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ZiGGy

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   Prose spontanée a été posté le : 28/07/06 10:08
Depuis près d'un ans maintenant, j'ai quasiment arrêté d'écrire pour moi même. Je me limite à ma production d'étudiant dont la quantité augmente beaucoup. Cependant, ça ne ma pas empêché de remettre en cause les formes de mon écriture. Le hasard des cours aidant, je me suis trouvé en position d'appliquer hors de mes sujets habituel un principe littéraire que j'ai toujours suivi plus ou moins consciemment. Particularité de la chose, il fallait cette fois que je justifie mon texte par une courte réflexion.

Comme je suis curieux du point de vue des autres sur ce à quoi je suis arrivé à l'époque, et que le cours en question est terminé depuis suffisamment longtemps pour que je n'ai plus trop honte (la lecture du texte par ma prof en conclusion du séminaire m'a particulièrement dégoûte : je me suis trouvé absolument minable, pompeux, patissier...), je vais vous faire un petit c/c élagué de quelques touches de théorie de l'acteur (puisque c'était le sujet d'origine).

Pour vous la faire courte, le sujet était la description d'un photograme où devait figurer Catherine Deneuve (le choix du photograme étant libre). Une description non théorique, dans le but de voir quelles pistes d'autres formes littéraires que celles qu'on pratique habituellement peuvent donner à un domaine de recherche peu exploité et peu commode (la théorie de l'acteur, donc). Après cela vient le temps de l'explication, tous les pourquoi et les comment d'un tel texte.


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Description

Photogramme du film de Jacques Demy, « Les parapluies de Cherbourg » (1964)

Droite, le visage fixe comme tenant la pose pour un tableau, elle a les yeux pointés droits devant elle, semble oublier de ciller. Sa tenue a quelque chose de noble que la couronne de carton posée sur sa tête ne fait que pointer un peu plus sans le révéler, elle se tient comme une reine – ou plutôt une princesse, en cérémonie, imposant à tous l’image qu’on attend d’elle – qu’on lui a imposé auparavant. De la symétrie complète de son visage se dégage une impression de perfection inhumaine, les deux arcs des cheveux blonds qui ceignent son front se rencontrent en son centre dans le plus pure style gothique, créant un cercle qui complète la couronne comme une auréole. Lumineuse, de l’or dont elle est couronnée à celui dont elle est coiffée, elle irradie d’une étrange impression d’attente ou d’inconfort – elle semble figée dans un instant inattendu créé par cet objet magique qu’est la couronne, comme si d’un coup, par ce simple artifice, elle était devenue quelque chose d’autre. La légère moue qu’affichent ses lèvres semble être la source de cette impression, une esquisse de sourire – ou de grimace pour autant que cela change quelque chose – qui semble nous dire « vous aussi vous avez remarqué ? » mais ne sort jamais vraiment du simple état d’idée. Ainsi parée, elle est telle une madone oubliée, et pourtant son visage affiche les traces d’un temps plus proche, le maquillage. Du noir des yeux au rose des lèvres en passant par la délicate rougeur des joue, une artificialité à l’égale de celle de sa couronne émane de son visage, dont les forme se prêtent pourtant plus à l’idée d’une élégance naturelle, toute en lentes courbes multipliées, des joues, du nez, des sourcils, du moindre détail coulant vers la définition de sa simple beauté. Comme prise entre deux possibilité, ses yeux semblent s’interroger sur laquelle des deux voies suivre, entre passé et futur, une capture d’un présent où restent les traces fardées d’une femme et où se devine l’éclat lumineux d’une autre – quelque part entre un ange et la plus commune des créatures.


Explication

Décrire une actrice, que ce soit Catherine Deneuve ou une autre, est difficile. La décrire par sa seule image à travers un photogramme l’est encore plus. On se heurte continuellement à la difficulté de transcrire par les mots le peu que l’on perçoit d’elle, et qui est pourtant impossible à traduire aussi parfaitement que l’image pure ne le fait, tout en étant toujours influencé par toutes nos autres connaissances du sujet, et nos avis premiers sur lui. Pourtant, l’intérêt d’un tel procédé est de révéler la manière dont un spectateur, un témoin, perçoit cette actrice, et donc de faire percevoir le filtre subjectif qui teinte la description. Entre le principe de se laisser aller à émettre des idées subjectives sur ce seul photogramme et le danger que cette part personnelle concerne autre chose que cette parcelle microscopique de l’ensemble qui forme l’image de l’actrice, la recherche d’un équilibre dans le texte est difficile.

