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Swan

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   [PLC 2006] Chasseurs d'âmes a été posté le : 16/01/07 18:50
Chasseurs d’âmes


Ma femme est juste en train de mettre les pâtes dans l’eau bouillante. La radio allumée diffuse je ne sais quelle musique électronique faussement vintage.

C’est fou ce que je suis content, qu’elle habite au rez-de-chaussée. Il paraît qu’il y a quelques années c’était un luxe. Maintenant, c’est différent… Ces fameux ascenseurs décontaminateurs ont fait fureur il y a quelques années.

Je pense que je pourrais regarder ma femme des heures et des heures. C’est d’ailleurs ce que je fais. Je la regarde lire. Consulter ses messages du réseau. Allumer l’aspirateur pendant qu’elle joue à je ne sais quel jeu de lettres ou de chiffres sur son appareil. De plus en plus petits ces agendas de poche, ou ces consoles à tout faire. Décidément la technologie ne s’arrête pas.
Je l’observe, vivre sa petite vie… Sans qu’elle aie conscience de ma présence… Mais je suis heureux. Heureux de la voir entretenir son petit intérieur, heureux de la regarder sortir avec ses amies, discuter, manger à ce restaurant au 106e étage du Palazio.
Bien sûr, je me fais discret. Je ne veux pas qu’elle me voie comme ça… Je ne sais pas si elle en serait capable. J’ai tellement changé… J’ai rencontré des personnes peu recommandables. Est-ce pour cela que j’ai l’impression que me montrer à elle m’est interdit ? Que je passe mon temps et mes nuits assis sous cet arbre artificiel, dans cette ombre, prêt de la fenêtre ?

J’ai sommeil. Les pâtes sont prêtes. Les enfants seront bientôt à table. Je pleure intérieurement. Ce qui me reste de cœur est brisé. J’aimerais tant les serrer, les serrer très fort dans mes bras… Si fort… Pourquoi ne peuvent-ils pas me voir, eux qui sont si innocents ?

Mon esprit est fatigué. J’entend légèrement le bruit des couverts contre les assiettes. Est-ce qu’ils ont passé une bonne journée à l’école ? Sarah a fait un dessin. Un pommier. Et Sven s’est fait un nouvel ami. Bazil. Il paraît qu’il est fort pour jouer aux billes holographiques.
Je ne devrais pas rester là. J’ai rencontré des gens qui m’ont dit de ne jamais rester au même endroit. Mais je ne peux pas me détacher d’eux. Je ne peux pas arracher mon regard à ce qui est ma famille.
J’en peux plus. Je traîne mon semblant de carcasse dans une ruelle sombre, au calme. Et je m’endors à même le sol, ne sentant pas la nuit froide qui commence à tomber.


Bizarre sensation de déjà-vu… Mes yeux s’ouvrent. La lumière du jour resplendit, m’éblouit un peu. La chaleur je ne la ressens pas. Mais cette lumière est magnifique. Magnifique. Le bruit des voitures fuse sur la rue principale. Les trams circulent à toute vitesse sur les ponts surélevés. Une nouvelle journée de travail commence. Ma femme s’apprête à se rendre au bureau. Elle conduit Sarah et Sven à l’école. Je les observe du coin de l’œil. Ce sont les miens… Se souviennent-ils de moi ? J’ai l’impression que les cadres photos sont empoussiérés à la maison.
Un frisson. Je tourne mon regard jusqu’au bord de l’avenue où viennent de disparaître mes enfants. Une silhouette de femme, comme perdue au milieu de toutes les autres. Sauf que… Son regard incroyablement perçant était posé sur moi. Mais avant que je n’aie pu réagir, elle avait disparu. Cette jeune femme élancée s’est évaporée aussi vite qu’elle est venue dans mon champ de vision… Elle… Non, je n’ai pas rêvé.

Dans le doute, bougeons.
Dans la rue les passants ne m’adressent pas un regard. J’ai eu l’habitude d’être devenu comme invisible. Je sais que ma vie d’avant est terminée. Que j’ai fauté. Que j’ai chuté. Mais cette vie que je mène, pourtant, je l’ai voulue. Je me suis battu pour elle. Battu pour avoir le privilège d’observer ma femme en silence. Je n’ai rien voulu entendre des conséquences. Ils m’avaient pourtant prévenu… Une fois repéré… Non, je ne veux pas y croire. Je ne peux pas partir. Pas maintenant. Cette femme ne m’a pas vu. Elle n’est rien.

