Nowhere Man

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La Ciudad de la Lluvia a été posté le : 01/04/10 09:16
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Je suis enfin venu à bout d'un projet qui traînait sur mon ordi depuis un bout de temps. Pour tout dire, c'était censé être ma participation au PLC 2008. Et bien que les jurés (des bureaucrates injustes et frustrés, ouh je les hais) aient refusé ma participation sous le fallacieux prétexte qu'elle arrivait un an et demi après la date limite, je suis quand même heureux de vous présenter cette... disons cette chose.
La Ciudad de la Lluvia.
La nuit est déjà bien avancée, mais pour moi, il n’est pas question de dormir. Je me suis enfermé à double tour dans ma cave, où je brûle chandelle sur chandelle en attendant que cesse l’orage. Car il ne faut surtout pas que je succombe au sommeil : il suffirait que je ferme les yeux, ne fût-ce qu’un instant, pour que je me retrouve là-bas, dans l’enfer moite et torride des forêts du Nouveau Monde…
Le Nouveau Monde… Je ne me rappelle plus très bien quel genre d’homme j’étais quand j’en ai foulé le sol pour la première fois. C’était pourtant il y a à peine dix ans, en l’an de grâce 1525. J’étais parti avec l’intention de me lancer dans la culture de la canne à sucre à Hispaniola. Mais je m’aperçus bien vite que je n’étais pas fait pour la dure vie de planteur, et comme tout un chacun en ce temps-là, les exploits de Cortez m’avaient enivré. Aussi, quand vint le bruit que Francisco de Montejo levait une armée pour soumettre le Yucatán, je laissai tout tomber et partis la rejoindre.
Mais à mesure que notre armée s’enfonçait dans l’intérieur des terres, mon enthousiasme diminuait. Les Mayas se sont révélés être des adversaires plus coriaces que prévu. Non qu’ils soient de taille à nous affronter en bataille rangée ; mais ils savent néanmoins tirer parti de la jungle yucatèque, et s’y entendent pour frapper là où on ne les attend pas. Et à peine a-t-on soumis une cité – de façon fort provisoire, que tout le travail est à refaire pour la suivante. Pourtant, ce n’était pas l’âpreté des combats qui me démoralisait le plus, mais la maigreur du butin. Il n’avait pas fallu beaucoup de temps pour que les soldats s’aperçoivent que l’or est très rare au Yucatán, et que même si nous finissions par emporter la victoire, les promesses de richesse resteraient lettre morte.
Bien des soldats étaient, comme moi, las de risquer leurs vies dans ces conditions. Les désertions étaient monnaie courante, et à mon tour, je finis par me résoudre à me joindre à une poignée d’hommes qui s’apprêtaient à partir. Par une nuit sans lune, nous faussâmes compagnie à Montejo, et nous prîmes la direction du sud, vers le Guatemala, où nous pourrions offrir nos services à Pedro de Alvarado, ou encore embarquer pour Panamá, où Pizarro préparait une expédition dans les contrées inexplorées de la Terre Ferme.
Notre troupe comptait dix membres. A notre tête se trouvaient le capitaine Diego de Trujillo et son ami le chevalier Gonzalo de Quevedo, deux vétérans de la conquête aztèque qui avaient donné maintes preuves de leur valeur. Sept soldats formaient leur suite : il y avait Antonio, un vieux briscard couturé de cicatrices, Miguel, un ancien marin agile comme un singe, Felipe, dont on oubliait quelquefois la présence tellement il était taciturne, Estéban, un godelureau plus taillé pour le métier de clerc que celui de soldat, Pedro, un Andalou qui s’était lancé dans l’aventure yucatèque pour échapper à la corde de chanvre qui l’attendait à La Havane, Sanche, un homme d’âge indéterminé avec un petit coté superstitieux qui le rendait parfois horripilant, et bien entendu moi-même.
Enfin, le dernier d’entre nous était un Maya converti, baptisé sous le nom de Juan, que nous avions "persuadé" de nous servir de guide. Grâce à lui, nous pûmes traverser sans encombre les territoires Mayas. Du moins pendant un certain temps, car nous finîmes par tomber dans une embuscade tendue par une vingtaine de guerriers. Mais nous réussîmes à mettre ces sauvages en déroute sans déplorer aucune perte, hormis Felipe qui avait reçu un mauvais coup de lance à la cuisse.
Redoutant que d’autres indiens ne surviennent, le capitaine ordonna de forcer l’allure, nous obligeant même à marcher toute la nuit. Le lendemain matin, cependant, il dut se rendre à l’évidence : il fallait faire halte le temps de reconstituer nos forces. Nous étions épuisés, affamés, et même en grand danger de tomber à court d’eau; en outre, la blessure de Felipe, mal soignée, s’était infectée au point que le pauvre diable pouvait à peine marcher. Le moral était au plus bas, et certains commençaient à dire que le capitaine était un incapable qui nous menait à la mort. Ils prenaient toutefois grand soin à rester hors de portée de son oreille.
C’est alors que Gonzalo, que le capitaine avait envoyé en éclaireur, fit son retour, en proie à une grande excitation.
« Mes amis, louons le Seigneur ! Alors que je m’apprêtais à revenir bredouille, je suis tombé sur un cadeau de la Divine Providence.
- Fichtre, lançai-je, aurais-tu trouvé une taverne pour avoir une mine aussi réjouie ?
- Une taverne ? J’ai trouvé bien mieux que ça ! Suivez-moi, que je vous montre la huitième merveille du monde ! »
Intrigués, nous lui emboîtâmes le pas, malgré le terrain accidenté et malgré nos courbatures. Enfin, il s’arrêta au sommet d’une butte, et de quelques coups d’épée, enleva les branchages qui nous masquaient la vue.
« Nous y voilà. Extasiez-vous ! »
Et en effet, le spectacle qui s’offrait à nos yeux était plutôt saisissant. A cet endroit, au cœur de la jungle, se trouvait ce qui avait été jadis une puissante cité. Bien des habitations étaient en ruines, ou rongées par la végétation, mais beaucoup d’édifices étaient encore en parfait état, comme le temple qui se dressait fièrement au centre de la ville. Gonzalo continua son discours :
« Messieurs, voici toute une ville à notre disposition ! Pour sûr, ce n’est pas Cibola, mais nous avons là un abri digne des meilleures auberges, un cénote où se trouve plus d’eau que nous n’en pourrons boire, et une tranquillité absolue. Remercions la Divine Providence ! Songez que dans cette jungle inextricable, nous aurions pu passer à coté cent fois sans même en soupçonner l’existence ! »
Tandis que, muets de stupeur, nous contemplions ces ruines, le capitaine, lui, les observait d’un air méfiant en se caressant la barbe. D’un geste, il fit signe à l’Indien de s’approcher.
