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-= Chaos Servants =-
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Jerry Lee Lewis a été posté le : 19/05/07 12:15
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Qui d’autre, à 72 ans, peut afficher autant de prétention et de fierté que Jerry Lee Lewis ? Celui qui répond à qui le questionne sur ses influences qu’il ne doit son art à personne, qu’il est son seul maître, se pose également comme le dernier survivant du rock and roll originel. Celui d’avant 1958, la taule de Chuck, le service d’Elvis, les payola pour tous, et le scandale pour Jerry Lee. Et si il ne joue plus de piano debout depuis assez longtemps, qu’il a toujours son médecin personnel dans un coin de la scène et qu’à la notable exception de ses mains, son corps semble figé dans la naphtaline, il affiche toujours une certaine forme. Alors certes, on peut en dire autant de Chuck Berry ou Ike Turner qui, eux, marchent tout seuls. Jerry Lee Lewis est en tout cas le dernier monument blanc du genre. Le Killer a survécu au King depuis trente ans et continue de jouer, enregistrant occasionnellement un album – rarement mauvais. En 2006, il faisait son retour discographique après une décennie de silence sur le premier Last Man Standing. Une galerie de duos plutôt réussie sur des standards du rock, y compris ceux qu’il a lui même influencé (Led Zep, Creedence, etc.). Cette nouvelle version du même concept sous la forme d’un concert propose un dvd de duos accompagné d’un court album live reprenant les titres qu’il interprète en solo, une demi-heure correspondant à l’ossature de ses sets de ces dernières années.
Last Man Standing Live transpose le rock des pionniers, celui de l’époque des 45t, au format moderne par excellence, le dvd. Le voyage dans le temps saute aux yeux, alors que le casting a pour l’essentiel atteint l’age de la retraite. Avant même d’être un hommage à Jerry Lee Lewis et une superbe galerie de standards, le résultat est un passionnant cour d’histoire des musiques populaires. Touchant au rock and roll, au blues, à la soul et à la country, au gospel et au spiritual, mêlant les musiques noires et blanches, les deux performances utilisées pour ce programme parcourent un vaste panel des origines de la musiques actuelle, autant par les morceaux repris que par le choix de leurs interprètes. Sont regroupés un concert new-yorkais d’un set assez classique du Killer augmenté de duos, et une série de reprises filmées dans un studio où ce sont les stars qui font le public, prenant place aux côtés de Jerry Lee Lewis à tour de rôle. Dans les deux cas, la mise en scène est exemplaire. Dans l’ensemble, déjà, ce choix permet d’obtenir un programme d’une durée normale d’une heure et demi sans forcer artificiellement le set habituel de 50 minutes du vieux rocker. En outre, la différence d’ambiance teinte différemment les morceaux joués. En public, la performance est tournée vers l’extérieur, les musiciens offrent leurs talents à une audience conquise. Dans le cadre intime du studio, les duos se font entre connaisseurs, le dialogue entre deux artistes qu’ils représentent est filmé comme tel, éclipsant l’aspect performatif. C’est grâce à ça que ce second Last Man Standing dépasse très largement sont aîné d’un an, ou tout autre album de reprises d’un ancêtre comme on a pu les voir fleurire ces dernières années (Ray Charles, B.B. King, etc.).
Sur un Will The Circle Be Unbroken partagé par Jerry Lee Lewis avec John Fogerty et l’auteur de la chanson Kris Kristofferson, le réalisateur parvient à capter le simple plaisir de la musique comme peu le font. Il capte les regards complices, les sourires, sans oublier le filmer avec attention l’interprétation des musiciens, et avant tout les mains du Killer dont on ne rate pas un seul solo au cour du dvd. En amis, en égaux, entre connaisseurs, les intervenants ne se contentent pas de se partager les couplets de chaque chansons, mais dialoguent et se répondent de phrases en phrases pour de vrais duos… Pour ce faire une idée de ce que doit être un bon duo, il suffit de regarder les deux premiers, avec Tom Jones. La voix sublime de ce dernier se laisse aller à quelques petites digressions sur son premier succès, Green Green Grace Of Home (standard d’entre les standards), aussitôt reprises par le timbre sec de Jerry Lee Lewis. Ils passent ensuite sur un classique du Killer, décontractés, histoire de voir ce qu’ils peuvent en faire à eux deux. Un model du genre.
