisme, ce n’est pas le marxisme de ce bouffon de Bitterman, perverti par toutes les putains de théories de savants ratés et de philosophes d’opérette, du moment qu’elles ont un vernis « Lutte des classes », et qu’il impose par bourrage de crâne ! Ca, c’est du fascisme de ******** ! Du fascisme de ******** au service d’un obscurantisme de ******** ! »

Félix le laissa cracher son venin sans rien dire. Il était inutile d’essayer de raisonner les social-traitres de sa sorte, preuves vivantes que le Guide Suprême ne se trompait pas en disant qu’il fallait éliminer toute trace de l’ancienne société dans les esprits pour que la Société Parfaite puisse voir le jour. Après avoir débité son tissu d’insanités, Goldstein parut se calmer et reprit sa voix doucereuse.

« Mais rassurez-vous : tout va bientôt rentrer dans l’ordre. L’espérance de vie de cette connerie de Rénovation Civilisationnelle est maintenant devenue courte, très courte… »

Instinctivement, Félix se rebella :

« Mensonge ! La Rénovation Civilisationnelle est l’évolution logique de la Société, le prolongement nécessaire de la Révolution marxiste ! Elle est la volonté du Peuple, et rien ne peut arrêter la marche du Peuple! »

Son adversaire éclata d’un rire sarcastique, puis poursuivit sur un ton doucereux :

« Ma foi, puisque vous êtes si confiant dans l’avenir de cette stupidité, je vais me faire un plaisir de vous détailler comment je vais y mettre un terme. »

Pareille réponse avait de quoi décontenancer le plus flegmatique des hommes.

« Euh… Vous êtes trop aimable… » fut tout ce que Félix parvint à articuler.

Carla Brownie s’indigna, prenant la parole pour la première fois :

« Lui révéler l’opération Catharsis ? C’est d’une imprudence ! »

Goldstein balaya cette critique d’un revers de main.

« A qui ira-t-il le répéter ? Et puis moi aussi, j’ai envie de me montrer imprudent ! »

Le ministre félon s’approcha d’un mur et appuya sur un gros interrupteur rouge. La porte du fond de la pièce coulissa, dévoilant un missile sur une rampe de lancement. Un homme en blouse blanche, qui s’affairait à coté, tressauta nerveusement.

« Ce charmant missile est un petit cadeau de nos amis soviétiques, qui pensent comme moi qu’il est temps que la France soit gouvernée par un chef d’état et non par un apprenti-sorcier d’opérette. »

Félix en fut estomaqué. Il crut un instant que c’était un mensonge de Goldstein. Mais celui-ci semblait sincère… Se pouvait-il vraiment que le Grand Frère Soviétique veuille écraser la Rénovation Civilisationnelle, qui était pourtant le prolongement de leur œuvre ? Le ministre fit un signe de la main au technicien, qui le lui rendit, puis poursuivit :

« Ce soir, notre bien-aimé Guide Suprême tiendra son traditionnel discours de la Fête du Travail. Comme à son habitude, il montera au sommet de la tour Eiffel, ou devrais-je dire le « Phallus d’Acier d’où il féconde le Monde avec sa Semence Idéologique », pour reprendre sa fameuse métaphore… »

Il s’interrompit l’espace d’une seconde. Son rictus narquois révélait l’estime en laquelle il tenait les talents de poète du Guide Suprême.

« Pour l’occasion, tout le gouvernement sera à ses côtés. Je suis supposé être de la partie, mais vous avez sans doute déjà deviné que j’ai pris mes dispositions pour avoir des raisons tout à fait valables d’être en retard. Mais j’arriverai assez tôt pour voir notre petit missile envoyer tous ces croquants dans un monde meilleur que celui qu’ils veulent nous bâtir. Vous pouvez compter sur moi pour faire porter le chapeau à l’Action Française, ou à un complot des Etats-Unis. Comptez aussi sur moi pour prendre les rênes du pouvoir dans l’heure qui suivra. Compte tenu des circonstances, nul ne s’étonnera que le seul ministre survivant forme un gouvernement provisoire… Et avec l’appui de l’Union Soviétique, je pourrais tranquillement épurer le pays de tous ceux qui songeraient à poursuivre l’œuvre de Bitterman. »

Il écrasa ce qui restait de son cigare à même le bureau.

« Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je dois vous laisser… L’horloge tourne et je dois être à l’heure pour être en retard. Est-ce que tout est prêt, camarade Achmarinov ? »

L’homme en blouse blanche regarda sa montre.

« Tout est fin prêt. J’ai programmé la mise à feu pour… dans exactement vingt-trois minutes et dix-sept secondes ! »

« Diable ! Je n’ai plus une seconde à perdre ! Camarades, avant de vous quitter, permettez-moi de vous dire que vous avez fait un travail fantastique. Je suis fier de vous ! »

Sur ce, il se dirigea à grandes enjambées vers une porte située au fond de la pièce. Le gorille l’interpella au moment où il posait la main sur la poignée.

« Excusez-moi, mais que fait-t-on de lui ? »

Le ministre se retourna et, d’une voix moqueuse, prononça sa sentence impitoyable.

« Barnabé, dois-je vous rappeler que nous sommes dans un abattoir ? Pourquoi n’allez-vous pas vérifier le bon fonctionnement des installations ? »

Barnabé le gorille et George Profond hochèrent la tête. Le premier franchit la porte par laquelle ils étaient entrés, et le second, appuyant son pistolet dans les reins de Félix, l’obligea à le suivre. Et, tandis que ces deux sbires entraînaient leur victime vers son funeste destin, le ministre éclata d’un rire démoniaque.



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5.


Les trois hommes déambulaient maintenant dans les couloirs du bâtiment désaffecté depuis de longues minutes.

« Ma question est peut-être idiote, mais pourquoi est-ce qu’on ne lui règle pas son compte ici et maintenant ? interrogea George Profond tout en poussant Félix avec son arme. »

Barnabé haussa les épaules.

« Le chef a émis le désir qu’on vérifie que les installations sont toujours en état. »
« Mais concrètement, ça veut dire quoi ? On l’étourdit, on lui colle une balle dans la tête, on le dépèce et on le transforme en côtes de porc ? »
« Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’aller jusque-là. Le tuer et suspendre sa carcasse suffiront. »
« Alors, autant le faire tout de suite. On se fera moins chier. »
« Si j’ai appris quelque chose dans ma vie, c’est que ne pas suivre les instructions d’un supérieur, même pour une bonne idée, en est une mauvaise. »

George ouvrit la bouche pour lancer une répartie de son cru quand son compère s’immobilisa devant une porte.

« De toute manière, nous sommes arrivés, dit-il en l’ouvrant. »

L’un après l’autre, ils franchirent la porte pour déboucher dans une pièce obscure, qui sentait le renfermé. Barnabé trouva rapidement un commutateur, et la lumière se fit, grâce à des lampes qui clignotaient à intervalles irréguliers, révélant une vaste pièce, encombrée par un amas de matériau sur lequel un chiffonnier aurait pu vivre cent ans.

« Je ne me souvenais pas qu’on avait laissé un tel désordre… murmura-t-il pour lui-même. Je crois qu’il va falloir un petit moment pour le retrouver… »

Le gorille fit signe à son acolyte de rester où il était et partit explorer l’immense foutoir. Au bout de quelques instants, il laissa échapper un ricanement triomphant et exhiba le pistolet à projectile captif dont les ouvriers se servent pour faire perdre conscience aux animaux avant de les dépecer.

C’était l’occasion que Félix attendait : ce spectacle détournait surement l’attention de George. Il pivota sur lui-même, et de son coude écarta l’arme du sbire, complètement pris au dépourvu. Il enchaîna avec un formidable uppercut qui l’étendit au sol.

Barnabé, passé l’instant de surprise, lâcha l’arme qui ne lui était d’aucune utilité à distance et se saisit de son propre revolver. Mais entretemps, Félix s’était jeté par terre, s’était emparé de l’automatique que George avait laissé tomber dans sa chute et la retournait contre le gorille. Les deux hommes firent feu presque simultanément. Mais Barnabé était un piètre tireur et rata complètement sa cible. L’agent 75-203, lui, était un tireur d’élite, et son adversaire tomba à la renverse, une balle entre les deux yeux, avant d’avoir pu presser une nouvelle fois la détente.

