Nowhere Man

-= Chaos Legions =-
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La guerre de la bière... a été posté le : 14/02/11 11:26
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Histoire de patienter jusqu'à la proclamation des résultats du PLC, je vous sers un petit quelque chose sans grande prétention, qui était initialement censé répondre à l'appel à texte "Bière et Nains" du fanzine CitronMeringue. Je ne l'avais pas terminé à temps, ce qui n'est peut-être pas une mauvaise chose, vu que la version finale fait le double de la longueur maximale autorisée.
LA GUERRE DE LA BIERE
Le silence de mort qui régnait dans la salle du conseil était maintenant vieux de plusieurs sabliers, et rien n’indiquait sa fin prochaine. Tous, depuis le roi Vik à la Barbe Fourchue, jusqu’à l’humble scribe qui couchait par écrit les délibérations de l’assemblée, demeuraient immobiles, le regard perdu dans le vide, anéantis par la calamité suprême : le Brasseur n’était plus.
Alors qu’il revenait de la surface, avec un chargement de houblon qu’il était allé choisir avec le plus grand soin, l’ennemi avait surgi, massacré son escorte et fait main basse sur le précieux convoi. Ni le Brasseur, ni son Premier Apprenti ne figuraient parmi ceux qui avaient réussi à rejoindre la mine-forteresse. Le Brasseur et son successeur morts – ou emmenés en captivité, ce qui revenait au même, voilà qui constituait une crise sans précédent : dans peu de temps, le clan allait être privé non seulement de la bière ordinaire, celle qui réconforte le travailleur à la fin de sa journée et soude la communauté, mais aussi de la Bière Sacrée, la bière qui permet aux prêtres de communier avec le monde des esprits, la bière qui scelle les pactes…
Au bout d’un long moment, Todric, le Porte-Hache, se décida à parler.
- Il nous faut prendre une décision. Tout de suite.
Aucune réaction. Il poursuivit :
- J’ai songé à Derikrik, le Second Apprenti. Il n’a atteint que le troisième degré d’initiation, mais il maîtrise déjà les bases du métier et surtout, il est débrouillard. Qu’on le laisse essayer, voilà mon opinion.
Le Maître des Runes répondit au quart de tour :
- Les traditions sont formelles : il faut avoir atteint le quatrième degré pour être habilité à faire de la bière simple, et le septième pour la Bière Sacrée. Dois-je vous rappeler que la bière n’est pas seulement une boisson houblonnée ? Elle doit être brassée par un nain de l’art dans les règles de l’art, sans quoi ce n’est pas de la bière.
- Qui ferait la différence ?
- Moi, pour commencer. Et je déclarerai non-nain quiconque ne sera pas capable de la faire. On ne saurait remplacer une tradition par sa parodie. Au fond de lui-même, chaque nain de Karak Grin sentirait que ce breuvage ne serait qu’un ersatz sans valeur. Les cérémonies seraient vidées de leur sens, les dieux deviendraient muets, et les pactes resteraient des paroles en l’air.
Après un bref silence, il poursuivit :
- Non, nous n’avons pas le choix, il nous faut trouver un nouveau Brasseur à l’extérieur.
Le silence revint immédiatement, tandis que le conseil pesait avec gravité la solution que proposait le Gardien des Traditions. Elle était plus facile à dire qu’à faire. Un nain ne pouvait rejoindre un autre clan qu’à la seule condition de renier son ancienne tribu. Cela arrivait de temps à autre, mais l’évènement restait fort rare, car les liens entre un nain et son clan sont très forts. Et de par son statut, un Brasseur était lié à son clan infiniment plus qu’un banal mineur de fond.
Après s’être longuement caressé la barbe, le roi se leva et déclara :
- Puisque c’est la seule solution, que mes messagers partent immédiatement dans les cités alliées en quête d’une personne adéquate. Puissent les dieux nous venir en aide.