On voit par la suite défiler les légendes. Avant une performance aux claviers de Ivan Neville, Solomon Burke, pour la soul, nous gratifie d’une version sensuelle pleine d’humour de Who Will The Next Fool Be (« Maybe James Brown ? »). Buddy Guy braille le refrain de Hadacol Boogie d’une voix unique, il est le blues. Merle Haggard, Willie Nelson et Kris Kristofferson sont la country. Qui peut imaginer trio de survivants plus merveilleux dans ce genre ? Avec Kristofferson, le plus grand song-writer depuis les années 50, et deux interprètes à sa mesure, comme l’est Jerry Lee Lewis lui même, c’est la classe envoûtante qui ressort de ces performances de quelques uns des plus beaux morceaux auxquels une grande voix puisse rêver se froter. Et le tapi rouge de se dérouler en long, en large et en travers, jusqu’au sommet du dvd, les trois morceaux sur lesquels vient planer John Fogerty. Il est le rock, presque autant que Jerry Lee Lewis. CC Rider, un blues, pour faire dialoguer sa voix seche avec celle, usée mais digne, du Killer, puis le trio déjà évoqué, et enfin une version du Good Golly Miss Molly de Little Richard que Creedence avait déjà repris en son temps. Jerry Lee Lewis se tait, prend tout simplement le solo, magique. Et Fogerty gueule comme jamais il n’a gueulé depuis que son groupe s’est séparé. Il éclipse tout. Performance mémorable.
Pour être exhaustif, il faut pourtant préciser que ces vieux de la vieille s’amusant entre amis ne font pas l’intégralité de ce concert. Pour une raison ou pour une autre, quelques jeunes s’y joignent. Certes, un brin de renouvellement, une remise en cause musicale pourrait sembler importante à l’accomplissement de ce projet, mais cet espoir reste lettre morte. En premier lieu, ces « gamins » ne semblent pas encore capables de dialoguer d’égal à égal avec Jerry Lee Lewis. Cordes vocales liées par leur admiration, ils offrent finalement les performances les plus ternes et les moins osées de l’ensemble. Chris Isaak (le plus âgé des trois, peut être le moins effrayé) s’en tire de justesse grâce à une voix maîtrisée et adaptée à sa connaissance évidente des standards, et Norah Jones a le mérite d’apporter une touche de féminité et une fraîcheur certaine, mais elle fait trop de manières pour rendre hommage à Your Cheatin’ Heart ou même capter la vive émotion de Crazy Arms. Ces deux là s’en tirent pourtant très honorablement si l’on veut les comparer au pitoyable Kid Rock. Voilà le nom le moins reconnu de l’assemblée qui s’offre sans doute les deux rocks les plus abruptes auxquels pourrait vouloir se mesurer un aspirant chanteur. Il ne sera pas plus reconnu en la matière après écoute de ses crimes de lèse-majesté perpétrés sur Chuck Berry et les Stones. Reste que deux titres à zapper ne sont pas la mer à boire, surtout sur plus d’une heure et demi de bonheur.
On conclura sur Jerry Lee Lewis lui même. Il a tout vécu et en est revenu. Depuis plus de cinquante ans il incarne l’image du rock. Méchant, charismatique, mauvais, fougueux. Diminué dans les apparences, son corps avachi offre un contraste surprenant avec la vivacité toujours admirable de ses deux mains. A chaque solo, on se répète encore, et encore, que cette main droite est la main de dieu, comme l’homme l’a affirmé si souvent depuis sa jeunesse. Il en va de même pour sa voix, âgée mais toujours digne, simplement belle. On ne perd pas l’une des plus grandes voix de son temps. Avec ces performances piochées parmi les chansons les plus inoubliables du Xxe siecle, Jerry Lee Lewis nous offre quelque chose de voisin des derniers albums de Johnny Cash, chez American Recording. Les bons souvenir d’un homme proche de la mort à l’intention de la postérité. Comme il le précise lui même avec humour après avoir chanté Don’t put no headstone on my grave : « I’ve come this far that I deserve a monument. »
-------------------- *** Et c'est ainsi qu'Allah est grand. ***
O.D.ed on life !
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Cachée
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