A cela s’ajoute la question de savoir ce que doit faire ressentir le texte, et par quelle forme cela fonctionnera t il le mieux. Le cas est donc celui de Catherine Deneuve, l’une des plus importantes star féminines du cinéma français depuis quatre décennies. La décrire, ou plutôt décrire son image dans un infime moment cinématographique, c’est aussi décrire un peu de ce qui fait d’elle une personnalité si importante. Devenue une icône au fil des ans, elle représente un canon de beauté – visage lisse, cheveux blonds, etc. – qui fut même propulsé plus loin que le cinéma par la publicité, et Chanel en particulier, parfum dont on sait depuis Marilyne Monroe qu’il fait bon ménage avec les stars féminines les plus impressionnantes. Comment alors trouver une forme d’écriture pouvant traduire ce qu’une femme possède qui tient de son image et pourtant dépasse le physique pour faire d’elle une star ? Sans aller chercher dans son histoire médiatique, c’est l’origine de ce statu qui pourrait ressortir d’une description minutieuse, et révéler un peu plus que la transcription par de simples mots de son image à un instant « t ».

En passant par la description littéraire on fait appel à la subjectivité d’un spectateur qui transmettra par écrit son sentiment face à l’image de Catherine Deneuve. Il faut donc soutenir ce phénomène naturel, l’orienter vers un mode de description dont la particularité soit la totale soumission à l’image et à la subjectivité qu’elle impose au spectateur. L’un des systèmes d’écriture les plus particulièrement réputés pour leur utilisation de la subjectivité de l’écrivain (sans aller jusqu’à un principe extrême comme l’écriture automatique si chère aux surréalistes) est le principe de la prose spontanée mis en place par Jack Kerouac et repris après lui par ses camarades de la beat generation, et des générations suivantes. Tel que Kerouac l’énonce lui même, la prose spontanée entre en résonance avec les effets du phénomène de la star.

Le rapport à l’image traité par le texte est au cœur du premier principe énoncé par Kerouac à propos de la prose spontanée * : « MISE EN PLACE – L’objet est placé devant l’esprit, soit dans la réalité, comme dans l’esquisse (devant un paysage ou une tasse de thé ou un vieux visage), soit dans la mémoire où il devient l’esquisse faite de mémoire d’une image-objet déterminée ». Ce principe met en jeu la concentration de toute l’attention sur l’objet. Ici ce sera Catherine Deneuve. Cette idée d’image-objet déterminée correspond sensiblement à la place qu’occupe la star lorsque l’on veut la décrire. De par l’importance de son image, elle a tendance à envahir l’esprit, et la concentration sur elle est nécessaire pour transmettre par les mots la seule perception d’un photogramme.

« PROCEDURE – Le temps étant d’une importance essentielle pour la pureté de la parole, langue d’esquisse est un flux ininterrompu depuis l’esprit des idées-mots personnels et secrets soufflant (comme un musicien de jazz) sur le sujet de l’image ». Dans le cadre d’une description comme celle qui nous occupe, ce second principe donne la possibilité d’éliminer tout élément de pensée périphérique ou étranger à l’objet même du photogramme. Quand Kerouac évoque la pureté de la parole, il propose en fait de la débarrassé des concepts qui l’alourdissent ou des idées qui, trop éloignées du sujet, risquent d’en diminuer la force. Si l’on veut faire ressentir l’effet produit par l’image d’une star à travers sa description, ce procédé évacue toutes les habitudes néfastes de l’écrivain, de la tentation à un développement trop réfléchis d’une idée à des éléments inspirés par une perception antérieure de l’objet. C’est cette même idée de ressenti dans l’immédiat des idées que Kerouac développe ainsi : « CŒUR DE L’INTERET – Commence non pas à partir d’une idée préconçue de ce qu’il y a à dire sur l’image, mais du joyau cœur de l’intérêt pour le sujet de l’image au moment d’écrire, et écris dehors en nageant dans la mer du langage en direction du relâchement périphérique et de l’épuisement – Pas d’après-coup si ce n’est pour des raisons poétiques ou post-scriptum. » C’est donc bien sur le photogramme qu’il s’agit de se focaliser, et pas sur l’idée d’actrice, de star, ou même simplement de Catherine Deneuve.