Sur ce, il leva sa chope et la vida d’un trait, pour officialiser sa décision. Les autres conseillers firent de même, pour montrer qu’ils l’avaient enregistrée. Ils notèrent qu’on avait déjà réduit les doses…
* * *
Les messagers cherchèrent longtemps et loin. Beaucoup revinrent bredouilles. Le roi songeait déjà à attaquer une cité voisine pour en capturer le Brasseur et le faire travailler sous la contrainte quand un messager revint, accompagné d’un nain à peine bicentenaire, mais dont le visage était déjà marqué par la consommation soutenue du breuvage houblonné.
Celui-ci, apprit-on, venait d’un clan éloigné, où il était Premier Apprenti. Ayant atteint le septième et dernier degré d’initiation, il ne lui restait plus qu’à attendre le décès du Brasseur en titre pour hériter du poste. Mais celui-ci était un maître si dur qu’il n’avait guère hésité devant la perspective d’officier plus tôt que prévu.
Devant le peuple assemblé en toute hâte pour l’occasion, il renia solennellement son ancien clan par trois fois. Après quoi, on procéda sans attendre à la cérémonie de l’Adoption, et on l’éleva à sa nouvelle dignité dans la foulée ; tout cela fut expédié trop rapidement au goût du Maître des Runes, qui cependant se contenta de grommeler dans sa barbe. Puis le nouveau Brasseur s’en alla fabriquer sa première cuvée. En le voyant s’affairer autour des cuves et partager son expérience avec Derikrik, la méfiance que les nains de Karak Grin éprouvent instinctivement face à tout nouveau venu s’apaisa quelque peu. Bien sûr, il en fut pour dire que sa bière n’était pas à la hauteur de celle de son prédécesseur. Mais au moins avait-on de la vraie bière et tout le monde s’accordait à dire que c’était là l’essentiel.
* * *
Une fois encore, le conseil avait un ordre du jour on ne peut plus délicat. Le héraut, après avoir abattu son marteau à trois reprises sur le gong sacré, proclama d’une voix forte mais inhabituellement chevrotante :
- Peuple de Karak Grin ! Cette audience publique a pour but de trancher le litige qui oppose Almoïn le Brasseur à… à Alrik le Brasseur.
- La parole est à Alrik, déclara le Maître des Runes, à qui il revenait de diriger les débats.
Alrik s’avança. On s’était tout d’abord refusé à le reconnaître, tant ses deux années de captivité l’avaient transformé. Amaigri, vêtu de haillons, et surtout sans un poil sur le visage, car l’ennemi lui avait rasé la barbe pour l’humilier, il n’avait cependant rien perdu de sa combativité et avait sur-le-champ réclamé qu’on lui restitue son poste.
Alrik fit une longue plaidoirie, dans laquelle il rappela qu’il avait servi le clan pendant cinquante fois plus d’années que son compétiteur, qu’il était l’héritier des traditions de brassage du clan, et qu’il était propriétaire du matériel utilisé. Pour toutes ces raisons, le poste de Brasseur ne pouvait revenir à un autre que lui.
Sur un signe du Maître des Runes, Almoïn s’avança à son tour et répondit point par point. Il argua que le matériel de brassage n’était pas la propriété d’Alrik lui-même, mais du clan, et que le Brasseur n’en avait que l’usufruit. Il déclara ensuite que si sa tradition de brassage venait d’un autre clan, elle n’en avait pas moins été très utile et qu’aucun nain de Karak Grin ne s’en était encore plaint. Enfin, il avança que pour rendre service au clan, il avait fait un grand sacrifice en reniant sa tribu d’origine sans espoir de retour, et que l’empêcher d’exercer le seul métier qu’il connaisse, ce qui revenait à le condamner à n’être rien du tout, serait une marque d’ingratitude des plus injustes.
L’affaire était on ne peut plus embarrassante. Il était aussi injuste de rejeter la demande d’Alrik que de renvoyer Almoïn. Mais il était impossible de donner satisfaction à tous les deux. La bière soudait la communauté, aussi ne pouvait-il pas y avoir deux Brasseurs en même temps, car l’existence de deux bières différentes serait une source de division. Et l’on ne pouvait pas davantage subordonner l’un à l’autre : héritiers de deux traditions de brassage différentes, ils avaient des idées incompatibles sur la façon de pratiquer leur art.