Je ne veux pas changer mes habitudes… Ne me faites pas retourner dans cette cage !
Calme-toi. Et bouge. Ce soir, je reviendrai à la maison.


Je suis fatigué. Je suis allé observer Sven jouer pendant la récréation de quinze heures trente. Ce ciel si bleu m’enchante toujours autant. J’ai envie d’attraper mon garçon, de le prendre dans mes bras. Puis je me suis promené en ville. J’ai observé les gens prendre leur café dans ces lieux tamisés et branchés implantés un peu partout. Ma femme travaille dans ce grand immeuble près de la gare. Un boulot de con, qu’elle a toujours aimé, car cela lui donne assez de ressources et assez de temps pour s’occuper de sa famille.

Combien j’ai payé pour avoir cette vie-là. Combien j’ai donné de ma personne pour épier les personnes qui sont liées à moi. Je continue à me ballader, à errer, à essayer de chasser derrière moi l’image de cette femme qui m’a vu, qui m’épiait elle aussi.
Je me perd dans une ruelle plus sombre. ********. Quelqu’un me voit, m’observe. Je sens son regard sur moi. Où est-il ? Je me tourne sur moi-même. Autour de moi, des bâtisses d’une dizaine d’étages, laissant un tout petit liseré de ciel en hauteur.
Là, sur le balcon. A vingt mètres au-dessus du sol, j’aurais juré qu’il m’a vu. Et lui, ce crétin, qui fait semblant d’observer le vide. Alors qu’il m’a vu, je le sais. Il a l’air plutôt jeune, le gars. L’aspect un peu fragile, avec sa peau pâlotte, ses cheveux noirs et sa cigarette à la main. Ne fais pas semblant de ne pas me voir, je sais qui tu es.

Je tremble. Tout crétin qu’il est, il m’a repéré.

Je cours. Il disparaît de mon champ de vision.

Je traverse des rues, des portes, des magasins d’antiquités, des supermarchés, des impasses. Je cours tellement vite que j’ai l’impression que mes pieds touchent à peine le sol. Ici, tout semble tellement difficile, par rapport à là-bas… Là où ils veulent me ramener… Mais c’est le prix à payer. La petite Sirène, elle, celle d’Andersen, avait l’impression de s’écorcher les pieds à chacun de ses pas sur la terre ferme. Elle l’avait choisi en partant des profondeurs de l’océan… Enfin je crois. Cette histoire était la préférée de Sarah.
Et moi… Je me sens engourdi. Essoufflé. Foutue fatigue.

L’homme, le chasseur, a dû me perdre en chemin. Pour combien de temps, encore ?
Par pitié, laissez-moi encore la revoir… Laissez moi encore entendre leurs voix et leurs rires… Laissez-moi les voir grandir… Et voir la lumière du soleil. Je n’en peux plus. Pourquoi faut-il qu’ils me ramènent ?
Je reviendrai, je vous le promet. Je vous regarderai vivre. Jusqu’à ce qu’il me rattrappent et me ramènent dans cet univers sans vie et sans couleur…

Où suis-je ? Ah oui, c’est vrai. Je ne suis pas loin du cinéma. Il va bientôt être six heures. Ils seront tous à la maison. Je me met en route. Une voix dans ma tête me dit que revenir les voir est du suicide. Qu’ils me cueilleront là-bas. Mais qu’est-ce que ce monde vivant, qu’est-ce que le ciel clair et le soleil, si je dois fuir les miens ? Je suis foutu…



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   Réponse au Sujet '[PLC 2006] Chasseurs d'âmes' a été posté le : 18/01/07 10:47

Ah ! Quand même, chapeau pour le retard (et tu ne mets pas tout en une fois en plus ?). ;)

Bn je vais relire le texte, les notes que j'avais prises et je j'édite ce message.


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Pfiu!


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Swan

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   Réponse au Sujet '[PLC 2006] Chasseurs d'âmes' a été posté le : 18/01/07 11:38
Désolée, avec un changement de nordi j'avais paumé le fichier. Mais là je me rattrape... Merci pour ta réponse ^__^
Ci-joint (gît?) la fin de la nouvelle.