« Dis-moi, tu ne m’avais pas parlé de cette cité. Que sais-tu à son sujet ?
- Rien, señor. »
Il avait prononcé ces paroles un peu trop rapidement. Le capitaine posa sur lui un regard inquisiteur.
« En es-tu sûr ?
- Si, señor. »
Le capitaine continua de le fixer sans dire un mot. De seconde en seconde, la gêne de l’indien devenait de plus en plus manifeste.
« Entendu parler un peu. Cité abandonnée depuis longtemps déjà. Savoir rien de plus. »
Le capitaine, voyant qu’il n’en tirerait rien de plus, reporta son attention sur les ruines. Après avoir observé une longue pause, il étendit le bras vers la pyramide qui dominait la cité.
« Cet endroit ne m’inspire guère confiance, mais dans la tempête, on ne choisit pas son port. Nous allons nous installer dans le teocalli. L’endroit idéal pour observer les alentours, et une position défensive de premier choix au cas où les Mayas venaient à nous tomber dessus. »
Sur ces paroles, nous descendîmes dans la ville. A l’inverse de la forêt où nous étions abrutis par les jacassements continuels des oiseaux, un silence de mort régnait sur la cité, et c’est non sans une certaine appréhension que nous entreprîmes la traversée des ruines. Même le capitaine, qui semblait pourtant sûr de lui, chargea son arquebuse, qu’il répugnait à utiliser de peur que la détonation ne révélât notre présence aux indigènes, et la tint prête à l’emploi. Mais rien ne se produisit.
Quand nous arrivâmes enfin au bord du muret de pierre qui ceignait l’ouverture du cénote, nous pûmes constater que le chevalier ne s’était pas trompé : au fond du gouffre se trouvait un lac assez grand et assez profond pour étancher la soif de tout un peuple. Des échelles de bois fixées à la paroi rocheuse permettaient de descendre au fond du puits naturel, mais elles semblaient vermoulues. Le capitaine jeta un coup d’œil désapprobateur à cette installation vétuste, et ordonna à Miguel et Estéban, les plus agiles d’entre nous, d’assurer le ravitaillement en eau fraîche.
Pendant qu’ils descendaient dans le gouffre, le reste de la troupe se tourna vers la pyramide et se mit à gravir les marches qui menaient au teocalli, sans se laisser impressionner par les gigantesques têtes de serpent qui décoraient les rampes. A mi-chemin, deux statues de la taille d’un homme avaient été érigées de part et d’autre de l’escalier. De la première ne subsistaient que des vestiges informes, mais la seconde avait été épargnée par les ravages du temps. Sa face était celle d’un homme, que surmontait une couronne de plumes ; deux cercles lui entouraient les yeux, tels des lunettes, et de sa bouche sortaient des crocs démesurés.
Le capitaine, qui ouvrait la marche, ne daigna pas lui accorder un regard ; Sanche, moins à l’aise, se signa discrètement tandis qu’il passait devant l’idole. Puis ce fut au tour de Gonzalo. Il s’immobilisa devant la statue, et cracha, avec une hargne non dissimulée :
« Celui-là, je le connais. C’est Tlaloc. Leur dieu de la pluie. L’un des plus abominables. »
Le guide indien toussota et avança timidement :
« Ça pas Tlaloc. Tlaloc être dieu des Mexicas. Ça être Chaac.
- Tlaloc, Chaac, rétorqua Gonzalo avec mépris, quelle différence ? Ce ne sont jamais que deux démons assoiffés de sang. Inutile d’entrer dans les détails. »
Le guide ne répondit pas. Il se mit à examiner le visage grimaçant de l’idole, en proie à une inquiétude manifeste.
« Señor, moi avoir peur. Lieu étrange. Silence maléfique. Chaac pas avoir abandonné cité. Si nous dormir dans sa maison sacrée, lui se mettre en colère. »
Pour toute réponse, Gonzalo tira son épée et posa sur l’indien un regard terrible. Epouvanté, celui-ci tomba à genoux et se mit à implorer grâce. Mais par bonheur, ce n’était pas à lui que l’hidalgo en voulait. En poussant un rugissement féroce, il abattit sa lame sur le cou de la statue, et le trancha aussi facilement que du beurre. La tête de l’idole ne tomba pas très loin, et le chevalier entreprit de la défigurer à coups de talons, sous les yeux choqués de l’indigène et les regards amusés du reste de la troupe.
« Alors, fils de païenne, dit-il tout en accomplissant son œuvre iconoclaste, ton démon te fait-il toujours aussi peur ? J’ai outragé sa statue de la pire façon qui soit, et où est sa vengeance ? Moi qui ai égorgé les prêtres de Huitzilopochtli dans l’enceinte même de son temple, je te le dis : face au pouvoir du Christ, les dieux de tes ancêtres ne sont plus que de vulgaires bouffons. Allons, limace, relève-toi. »
Juan se releva. Au regard craintif qu’il jeta à la statue mutilée, on voyait que sa peur de Chaac était toujours vivace ; mais c’était peu de chose face à la terreur que lui inspirait Gonzalo.
L’incident clos, nous continuâmes notre route vers le teocalli. Nous constatâmes qu’il était assez vaste pour nous accueillir tous ; l’autel ferait une table convenable, et les bas-reliefs, même en partie effacés et représentant des scènes barbares, changeaient agréablement du spectacle de la jungle. Le problème du logement et celui de l’eau désormais réglés, restait à résoudre celui des vivres. Le capitaine nous envoya donc fouiller les environs en quête de gibier et de fruits.
À proximité des ruines, les animaux brillaient par leur absence inhabituelle, et nous n’osâmes pas nous enfoncer trop profondément dans la forêt. Aussi, notre butin fut principalement constitué d’une récolte de fruits à demi mûrs et de racines noires dont l’indien assurait qu’elles étaient comestibles. Devant nos piètres résultats, nous prîmes le risque de le croire.
Découragés, nous décidâmes de rentrer au campement, d’autant plus que pendant les courtes heures qu’avait duré notre partie de chasse, le ciel s’était couvert de lourds nuages noirs. Les premières gouttes de pluie tombèrent alors que nous approchions du cénote, et se transforma rapidement en averse torrentielle. L’indien, après avoir jeté un regard circonspect à Gonzalo, déclara :
« Pas être saison des orages. Ca pas normal. »
Le chevalier remit l’impertinent à sa place d’une gifle sonore.
« Pas normal ? Sous-entendrais-tu par hasard qu’il s’agirait là de l’œuvre de Tlaloc ? Si c’est le cas, je le remercie de m’offrir cette agréable douche chaude. Mais personnellement, j’y verrais plutôt la main du Seigneur qui, dans Son infinie bonté, veut nous éviter la peine de descendre au fond du cénote pour nous désaltérer.