Félix vit alors George se relever et bondir sur lui, mais il lui décocha un coup de pied dans la mâchoire qui cette fois l’assomma pour le compte.

L’agent de la Police du Peuple put alors se relever et consulta sa montre. Il évalua le temps qui restait avant que l’engin de mort ne s’envole vers le Guide Suprême… Il n’y avait plus un instant à perdre. Il avait réussi à sauver ses fesses, mais il lui restait encore à sauver la civilisation.


6.


Félix refit en sens inverse le chemin qu’il avait parcouru sous la menace des deux terroristes. Il s’égara à plusieurs reprises, mais finalement parvint à revenir à la salle où il avait été capturé. Achmarinov le technicien et plusieurs sbires s’y trouvaient, surveillant de loin le missile qui s’apprêtait à prendre son envol. L’un d’eux esquissa un geste de défense, mais Félix l’abattit sur-le-champ. Cela fit réfléchir les autres, qui levèrent lentement les mains en l’air.

« Lâchez vos armes et reculez contre le mur ! ordonna Félix aux autres, en les menaçant de ses deux pistolets. Toi, le technicien, viens par ici. »

Les sbires s’exécutèrent. Le technicien s’approcha, un sourire mauvais aux lèvres.

« Bien. Maintenant, vous allez m’arrêter cette diablerie ! »
« Trop tard ! grimaça Achmarinov. Mise à feu dans dix secondes. »

L’espace d’un instant, Félix sentit son cœur s’arrêter de battre.

« Il n’est jamais trop tard pour les combattants du peuple ! » répliqua Félix de son ton le plus véhément aux terroristes qui ricanaient.

L’agent de la Police du Peuple s’employa sur-le-champ de démontrer la justesse de sa réponse. Les quelques secondes restantes lui suffirent pour se placer devant l’engin de mort, pile sur sa trajectoire. L’instant suivant, il entendit la mise à feu se déclencher, tandis qu’Achmarinov laissait échapper un hurlement de désespoir en comprenant ce qu’il avait en tête.

L’explosion détruisit une bonne partie de l’abattoir quatre-vingt douze et de son contenu. Félix quitta ce monde sereinement, sachant qu’il avait sauvé la Rénovation Civilisationnelle. Nul n’apprendrait jamais son sacrifice, mais cela était un détail : l’honneur de mourir utilement pour la collectivité valait plus que toute chose.


7.

Epilogue

(Extrait de Nouvelles de l’Ancien Monde, par Bill Bryson)


J’ai d’habitude une très grande estime pour les dirigeants farfelus. Il faut dire que selon moi, parvenir à la magistrature suprême pour y faire des pitreries est une performance pour le moins croustillante. Ainsi suis-je un fervent admirateur de nos anciens présidents Stephen Grover Cleveland, qui même à la Maison Blanche garda l’habitude de se soulager par la fenêtre de son bureau, et Franklin Pierce, qui y était rarement sobre, et la quitta avec le surnom de « Héros des Bouteilles Désespérées ». Mais même pour un amateur de dirigeants saugrenus comme moi, il n’y a pas grand-chose à sauver dans l’œuvre de Frédéric Bitterman.

Bitterman fut un de ces militants qui partit en Allemagne soutenir la révolution communiste de 1931. Vous connaissez la suite : grâce à l’inertie de la France et du Royaume-Uni, celle-ci gagna en intensité et se propagea aux pays voisins, et quand toute l’Europe ne fut plus qu’un vaste foutoir, l’URSS n’eut plus qu’à intervenir pour submerger le continent. Le soutien des Etats-Unis, trop tardif, ne parvint qu’à sauver l’Islande et les îles britanniques et à établir un statu quo.

Bitterman, qui s’était plus qu’illustré au cours de ce conflit, fut récompensé par une place de choix au gouvernement à la création de la République Populaire de France. Il continua à gravir les échelons du pouvoir tout au long du règne de Maurice Thorez. A la mort de celui-ci, il devint le numéro deux du parti, juste derrière Waldeck Rochet. Mais ce dernier avait de graves soucis de santé, et le gouvernement effectif revint à Bitterman. Celui-ci en profita évidemment pour placer ses partisans aux postes-clés, et prit en peu de temps le contrôle du pays. Il obligea alors ce pauvre Waldeck à prendre une retraite anticipée, se proclama « Guide Suprême », et donna le coup d’envoi de la « Rénovation Civilisationnelle », censée aboutir à une société parfaite.