Mais si, dans l’écriture, toute pensée extérieure doit être évacuée, on peu dans le choix du style littéraire tenir compte de deux autres des préceptes de Kerouac. Ils évoquent l’idée de pure subjectivité du texte en visant à éliminer les barrières que forme l’esprit à l’idée première, pure – presque inconsciente. C’est une partie de la spécificité qui sépare la star de l’actrice que l’on peut espérer capter par de tels principes : « PORTEE – Pas de « sélectivité » de l’expression mais la poursuite d’une libre déviation (association) de l’esprit dans les eaux sans limites de la pensée soufflée-sur-le-sujet, nageant dans la mer de l’anglais sans autre discipline que le rythme d’expiration rhétorique et de déclaration exclamée, comme un poing abattu sur une table à la fin de chaque énonciation, bang ! […] Le lecteur ne peut manquer de recevoir le choc télépathique de l’excitation du sens selon les mêmes lois qui opèrent dans son propre esprit d’homme. » Ici, la possibilité de transmettre au lecteur une part des sentiments de l’écrivain qui dépasse sa réflexion et correspond à ce qu’il a ressentis face à l’objet, et là, la volonté que le texte atteigne le plein assouvissement littéraire des idées émanant dans l’esprit de l’écrivain à la pensée de l’objet : « DECALAGE DANS LA PROCEDURE – Pas de pause pour penser au mot juste mais l’accumulation enfantine et scatologique de mots concentrés jusqu’à ce que la satisfaction soit atteinte, ce qui finira par être une grande valeur rythmique ajoutée et sera en accord avec la Grande Loi du Tempo ».

Si les autres principes émis par Kerouac portent plus sur le style et les possibilités narratives qui s’offrent aux ambitions d’un véritable poète ou écrivain, ces quelques idées donnent un relief particulier à la possibilité de rédiger une description de Catherine Deneuve dans l’image figée d’un photogramme. Ils laissent espérer la rédaction d’idées proches de celles d’un spectateur non-analyste face à la star, qu’il la voit dans un film ou une simple photographie, et la perception par le lecteur d’au moins quelques détails de ce qui peu rendre Catherine Deneuve – la star – si particulière.


* Toutes les citations de Jack Kerouac proviennent du même article, « Principes de prose spontanée » écrit en octobre 1953 à la demande des écrivains Allen Ginsberg et William Burroughs, et repris dans l’édition intégrale de ses œuvres, « Sur la route et autres romans » (Quatro Gallimard, 2003), pages 699-701.


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Bon, pour justifier la lourdeur de la chose, je préciserai que tout cela fut bouclé en bien moins d'une heure. J'ai jeté le texte sans faire de pause, très fidèle à l'idée de départ, ce qui ne m'a pas pris plus de quelques minutes. Et finalement, même la partie théorique a quasiment été écrite selon les mêmes principes puisque c'est toujours plus ou moins comme ça que je travail (disons donc une demi-heure). Bien avant de découvrir Kerouac et la beat generation, je suis toujours revenu naturellement à cette prose spontanée : dans mes fictions (de plus en plus rares), dans mes devoirs, dans mes essais, dans mes critiques, et même dans mes scénario (je deviens moins mauvais dialoguiste comme ça). C’est comme ça que mon écriture est la plus confortable pour moi, que le résultat me semble le plus probant dans l’idée, et surtout que j’ai eu les meilleurs échos de mes rares lecteurs. A noter que cela s’applique merveilleusement au essais, et que ça n’empêche pas d’écrire une critique totalement tordue d’un disque ou d’un film, poussant aussi loin que possible les réflexions sur le sujet : grand héritier de Kerouac, Lester Bangs a montré ce que pouvait donner une critique de disque écrire en douze heures non-stop, laissant la réflexion faire son chemin à travers la machine à écrire… c’est comme ça qu’il a élevé la critique rock au rang d’art littéraire.

Pour la totalité de l'article de Kerouac sur la prose spontanée, vous pouvez vous reporter à la fin de mon message, c'est après tout la partie la plus intéressante. Je suis curieux de tout ce que vous autres qui comme moi tâtez de la plume pensez de ces idées de la prose spontanée (qui ne sont qu'un guide, pas une loi, est il nécessaire de le rappeler ?) ou bien de ce que j'ai pu en faire.