***

Le jour décline doucement : on est en automne. Je remonte l’allée. Je connais le chemin par cœur. Je me poste un peu plus loin, au coin de ma ruelle, et j’attend. Deux minutes plus tard, un taxi dépose ma femme devant l’immeuble. Bizarre. Généralement elle revient seule. Encore ce connard de collègue… Mais qu’est-ce qu’il fout ?
Il lui paie le trajet et elle descent de la voiture. Attend un peu, Ducon, que je trouve un moyen de te flanquer la peur de ta vie… Ce doit être possible, non ? Bref, peu importe. Elle était là, elle était rentrée.
Les enfants rentrent de la garderie. Ils doivent aller à la garderie après l’école, maintenant qu’ils n’ont que leur mère. Je soupire mentalement. La vie n’est plus la même, pour elle… Elle doit faire face à tant de choses. Les enfants entrent dans l’immeuble. Quelques instants plus tard je peux les voir de la fenêtre du rez-de-chaussée. Ils ont fait des dessins. Ils me font toujours rire, avec leur cartable trois fois trop grands pour eux.

Stop. J’aurais juré entendre quelque chose. Je lève les yeux instinctivement. Les toits. Une ombre y est postée, et m’observe, la tête tournée vers moi. Il ressemble au type que j’ai vu dans l’après-midi… Je regarde encore une fois par la fenêtre. Aina, mon amour. Sven, qui lui montre fièrement le pommier qu’il a dessiné avec des couleurs vives. Sarah, qui embellit de jour en jour, avec ses cheveux blonds pâles qui reflètent la lumière. Je m’imprègne de leurs voix, de leurs rires. Je sais que je ne les entendrai plus que par échos.
Adieu, mes amours…
Je suis pris en chasse.

Cet instant très fugace, que j’ai essayé d’imprimer pour toujours dans ma mémoire, s’éteint, au moment même où je commence ma course. L’ombre a du redescendre de son perchoir, au moment où il m’a repéré. C’est le soir, je me mêle à la foule qui ne me voit pas, je me dirige vers le centre-ville, je brouille les pistes en empruntant le métro. Les gens commencent à sortir boire des verres, à aller au restaurant. Je me sens toujours aussi seul, même entouré d’une ville toujours plus grouillante de vie. Quand est-ce que tout cela va-t-il s’arrêter ? Pourquoi je n’ai plus le droit d’aimer, ici comme là-bas ? Qui peut être aussi cruel pour nous imposer la séparation ultime, pour nous arracher à ceux que nous aimons ?
S’il y a un dieu quelque part, alors je lui cracherai tout ça à la gueule ! Il n’y a nulle place pour moi, nulle part. Car je suis attaché aux miens. Car je ne supporte plus la solitude. Et que tous ces gens si vivants ne savent pas la chance qu’ils ont, de pouvoir rire, ressentir des choses, être ensembles, profiter de choses toutes simples.

Reprend-toi, reprend-toi ! Tu as envie de retourner là-bas ? Retourner dans ce monde sans couleur, sans odeur, sans saveur, où la masse des gens erre sans but, le regard vide ? Alors cours ! Cours sans t’arrêter, fais le tour de la Terre s’il le faut. Les yeux d’Aina… NON ! Ne pense plus à ça. Lutte ! Tu as payé cher ton billet pour revenir ici ! Même si ça n’a pas été comme tu l’aurais voulu…