- Il est vrai, renchérit Pedro, qu’il n’est guère aisé de descendre ces échelles branlantes. L’un de nous pourrait finir par faire une chute fatale. »
Tout en prononçant ces paroles, l’Andalou s’était avancé sur le muret qui encerclait le gouffre. La pluie avait rendu les pierres glissantes, et quand il voulut se retourner, il perdit l’équilibre et bascula dans le puits. Au bout d’une chute de plus de soixante pieds, il creva la surface du lac et disparut dans les eaux sombres.
De prime abord, tout le monde s’esclaffa à ce spectacle. Mais nos rires moururent quand nous réalisâmes qu’il ne remontait pas à la surface. Cela ne manqua pas de nous surprendre : Pedro nageait comme un gardon et ne portait alors ni arme, ni cuirasse qui aurait pu le gêner ; de plus, il avait eu la chance de ne pas heurter la paroi en tombant, et à cet endroit, l’eau était assez profonde pour amortir sa chute. Personne ne pouvait s’expliquer pourquoi il avait ainsi coulé à pic.
« Etrange, commenta Antonio. C’est comme si l’eau l’avait avalé. »
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Réponse au Sujet 'La Ciudad de la Lluvia' a été posté le : 01/04/10 09:18
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Ce tragique évènement avait miné le moral de la troupe. Pendant tout le reste de l’après-midi, personne n’ouvrit la bouche plus qu’il n’était nécessaire. Au coucher du soleil, je pris le premier tour de garde. Un peu avant l’heure de la relève, je sentis soudain une présence derrière moi. Je me retournai en un éclair, pour découvrir Felipe, qui rampait sur le sol, l’air hagard.
« Donne l’alarme. », me souffla-t-il tandis que je le touchais. Il était brûlant de fièvre et claquait des dents. Il devait délirer.
« Les tambours… reprit-il. Les tambours de guerre… Tu ne les entends pas ? »
Il me fallut quelques secondes pour comprendre ce qu’il voulait dire par là.
« Tout va bien, Felipe. Ce n’est que le bruit de la pluie… Allons, retourne te coucher. Tu as besoin de reprendre des forces.
- Non. Il y a… autre chose que la pluie. Ecoute ! Ecoute mieux ! »
Je le reconduisis à sa couche en ignorant ses protestations, puis je revins à mon poste. Quelques minutes plus tard, cependant, je me surpris à distinguer un rythme étrange derrière le martèlement des gouttes de pluie, un rythme qui revenait sans cesse. Boom boom boom, boomlay, boomlay, boomlay, boom. Bien que sachant parfaitement qu’il ne s’agissait là que d’un effet de mon imagination, je ne parvins pas à m’en défaire, et je dormis très mal cette nuit-là.
Le lendemain, la pluie était toujours aussi torrentielle, et elle tomba sans discontinuer pendant toute la journée. Nous commençâmes à craindre que cette situation se prolonge pendant encore plusieurs jours, car maintenant que nous étions reposés, il était urgent de reprendre la route, ce qui n’était guère aisé dans ces conditions.
Cette crainte se trouva confortée le jour suivant ; le climat était toujours aussi défavorable. La journée commença par un esclandre : Miguel exigea qu’on reprenne la route tout de même. Mais le capitaine, sans se départir de son calme, rappela qu’il était imprudent de voyager dans des conditions climatiques aussi mauvaises, et que Felipe, dont l’état avait encore empiré, ne supporterait certainement pas le voyage. Miguel, voyant que certains l’encourageaient du regard, tenta de revenir à la charge, mais Gonzalo lui intima aussitôt l’ordre de se taire. A son ton sans réplique et sa mine féroce, l’ancien marin vit qu’il valait mieux ne pas insister.
Peu de temps après, il sortit, disant qu’il allait voir si il n’y avait pas moyen de trouver du poisson dans le cénote. Après la scène qui venait d’avoir lieu, nous soupçonnions que c’était un prétexte pour ronger son frein en toute tranquillité, aussi nous décidâmes de le laisser tranquille. Ce n’est que tard dans l’après-midi que nous réalisâmes qu’il s’attardait beaucoup trop.
Estéban se proposa aussitôt d’aller le chercher. Du haut de la pyramide, nous le vîmes disparaître dans le cénote, puis, un quart d’heure plus tard, remonter seul et nous adresser de grands signes. Après une brève concertation, le capitaine, le chevalier, Sanche et moi-même allâmes le rejoindre, tandis qu’Antonio restait au teocalli pour surveiller l’Indien et veiller sur Felipe.
« Miguel a disparu, nous expliqua Estéban. Je n’ai trouvé que sa ligne, abandonnée au bord de l’eau. J’ai jeté un coup d’œil dans les galeries qu’il y a au fond du gouffre, je n’ai rien vu. J’ai appelé, il n’a pas répondu. Tout cela ne me dit rien qui vaille.
- Inutile de nous inquiéter, répondit le capitaine d’un ton qui se voulait rassurant. Il s’est sûrement aventuré un peu trop loin dans une caverne et aura oublié que le temps passait. A nous cinq, nous devrions le retrouver rapidement. »
Nous descendîmes un à un dans le gouffre malgré le peu de confiance que nous avions en ces échelles de bois. Néanmoins, nous nous aperçûmes avec soulagement que celles-ci étaient plus solides qu’on ne l’aurait cru au premier coup d’œil. En bas, une demi-douzaine de galeries naturelles s’ouvraient dans la paroi rocheuse. Estéban nous en avait brièvement parlé. La plupart étaient peu profondes, mais l’une d’entre elles débouchait sur des grottes que lui et Miguel n’avaient pas osé explorer plus avant.
Ces sombres ouvertures me mettaient mal à l’aise, et instinctivement, je m’en éloignai. Ce faisant, je m’approchai du bord de l’eau. A cet endroit, il y avait une large zone où la profondeur n’excédait guère deux pieds, et l’eau était assez claire pour qu’on puisse distinguer le fond… ainsi que l’amas d’ossements humains qui le jonchait. Je laissai échapper un cri d’horreur, et montrai ma découverte à mes compagnons.
C’est à peine si le capitaine y jeta un coup d’œil avant de me rabrouer :
« Rien d’intéressant là-dedans. Ces ossements datent de l’époque où la cité était encore habitée. Ce que vous voyez là sont les restes des victimes que les sauvages avaient coutume de précipiter dans le cénote pour honorer le démon des eaux. »
Puis, à la lueur d’une torche, nous pénétrâmes dans la galerie que nous avait indiquée Estéban. Nous débouchâmes rapidement sur une vaste caverne, humide et froide. De faibles rais de lumière arrivaient çà et là, par de petits orifices dans le plafond rocheux, ce qui donnait une atmosphère irréelle à l’ensemble.