Il devait y avoir un vainqueur et un vaincu, et le roi n’osait prendre la décision de briser la vie de l’un ou de l’autre.
Todrik se pencha vers le roi et, à voix basse, lui fit ce conseil :
- Almoïn nous a tirés d’affaire, et il est encore jeune. Alrik a l’essentiel de son existence derrière lui. Mieux vaut préserver celui qui a le plus d’avenir. Et puis, comment avoir encore de l’estime pour Alrik ? Il a laissé l’ennemi lui couper la barbe. S’il s’agissait d’un de mes guerriers, l’honneur lui commanderait de se suicider… Qu’il prenne sa retraite, cela vaudra mieux pour lui et pour nous.
Le roi hocha la tête, mais son air pensif révélait qu’il ne fallait pas y voir un signe d’approbation. Tous les nains mettaient un point d’honneur à exercer leur activité jusqu’à leur dernier souffle. Il fallait un accident ou une maladie particulièrement grave pour réduire un nain à cette extrémité. Et encore il y en avait plus d’un pour préférer la mort à la honte de devenir un fardeau pour la communauté. Le souverain répugnait à infliger pareille humiliation à un nain qui n’avait jamais démérité.
Le Maître des Runes parla à son tour. Il n’attendait jamais longtemps pour s’opposer au Porte-Hache :
- Les traditions stipulent que l’ancien titulaire retrouve son poste s’il réapparaît, et que le nouveau redevienne Premier Apprenti sous ses ordres. Evidemment, le cas de figure dans lequel les deux brasseurs ne peuvent travailler ensemble en raison de traditions de brassage différentes n’est pas traité. Mais j’estime qu’en tant que nouveau venu, Almoïn doit adopter celle de nos ancêtres et accepter d’être subordonné à Alrik. S’il refuse, et bien, c’est son problème, et il est libre de s’en aller.
Deux conseils, tous deux pleins de bon sens, mais radicalement opposés. Tous les regards étaient maintenant tournés vers le roi, qui tortillait nerveusement les deux pointes de sa barbe. Celui-ci resta silencieux un bon moment, tandis qu’il pesait les avis de ses conseillers. Enfin, il se leva et déclara :
- Les deux causes sont également justes, et il m’est impossible de trancher. Aussi, je décrète que le poste de Brasseur ira au meilleur des deux ! De la même manière que nos guerriers luttent pour savoir qui prendra la tête de leur escouade, nos deux candidats se départageront par leur talent ! L’un après l’autre, ils feront chacun une cuvée dans laquelle ils mettront tout leur art, et ce sera vous, peuple de Karak Grin, qui déciderez qui mérite d’occuper le poste ! J’ai dit.
Le Gardien des Traditions se leva, voulant protester qu’il n’était pas coutume de demander son avis au peuple, mais le roi avait déjà vidé sa chope pour officialiser la décision. Elle n’était maintenant plus contestable. Le Maître des Runes se rassit donc et vida la sienne à son tour, tandis que le peuple murmurait sa surprise.
Almoïn sourit et déclara :
- Je travaille nuit et jour, et je suis fatigué. Je laisse à mon rival le soin de préparer la première cuvée. Je passerai en second.
- Pourquoi ne pas utiliser la bière que tu as déjà préparée ? Cela nous ferait gagner du temps.
- Vous avez entendu comme moi le roi : « une cuvée dans laquelle ils mettront tout leur art ». J’ai fait ma bière comme d’habitude. Pour une telle occasion, il faut que je me surpasse, et j’ai besoin pour cela de me reposer quelque temps. Qu’Alrik passe en premier, après tout, ne s’est-il pas reposé pendant deux ans ?
Quelques rires se firent entendre. Alrik grogna, mais ne protesta pas.