Un essai qui serait intéressant si certains veulent s’y risquer : prenez la photo, affichez la sur la moitié de votre écran, ouvrez word sur la seconde moitié, et lâchez vous pour faire une description selon les mêmes principes que j'ai suivi. Qui osera ?


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Principes de prose spontanée

MISE EN PLACE - L’objet est placé devant l’esprit, soit dans la réalité, comme dans l’esquisse (devant un paysage ou une tasse de thé ou un vieux visage), soit dans la mémoire où il devient l’esquisse faite de mémoire d’une image-objet déterminée.

PROCÉDURE - Le temps étant d’une importance essentielle pour la pureté de la parole, langue d’esquisse est un flux ininterrompu depuis l’esprit des idées-mots personnels et secrets soufflant (comme un musicien de jazz) sur le sujet de l’image.

MÉTHODE - Pas de points séparant les phrases-struc-tures déjà arbitrairement minées par la fausseté des deux points et des timides et généralement inutiles virgules - mais vigoureux tiret coupant la respiration rhétorique (comme le musicien de jazz reprenant son souffle entre les phrases expirées) - « pauses mesurées qui sont les principes de notre parole » - « divisions des sons que nous entendons » - « le temps et comment le noter ».

PORTÉE - Pas de « sélectivité » de l’expression mais la poursuite d’une libre déviation (association) de l’esprit dans les eaux sans limites de la pensée soufflée-sur-le-sujet, nageant dans la mer de l’anglais sans autre discipline que les rythmes d’expiration rhétorique et de déclaration exclamée, comme un poing abattu sur une table à la fin de chaque énonciation, bang ! (le tiret) - Souffle aussi profond que tu veux - écris à la même profondeur, pêche aussi profond que tu veux, fais-toi d’abord plaisir, puis le lecteur ne peut manquer de recevoir le choc télépathique et l’excitation du sens selon les mêmes lois qui opèrent dans son propre esprit d’homme.

DÉCALAGE DANS LE PRODUCERE - Pas de pause pour penser au mot juste mais l’accumulation enfantine et scatologique de mots concentrés jusqu’à ce que la satisfac-tion soit atteinte, ce qui finira par être une grande valeur rythmique ajoutée et sera en accord avec la Grande Loi du Tempo.

TEMPO - Rien n’est boueux s’il peut courir dans le temps et selon les lois du temps - Accentuation shakespearienne du besoin dramatique de parler maintenant dans sa propre voix inaltérable ou de tenir sa langue à jamais -pas de révisions (si ce n’est pour d’évidentes erreurs rationnelles, telles que noms et insertions calculées dans l’acte non d’écrire mais d’insérer).

COEUR DE L’INTÉRÊT - Commence non pas à partir d’une idée préconçue de ce qu’il y a à dire sur l’image mais du joyau coeur de l’intérêt pour le sujet de l’image au moment d’écrire, et écris dehors en nageant dans la mer du langage en direction du relâchement périphérique et de l’épuisement - Pas d’après-coup si ce n’est pour des raisons poétiques ou post scriptum. Jamais d’après-coup pour « améliorer » ou faire droit à des impressions du genre la meilleure prose est toujours celle qu’il a fallu le plus douloureusement et personnellement arracher au doux berceau protecteur de l’esprit - soutire le chant de toi-même, souffle ! - maintenant ! - ta voie est ta seule voie - « bonne » - ou « mauvaise » - toujours honnête (« grotesque ») spontanée, d’intérêt « confessionnel », parce que sans « métier ». Le métier est le métier.

STRUCTURE DE L’OEUVRE - Structures modernes bizarres (science-fiction, etc.) naissent d’une langue morte, thèmes « différents » qui donnent l’illusion d’une vie « nouvelle ». Suis vaguement les contours dans un mouvement d’éventail sur le sujet, comme la rivière autour du rocher, de sorte que l’esprit soufllant sur le coeur-joyau (fais passer ton esprit dessus, une fois) parvienne à un pivot, où ce qui était forme obscure « commençant » devient « fin » nécessaire absolue et la langue se concentre dans sa course pour transmettre la course-temps de l’œuvre, suivant les lois de la Forme Profonde, jusqu’à la conclusion, derniers mots, dernière goutte - La Nuit est La Fin.