Notre attention se porta rapidement sur une petite caverne, dépendante de la grotte où nous nous trouvions. L’intérieur avait été aménagé : le sol était couvert de dalles irrégulières, les parois étaient décorées de peintures presque effacées par l’humidité, et une stèle se dressait au milieu de la salle, baignée par la lumière qui provenait d’une ouverture ménagée dans le plafond. Un sanctuaire certainement plus vieux que la cité elle-même…
Nous nous approchâmes de la stèle. Le visage grimaçant de Chaac – encore lui – y était gravé, et un liquide sombre en recouvrait le sommet. Le capitaine y mouilla son doigt pour confirmer ce que nous pressentions : du sang frais. Et il n’était pas besoin d’être un devin pour deviner d’où il provenait… Sanche se signa nerveusement, Estéban regardait le sol, l’air gêné, et moi-même ne devais pas paraître à l’aise : ce spectacle m’avait donné la chair de poule, et dans mon angoisse, j’imaginais à nouveau entendre ce rythme lancinant. Boom boom boom, boomlay, boomlay, boomlay boom. Le capitaine nous dévisagea l’un après l’autre.
« La nuit va bientôt tomber, déclara-t-il, et notre torche nous éclaire mal, il est inutile de poursuivre nos recherches dans ces conditions. Retournons au campement, et ne parlez surtout pas de ce sanctuaire à l’Indien. Dieu sait ce qu’il serait capable d’imaginer. »
* * *
A l’aube, le ciel était toujours couvert de ces nuages noirs, mais la pluie avait cessé. Cette amélioration nous ragaillardit légèrement, mais moins que les premières paroles du capitaine.
« Préparez-vous au départ ! Nous levons le camp dès que Gonzalo sera de retour. »
Sanche, qui était décidément pressé de vider les lieux, courut au-dehors pour ramener le chevalier. Quelques secondes plus tard, on l’entendit pousser un hurlement à fendre l’âme. Nous nous ruâmes tous au dehors pour voir ce qui avait pu causer un tel émoi.
Nous le découvrîmes en train de fixer bouche bée la statue de l’escalier. Avec horreur, nous réalisâmes qu’à la place de la tête de pierre qui avait été détruite le jour de notre arrivée, trônait maintenant celle de Gonzalo, tranchée au milieu du cou, une expression de terreur indicible gravée sur le visage.
Ce spectacle avait de quoi ébranler les cœurs les plus vaillants. L’Indien ne put le supporter. Il se mit tout d’abord à bredouiller quelque chose dans sa langue, puis brusquement, tourna les talons et se mit à dévaler les marches quatre à quatre. Avant que quiconque ait pu faire un geste, il avait atteint le bas de l’escalier et dirigeait sa course effrénée vers les arbres les plus proches. Le capitaine vit que mon arbalète était prête à l’emploi ; je l’avais chargée, presque machinalement, au moment où j’avais vu la tête tranchée.
« Stoppe-le ! » m’ordonna-t-il.
Je m’exécutai immédiatement. Mon tir fut parfait : le carreau atteignit le fuyard à la base du crâne au moment où il allait atteindre la jungle. Cependant, le capitaine ne fut guère satisfait de mon exploit. En réponse à mon sourire de vainqueur, il me jeta un regard noir et dit d’une voix lourde de reproches :
« Par "stopper", je pensais plutôt à quelque chose comme lui tirer dans la jambe. Il aurait pu encore servir… »
Il s’interrompit pour jeter un long coup d’œil au visage de son ami.
« Pour ta peine, reprit-il, tu vas te charger de lui donner une sépulture décente, ainsi qu’à la tête de Gonzalo. Les autres, avec moi ! Nous allons faire un nouveau tour dans le cénote. Et cette fois-ci, nous ne laisserons aucune pierre non retournée. »
Il va sans dire que cette nouvelle fut fort mal accueillie. Estéban poussa un grognement aussi primaire qu’explicite ; Antonio, dont la grimace révélait sa contrariété, se dressa et ouvrit la bouche pour parler. Mais Sanche le devança.
« Non, gémit-il d’une voix bouleversée. Allons-nous en au plus vite de cet endroit maudit. »
Immédiatement, le capitaine se retourna d’un bloc, et d’un coup de poing phénoménal, le projeta à terre. Puis, tandis que sa victime se relevait péniblement, il se tourna vers le reste de la troupe et nous toisa sans aménité. Lui qui d’ordinaire était toujours calme et réfléchi, avait maintenant le visage déformé par la colère.
« Mettez-vous ça dans le crâne, bande de macaques : on ne partira pas d’ici avant d’avoir fait payer le salaud qui a fait ce coup ! Le prochain défaitiste qui suggère de détaler, le prochain qui fait allusion à une soi-disant malédiction, je l’abats comme un chien et j’abandonne son cadavre aux charognards ! Est-ce que c’est clair, sales punaises ? »
Frappés de stupeur, nous restâmes un instant sans rien dire, tandis que du regard, il nous mettait au défi de poursuivre notre rébellion. Mais après ce spectacle, nul n’osa plus contester le capitaine, ni en paroles, ni en actes. Et l’un après l’autre, nous obéîmes à ses instructions.
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Dernière mise à jour par : Ourgh le 01/04/10 09:24
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Réponse au Sujet 'La Ciudad de la Lluvia' a été posté le : 01/04/10 09:23
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Sans outils convenables, il me fallut toute une matinée de travail acharné pour mener à bien ma mission. Mais je ne m’en plaignais pas : j’étais bien content de ne pas avoir à retourner dans ces sinistres cavernes… Même si, il faut bien l’avouer, rester tout seul n’était pas non plus très rassurant… Je laissais échapper un soupir de soulagement quand je les vis remonter.
Mais ma joie était prématurée : le capitaine vérifia rapidement que j’avais accompli ma mission, puis, sans transition, ordonna sèchement de fouiller le reste de la cité. Il n’avait visiblement pas trouvé ce qu’il cherchait dans le gouffre. Antonio et moi-même partîmes explorer la moitié sud de la ville, tandis que le capitaine et les autres se chargeaient d’inspecter la partie nord.
Cette tâche était plus aisée que je ne l’imaginais : les maisons en ruines n’offraient guère de cachettes, et il suffisait le plus souvent d’un coup d’œil rapide à l’intérieur pour voir qu’il n’y avait rien à voir. C’était fastidieux, mais facile. Chemin faisant, j’entrepris d’interroger mon camarade, qui accomplissait sa besogne sans grand enthousiasme.
« Comment ça s’est passé, en bas ? » lui demandai-je à brûle-pourpoint.
