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-= Chaos Servants =-
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Ella Fitzgerald a été posté le : 04/06/07 12:53
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Dans le monde du téléchargement massif et des promo fnac, de la musique au kilo et des anthologies au rabais, on a tendance à perdre de vue certaines perles au milieu d’une foret de disques inutiles. Le terme « album » fini lui même par en être galvaudé. Conséquence naturelle, le sommet commercial et artistique de la carrière d’Ella Fitzgerald est remplacé dans les bacs par des compilations indigentes dont le seul argument est le prix. Même pour quelques louis d’or de plus, Mack The Knife a plus de mérite que dix compilations, et je m’en vais vous en conter les raisons.
Qu’est ce qu’une compilation ? Un assemblage disparate de chansons, provenant de sources diverses. Au mieux, en matière de jazz, elle regroupera des enregistrements d’une même période (sous le nom d’une session particulière, ou d’un label) sous la forme anthologique. Dans le premier cas, seuls les touristes musicaux y trouvent leur compte, alors que seuls les mélomanes avertis s’intéresseront au caractère documentaire des secondes. En tout état de cause, la musique n’est pas vraiment au cœur de tels produits. Au cour d’une longue carrière s’écoulant de la fin des années 30 à sa mort en 1991, Ella Fitzgerald n’a pas fait qu’enregistrer des morceaux indépendants. Elle a (haha) également créé de véritables albums, ensembles de chansons unies constituant des œuvres aux qualité supérieurs à la somme de leur contenu. Le début de sa collaboration avec Norman Granz pour Verve en 1955 marque également les prémices de l’age du L.P., et donc de l’album. On n’entre plus en studio pour enregistrer des morceaux à publier diversement dans les mois à venir, mais on commence à maîtriser la production et à réfléchir à de véritables ensembles de chansons. A partir de ce moment, l’idée même de compilation est dépassée.
Au cour de ses années chez Verve, Ella va réaliser certaines de ses plus belles performances. A la quarantaine, elle est au plus haut de ses qualités vocales, maîtrise technique et sensibilité artistique s’alliant sur ses « songbooks » des chansons de Cole Porter, Mercer, Ellington, Gershin, etc. Sous la houlette de Ganz qui orientera ses choix pendant cette décennie, elle conjuguera succès critique et public avec des enregistrements comme ses duos avec Louis Armstrong, l’autre maître du scat. Dans ce contexte favorable, l’enregistrement d’un concert à Berlin accompagné d’un simple quartet lui laissant plus de liberté que les arrangements de corde qui la soutiennent le plus souvent donne à la Fitzgerald le terrain de jeu idéal pour une performance mémorable. Le maître mot de la soirée est la fantaisie. La first lady du jazz tient son audience en halène avec humour, un sens aigu du swing, et bien sur l’une des plus fines voix du genre. En toute logique, le L.P. tiré de ce concert (réédité dans son intégralité à l’age du cd) devait aller loin : immense succès couronné par deux Grammy (meilleur album de chanteuse, et meilleure chanson pour Mack the Knife).
Qu’est ce qu’un live ? Idéalement, comme c’est le cas ici, il s’agit de la captation d’un concert. Qu’est ce qu’un concert ? C’est une compilation en mieux. L’occasion pour un musicien ou chanteur d’interpréter des morceaux de son choix, donc des classiques attendus par le public, des choses plus rares pour son plaisir, des nouveautés ou de vieux standards. Contrairement à la compilation, il n’y a rien de décousu : l’interprétation lie tout, l’urgence transcende souvent la musique. Une fois transmis sur le vinyle, l’exercice a toute l’unité d’un album dont il sera difficile de tirer un unique morceau. Ici, on a bien essayé d’en tirer Mack the Knife, la traduction anglaise d’une des plus belles chansons de l’Opéra de Quat’sous, composée par Kurt Weill. Elle donne son titre à l’album et fut couronnée par l’intelligentsia. Mais, mais, mais, quel que soit son degrés d’excellence, c’est au cœur du concert que cette variation improvisée à mi-chanson (quand Ella oublie les paroles) rayonne le plus. Elle s’inscrit dans la totalité d’une performance décomplexée, alignant les standards comme Summertime ou How High the Moon sans s’essouffler. Ella Fitzgerald préfère la légèreté à l’émotion forcée. La beauté est plus purement musicale que chez une Billie Holiday, d’où le scat. Qu’y a t’y de plus purement vocal que des paroles vides sens ? Formellement, Ella in Berlin offre cette voix utilisée comme un instrument, produisant plus de notes que de syllabes. Elle bop, elle swing, elle est irrésistible. D’où l’humour et la légèreté. Prenez The Lady Is A Tramp : sans soucis de sens, c’est le maniérisme vocal qui domine, et en suivant le rythme le plus souvent enlevé, Ella joue avec les notes. Répétant une phrase ou déformant son articulation, elle révèle les mélodies que peuvent cacher les mots. C’est le choix des standards déjà immortalisés qui rend cette ambiance possible, et même indispensable. Parce que ce sont des classiques, Ella peut jouer avec – les connaissant, chacun est à même d’apprécier le jeu – autant que ce jeu lui permet de s’affranchir de leur poids, d’en alléger le sens pour une interprétation plus personnelle.
Mais tout n’est pas scat et swing, Ella n’est pas déviationniste. Quand elle chante Misty, c’est les larmes aux yeux. Une ballade reste une ballade, et en dernier lieu, c’est ce respect de la musique qui fait triompher Mack The Knife. Parce que même avec humour, le sérieux domine, et musique comme public ne sont pas pris pour ce qu’ils ne sont pas, à savoir « rien ». C’est en communiquant avec son audience qu’Ella Fitzgerald construit sa performance, ce qui fait de la captation live l’occasion véritable d’un album unique – car il n’y a pas deux concerts comme celui là – et personnel. Insistant sur chaque syllabe de Too Darn Hot (quel swing, soit dit en passant) ou se moquant de Frank Sinatra (humblement tout de même car le prince de l’easy listening n’est pas sans partager de qualités avec elle), Ella fait preuve d’une gouaille qui n’appartient qu’à elle. Comme Dizzy Gillespie à la trompette, elle trouve dans l’humour sa propre voix, celle de la personnalité qui empêche l’immense capacité maniériste qu’elle possède de se noyer dans la vanité.
Loin de toutes les compilations qu’achètent ceux qui ne savent pas, Mack The Knife, Ella In Berlin, compile bel et bien une série de morceaux parmi les plus magnifiques, mais c’est également un album. Une pièce d’histoire daté de 1960 et pas de divers périodes avant, et une œuvre sans disparités, toujours égale à elle même d’une piste à l’autre. Sans oublier de préciser que dans l’histoire du jazz vocal, peu de L.P. peuvent prétendre à une telle maestria. Billie Holiday n’a pas vécu suffisamment longtemps pour enregistrer dans d’aussi bonnes conditions (elle est donc condamnée à l’enfer des compilations), reste donc Sarah Vaughan, ou Anita O’Day dans ses meilleurs heures, quelques femmes à avoir maîtrisé la voix dans un aspect musical et produit d’aussi grandes choses, mais pas tant que ça…
-------------------- *** Et c'est ainsi qu'Allah est grand. ***
O.D.ed on life !
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Cachée
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