Je le sens derrière moi, je le sens derrière moi… Il ne se presse pas, il sait qu’il va me cueillir. Après tout, c’est un professionnel…
Je suis maintenant dans ce que les jeunes appellent la « rue de la soif ». Moi-même j’y allais étant étudiant pour y faire les bars. Aujourd’hui les immeubles y ont poussé comme des champignons, et ils accueillent toujours des couples et groupes d’amis qui veulent passer de bons moments. Mais dans de plus grandes structures, plus branchées bien sûr. Je me faufile entre les gens, je me fond dans le paysage. Mais j’ai l’impression d’être marqué d’une énorme cible rouge dans le dos. Il fait nuit noire et les néons ne s’en ressortent que plus.
Je commence à marcher un peu plus vite. Je veux changer d’air. Mais même la nuit est plus saine ici.
Mais alors que je commence à atteindre la fin de l’avenue pour en prendre une transversale, je m’arrête. La femme. Elle est encore là, face à moi. Elle me regarde. Me fixe. Elle est élancée, brune aux cheveux courts. Elle semble bien ancrée sur le sol, mais ce n’est qu’illusion. Je ne peux m’empêcher de rester immobile, devant son aura qui me trouble. Pas comme une femme dont je pourrais être attiré. C’est autre chose, je ne saurais dire quoi.
C’est alors que tout doucement, sans même s’avancer vers moi… Elle lève son bras. Le tend vers ma personne. Elle me pointe du doigt. Par défi, peut-être. Je ne sais plus. Déjà, je me mets à fuir.

Je cours en sens inverse. Prend la première rue que je croise à ma droite. Pendant ma course, l’image de cette femme m’accapare l’esprit. J’entre dans un petit bar, sans me faire remarquer. Je vais jusqu’au fond de la salle, où des gens jeunes et moins jeunes boivent leur bière. Le barman ne m’adresse pas un regard. Je commence à avoir l’habitude.
Comme une impression de déjà-vu. Pas ce bar. Mais cette femme, ce visage.

Je traverse la porte de derrière, en espérant qu’ils ne m’attendent pas là. Ils sont deux à me poursuivre, j’ai l’impression…

Un peu de calme, à présent. J’ai réussi à emprunter une voiture. Evidemment je n’ai pas été repéré par les gens, mais on me conduit un peu n’importe où. Je crois à présent que je vais circuler au gré du vent, du hasard… En espérant que la roue tourne en ma faveur. Le temps m’est compté…
Je suis perdu dans mes réflexions. Est-ce que je dois retourner auprès de ma famille, quitte à me faire rappatrier, comme ils le disent ? Ou est-ce que je dois continuer à errer, comme le font ceux qui ont fait le même choix que moi ? C’est la solitude qui m’attend ? La solitude, ou bien ce trou noir qu’ils appellent le « monde normal » ? ******** ! C’est donc tout ce qu’il me reste ? J’ai beau refuser ce qui m’arrive, j’ai beau m’être révolté sur ce qu’ils appellent le « cours naturel des choses », mais je n’ai aucune alternative…

Je ne peux plus voir ma femme. Je ne peux plus voir mon fils et ma fille. J’étais pourtant revenu pour eux… Alors, qu’est-ce que je vais faire pour mes derniers instants ici ? Je veux garder de cet endroit un souvenir impérissable. Un souvenir intact, qui m’aide à tenir… Et si possible, une cachette… La foule ne m’aidera pas à me cacher parmi eux, car seuls mes chasseurs peuvent me repérer.
Alors je me met à courir. Vite. Loin. Loin de tout. Loin de cette ville. Loin de ces bruits que j’entend tous les jours. Loin de ces routes goudronnées, loin de ces immeubles qui bouffent le ciel, loin du monde… Je cours. Mes pieds touchent à peine le sol. Je m’éloigne de mes êtres chers. Je m’éloigne de mes espoirs. Je fuis avec une énergie toute nouvelle. Celle de la dernière chance. J’atteins peu à peu la campagne. Je traverse les rares villages qui ont subsisté et qui meurent à petit feu. J’atteins la lisière de la forêt. Une nuit a suffit pour y arriver. Pour me débarrasser de ce qui me pesait le plus après la séparation d’avec les miens.
La ville. La disparition de la nature.

Le soleil, ce cher soleil, embrase le ciel. Un ciel clair, un ciel infini, que la brume ne recouvre pas. Le feuillage rougi jette peu à peu son ombre sur le sol recouvert de débris végétaux.
Je pénètre sous les arbres qui semblent me regarder. Mon dieu. Cela faisait si longtemps… Je ne peux toujours pas les sentir, mais rien que de les voir… Cela me réchauffe le cœur.
Pas le temps de m’attarder. J’accélère le pas.

Je m’engouffre dans les bois, en ne faisant aucun bruit. J’observe la nature. Les animaux s’éloignent de moi en ma présence. Et dire que certains les considèrent toujours aujourd’hui comme des êtres décérébrés. J’essaie de traverser des zones plus innaccessibles, mais je sais que ceux qui me poursuivent se fichent de passer au travers des branches.