Antonio fit la grimace.
« Pas terrible. On a inspecté le moindre recoin de ces foutues cavernes. Rien. Il nous a alors demandé de faire un autre passage, pour sonder les murs et essayer de faire bouger les rochers. Il voulait trouver une cache secrète, ou je ne sais quoi.
- Je me demande ce qui peut bien lui trotter dans la tête…
- Moi, tout ce qui m’intéresse, c’est quand on va partir d’ici. Quelle que soit la chose à laquelle nous avons affaire, elle nous échappe, et nous attarder dans ce trou n’est pas dans notre intérêt. »
Nous poursuivîmes nos recherches en silence, sans obtenir de résultat. Au coucher du soleil, nous retournâmes au teocalli pour y faire notre rapport. Le capitaine et Sanche s’y trouvaient déjà. Le capitaine fronça les sourcils.
« Où est Estéban ? » nous demanda-t-il.
Nous le regardâmes sans comprendre.
« Et bien, il était avec vous, non ? » répondit Antonio.
- Non ! intervint Sanche. Il était dans votre groupe !
- Attendez ! coupa le capitaine. Antonio, tu n’as pas une idée de l’endroit où il peut être ? »
Antonio haussa les épaules.
« Soit il est mort, soit il est vivant. Soit il est quelque part dans la ville, soit il a déserté. »
Le capitaine accueillit cette réponse avec une froideur manifeste.
« Ça n’aide pas beaucoup. »
Le capitaine poussa un bref soupir, et s’assit sur les marches. Il se prit la tête entre les mains, ferma les yeux, et se plongea dans une intense réflexion.
« A quoi bon se tourmenter ? dit Sanche pour rompre le silence. A coup sûr, ses nerfs ont craqué et il a décidé de tenter sa chance tout seul. »
Le capitaine ne répondit rien, et resta à réfléchir pendant encore de longues secondes. Puis il rouvrit les yeux, se redressa, et déclara :
« Il est toujours ici. »
Une métamorphose radicale venait de s’opérer. Son regard n’était plus celui de l’homme las qui était revenu défait du cénote, sa voix ne trahissait plus ni la colère, ni l’énervement. Il était redevenu le capitaine que nous connaissions, déterminé et maître de ses émotions.
« C’est pas sûr, avança timidement Sanche.
- Et bien moi, j’en suis sûr. C’est mon instinct qui me le dit. Il me dit même qu’il est dans le cénote. Toute cette fichue affaire tourne autour du cénote.
- Pourquoi diable y serait-il retourné ?
- Ça, je le lui demanderai s’il est en état de me répondre. »
Il ramassa son arquebuse, et se tourna vers moi.
« Va chercher une lanterne. Tu passeras devant pour m’éclairer. Vous autres, vous formerez l’arrière-garde. Tenez-vous prêts à toute éventualité. »
Et ainsi, je fus finalement forcé de redescendre dans cet endroit d’autant plus sinistre que la nuit était maintenant tombée. Guère rassuré par mon rôle qui m’obligeait à passer le premier, je pénétrai dans la grande caverne, suivi de près par le capitaine, qui se tenait prêt à tirer.
Après un examen plus que superficiel de la grotte principale, le capitaine me fit signe de me diriger vers le sanctuaire. Je m’exécutai, pour découvrir que l’instinct du capitaine ne s’était pas trompé : au pied de la stèle gisait Estéban, étendu dans la mare de sang qui avait coulé de sa gorge ouverte. Sur son visage, on retrouvait le même masque de terreur que nous avions remarqué sur la face de Gonzalo.
Le capitaine alla se pencher sur le cadavre, me fit signe d’approcher la lanterne, et se mit à examiner soigneusement la blessure. Un léger froncement de sourcils vint troubler son visage ; comme si il avait trouvé quelque chose d’intéressant, mais qui ne le surprenait pas vraiment.
« Je viens de comprendre mon erreur, dit-il en se relevant. Il est trop tard pour entreprendre quoi que ce soit aujourd’hui. Mais demain, je vous promets que toute cette affaire sera tirée au clair ! »
Sur ces mots, le capitaine quitta le sanctuaire sans plus de cérémonies. Aucun de nous n’osa lui demander d’explications ; nous l’avions assez fréquenté pour savoir qu’il avait le goût du secret et que rien ne le ferait parler avant le moment qu’il jugerait opportun. Nous lui emboitâmes le pas, après avoir jeté un dernier coup d’œil au corps de notre compagnon. Il nous répugnait quelque peu de le laisser ainsi, mais personne ne se sentait l’énergie de le remonter.
* * *
De retour au campement, ce fut à moi que revint d’assurer le premier tour de garde. Je me postai à l’entrée du teocalli, tandis que le capitaine, épuisé par sa nuit blanche et sa dure journée, s’écroulait lourdement sur sa couche et se mettait à ronfler au bout de quelques secondes à peine.
Je ne surprendrai personne en révélant que j’étais exceptionnellement nerveux ce soir là. Mon cœur faillit s’arrêter de battre quand quelque chose se pausa soudainement sur mon épaule. Je laissai échapper un soupir de soulagement lorsque je réalisai que ce n’était que la main d’Antonio.
« Je n’arrive pas à trouver le sommeil, me dit doucement le vieux soldat. Puis-je te tenir compagnie ? »
D’un signe de tête, je lui fis signe de s’asseoir à ma droite, ce qu’il fit en sortant sa pipe de terre. L’odeur âcre de son tabac m’aida quelque peu à me détendre. Il resta un long moment sans rien dire, puis demanda brutalement :
« Puis-je te poser une question délicate ?
- Pose toujours, on verra bien.
- Que penses-tu de ce que fait le capitaine ? Je veux dire, aujourd’hui, on aurait dû reprendre la route pour le Guatemala. C’est ce qui était prévu.
- Il tient à trouver ce qui a tué Gonzalo. C’est normal qu’il cherche à venger son ami.
- Mais un officier doit oublier ses sentiments personnels quand il y va de la survie de ses hommes. En plus de ce je ne sais quoi qui nous tue un par un, chaque jour que nous passons ici augmente nos chances de nous faire repérer par les Mayas. Et diminue celles de rallier Panamá avant le départ de Pizarro. Sanche et moi pensons qu’on devrait partir. Libre au capitaine de continuer à fouiller ce trou si ça lui chante. »
Je réfléchis un instant. Antonio n’avait pas tort, mais après tout ce temps passé avec le capitaine, j’imaginais mal de poursuivre notre route sans lui.
« Sans le capitaine, déclarai-je en n’en étant qu’à moitié convaincu, nous n’avons aucune chance d’arriver à bon port.