ÉTAT MENTAL - Si possible écris « sans conscience en semi-transe » (comme Yeats à la fin dans la « transeécriture », autorisant l’inconscient à admettre dans son propre langage sans inhibition et nécessairement intéressant et si « moderne » ce que l’art conscient aurait censuré, et écris dans l’excitation, rapidement, avec des crampes de la main ou de la machine, en accord (depuis le centre jusqu’à la périphérie) avec les lois de l’orgasme, la « conscience nébuleuse » de Reich. Viens du dedans, dehors - vers ce qui est relâché et dit.

JACK KEROUAC


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Anonymus

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   Réponse au Sujet 'Prose spontanée' a été posté le : 28/07/06 11:05
Eh bien eh bien eh bien...

Déjà, jolie photo. Ça me rappelle vaguement quelque chose, mais, oh c'est bête, je ne saurais dire quoi. Je n'ai pas vu ce film, il faudrait que... ah, pardon, je raconte ma vie. Je passe, donc.
Ensuite, jolie description, oui oui, j'insiste. Ce n'est pas exactement ce que je ressens moi-même devant l'image, mais je suppose que cela importe peu et que le but de la démarche n'est pas forcément de découvrir la perception universelle, pure et vierge de toute subjectivité (j'aurais pour ma part remarqué les deux extrémités du ruban rouge de part et d'autre de son cou, qui attirent le regard au même titre que la couronne... j'aurais aussi parlé du fond, mais je suppose que c'est une déformation d'historien de l'art et que ce n'était pas le sujet... n'empêche, je kiffe grave ce papier peint).
Enfin, ma foi... je n'ai pas l'heur de connaître ce M. Kerouac (un breton ?) mais ton analyse me semble pertinente et le procédé de prose spontanée bien adapté à l'exercice. Serait-il fils de l'écriture automatique chère aux surréalistes et en particulier à cet épouvantail mal rempaillé d'André Breton ? Il semblerait que le principe de "la poursuite d’une libre déviation (association) de l’esprit" s'y rattache, mais il demeure qu'il n'est pas vraiment question d'inconscient psychique dans cette histoire. C'est donc sans doute une sorte d'écriture automatique mais muselée, mise en cage, dirigée sur un objet précis. Une écriture automatique contrôlée, donc, si on me passe cet oxymore.
Donc, beau travail Ziggy. Voilà voilà.

Maintenant, ce que je pense du traité ce cher M. Kerouac (que, je rappelle, je n'ai pas l'heur de connaître).
Heureusement qu'il s'agit là d'un guide et pas d'une loi. Sinon, je me serais fâché tout rouge. Je suis las de ces gens qui prônent sans cesse la spontanéité et l'infantilisme gnan-gnan comme s'il s'agissait des plus précieux trésors de l'humanité. Je suis las de ces philosophes aux allures d'étudiants attardés qui crachent sur Platon, sur Descartes et sur Kant tout en encensant Epicure et Gassendi...
Je déteste le système de l'écriture automatique de Breton. Je le vomis, je le méprise. Je suis pour une écriture artisanale et intellectuelle, structurée, pleine de références et de sous-entendus, comme un immense coffre aux trésors patiemment accumulés. Aussi, je ne souscris pas au "guide" de M. Kerouac (d'autant que je le trouve d'une lourdeur et d'une prétention extrêmes, frisant parfois le ridicule dans ses tournures et dans ses métaphores d'un autre siècle remodernisées, comme un château fort qu'on aurait couvert de ripolin). Ou du moins pas totalement.
Car je ne dis pas pour autant qu'une telle méthode n'est pas valable ; je crois l'avoir expérimentée quelques fois ; elle peut-être utile dans certains cas, comme celui que tu évoques. Mais je suis fondamentalement pour l'adaptation du style au sujet. Et donc, contre la systématisation d'une telle sorte d'écriture qui peut-être intéressante et pertinente sur deux ou trois pages, mais qui au bout de cinq cents donne des envies de meurtre et transforme le gentil lecteur du dimanche en psychopathe tueur d'enfants et violeur de nonnes.
Tout cela n'engage que moi, naturellement, et on sait que je suis un peu réac, que je me masturbe sur Racine et qu'il m'arrive souvent, comble d'horreur, d'écrire en alexandrins réguliers (pour ne pas dire sclérosés). Mais je ne puis qu'espérer que cette spontanéité irréfléchie, qui aura été le style dominant du XXème siècle, comme tout style finira par passer, s'éteindre, agoniser, mourir.