Je sens leur regard sur moi. Je sens leur esprit réfléchir, sur la meilleure façon de m’attraper. Ce n’est pas leur souffle qui est palpable. C’est leur volonté de me capturer. C’est leur mouvement silencieux au-dessus des fougères matinales.
La traque a commencé.
Cours !

Ce n’est pas le bruit qui compte. Je ne fais aucun bruit quand je traverse les buissons. Je ne pousse aucun souffle lorsque je cours. Ma fatigue est mentale. Ma peur est palpable. Mon envie désespérée de vivre l’est aussi. Et c’est cet effluve-là qu’ils ressentent. C’est cette odeur-là qu’ils recherchent, et qui me trahit. Je tente de m’éloigner. Plus j’accélère, plus ma tête me fait mal. Je me sens engourdi. Comme si j’avais des fourmis au bout de mes doigts, puis de mes membres. C’est vraiment trop con. En principe je ne devrais pas avoir mal comme ça. Tout est dans l’esprit.

Le malaise et la confusion que je ressens semblent émaner de moi, et faciliter la tâche de mes chasseurs. Je n’ai plus le temps de me demander pourquoi. Je ne comprend pas ce qu’ils recherchent en poursuivant les gens comme moi. Les fugitifs, ceux qui un beau jour se retrouvent en tête de liste. J’ai de plus en plus de mal à me concentrer. Ils gagnent du terrain. M’épient. Me talonnent.
Je tourne la tête. Je vois la silhouette du jeune homme. La chasseuse, je ne la vois pas. Mais son visage flotte encore dans ma mémoire. Où est-ce que je l’ai déjà vue, bon sang ?
Allez, continue !
Pour le soleil !
Pour la vie !

Je passe au travers du feuillage. Le temps semble s’étirer en longueur. Le soleil est haut, la forêt le recouvre d’une sorte de dentelle ombrageuse. J’ai le tournis, je ne sais plus où je vais… Heureusement qu’il est impossible de trébucher. Impossible, puisque je traverse les racines des arbres.

Mais ils ont un talent que les passants n’ont pas : ils peuvent me voir. Mes ondes de détresse vont jusqu’à eux et leurs mouvements furtifs vont jusqu’à moi.
Cette forêt n’en finit pas. Je m’imprègne de cette nature si rare là d’où je viens. Cette végétation qui m’a tant manqué.

- Dépêche-toi ! fait le chasseur. Je l’ai presque !

Je tourne la tête et vois derrière moi le jeune homme. Il… Non ! Il commence à sortir son arme ! J’accélère le pas, alors que des ombres semblent danser devant mes yeux. Est-ce que… je ne devrais pas… me cacher ? Courir vite, me cacher, et méditer, pour qu’ils ne perçoivent pas ma terreur ?
Je bifurque à gauche. Me cacher. Un tout petit espoir. Faut agir vite. Pas le temps de réfléchir. Et cet écoeurement qui commence à me prendre… ********, garde la tête froide ! Je regarde autour de moi : personne en vue. Je m’installe au cœur d’un buisson d’épines bien épais, m’assois en tailleur, puis commence.

Fermer les yeux, faire le vide dans ma tête. Chasser l’angoisse, repousser les images d’un monde gris où s’entassent des âmes délaissées. Le regard de cette femme… Non. Concentre-toi. Aina… Chut. Plus que quelques instants et je m’envole. Je ne suis rien. Je ne ressens rien. Je ne fais qu’un avec la vie de ces bois. Rien n’a d’importance. Bien. Calme.
Le sourire de Sarah…

- Pas un geste.

L’éveil est brutal, comme si on m’avait mis un coup de massue sur le crâne. J’ouvre les yeux. Ma migraine devient encore plus forte.
Devant moi, le canon de l’arme futuriste. Celle qui est censée me ramener « chez moi ». Mais chez moi, c’est ici. Chez moi, c’est le monde du dessus. Le monde des vivants.

- Brigade de l’immigration. Vous êtes en état d’arrestation.

Le chasseur me regarde d’un air froid et assez neutre.
Il porte une sorte de combinaison noire, un long manteau du même acabit et une ceinture bardée de matériels en tous genres.

