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-= Chaos Servants =-
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Janis Joplin a été posté le : 05/06/07 23:34
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En 1966, le manager Chet Helms recrute Janis Joplin pour chanter dans le groupe résident de l’Avalon Ballroom à San Francisco, Big Brother & the Holding Company. A la fin de l’année, bien rodée sur les planches et commençant à s’affranchir de son boss, la formation part pour Chicago où, de fils en aiguilles, elle sera amenée à enregistrer son premier album pour le label Mainstream, petit producteur de jazz en perte de vitesse qui brillera plus en matière de rock avec le Journey to the Center of the Mind des Amboy Dukes en 68. Le L.P. sortira en 67 sous le nom de Big Brother & The Holding Company, accompagné de la mention « featuring Janis Joplin », tablant sur la célébrité grandissante de la chanteuse. De nos jours, la chanteuse ayant nettement plus marqué l’histoire que ses acolytes, c’est surtout en tant que son premier album que l’objet est écouté.
Si l’année 67 est riche en groupes acid-rock inspirés par le blues, et que Big Brother connaîtra le succès au festival Monterey Pop, tout ce phénomène hippie n’a pas encore atteint la côte est-américaine à l’heure où ont lieux ces enregistrements. A Chicago, il n’y a pas beaucoup de place pour Janis Joplin et ses comparses, tant dans les salles de concerts que dans les studios. Fauchés, les musiciens ne réussiront pas à faire de leur premier album un grand « coup ». Les conditions ne sont tout simplement pas réunies pour graver sur le vinyle le son de l’époque, son qui devra pourtant beaucoup à la môme Janis. L’agréable blues d’ouverture, Bye Bye Baby, ne révèle ainsi rien de plus que la voix de son interprète. Big Brother fait alors figure de backing-band sans mérites, et toute sa force formelle est éclipsée par la production policée imposée par des producteurs peu enclins à laisser le VU-mètre grimper dans le rouge. Le son faible, ténu, de l’album est son plus grand défaut. Sans atteindre la grandiloquence du Gratefull Dead, le groupe est capable d’expérimentations sonores dépassant largement ses limites techniques (comme en témoigne le live à Winterland de 68) et qui sont ici totalement absentes.
Reste donc la voix écorchée de Janis Joplin, amenée à devenir l’emblème de toutes les femmes liées d’une manière ou d’une autre au rock jusqu’à ce que Patti Smith prenne sa place dix ans plus tard. De toute évidence, elle n’a pas encore acquis les « couilles » qui feront son mythe. Pour elle comme pour les musiciens, toute violence est exclue et les montées en puissance sont présentes, mais fort rares. Le rythme s’élève un peu sur Women Is Losers, et cette fois, on entend clairement l’immense potentiel qui se cache derrière Big Brother & The Holding Company. Blindman, le morceau suivant, constitue avec elle les meilleurs minutes de l’album. Ici, la participation vocale masculine fonctionne, le rock est enfin psychédélique, et pas sous l’influence de la production folk qui fait sonner Easy Rider comme un mauvais Dylan.
L’ensemble des compositions n’est de toutes façons pas à la hauteur des attentes. On écoute Big Brother & The Holding Company attentif à la moindre poussée lyrique de Janis Joplin, et on oublie le reste rapidement. Le groupe lui même s’en trouve donc relégué à la place d’accompagnateur. Chip Thrills, l’année suivante, permettra enfin de voir le groupe – et pas seulement Janis – briller de tous ses feux, et on le réévaluera alors… mais sur ce premier album, on en viendra plutôt à rire de Caterpillar, véritable cliché du peace & love mêlant paroles ridicule et refrain guilleret avec une guitare de rockabilly bas de gamme pour minettes sur piste de danse. Gâchis.
Pour alléger légèrement le verdict, la réédition cd de Big Brother & The Holding Company propose deux extraits des mêmes sessions qui ne parurent alors qu’en singles, relayés aux passages nocturnes sur les stations fm. Ce sont pourtant les deux meilleurs morceaux de la série, dévoilant tous deux la Janis Joplin que l’on connaît et que l’on attend, faisant de sa voix un cris de rage de tous les instants. Coo Coo et The Last Time représentent en quatre minutes et dix-huit secondes plus de génie blues-rock que l’intégralité de l’album lui même. Ici, l’histoire commence à s’écrire, et l’avenir devient alléchant.

Que de chemin parcouru en une seule année ! Via la scène de Monterey qui lui valu la consécration, Big Brother and the Holding Company est passé d’un acid-rock laborieux à une maîtrise unique de la plupart des nouvelles idées qui enflamment alors la bay-area. Avec les cordes vocales déchirées de Janis Joplin, l’énergie des groupes garage/psychédélique des années précédentes, le blues cru du boom anglais, et la caution underground d’une pochette signée Crumb (également porteuse de la mention « approved by Hell’s Angels Frisco »), Cheap Thrills contient tout ce qu’on peut attendre d’un album de rock en 1968. Résultat, quelques semaines au sommet du Billboard, le succès du single Piece of My Heart, et la célébrité pour Janis Joplin, qui quittera rapidement la formation pour entamer sa carrière solo. Mais peut on bien parler de groupe ici, alors que la star de l’album est si évidente ?