- Qu’il en soit ainsi, approuva le roi. Qu’Alrik prépare la première cuvée. Le peuple rendra son verdict aussitôt après avoir goûté celle d’Almoïn. L’audience est levée !
* * *
Tandis que son concurrent s’affairait dans la brasserie, Almoïn se prélassait sur sa paillasse. Du coin de l’œil, il vit Derikrik, son Premier Apprenti, écarter le rideau qui masquait l’entrée de l’appartement troglodyte. Il lui fit signe d’entrer dans la caverne.
- Ne devrais-tu pas être en train d’aider Alrik ? s’étonna le Brasseur. Après tout, dans ces circonstances, tu es son apprenti autant que le mien.
- Le Maître des Runes a décrété que je ne devais prêter assistance ni à l’un ni à l’autre, expliqua le jeune nain. Les deux prétendants devront tout faire tout seuls, qu’il a dit. Je suis désolé.
- A la bonne heure ! s’écria gaiement Almoïn.
Derikrik en fut surpris. Tout Brasseur était content d’avoir un aide pour le débarrasser des corvées les plus éreintantes. Le Premier Apprenti s’avança et découvrit l’origine de la bonne humeur d’Almoïn. Des tonnelets vides à coté de son lit indiquaient qu’il s’était offert une généreuse ration de sa production.
- Vous ne devriez pas vous laisser aller ainsi, lui conseilla Derikrik. Vous devrez bientôt faire votre cuvée, et vous aurez besoin de toute votre concentration si vous voulez l’emporter.
- Pourquoi m’en faire ? répondit-il négligemment. La lutte est gagnée d’avance !
Tandis que le Brasseur éclatait de rire, Derikrik le regardait sans comprendre. Comment Almoïn pouvait être aussi sûr de lui ? Même si Alrik n’avait pas pratiqué son art pendant un certain temps, il n’était pas un adversaire à prendre à la légère. Almoïn remarqua sa perplexité.
- Toi, tu veux savoir mon secret, dit le Brasseur. Est-ce que je me trompe ?
- J’avoue sans honte que je suis curieux.
- Je m’en doutais. Je vais te le révéler, mais c’est bien parce que je t’aime bien et que j’ai confiance en toi. Et puis, tu es mon apprenti, pas vrai ? Je devrais bien t’enseigner cette astuce un jour ou l’autre…
Almoïn se tut pour avaler une nouvelle rasade. Il était manifestement complètement ivre.
- Depuis quelque temps, j’ajoute la poudre d’un certain champignon à ma préparation… Ce champignon ajoute un petit goût qui n’est pas désagréable, mais ce n’est pas là ce qui fait son intérêt. Sa propriété la plus intéressante est de créer une accoutumance chez le consommateur… Je pense qu’Alrik ne connaît pas cette substance, il n’y en avait pas dans les ingrédients qu’il a laissés… Il faudra bien des jours pour épuiser sa cuvée… Quand viendra mon tour de présenter ma production, tous les nains de Karak Grin seront en manque, et ma boisson leur apportera un grand soulagement. Ce sera plus que suffisant pour assurer ma victoire !
Et sur ces mots, le Brasseur éclata de rire. Derikrik, aussi admiratif qu’effrayé par la ruse de son mentor, hésita un instant. Il n’existait aucune règle pour ce genre de compétition, mais quelque chose lui disait que ce coup fourré n’était pas loyal. Devait-il révéler le stratagème aux autres ? Cela semblait raisonnable, mais le Maître des Runes lui avait dit textuellement « Ne prête assistance ni à l’un, ni à l’autre, n’interviens sous aucune forme que ce soit dans la compétition. ». Et le Gardien des Traditions tenait qu’on prenne ses paroles au pied de la lettre.
Aussi, Derikrik, le cœur lourd, prit la décision de garder pour lui ce qu’il venait d’apprendre…
* * *
De son coté, Alrik recevait lui aussi de la visite.