- Vous allez être reconduit de suite en Outremonde.

Je ne dis rien. Je n’ai rien à dire, de toute manière… Bon sang, qu’est-ce qui les a poussés à faire ce job ?

La collègue du chasseur arrive, d’un pas un peu plus calme. Toujours son air impassible, mais son regard qui me trouble… Son visage me dit toujours quelque chose, mais impossible de mettre le doigt dessus. Elle avance d’une démarche féline. Ses yeux me semblent vraiment familiers.

- Tu arrives à temps, dit le mec, l’arme toujours pointée vers moi.

La femme jette un œil sur moi et son regard me cloue sur place. Comme si elle faisait partie de moi… Je ne comprend plus.
Puis je l’entend dire d’une voix neutre :

- Désolée, Eochian.

Qu’est-ce que… Elle dégaine son arme de sa veste ?!
Très vite, elle pointe le canon vers le chasseur, et tire sans plus attendre.
J’ai à peine le temps d’apercevoir l’expression surprise d’Eochian avant de le voir se dissoudre dans l’air et retourner en Outremonde…

Encore sous le choc et épuisé, je me tourne vers la chasseuse. Elle se penche vers moi, et me tend la main.

- Viens.
- Mais… Qu’est-ce…
- Ne traînons pas là. Il va bientôt revenir, avec des renforts.

Je prend sa main faiblement et elle m’aide à me lever.

Nous courons à toute vitesse. Je vais mieux. Je me sens apaisé.
Main dans la main, nous traversons les forêts, les villes, les campagnes. Nous allons plus vite que les voitures, nous passons au travers des gens et du monde matériel. Puis d’un coup, je sais où elle m’emmène. Un lieu où je ne suis pas allé depuis au moins cinq ans.
La mer.

Il y fait presque nuit quand nous y arrivons. Le lieu est quasiment désert. En dehors des deux personnes âgées qui marchent sur la digue en se tenant l’une à l’autre.
J’entend le bruit des vagues. Chaque allée et venue finit d’enlever les derniers grammes de stress qui étaient restés en moi.

La chasseuse se tient toujours à mes côtés. Je me sens bien avec elle. Nous n’avons que peu parlé avant notre arrivée devant l’océan. Allez, je me lance.

- Je ne sais toujours pas pourquoi tu as fait ça. Pourquoi tu t’es retournée contre lui. Pourquoi tu t’en enfuie avec moi.

Elle me regarde et j’ai comme une impression de souvenir oublié.

- J’ai vu ton nom en tête de liste. J’ai décidé de prendre la mission et d’arrêter mon job après ça.

Je ne comprend toujours pas…

- Comment tu t’appelles ? lui dis-je, un peu hébété.
- Selma.
- Selma… Mais… C’est le même nom que…
- … Le même nom que ta mère. Oui, je sais.

Ca aurait dû me couper le souffle… Mais je ne respire déjà plus.
Je la regarde à nouveau. Selma. Sa silhouette longiligne, ses habits noirs et son long manteau. Ses yeux noisettes, ses taches de rousseur infimes. Ses quelques rides d’expression autour de son sourire. Ses cheveux coupés court.
Son apparence était plus jeune que la mienne. Vingt-sept ans. Elle était morte à cet âge-là, peu après ma naissance.

Son allure plutôt futuriste, sa coiffure courte comparée aux longs cheveux qu’elle avait sur les photos encadrées de ma maison d’enfance… Tout cela m’avait trompé.
J’ai envie de pleurer. Je me perd dans ses bras.
Si seulement papa savait… Mais il est trop tard pour ça.

Elle me souffle quelque chose à l’oreille.

- Je connais un endroit. Un endroit immense, auquel les chasseurs ne pensent que rarement. Un endroit près de la nature. Loin de tout. Mais pour y aller, il faudra changer de vie.
- Je… Je crois deviner…
- Nous resterons ensembles, Sendoro. Tu ne seras plus jamais seul.

Nous désserrons notre étreinte. Elle me prend la main. Puis nous commençons notre marche.
Notre exode.