Alors je mettrai sur sa tombe un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.


Dernière mise à jour par : Anonymus le 28/07/06 11:08

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tiltizzz

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   Réponse au Sujet 'Prose spontanée' a été posté le : 29/07/06 04:07
Mon cher ZiGGy, j’ai d’abord aimé le photogramme que tu avais choisi, survolé attentivement ta prose spontanée, puis lu globalement. Puis vu cette proposition décente d’essai de faire de même, à la Kerouac. Alors j’ai arrêté de lire attentivement, et me suis concentrée sur les principes énoncés par Kerouac. Parce que ce que j’ai lu là, je ne peux plus le sortir de ma tête, et si c’est pour formuler différement ce que tu as écris, le présent exercice n’a pas grand intérêt. Parce ton analyse est très juste, et je ne puis pas occulter la symétrie du visage, sa forme qui rappelle comme une architecture gothique, le regard comme perdu mais de maintenant, un vrai hic et nunc, si en plus on se met à projetter et imaginer ce que ce visage immobile peut penser, le maquillage qui le ramène à maintenant, etc.

Bon, la première et seule chose que je puis retenir à cette heure, c’est que Kerouac veut, en fin de compte, suivre son courant de conscience, et écrire ce qui vient comme ça vient. Si j’ai raison (et j’ai raison, haha), je le trouve un peu en retard, Kerouac (au passage, Ano, doux Ano de mon cœurrrr, Kerouac reste connu comme romancier américain de la beat generation, etc., comme l’a écrit ZiGGy, mais il est d’origine canadienne, et apparemment, il aurait des descendants bretons ;]).

Si, comme le disait Ano, ces principes étaient comme de l’écriture automatique en cage, ça se rapprocherait un peu alors (un peu, j’ai dit), du monologue intérieur, qui utilise le « stream of consciouness », le flux de conscience, qui laisse le personnage parler parler parler, mais le texte est tout de même pensé, si je puis dire, un peu structuré.

En relisant Kerouac, si, c’est quasi ça : « un flux ininterrompu depuis l’esprit des idées-mots personnels »
« PORTÉE - […]la poursuite d’une libre déviation (association) de l’esprit dans les eaux sans limites de la pensée soufflée-sur-le-sujet, nageant dans la mer de l’anglais sans autre discipline que les rythmes d’expiration rhétorique et de déclaration exclamée ».

C’est ça, le flux de conscience qui sert le MI : les associations de mots, une pensée qui vient en accrocher une autre, les digressions ; puis, quand il devient *MI, le rythme martelé selon l’auteur, l’exaltation poétique parfois, etc. je vous met directement la définition de Dujardin (qui a théorisé une treintaine d’années après, le monologue intérieur, et son bouquin ne reflète pas vraiment sa définition, il paraît parfois vraiment beaucoup trop structuré, pour… mais bref, voici) – reprenons ma phrase – définition de Dujardin, prétendant que le MI a pour objet d’approche :
« la pensée la plus intime, la plus proche de l’inconscient, antérieurement à toute organisation logique, c’est-à-dire en son état naissant, par le moyen de phrases directes, réduites au minimum syntaxique ».

En fait Kerouac reprend ces énoncés là. enfin c’est comme ça que j’envisage ses lois. Donc, j’en viens à ça :
Sa volonté, ne serait-elle pas juste qu’arriver à transcrire notre interprétation première, intuitive, de la capture de « la perpétuelle pulsation autour des êtres et en eux-mêmes », selon la formule de Joyce ?
(je devrais écrire des sujets de dissertations, moi…)

(oh, tiens, d’ailleurs, ZiGGy, c’est amusant, Jack Kerouac met sa méthode en parallèle avec le Jazz, et à l’époque de la « découverte » du monologue intérieur, Edouard Dujardin compare sa technique à Wagner, et à ses leitmotive.
(« […]à l’état pur, le motif wagnérien est une phrase isolée qui comporte toujours une signification émotionnelle, mais qui n’est pas reliée logiquement à celles qui précédent et à celles qui suivent, et c’est en cela que le monologue intérieur en procède.»