- Quand ta cuvée sera-t-elle prête, Alrik ? demanda le capitaine Narvik. Il me tarde de ne plus être obligé de boire cette lavasse que nous sert ton remplaçant.
Il avait craché ce dernier mot comme si c’était une insulte. Les quelques suivants qui l’accompagnaient opinèrent en silence et en chœur. Bien des nains n’avaient accepté Almoïn que parce qu’il était indispensable à la bonne marche de la communauté. Maintenant qu’une alternative plus traditionnelle se proposait, leur méfiance naturelle refaisait surface.
Alrik sourit, dévoilant des chicots ébréchés. Il saisit une énorme chope en grès et, sous le regard gourmand de ses visiteurs, s’en alla la remplir à un tonneau. Quand il la rapporta, ceux-ci s’en emparèrent précipitamment, manquant de la renverser, et en burent avidement quelques gorgées les uns après les autres. On entendait leurs langues claquer de plaisir.
- La bière d’Almoïn est donc si mauvaise que ça ? demanda l’ancien Brasseur, flatté de la popularité dont il jouissait encore auprès des siens.
- Bof, c’est mieux que rien, mais elle me fait l’effet d’une infusion vaguement houblonnée maintenant que je sens à nouveau le goût de la bière que je buvais dans ma jeunesse. Et que mon père, et le père de mon père, burent avant moi. Et je veux qu’après moi mes fils dégustent leur boisson en songeant qu’avant eux, tous leurs ancêtres ont eu le même goût dans leur bouche…
- C’est ce que nous voulons tous, renchérirent ses compagnons.
Le vieux capitaine se dressa de toute sa hauteur. Il sentait que le moment était venu de prononcer quelques paroles bien solennelles.
- Sur mon âme, s’exclama-t-il, je jure de ne plus jamais boire d’autre boisson que celle de nos ancêtres ! Que la peste emporte Almoïn et ses cruchons ! Nous n’avons pas besoin d’y toucher pour savoir qui doit être notre brasseur ! Que tous les poils de ma barbe tombent si je manque à ma parole !
Ses suivants applaudirent bruyamment à cette harangue. Et la chope circula à nouveau parmi les nains, cette fois pour sceller le terrible serment.
* * *
Le peuple de Karak Grin s’était réuni dans la Grande Salle. Avec le plus grand soin, le scribe royal avait procédé au décompte des mains qui se levaient pour soutenir l’un ou l’autre des rivaux. Les résultats étaient serrés, mais comme l’avait prévu Almoïn, son stratagème avait réussi à faire pencher la balance en sa faveur. Bombant le torse, il croisa les bras et se mit à attendre, le sourire aux lèvres, que le roi daignât officialiser l’issue du scrutin.
Vik à la barbe fourchue regarda ses deux principaux conseillers, en quête de soutien en ce moment crucial. Le Porte-Hache, d’un hochement de tête, l’encouragea à s’adresser à la population, mais le Gardien des Traditions, la main droite crispée sur son bâton runique, demeura immobile, le regard perdu dans le vide, se désintéressant complètement de la question. Le roi, la gorge serrée, se leva. Le peuple fit silence, et retint son souffle alors que le suzerain s’apprêtait à rendre son verdict.
Trois coups sourds retentirent. Mais ce n’était pas le héraut royal qui les avait frappés. Tous les regards se tournèrent vers Narvik, qui venait de se manifester ainsi, en cognant du manche de sa hache contre le sol dallé de marbre.
- Noble roi, prends garde à ne pas proclamer de résultats incorrects !
Vik fronça les sourcils, sans comprendre. Un partisan d’Almoïn se chargea de répondre.
- J’ai compté les mains levées en même temps que le scribe et je ne pense pas qu’il se soit trompé. Mais si tu insistes, nous pouvons procéder à un nouveau vote.
- Je ne nie pas qu’Almoïn ait rassemblé un plus grand nombre de suffrages qu’Alrik, répliqua l’officier.
Des murmures étonnés parcoururent l’assistance. Narvik les fit taire en frappant une nouvelle fois le sol.