Il aura fallu un an à Big Brother pour quitter le label Mainstream, responsable du plombage de son premier album, et signer chez la plus créative Columbia. Une année mise à profit pour maîtriser parfaitement un style à peine en gestation sur le premier album, et absolument éclatant ici. Des guitares ardentes, saturées et toujours en avant, pour rivaliser avec la voix enfin libérée de Janis. Cheap Thrills est un album hurlant, du début à la fin. Même en reprenant Summertime, perle de douceur, Janis Joplin révèle que la rage a sa place partout. Ce style, le groupe l’avait déjà trouvé sur scène, quand les caméras de D.A. Pennebaker filmait son Ball and Chain à Monterey. Janis en avant, saignant le blues, et deux guitaristes faisant tout leur possible pour décoller avec elle. Si Pennebaker avait su aller à l’essentiel en ne filmant quasiment que Janis Joplin (comme ce sera le cas pour sa performance à Woodstock dans le film de Wadleigh), mettant en exergue sa voix hallucinée et hallucinante, il ne faut pas reléguer trop loin la capacité qu’ont eu Sam Andrew et James Gurley à développer un style de guitares à la dualité encore nouvelles. Rythmique, mélodie, harmonies, la force vive de Cheap Thrills se trouve dans leur blues acide ininterrompu. La pureté de cette musique fait également la différence avec les albums solo de Janis Joplin qui abandonnera cette osmose musicale pour souvent se mettre plus en avant, ou flirter plus ouvertement avec le psychédélisme. En 1968, ce psychédélisme est encore synonyme de blues, et les musiciens de Big Brother s’en donnent donc à cœur joie, jusqu’à faire grincer le dit Ball and Chain de Big Mama Thornton sur plus de neuf minutes.
On peut faire bien des choses, en neuf minutes. Le génie sur Cheap Thrills, c’est d’éviter ça et d’y préférer l’unité musicale. Du début à la fin, même en passant du hard au soft, on en reste à la même formule ultra expressive entre voix et guitares. L’urgence et la violence appèlent à l’emploi de l’adjectif raw – cru, et même plus que ça : still alive, comme disent les plus carnivores des anglais. D’une part, en effet, la musique reste vivante, garde le même souffle bien des années après. D’autre part, l’expression contient bien l’idée de live, de direct, que le groupe va avoir l’heureuse idée d’utiliser pour capter plusieurs morceaux de l’album (au Fillmore, temple rock). Puisque c’est sur les planches que s’est faite leur réputation, encore sur ces planches qu’ils ont développés leurs morceaux, et qu’enfin le studio leur a tant nuit à leur premier essai, la grande idée est de ne pas s’encombrer de ses règles, chaînes et boulets des musiciens. D’où un son toujours claquant, une performance plus que vivante – possédée – de Janis, et un style à jamais hors des modes.
Violence, urgence, puissance, énergie, et blues, donc. Même Summertime éclate en décibels dans son solo et son final. Même le très biano-bar Turtle Blues accélère un bon moment, tout comme Oh Sweet Mary dont le roulement de batterie en laissera plus d’un sans souffle. Mais les chef d’œuvres ne sont pas là. Ici, on a que de la qualité, du plaisir. Le génie pur se trouve sur un original, Combination of the Two, et deux reprises, Ball and Chain et Piece of My Heart. Compositions parfaites, beat idéal, ces quelques plages atteignent le niveau d’excellence qui a fait toute la réputation de Janis Joplin. Encore une fois, les autres ne sont pas mauvais – loin de là – mais c’est la superlativité de celles-ci qui les distingue. Jamais, nul part dans l’histoire des musiques populaires, on a chanté comme ça : Billie Holiday, Patti Smith, les autres, égalent cette qualité, c’est une évidence, mais toutes sont différentes. Comme elles, Janis Joplin est unique. Elle chante comme un bluesman déchiré, pas comme une lady distinguée. Comme les guitaristes ont appris à le faire encore récemment, elle fait saturer sa voix. Comme les guitaristes encore, elle se lâche dans le longues plaintes torturées. Comme eux enfin, elle crache une émotion à vif.
Le secret de Cheap Thrills est donc dans la forme. La mise en avant des instruments, la voix comme les guitares, jouées comme jamais pour une musique qui, elle, n’est pas si neuve, mais si puissante que ça s’oublie bien vite. Comme le dit la première case du strip de Crumb, Big Brother et Janis Joplin sont là pour une chose : « playin’ an’ singin’ fer yew the following tunes… », une expression qui donne toute sa place à l’interprétation, jouer et chanter, ce qui est le centre de l’intérêt et du talent du groupe. Reste qu’au cœur de ce groupe, on n’entend que Janis Joplin, et que si elle continuera à cracher son génie ailleurs, Big Brother ne se relèvera pas de son départ. Dommage ou pas, en effet, Cheap Thrills n’est pas si novateur, si révolutionnaire. Tout génial soit il, il n’appartient à la catégorie des chef d’œuvres que selon leur définition artisanale : interprétation, maîtrise, application, réussite… ne manque que la création.
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Dernière mise à jour par : ZiGGy le 05/06/07 23:36
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-------------------- *** Et c'est ainsi qu'Allah est grand. ***
O.D.ed on life !
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