Et là, avec ces phrases isolées, on rejoint encore Kerouac. Hmm, je me répète. Mais après tout, quelle importance, je ne sais si ce sera lu. Bref, arrêtons là, je vais me avancer à faire des trucs bizarres de pseudo-lettreuse.
Revenons-en au photogramme figurant Catherine Deneuve dans les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy.
Et je vais donc essayer d’éluder ce que tu as dit. Ca va donner quelque chose de maigre ;)



***

Voir la photo en haut du sujet, donc, s'il vous plaît.

***



Il y a là une jeune femme nous faisant front, mangeant l’image et les yeux. Une princesse technicolor immobile, à la couronne de carton dorée, entre deux eaux. A gauche, du mobilier marron, du bois, de la vaisselle, du fragile. A droite, du papier peint entre vif et pastel, entre bonbon piquant et saveur douceâtre. De ce contraste entre ces deux parties naît l’impression que cette femme est comme hors du contexte. Le visage est beau, sans défauts ni particularités. Ce n’est pas le genre de visage qui puit aisément rappeler à une autre personne, pas un nez aquilin comme… ni de yeux écartés comme… c’est un visage qui tutoie la perfection et pourrait s’encastrer à merveille dans les boiseries, coller au papier peint bicolore, s’ils n’apparaissaient pas flous, s’il on ne pouvait le contempler de si près. C’est tout et rien, la Beauté, et le lisse parfait. Le seul rappel de cette perfection fausse est le nœud rouge, posé de travers. Le seul rappel de ce lisse qui n’est que façade est le regard. On ne pourrait le croire vide, peut-être absent, ou rêveur, ici et ailleurs. En s’attardant sur le regard, il se dégagerait alors comme une petite tristesse, toute petite mais diffuse, accentuée par cette bouche silencieuse, et cette couronne de carton, trop brillante. Pourquoi porte-elle cette couronne qui rehausse son teint, qui habille ses cheveux, qui rendrait ses yeux presque insondables ? Et pourquoi ne sourit-elle pas, pauvre princesse anachronique ? Parce qu’il y a ces yeux, cernés de noir, qui ne nous quittent pas et nous renvoie à nos rêves perdus, peut-être.


(ZiGGy, je te demanderai un peu d’indulgence, il est précisement 4h53)
(et très belle photo, encore.)

* vous m'excuserez si j'abrège, hein...


Dernière mise à jour par : tiltizzz le 29/07/06 04:10

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ZiGGy

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   Réponse au Sujet 'Prose spontanée' a été posté le : 29/07/06 04:53
Ca n'est pas de l'indulgence mais de la gratitude que je te témoignerais : arrivé à 5:52 sans dormir, rien n'est plus beau qu'un tel message.:7
Par contre je ne suis pas en état de répondre, j'éditerai ça plus part.


Edit, donc :

C'est amusant je trouve les idées de Kerouac bien moins contraignantes que vous semblez le dire. Après tout, la ligne général est de ne pas calculer et de suivre sa pensée, ça n'empêche pas une extrême construction des choses. Je pense plutot que ça oriente cette construction, ça crée un certain mimétisme avec l'objet du texte, même ci celui est particulièrement impalpable (notez qu'on peut apliquer tout cela pour un concept très vague, une théorie philosophique peut se placer face à l'attention aussi bien qu'un paysage). Contrairement au surréalisme que Kerouac a sans doute conchié (mais je ne fais que supputer), l'auteur ne cesse jamais ici d'être un grand maître de son art. C'est même une attitude assez hautaine, je pense qu'elle suppose que celui qui écrit soit capable d'acrobaties intellectuelle et d'une rapidité d'imagination assez importante. Je ne crois pas que Kerouac veuille tant s'imposer des lois que trouver les astuces qui libèrent certains processus créatifs. Gardons en tête que ce texte s'adresse à Ginsberg et Burrough : des hommes de lettres particulièrement habiles de leur plume ! Ca n'est pas une recette pour apprendre à écrire mais bien pour développer dans un certain sens un style déjà arrivé au sommet par lui même. En vertue de quoi je pense que jamais l'application de ces methode ne pourrait entraver le style de l'écrivain. Quelqu'un de sobre et concis le restera, quelqu'un de pompier de même, et moi qui oscille souvent entre les formulations orales et un syntaxe plus littéraire, j'en reste toujours au même stade. Une autre chose importante, c'est que cela s'applique avant tout à une écriture de romans (c'est moi qui, via Lester Bangs, tire cela - bien simplifié - vers l'essai), et ça suppose qu'on s'y applique à l'échelle d'une scène, d'une page, d'un chapitre, en bref, d'une séance d'écriture : on ne peu pas imaginer qu'une trame et des idées ne soient pas déjà établis, c'est donc une manière de retrouver une certaine objectivité dans l'avancée du travail que donne Kerouac.
Toutes ces pensées sont jetées à la va vite, je suis bien conscient d'être confus... justement je n'ai pas pris le temps de formuler et je ne m'applique pas à conserver un style. Je dois donner le mauvais exemple de la prose spontanée en écrivant ainsi.