- Mais, poursuivit le capitaine, qui a dit que le nombre de voix était le critère déterminant ? Aucune de nos traditions ne le précise…
D’un signe de tête, le Maître des Runes acquiesça en silence. Et pour cause : la Tradition ne prévoyait pas qu’on demande son avis au peuple.
- Cela tombe sous le sens, poursuivit le partisan d’Almoïn. Comment une opinion pourrait-elle se prévaloir d’être le choix du peuple quand elle n’a pas la majorité des suffrages ?
- Yorrik, toi et le scribe, vous vous êtes contenté de compter les mains levées. Moi, j’ai regardé les nains auxquels elles étaient attachées. Le plus grand nombre s’est prononcé pour Almoïn, il est vrai. Mais ses partisans sont principalement des mineurs, des cultivateurs de champignons, travailleurs vertueux mais peu réputés pour leur sagesse, ou de jeunes nains sans expérience, célèbres pour changer d’opinion à une vitesse surprenante. Est-ce là ta majorité, Yorrik ? Des nains de peu d’importance et des jeunots qui ont peut-être déjà changé d’avis à l’heure qu’il est ? Je ne suis pas sûr que ce soient eux qu’on doive consulter pour les décisions capitales… A l’inverse, chez les partisans d’Alrik, j’ai surtout vu de savants ingénieurs, des scribes, des scaldes, des vétérans de nombreuses guerres… Noble roi, quand tu prendras ton arrêt, rappelle-toi que ceux qui comptent dans la mine se sont prononcés pour Alrik !
Des réactions variées accueillirent le discours du vieux capitaine. « Ceux qui comptaient dans la mine » hochaient la tête en signe d’approbation. Mais ceux que le vétéran avait désignés comme des nains de seconde zone s’indignaient ouvertement. Yorrik s’avança, et répondit d’un ton véhément, tout en agitant son index devant le nez de son adversaire.
- Narvik, fanfaron en délire ! Comment oses-tu traiter ainsi ceux qui sont le corps et l’âme de la mine ? Moi, je te dis que…
Il n’alla pas plus loin. Aussi vif qu’un éclair, Narvik avait saisi sa hache à deux mains et, d’un grand mouvement circulaire, trancha net le bras que son interlocuteur tendait vers lui. Celui-ci s’écroula en hurlant, devant l’assistance frappée de stupeur.
Seul Almoïn comprit ce qui se passait : si les Brasseurs de son ancien clan prisaient tant le fameux champignon, c’était parce que l’effet de dépendance qu’il entraînait avait un intérêt militaire : un guerrier en manque combattait avec plus de férocité, et ne ressentait plus ni peur ni douleur. Revers de la médaille : il devenait aussi plus incontrôlable, et les chefs de guerre n’utilisaient ce procédé que sur une ou deux escouades à la fois, qu’ils encadraient avec soin, de peur qu’aveuglés par leur soif de sang, les guerriers ne chargeassent trop tôt ou – cela s’était vu, ne décident de s’entretuer.
Almoïn, réalisant que Narvik et les siens n’avaient pas gouté à sa cuvée, fit un pas en arrière, effrayé. Il avait devant lui les machines à tuer dont parlaient les légendes de son clan, et Yorrik, en asticotant un peu trop l’irascible capitaine, venait de les mettre en action.
Mais il était trop tard pour se mettre en sûreté : avant que Todrik n’ait pu rassembler la garde royale, Narvik, les narines dilatées par l’odeur du sang frais qui réveillait ses instincts meurtriers, et excité par la vision du Brasseur honni reculant avec crainte, poussa son cri de guerre et s’élança, sa hache brandie à bout de bras. Ses suivants lui emboîtèrent le pas avec la même sauvagerie, abattant leurs armes sur quiconque se trouvait devant eux.