Nous marchons en avant. Vers l’écume qui nous appelle.
Je laisse derrière moi tout ce à quoi j’étais attaché. Adieu Aïna. Sarah, Sven… Leurs sourires… Leur vie, sans moi… J’ai veillé sur vous autant que j’ai pu. Pardon, pardon… Cette fois je m’envole pour de bon. Je ne vous reverrai plus…

Nos pieds s’enfoncent dans l’eau. J’aurais aimé être matériel, ressentir les vagues et le sable. Mais la seule chose que je peux sentir, c’est le contact de la main de Selma. Ma mère, celle que je n’ai jamais connu… Celle qui était enfouie dans le passé et qui maintenant représente l’éternité qui s’étend devant moi… Tout comme l’océan.

Bientôt nous sommes entièrement immergés. Plus nous avançons et plus nous nous éloignons des derniers rayons du soleil.
J’aperçois ça et là des espèces de poisson que je ne connaissais pas. L’eau doit être glacée. Elle est aussi plus polluée que je ne le pensais.

Comme si même sur le monde des vivants, l’Outremonde reprenait le dessus, peu à peu.

Je frissonne.

Selma le perçoit. Alors elle me serre la main un peu plus. Nous plongeons notre regard l’un dans l’autre.

Puis nous nous enfonçons dans l’obscurité.




FIN


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Sen

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   Réponse au Sujet '[PLC 2006] Chasseurs d'âmes' a été posté le : 19/01/07 17:10
Et bien moi, j'ai beaucoup beaucoup aimé lire ta nouvelle.

Merci Swan

^_^


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L'autre c'est aussi moi.


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Nyxl

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   Réponse au Sujet '[PLC 2006] Chasseurs d'âmes' a été posté le : 19/01/07 18:57
Saperlotte, je lis ça le lendemain d'avoir visionné "The Corpse Bride" de Tim Burton...

Je me contenterai de dire que j'ai adoré. Le style est classique sans verser dans le conventionnel, l'histoire est simple et presque en ligne droite, et la fin tombe complètement à rebrousse-poil. De mon point de vue, en tout cas. J'avais pressenti, par exemple, la chute de "Hallali", la nouvelle de Théodoric, mais ici, je ne l'ai pas vue venir. Peut-être lis-je trop vite, finalement... 8)7

Je trouve ton texte très bon, Swan.



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Jlou

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   Réponse au Sujet '[PLC 2006] Chasseurs d'âmes' a été posté le : 23/01/07 11:47
Impressionné, boulversé, amusé et diverti que je suis à la lecture de cette nouvelle. J'admire beaucoup ton sytle concis qui décrit l'action et les sentiments du personnage dans un style fluide, tout en laissant place à l'imagination...

Mes félicitations pour cette nouvelle.



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Swan

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   Réponse au Sujet '[PLC 2006] Chasseurs d'âmes' a été posté le : 23/01/07 16:32
Merci beaucoup pour les commentaires que j'ai reçus, ça me fait chaud au coeur, d'autant plus qu'il s'agissait de ma toute première nouvelle (eh oui, j'ai saisi l'occasion du PLC pour me lancer) car je n'avais jamais pu me faire à ce format.

En fait cette nouvelle peut être considérée comme un texte à part avec une chute (comme en avait parlé l'ami Nyxl), ou alors comme une annexe d'un récit bien plus long et complet, présent également sur cette section du forum ;)
Le but étant de donner un autre aspect de l'univers que je m'étais créé (et qui à la base était un univers de jeu de rôle que j'ai adapté en polar-noir-fantastique), et d'un point de vue tout à fait différent, plus proche de notre monde à nous, justement. J'avais vraiment envie d'explorer une autre facette de ce que j'avais imaginé, puisque les possibilités sont elles-mêmes immenses...

J'ai pas mal réfléchi à savoir comment insérer l'idée de départ dans cette nouvelle et ce thème, et comment instaurer le chassé-croisé. La focalisation à la première personne me semblait nécessaire histoire de le rendre un peu bizarre, au départ comme obstiné voire obsessionnel, et à la fin plus "humain". Je ne sais pas si ça s'est franchement vu, d'ailleurs ^__^


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Les racistes, c'est comme les arabes : ça ne devrait pas exister. (Coluche)

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(Tout Pour Ma Gueule, Ca N'Arrive Qu'aux Autres, Jusqu'Ici Tout Va Bien)


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