Quand à ton texte, Tiltiz, il y a une chose que j'y aime beaucoup, c'est la manière de tourner autour du pot. Tu définis les choses par leur contour, sans forcément insister sur elles mais en les rattachant à leur effet, leur position, par ce que tu y trouve plutôt que ce qu'elles imposent "objectivement". Puisque j'ai l'objectivité en horreur, cela me plaît particulièrement. Et puis tu parviens à placer ça et là quelques trouvailles formelles qui sont loin d'être évidentes, et conviennent fort bien au sujet (le suspend des négations est très efficace : ça reviens à ce que je disais pour ce qui est de donner une image nette sans jamais pointer les choses directement).


Dernière mise à jour par : ZiGGy le 29/07/06 15:02

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   Réponse au Sujet 'Prose spontanée' a été posté le : 29/07/06 16:11
Je ne pense pas non plus qu'il veuille imposer ces lois, les exposer oui, dans cet article !
Mais je n'arrive plus à m'enlever de la tête qu'on pourrait rapprocher ces lois de ce concept de "stream of consciouness" (découvert par William James, frère d'Henry James, quiii...). Juste rapprocher, parce que oui, tout ce dont j'ai parlé dans mon post précédent (était-ce l'heure, ces épanchements digressifs ?) concerne un personnage mis en scène, dont l'auteur confère cette impression de flux de pensées (qui sont peut-être les siennes propres, on ne sait pas), etc.

Et évidement, cette technique du MI et les principes de Kerouac n'ont rien a voir, je voulais juste les mettre en parallèle, car, ils me semblent proches, mais dans deux directions, buts différents ; l'un s'applique à la fiction, au roman ; l'autre à la critique, à l'instant.

Proches, par exemple, de par les fonctions du MI : il y a une fonction descriptive ( le personnage doit se situer lui-même dans l'espace-temps par sa proche description du monde qui l'entoure), une fonction commentative (il apprécie sa journée, interprète ; après la description, c'est plutôt logique) et une fonction associative, dont j'ai parlé très vite, associations de mots, rêveries, souvenirs hypothèses, etc., tout ça presque proche du rêve, parfois. En fait, c'est tout ce qui se passe dans le cerveau de chacun, projetté, transposé dans un personnage de fiction, et/ou un double littéraire.

Bien sûr, c'est bien différent, de poser sur le papier ses impressions comme ça vient, dans un objectif donné tout de même (une description de, etc.) et de le mettre en scène, que ce soit par une mise en abîme des propres pensées de l'auteur, qui viennent comme ça, ou un flux de conscience savamment "pensé" (en même temps, Genette l'appelle "discours immédiat", aussi...).
Il y a rien que la différence entre roman et article d'ailleurs, plus immédiatement. Je ne sais pas si je suis claire, si j'arrive à me faire comprendre.

Donc voilà, de ces deux intentions différentes, on pourrait trouver un point commun, utiliser, jouer avec le flux de conscience.


(et puis, ZiGGy, en plus de te remercier vivement d'avoir réagi à mon petit texte ; je te donnerai un argument supplémentaire pour te donner envie de lire Edouard Dujardin et son livre Les lauriers sont coupés dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, notamment dans les conseils de lecture généraliste - oui, je sias, j'en parle beaucoup, mais comme je l'ai bien étudié tout énormément, je me permets de ;] ; j'ai retrouvé cette phrase de Remy de Gourmont, disant des Lauriers qu'ils étaient la "transposition anticipée du cinématographe").


Dernière mise à jour par : tiltizzz le 29/07/06 16:14

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