* * *
Un silence de mort régnait dans la salle du conseil tandis que les plus hauts dignitaires de la mine-forteresse méditaient sur la tragédie qui venait de se produire. Bien des nains avaient trouvé la mort avant que les gardes royaux n’arrivent à maîtriser les guerriers enragés. Ceux-ci avaient amplement eu le temps de s’acharner sur Almoïn. On comptait aussi Alrik au nombre des victimes ; certains disaient l’avoir vu charger avec Narvik, d’autres assuraient que dans la confusion, il avait reçu un mauvais coup de la part d’un de ses propres partisans.
Dans les deux cas, la cité se retrouvait une fois de plus sans Brasseur. Et à nouveau, il ne restait plus que Derikrik, qui dès la fin de la bataille avait accouru pour révéler le stratagème d’Almoïn, achevant ainsi de plonger la mine dans la consternation. Agenouillé devant le trône royal, les yeux baissés, le Premier Apprenti attendait maintenant que son souverain le punisse pour avoir gardé le silence ou lui accorde son pardon. Mais quand Vik à la barbe fourchue brisa enfin le silence à l’issue d’une longue réflexion, cela dépassa ses espoirs les plus fous :
- Dis-moi, Derikrik, quel degré d’initiation as-tu atteint maintenant ?
- Le cinquième, seigneur, répondit le Premier Apprenti sans relever la tête.
- Déjà ? s’étonna le roi.
- Almoïn était un bon professeur et j’apprends vite, bafouilla Derikrik, qui ne savait sur quel pied danser.
- Et bien espérons que tu sauras apprendre aussi bien tout seul. Car désormais, c’est à toi que revient le poste de Brasseur, avec tous les devoirs et les privilèges qui y sont liés. Essaie d’en être digne.
Le Maître des Runes se leva aussitôt, mais le roi l’arrêta d’un geste de la main et déclara laconiquement :
- J’ai dit.
Ces mots sonnaient plus comme l’aveu d’une défaite que comme un décret solennel. Mais on les accueillit néanmoins en tant que tels. Derikrik se prosterna en signe de reconnaissance et sortit de la salle à reculons. Tandis que le reste de l’assistance se retirait à son tour, le Porte-Hache s’approcha de son souverain et lui glissa à l’oreille :
- Il a donc fallu passer par un carnage pour adopter la solution que j’avais suggérée dès le début ? Que ceci soit la morale de cette histoire : les traditions sont des chaînes. Quand elles nous empêchent d’aller où nous voulons, il faut s’en débarrasser.
- Foutaises ! s’insurgea le Maître des Runes, sans non plus trop élever la voix, de crainte que l’assistance n’entendisse ce conflit. Ce bain de sang n’aurait pas eu lieu si on s’était conformé jusqu’au bout à la Tradition ! N’enseigne-t-elle pas que deux bières différentes divisent la communauté au lieu de la souder ? Nous en avons maintenant la preuve éclatante ! Ne proposait-elle pas une solution que le peuple aurait acceptée sans un mot ? Pourquoi ne l’a-t-on pas appliquée, au lieu d’improviser cette consultation populaire tout sauf traditionnelle, où les uns ont manipulé le peuple et les autres ont refusé de se soumettre au résultat ? Cela nous aurait évité bien des ennuis. La Tradition n’est pas là seulement pour faire joli. Si nous la perpétuons depuis la nuit des temps, c’est qu’il y a une bonne raison à cela : c’est parce que ça marche.
Le roi ne semblait pas les écouter. Depuis qu’il avait prononcé son arrêt, il était resté immobile sur son trône. Son visage était dépourvu d’expression, à l’exception d’une lueur mélancolique dans son regard. Puis, brutalement, il prit la parole :
- Non. La véritable morale, c’est qu’il n’est pas toujours possible de trouver une solution qui soit équitable pour tout le monde, et que quand cela arrive, il est tout de même préférable de se montrer injuste que de laisser pourrir le problème…
Et comme il était le roi, ce fut cette dernière leçon que l’on retint…
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Réponse au Sujet 'La guerre de la bière...' a été posté le : 14/02/11 21:42
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Un bien beau conte philosophique ma foi !
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