- Et pourquoi donc ? Il ne connaît pas plus la région que nous. »
Ce dernier argument faillit me convaincre. Mais une dernière pensée me vint à l’esprit.
« Et Felipe ? On l’emmène avec nous ?
- Malheureusement, ce n’est guère possible. Il nous ralentirait, et de toutes manières, je pense qu’il est trop faible pour un tel voyage. Cela me cause une immense peine, mais les circonstances exigent que nous l’abandonnions. Nous ne pouvons mettre trois vies humaines en danger pour en sauver une seule.
- Non. Soit il vient avec nous, soit je ne pars pas.
- Alors, dans ce cas je n’ai plus qu’une chose à ajouter…
- Et c’est…
- Désolé. »
Il se contenta de m’adresser un sourire contrit tout en continuant à tirer sur sa bouffarde. Surpris, je fus incapable de réagir à temps lorsque j’entendis un léger bruit derrière moi. Lorsque je tournai la tête, ce fut pour voir le poing ganté de Sanche, qui s’était faufilé derrière moi, foncer à toute vitesse en direction de mon visage. L’instant d’après, je sombrai dans des ténèbres où dansaient des étincelles multicolores…
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Cachée
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Nowhere Man

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Réponse au Sujet 'La Ciudad de la Lluvia' a été posté le : 01/04/10 09:26
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Je ne repris connaissance que bien plus tard, secoué comme un prunier par le capitaine. Dès qu’il me vit ouvrir les yeux, il me laissa tomber sur le sol, m’abreuva de noms d’oiseaux, et me gratifia même d’un coup de pied. Quand enfin il reprit le contrôle de lui-même, ce fut pour grommeler des malédictions à l’adresse des deux déserteurs.
« S’ils s’en tirent, ils ont intérêt à se faire le plus petit possible. Si jamais je les croise, ils regretteront de ne pas m’avoir tranché la gorge quand ils en avaient l’occasion. Si je les trouve, je leur… »
Il fut interrompu dans ses imprécations par une voix que je n’avais pas entendue depuis un bon bout de temps.
« Tout ça, c’est bien joli, capitaine, mais dans l’immédiat, qu’est-ce que vous comptez faire ? »
Le capitaine se retourna et son visage se fendit d’un large sourire lorsqu’il découvrit Felipe, qui, accoudé sur l’autel, nous observait d’un air amusé. Il était encore d’une pâleur inquiétante, mais il avait enfin réussi à trouver la force de se lever.
« Enfin une bonne nouvelle ! Alors, Felipe, es-tu prêt à reprendre la route de l’aventure ? »
Felipe fit un pas en avant. La raideur de sa jambe blessée et sa grimace de douleur parlèrent pour lui.
« Pas complètement. Je n’ai plus beaucoup de fièvre, mais c’est-à-peine si je peux marcher tout seul. »
Le capitaine le regarda d’un air soucieux.
« Deux hommes valides, marmonna-t-il, ça risque d’être juste… »
Il s’accorda un instant de réflexion, puis il m’ordonna de rassembler mes affaires. J’obéis de bon cœur. Une vingtaine de minutes plus tard, nous franchissions l’enceinte de la cité. La joie de quitter cet endroit était telle que je ne songeais même pas à me plaindre d’être chargé comme un baudet et de devoir en plus soutenir Felipe.
Mais mon soulagement ne dura guère : un quart de lieue après avoir pénétré dans la jungle, le capitaine ralentit, et changea brusquement de direction.
« On retourne dans la cité, expliqua-t-il. Tâchons d’être aussi discrets que possible. »
Rempli d’effroi à l’idée de retourner là-bas, je suivis néanmoins le capitaine. Après avoir opéré un large détour dans la jungle, nous rentrâmes dans la ville par un endroit malaisé d’accès. Puis, en profitant du couvert des ruines, nous nous dirigeâmes vers le centre de la cité avec d’infinies précautions. Le capitaine s’arrêta à une baraque qui tenait à peu près debout et d’un mouvement du menton, nous fit signe d’y entrer.
Après avoir déposé notre matériel sur le sol jonché de débris divers, le capitaine alla droit à la fenêtre. A sa suite, j’y jetai un coup d’œil : elle donnait sur l’entrée du gouffre, précisément à l’endroit où étaient posées les échelles. Apparemment satisfait de lui, le capitaine se mit à charger son arquebuse.
« Nous avons une vue parfaite, et que je sois damné s’il y a plus de trente pieds d’ici au gouffre. » me chuchota-t-il tout en manipulant sa poire à poudre.
Une fois la pétoire prête à l’emploi, il la plaça de manière à ce que le canon pointe vers les échelles. Puis, en utilisant son bâton fourchu, il la cala dans l’embrasure de la fenêtre. Ainsi, il était sûr de ne pas perdre sa visée.
« Maintenant, il ne reste plus qu’à attendre, me dit-il. Les ordres sont simples : si quelque chose sort du cénote, que ce soit un homme, un animal ou n’importe quoi, on tire d’abord et on s’occupe ensuite de répondre aux questions. »
D’un geste, il m’invita à prendre le premier tour de guet. Pendant les longues heures qui suivirent, nous nous relayâmes à ce poste, le briquet à amadou en main, prêts à allumer la mèche qui mettrait en action l’engin de mort. Le soleil se coucha sans que rien ne se soit passé. Le capitaine, visiblement peu confiant en mes sens, tint alors à se charger seul de la surveillance ; je n’en fus pas fâché, bien au contraire, et me mis à somnoler en compagnie de Felipe.
* * *
La détonation, suivie peu après de l’odeur âcre de la poudre, me tira de mon demi-sommeil quelques instants plus tard. Je vis le capitaine laisser choir son arquebuse et s’élancer au-dehors. Je lui emboîtai le pas, prenant juste le temps de saisir ma lanterne, car la nuit était tombée entretemps. Felipe trouva la force de se lever et me suivit.
Le capitaine n’était pas allé bien loin. Il était penché au bord du gouffre, et regardait le fond. J’allumai ma lanterne ; à la faible lueur qui s’en dégageait, je vis une forme indistincte qui gisait au bas de l’échelle. Le capitaine jubila :
« Je l’ai eu en plein dans le front ! Il était déjà mort avant de toucher le sol ! »
Puis, sans donner d’explications, il s’engagea sur l’échelle et descendit plus vite qu’il n’était prudent. Felipe haussa les épaules.
« Bon, tu me raconteras ? »
Puis, il retourna en boitant à la baraque. Il s’arrêta un instant pour lâcher un petit gloussement. Je compris pourquoi au moment de m’engager sur l’échelle, quand je reçus à mon tour les premières gouttes. La pluie. Encore. Il ne manquait plus que ça. Enfin, faisant contre mauvaise fortune bon cœur je descendis rejoindre le capitaine au fond du cénote.