Cet ersatz de Révolution Culturelle se distinguait surtout par sa prise au pied de la lettre de l’expression « du passé, faisons table rase » : pour Bitterman, il fallait effacer toute trace de la période pré-communiste. Au nom de ce principe, non seulement il interdit d’enseigner l’histoire et censura tous les livres qui en traitaient, mais en plus, il s’attaqua aux traces matérielles du passé : il ordonna ainsi la destruction d’un grand nombre de monuments historiques, en particulier la quasi-totalité des cathédrales, le château de Versailles, et bien d’autres joyaux de la culture française. Pour des raisons évidentes, il fut mis à l’index par tous les pays, y compris ceux du bloc soviétique, qui trouvaient qu’on pouvait faire de meilleures publicités pour la cause communiste. Pour couronner le tout, une tentative d’assassinat fomentée par l’un de ses propres ministres le rendit complètement paranoïaque, et la fin de son règne se marqua par un durcissement de sa politique et une tendance à envoyer tout le monde en camp de rééducation. Par bonheur, cette situation ne se prolongea pas. L’URSS se décida à intervenir directement : les forces du pacte de Varsovie se massèrent aux frontières françaises. Mais heureusement, elles n’eurent pas à intervenir.

On ne sait si Bitterman mit fin à ses jours tout seul ou si d’autres se chargèrent de le suicider, mais toujours est-il que sa mort soudaine simplifiait bien les choses. Le PCF chercha un candidat susceptible de convenir aux Soviétiques et trouva Georges Marchais, un homme aux idées plus classiques et qui de surcroit ne *******ait pas par la fenêtre de son bureau. Le Kremlin s’empressa de lui accorder sa bénédiction, et tout rentra dans l’ordre.

Aujourd’hui, le peuple de la République Populaire de France a repris une vie normale et essaie d’oublier ce règne bref, mais fertile en évènements… Mais c’est peine perdue d’avance : il se trouvera toujours un homme comme moi pour en rappeler les détails amusants, comme les innombrables charlataneries qui eurent pignon sur rue et furent enseignées dans les universités après que Frédéric Bitterman les eut déclarées conformes à la « science prolétaire » (sic). Ou, plus surprenant, l’interdiction de l’usage du H majuscule, dans lequel cet homme obsédé par la nécessité de détruire le passé voyait la lettre grecque êta qui signifie, entre autres choses : il était.



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Gwalchafed

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   Réponse au Sujet '[PLC 2010]L'Heure du H' a été posté le : 20/03/11 13:51
Bon, d'accord, j'avoue, c'est nettement meilleur que le mien ;) Bravo, félicitations.

A quand un recueil de nouvelles avec tous les vainqueurs ?:D


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Gwalchafed

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   Réponse au Sujet '[PLC 2010]L'Heure du H' a été posté le : 22/03/11 20:48
On dirait que les moyens esprits se rencontrent.

Nouvelle honorable mais j'avais de loin préféré les précédentes d'autant que le concept me semble un peu plan-plan comparé à ce que d'autres ont produit ; il est vrai que du coup, ça a un rapport avec le sujet. Et puis c'est un peu court. Et ça manque de fornication malgré l'improbable rencontre (sur une table de dissection ?) de von Braun et de Freud.

Bon, allez, la prochaine maintenant.



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   Réponse au Sujet '[PLC 2010]L'Heure du H' a été posté le : 25/03/11 11:46
Citation :
JWRK dans une contemplation à Dlul a dit:
Et ça manque de fornication malgré l'improbable rencontre (sur une table de dissection ?) de von Braun et de Freud.



C'est parce que nous sommes dans une oeuvre réaliste-socialiste. On ne donne pas dans la dépravation bourgeoise.



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JWRK

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   Réponse au Sujet '[PLC 2010]L'Heure du H' a été posté le : 25/03/11 18:50
C'est bien ce que je vous reproche.


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