Une fois arrivé au fond du gouffre, je pus mieux découvrir celui qu’avait abattu le capitaine. Le coup d’arquebuse l’avait défiguré, mais il me fut néanmoins facile de mettre un nom sur cette carcasse.
« Miguel ? »
Ne croyant pas mes yeux, je me penchai sur le cadavre. Mais le capitaine ne me laissa pas le loisir de l’examiner plus longtemps.
« Ne t’occupe pas de lui. On a une grotte à explorer. »
Je le suivis dans la grande caverne. Là, il me désigna une partie bien précise de la grotte.
« C’est ce secteur qu’a fouillé Estéban. Allons y jeter un coup d’œil, on devrait y trouver quelque chose d’intéressant. »
Nos recherches aboutirent rapidement. Dans la zone qu’avait indiquée le capitaine, nous trouvâmes un trou dans le sol. Un rocher plat se trouvait à proximité immédiate ; il n’y avait pas besoin d’être sorcier pour deviner qu’on s’en était servi pour dissimuler l’ouverture. Elle donnait sur une cavité assez profonde pour qu’un homme puisse s’y tenir debout, mais trop étroite pour qu’il soit capable de bouger beaucoup. Quand le capitaine y descendit, j’entendis un clapotis.
« A moitié remplie de flotte… Miguel remonte un peu dans mon estime. Rester immobile pendant des heures dans cette eau glacée n’a rien d’une partie de plaisir. »
Il remonta quelques secondes plus tard, avec un sac de toile plein à craquer et un sourire triomphant.
« Et voici la clé de l’énigme ! »
Il ouvrit le sac d’un geste brusque, et en retira un bracelet d’or incrusté de pierres précieuses. Je le regardai sans comprendre.
« Je pense avoir une idée de la façon dont les choses se sont passées, expliqua-t-il : comme tu dois l’avoir entendu, les païens ne sacrifient pas que des prisonniers de guerre. Il y a aussi des victimes plus ou moins volontaires, qui considèrent que c’est un grand honneur que d’être choisi par les dieux. Durant tout le temps que la cité a été habitée, de tels hommes ont été régulièrement précipités dans le cénote pour solliciter les faveurs du dieu des eaux. Et à chaque fois, ceux-ci s’étaient parés de leurs bijoux les plus précieux pour honorer la divinité... La plupart de ces bijoux ont sombré au plus profond du gouffre, mais une certaine quantité était accessible, et n’attendait que Miguel et Estéban pour être découverts.
Tu vois ce qu’ils ont ramassé : pour un homme ou deux, cela représente une petite fortune, mais partagé en neuf, ça devenait tout de suite beaucoup moins intéressant. Ils ont donc décidé de garder tout pour eux.
Mais ils se heurtaient à un os : il leur était impossible de s’enfuir simplement avec le trésor. Ils ne pouvaient se diriger que vers le Guatemala, et ils nous auraient eus sur leurs talons. Le risque était trop grand. Et ils ne pouvaient pas non plus dissimuler une telle quantité d’or dans leur barda ; on les aurait découverts à coup sûr.
Ils ont dû d’abord songer à attendre qu’on reprenne la route ; après nous avoir accompagnés un jour ou deux, ils seraient revenus chercher le magot ; la troupe aurait certainement refusé de revenir en arrière. Mais cette pluie qui n’en finissait pas nous obligeait à rester plus longtemps que prévu, et ils étaient trop pressés. Ils ont donc échafaudé un plan pour nous inciter à lever le camp le plus rapidement possible… »
Jusqu’ici, ça se tenait. Le capitaine avait refermé le sac d’or et l’avait chargé sur son épaule. D’un signe de tête, il me signifia de revenir sur nos pas. Tout en marchant, il poursuivit son récit :
« C’est l’Indien qui leur a fourni l’idée, en prétendant que la colère de Chaac allait s’abattre sur nous… Ils ont décidé de nous convaincre que c’était le cas. La mort accidentelle de Pedro et cette pluie aussi inopportune qu’impressionnante nous avaient déjà plombé le moral, il ne restait plus qu’à achever le travail avec une disparition mystérieuse. Miguel s’est caché dans cette crevasse, après avoir aspergé la stèle de son sang, histoire de la rendre un peu plus intéressante. L’ouverture peut facilement être dissimulée avec ces pierres, et Estéban avait pour mission de s’assurer que personne n’y regardait de trop près… C’est pourquoi les deux fouilles n’ont rien donné… Dès lors, il ne restait plus qu’à Estéban de venir constater la disparition de son camarade, et notre imagination devait faire le reste du travail. »
« Leur plan a failli marcher : si Gonzalo n’avait pas été tué, j’aurais sûrement ordonné de reprendre la route hier matin, même sous une pluie battante. Mais Miguel a commis deux erreurs. La première, quand il a placé la tête de Gonzalo sur la statue. C’était un bon moyen de nous terrifier, mais c’est grâce à ça que j’ai commencé à y voir clair.
Nous avons tous cru lire une expression de peur sur le visage de Gonzalo. C’est ce que j’ai cru aussi, au début. Mais finalement, j’ai réalisé que nous y lisions la peur parce que nous nous attendions à trouver une expression de peur. J’ai donc reconsidéré la question et cette fois, j’ai trouvé que c’était plutôt une expression de surprise… J’en ai donc déduit que nous n’avions pas affaire à une puissance surnaturelle, mais à un être de chair et de sang. Qui devait de plus connaître l’anecdote de la statue, sans quoi il n’aurait pu l’utiliser pour sa mise en scène. Cela m’amenait à Miguel, le seul d’entre nous à ne pas avoir passé la nuit au teocalli. Gonzalo s’attendait à tout sauf à rencontrer un homme qu’il croyait mort ; il était intrigué, mais l’a laissé approcher sans méfiance, et ce traître l’a poignardé à la première occasion.
Le cénote, avec ses innombrables recoins et ses galeries, était à mes yeux la cachette la plus probable. J’ai veillé à ce que la deuxième fouille soit particulièrement minutieuse ; je fus surpris qu’elle ne donnât pas de résultat. Quand la fouille du reste du site n’a pas donné plus de succès, je ne savais plus à quel saint me vouer, et j’en étais venu à douter de mon raisonnement. Mais Miguel commit alors sa deuxième erreur. Il décida qu’une seule part valait mieux que deux ; aussi se débarrassa-t-il de son complice quand celui-ci alla lui rendre visite, sans doute pour le tenir informé de nos faits et gestes. A moins que ce soit Estéban qui ait décidé de supprimer Miguel et que celui-ci l’ait tué en se défendant. Mais ce faisant, il me révélait l’erreur que j’avais commise : Estéban n’avait aucune raison honnête d’aller se faire égorger dans le cénote. Et comme par hasard, les deux personnes suspectes étaient les seules à être descendu dans le gouffre les deux premiers jours.
Décidément, je n’étais pas dans un bon jour : j’aurais dû réaliser plus tôt que ces deux-la étaient de mèche. Estéban était anormalement calme, comme s’il cherchait à se faire oublier… Quant à leur mobile, il devenait évident qu’il était lié à ce lieu. Et le seul élément corrupteur que l’on peut trouver dans un sanctuaire maya, c’est l’or. Et voilà, pour le reste, tu sais ce qui est arrivé : il ne restait plus qu’à faire semblant de quitter la ville, au cas où ce chacal aurait changé de cachette pour nous observer, et à nous embusquer. »
C’était logique, mais malgré tout, je n’étais pas pleinement satisfait. Le capitaine remarqua mon air perplexe et s’en amusa.
« Allons, ne fais pas cette tête, me dit-il alors que nous remontions les échelles. Je sais bien que mes déductions ne peuvent répondre à tout, mais il n’y a pas d’autre explication logique. Alors ne te soucie plus de cette histoire et réfléchis plutôt à ce que tu feras avec ta part du ma… »
Le capitaine ne poursuivit pas sa phrase. A peine avait-il posé le pied en haut de l’échelle qu’il s’était immobilisé net. Je le vis lâcher le sac d’or, tirer son épée, et avancer tout en jetant des coups d’œil frénétiques de tous les cotés.
Je le suivis, me baissai pour ramasser le sac, et en me relevant, découvrit à mon tour ce qui avait causé son émoi : Felipe gisait à l’extérieur de la masure où nous l’avions laissé. Même avec le peu de lumière que prodiguait ma lanterne, on voyait distinctement le trou béant dans sa poitrine.
« Eteins-moi cette lanterne, et plus vite que ça ! » chuchota le capitaine.
Je ne me le fis pas dire deux fois. Heureusement, les nuages ne masquaient pas tout à fait la pleine lune, et grâce à sa faible clarté, nous n’étions pas tout à fait aveugles.
« Allez, on file ! »
Joignant le geste à la parole, il s’élança à travers la cité. Je lui emboîtai immédiatement le pas, tâchant de ne pas le perdre de vue. C’est à ce moment qu’un éclair s’abattit avec fracas sur les ruines, révélant plusieurs silhouettes à proximité. De surprise, je me figeai l’espace de quelques secondes.
« Ne regarde pas en arrière, et cours, bougre d’imbécile ! »
Cet ordre me tira de ma torpeur, et je repris ma course effrénée, serrant contre moi le trésor de Chaac. Non par cupidité : j’avais tout simplement trop peur pour penser, sans quoi j’aurais eu l’intelligence de me débarrasser de ce fardeau. Je ne sais pas combien de temps dura notre fuite. Nous ne nous arrêtâmes que lorsque mes jambes flageolantes refusèrent de me porter plus loin. Le capitaine s’arrêta à son tour, et vint s’écrouler à mes côtés.
« Les Mayas… Je les avais oubliés… dit-il en ahanant.
- Des Mayas ? »
J’étais incapable de parler davantage. Le son de ma voix, déformée par la peur, me semblait étrange, et ne faisait qu’empirer ma nervosité. Le capitaine, ayant repris son souffle, poursuivit :
« Je ne vois pas qui d’autre aurait pu faire ça. Un groupe de guerriers – peut-être envoyés à nos trousses par ceux que nous avons défaits, traînait dans le coin. Quand j’ai lâché ce coup de feu, notre présence a été révélée à une lieue à la ronde, et ceux qui étaient à proximité ont rappliqué à toute vitesse. Ils sont tout de suite tombés sur Felipe, et ensuite, ils ont dû se disperser dans la ville pour trouver les autres ; par chance, ils n’ont pas songé au cénote, ce qui nous a permis de leur filer entre les doigts. »
Il parlait bizarrement, comme si celui qu’il voulait convaincre n’était pas moi, mais lui-même.
« Je reconnais que cela relève d’un concours de circonstances assez incroyables, mais si l’on élimine l’impossible, c’est ce qu’il nous reste. C’est donc la seule solution logique. »
Il avait raison : c’était la seule solution logique, donc cela devait être vrai. Deux semaines plus tard, à demi morts de faim et de fatigue, nous arrivâmes au Guatemala. Nous eûmes la chance de trouver rapidement un village tenu par les nôtres, dans lequel nous restâmes le temps de reprendre des forces. Au terme de ce séjour, le capitaine décida de rester et s’engagea dans l’armée d’Alvarado ; je ne sais ce qu’il advint de lui par la suite.
Quant à moi, cette expérience m’avait ôté toute envie de chercher fortune sur ce continent. Je revins donc en Espagne, et consacrai ma part de butin à l’achat d’une petite propriété en Murcie. C’est une terre aride, où les récoltes sont souvent maigres… Mais je ne me plains pas du manque d’eau. Car les nuits où la pluie vient à s’abattre sur la région, je cours m’enfermer à double tour dans la cave, dans l’espoir de ne plus entendre le martèlement des gouttes d’eau, dans lequel je crois discerner un étrange rythme…
J’ai beau me répéter qu’il ne s’agit que de mon imagination, que les suppositions du capitaine sont la seule explication valable, dans ces moments-là, les certitudes s’effritent, et des images troublantes viennent me hanter.
Les cheveux de Miguel blancs comme neige… Un éclair qui révèle des silhouettes terrifiantes qui ne ressemblent en rien à des guerriers Mayas, mais à trois Européens à la démarche raide, au teint pâle et au regard vide… Enfin, pour deux d’entre eux, car le troisième, bien que campé solidement sur ses deux jambes et avançant d’une démarche mécanique dans ma direction, est proprement dépourvu de tête…
Ai-je vraiment vu ces choses, ou bien ces images sont-elles issues d’un des nombreux cauchemars que j’ai faits par la suite ? Ma foi, je ne saurais le dire. Pas plus que je ne saurais dire si accorder du crédit aux superstitions indigènes est plus stupide que de se réfugier derrière la logique pour mettre ce qui nous dérange sur le compte de l’imagination. Mais une chose est sûre : même ici, en Espagne, ce maudit Chaac arrive à me pourrir l’existence.
Nous ne sommes plus qu’à deux heures de l’aube, mais la pluie n’a toujours pas cessé. En désespoir de cause, je me tourne vers une bouteille de Malaga. Elle ne m’apportera aucune réponse, mais elle me fera peut-être oublier les questions et en tout cas, me donnera le courage de tenir jusqu’au matin.
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Et voilà, c'est enfin fini !
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Cachée
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